Je n’aurais jamais cru voir cela de mon vivant. Le communiqué de presse émis par la nouvelle administration du cimetière Notre-Dame des Neiges (NDdN) est sans équivoque. Il annonce une volonté sérieuse de prendre le virage vert. Quelles que soient les motivations réelles des gestionnaires, nous ne pouvons que nous réjouir et donner notre plein appui au projet.

Depuis toujours, une option qui nous tient à cœur

Des cimetières écologiques, voilà le titre de la première lettre aux lecteurs que j’avais fait parvenir au Devoir et publiée le 26 juin 1989 en page 13. Dans cette lettre, alors que je me réjouissais que les cimetières protègent le mont Royal de l’envahissement urbain, je m’inquiétais que les développements survenus dans les dernières années ne posent problème. Je dénonçais la construction de cinq immenses mausolées pour entreposer les cadavres (il y en a aujourd’hui 11) et je réclamais qu’on aménage les cimetières de façon à leur donner une fonction plus écologique, moins minérale.

Après plusieurs autres lettres aux lecteurs parues dans différents médias sur le même sujet, ma compréhension de la question évoluait et se précisait. Ainsi, le 25 février 1991, dans son cahier A, en page 3, le quotidien La Presse titrait : Les morts à l’assaut du MontRoyal. Le journaliste Conrad Bernier citait de nombreux experts de ce parc et des écologistes, dont le réputé Frédéric Back, dénonçant cet amoncellement de monuments qui détruisait les derniers boisés de la montagne. Ce n’est que beaucoup plus tard que nous avons découvert que c’est près de 100 000 monuments qui avaient été installés dans le cimetière Notre-Dame-des-neiges, depuis son ouverture en 1854.

En septembre 1991 fut fondé notre organisme, l’Écomusée de l’Au-Delà, qui s’est donné comme mission de préserver et faire connaître le patrimoine funéraire du Québec tout en faisant la promotion de solutions alternatives écologiques à la gestion traditionnelle des sépultures. Suivirent un nombre incalculable d’interventions dans les médias, réclamant l’implication du ministère de la Culture du Québec afin de mieux protéger le mont Royal.

Une option qui fait consensus

De nombreuses coalitions d’organismes en histoire et en patrimoine, dont Les Amis de la Montagne, Héritage Montréal et l’Écomusée, ont uni leurs efforts pour sensibiliser les administrations publiques et la population à cette question. L’accent était porté principalement sur la problématique des constructions de mausolées, dévoreurs d’espace qui, chauffés l’hiver et climatisés l’été, sont anti-environnementaux. L’attention médiatique sur cette question était à ce point récurrente, qu’elle a convaincu le gouvernement du Québec de classer le mont Royal comme arrondissement historique et naturel et amené la Ville de Montréal à créer, en 2005, la Table de concertation du mont Royal (TCMR), laquelle aura comme tâche première de conseiller le bureau du mont Royal dans sa gestion du site.

À titre de membre du milieu associatif à la Table, l’Écomusée de l’Au-Delà a beaucoup insisté sur la nécessité d’un meilleur accès aux cimetières de la montagne, mais surtout sur l’importance d’une gestion écologique des lieux. Inutile de dire que nous ne nous sommes pas fait que des amis. La proposition était peut-être trop avant-gardiste : elle remettait en question des façons de faire très anciennes, presque millénaires.

L’allée des mausolées au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, en 2007 (photo A. Tremblay)

Quelques défis en perspective

Conscient qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres, nous demeurons prudents face à la récente annonce. Nous avons trop longuement médité sur les défis qu’auront à affronter les gestionnaires pour ne pas émettre quelques doutes. Transformer un cimetière paroissial, confessionnel, ultra conservateur, en un cimetière écologique, ne sera pas une tâche facile. L’administration actuelle, aux prises avec d’immenses déficits budgétaires depuis dix ans, espère peut-être faire ainsi des économies. L’avenir le dira.

Vue du Notre-Dame-des-Neiges en 2007 pendant le conflit de travail qui avait mis en lockout tout le personnel incluant celui affecté à l’entretien des lots (photo : A. Tremblay)

Ce printemps 2021 s’ouvre sur un nouveau conflit de travail, qui a fait fondre considérablement le nombre de ses employés, les saisonniers entre autres. En matière de relations de travail, l’administration fera face à des défis dont elle ne soupçonne peut-être pas encore l’ampleur. La nouvelle philosophie « verte » que met de l’avant la nouvelle administration nécessitera l’embauche d’un personnel qualifié, capable de faire du cimetière un site de plus en plus naturel, écologique et diversifié sur le plan biologique.

Déjà en 2007, lors d’un important conflit de travail qui a mené à un lockout, je tentais de convaincre le syndicat d’envisager le virage vert; c’était là la seule manière d’affronter le prochain siècle et d’aller au-devant des nouvelles valeurs portées par une clientèle de plus en plus à la recherche de solutions de remplacement à la sépulture traditionnelle. Les travailleurs n’avaient pas à craindre pour leurs emplois : les nouveaux services, plus écologiques, requerraient de leur part beaucoup de travail et une formation complémentaire pour répondre à la nouvelle gamme de services. Sondage à l’appui, les employés soutenaient que les propriétaires de lots déploraient le manque d’entretien du cimetière. Évidemment, prendre le virage vert ne se fait pas sans un bon plan de communication. Il n’est donc pas surprenant d’entendre ces employés reprendre aujourd’hui les mêmes arguments qu’en 2007, en invoquant l’insatisfaction de la clientèle à propos de l’entretien des lots. Autre sujet de revendications : l’infestation de trous de marmottes, lesquels ne sont pourtant pas nouveaux. (voir des-employes-denoncent-lalenteur-des-negociations.php)

Le cimetière Notre-Dame-des-Neiges dans le silence des tondeuses, 2007 (photo : Alain Tremblay)

La fin d’un règne sans conteste

Nous appuyons sans réserve la volonté des autorités du cimetière de mettre fin à cette pratique systématique de tonte mur-à-mur de la pelouse. La gestion des lieux de façon écologique prendra de plus en plus de place, et tous doivent s’adapter, autant les employés qu’une partie importante de la clientèle, qui considèrent encore qu’il n’y a rien de mieux qu’« un beau gazon bien tondu ». Ce mode d’entretien est pourtant relativement récent, contrairement à ce que plusieurs croient. L’arrivée de la tondeuse à essence au cimetière a constitué une véritable catastrophe, tant pour la nature que pour le patrimoine : pollution sonore et de l’air, perte de biodiversité, retrait de tout ce qui pouvait nuire à son passage, etc. C’est ainsi que les clôtures et murets qui enjolivaient les concessions sont presque tous disparus, au profit de l’efficacité. Et c’est sans parler des émouvantes plantations installées sur les lots.

Par ailleurs, un magnifique étang situé au centre du cimetière et remontant au retrait de la mer de Champlain a été remblayé pour ajouter de nouvelles zones de sépulture. Des animaux et oiseaux migrateurs, qui avaient l’habitude d’utiliser cette oasis, ont perdu leurs repères. Les ornithologues amateurs y ont sûrement observé des nuées d’oiseaux venus s’abreuver. Nous partageons avec l’administration du cimetière la nécessité de bien gérer l’eau et sommes d’avis qu’il est urgent de recréer des milieux humides. Cela exigera de la part des employés de solides connaissances.

Un avant-goût du cimetière naturalisé et écologiquement diversifié

Lors du conflit de travail de 2007, alors que les employés et la clientèle se désolaient du mauvais entretien du cimetière, je me suis amusé à photographier le cimetière, dont le gazon n’avait pas été coupé pendant plusieurs mois. Jamais le lieu n’avait été aussi beau et la faune du mont Royal aussi heureuse. Nous anticipons une certaine résistance de la part des concessionnaires, mais une bonne communication pédagogique saura convaincre les propriétaires de lots et la population des bienfaits de cette nouvelle approche.

Dans notre précédent numéro de La Veille, printemps-été,  vol.8, no 2, nous avions présenté Les Cimetières du Québec, une base de données faisant l’inventaire en photo des lieux de sépulture du Québec. Illustrée et accessible gratuitement en ligne, elle a été initiée en 2011 par deux passionnées: Diane et Nicole Labrèche. Nous avions promis de donner suite à cet article. Nous revenons donc en vous présentant une mise à jour de la base de même que le profil et le travail des initiatrices.

Dans un deuxième temps, nous vous présentons le profil d’une des collaboratrices à cette base de données. Nous avons choisi Sylvie Lauzon, qui a documenté les cimetières de Saint-Michel-de-Bellechasse et de La Durantaye, dans Chaudière-Appalaches. L’idée était d’examiner une collaboration et peut-être, qui sait, d’en susciter d’autres.

État de situation

La base de données ne cesse de s’enrichir. C’est 668 cimetières qui y sont maintenant documentés visuellement et par le texte. Plusieurs autres ont intégré des mises à jour. On se doute bien que l’été représentant un moment privilégié pour procéder à la documentation visuelle des lieux de sépulture, il est fort probable qu’à l’automne les sœurs Labrèche seront encore inondées de nouveaux cimetières à mettre en ligne et de nouvelles entrées à ajouter à ceux qui le sont déjà. Dernièrement, les cimetières de Saint-Adelme et de Papineauville (protestant) ont été rendus accessibles. Saint-Adelme est une petite municipalité de paroisse constituée en 1933. Elle appartient à la municipalité régionale de comté de Matane (Bas-Saint-Laurent). Papineauville est le chef-lieu du comté de Papineau, dans la région administrative de l’Outaouais. Son cimetière protestant très ancien a été constitué sur un terrain concédé par Louis-Joseph Papineau lui-même (photo 1: stèle de William Baldwin, la plus vieille du cimetière). Certainement un des cimetières que Diane Labrèche aimera découvrir, puisqu’il est doté d’un très beau couvert forestier.

1: stèle de William Baldwin décédé en 1800, la plus vielle du cimetière protestant de Papineauvielle (photo Gérard Charette, Les Cimetiéres du Québec)

D’autre part leur site qui connaissait déjà une fréquentation assidue affiche maintenant une croissance notable avec une moyenne de 19 800 consultations pour les trois derniers mois. Selon, Diane Labrèche c’est plus de 1000 consultations par jour qu’elle observe actuellement.

L’avenir

Selon le Répertoire des cimetières du Québec, un site qui prétend avoir dressé l’inventaire des lieux de sépultures du Québec, ceux existants et ceux disparus, il y en aurait 3553. Les cimetières du Québec en auraient donc documenté 20 %. Il y a de la place pour d’autres volontaires. Voilà donc une opportunité pour qui aime le patrimoine funéraire: il y a encore beaucoup à faire pour pein de collaborateurs qu’il s’agisse de  travail de terrain ou du travail de bureau.

2: Stèle d’Arthur Labrèche, époux d’Alexina (Bouchard), grands-parents paternels et Oliva Labrèche, époux de Anna Hazel parents de Diane et Nicole Labrèche, au cimetière de Sainte- Marthe-sur-le-lac, dans les Laurentides.

 

3: Juste à côté, stèle de George Hazel et Exilda Lavallée, grands-parents maternels de Diane et Nicole. Le grand-père fut deux fois baptisé et sous des noms différents: Joseph George Narcisse Hazel, à l’église St- Vincent-de-Paul, à Montréal, et William Henry Haezle, à St Luke Anglican Church

Nouvelles collaborations

Selon Diane, depuis le début de la pandémie, un autre bénévole s’est manifesté en renfort au projet Les cimetières du Québec. Pour l’instant il prend des photos, mais lorsqu’il aura terminé sa généalogie il essaiera de compléter la base de données. Des limitations physiques l’obligent à se déplacer avec une canne ; c’est tellement difficile de se promener dans les cimetières sans perdre l’équilibre, mais courageusement il couvre quand même les cimetières au complet. Il se déplace maintenant en chaise motorisée, ce qui lui facilite l’accès. Il vient tout juste de nous faire parvenir une documentation su support de stockageamovible (clef USB).

Préférences des initiatrices

Nous étions curieuses de connaître les coups de cœur de ces passionnées de patrimoine funéraire. Les voici, au bénéfice de nos lecteurs.

Alors que Diane, la photographe,  avoue des coups de cœur plus poétiques et de nature paysagère avec un nette penchant pour les cimetières ruraux encore fréquentés, pour ceux en bordure du fleuve et ceux avec un couvert forestier imposant, les préférences de Nicole, préoccupée de filiation (photo 2, 3 et 4), aime le cimetière de Saint-Hilarion, celui de Saint-Augustin dans les Laurentides à Mirabel, celui du Mont-Royal, et enfin le Hawthorn-Dale. Si elle avoue une préférence marquée pour ces lieux, c’est qu’ils lui ont permis de découvrir des ancêtres et de compléter l’histoire de sa famille. Autrement, elle se dit « franchement attirée par les anciennes parties dans les cimetières, les vieilles pierres tombales qui malheureusement s’effacent avec le temps et qui risquent de disparaître. Les monuments de fortune en bois ou en métal qui ont été créés avec ce que les gens avaient sous la main pour que le défunt ne soit jamais oublié ont un charme indéniable ».

4: « La pierre qui me parle beaucoup et qui m’émeut toujours c’est celle de mes arrière-arrière-grands-parents maternels Benjamin Heazle et Ann Evans Foskett, qui sont arrivés au Québec en 1865. Quelle joie quand Diane et moi l’avons trouvée au cimetière Mont-Royal! Elle est tombée de son socle et est maintenant enfoncée dans le sol. Lors de notre visite à l’automne vers 2003, il y avait un petit arbuste planté tout près de la pierre. Le printemps suivant, il avait disparu. » (photo D. ou N. Labrèche, Cimetières du Québec)

L’exemple d’une collaboratrice

Née en Ontario où elle a grandi, Sylvie Lauzon  (photo 5)est une professionnelle dans la fonction publique fédérale qui a mené carrière à Ottawa. À cause d’une mère originaire de Saint- Michel, du 3e rang plus précisément, elle a depuis sa tendre enfance, effectué des pèlerinages bisannuels au pays maternel: une courte visite pour Noël et un séjour plus long à chaque été. «Du 3e rang, le cimetière paroissial en bordure du fleuve n’était pas visible, mais il l’était quand on allait à la messe.» nous dit cette mordue du Saint-Laurent. Devenue veuve, et approchant la retraite, on lui signale qu’une maison ancienne susceptible de l’intéresser est maintenant sur le marché. Il faut dire que d’entrée de jeu, Sylvie Lauzon se dit férue de géographie, d’histoire et de patrimoines. Elle avoue son amour du Québec et son affection profonde pour le coin de pays de sa mère. Elle achète donc d’un ingénieur anglais de Liverpool venu travailler au chantier naval de la Davie Ship Building à Lévis, le très beau cottage anglo-normand du Capitaine Leblanc, implanté au cœur du village de Saint-Michel de Bellechasse, directement sur la place de l’église. Il faut savoir que ce très beau village blanc a conservé son noyau institutionnel constitué d’une église, avec son cimetière, son presbytère et sa grange à dîme (lieu d’entreposage des gracieuses contributions en nature des paroissiens visant à soutenir l’église, son représentant et les démunis de la paroisse).

Une maison à restaurer: voilà donc un premier projet de retraite. Le deuxième projet, déjà démarré quelques années auparavant, concernera les recherches généalogiques de la famille.

5: Sylvie Lauzon, retraitée de la fonction publique fédérale, nouvelle résidente de Saint- Michel de Bellechasse. Sans avoir jamais rencontré les initiatrices Labrèche elle est celle de leurs précieuses collaboratrices qui a documenté à l’écrit et à la photo deux cimetières en Chaudière-Appalaches (photo: L. Paris).

La généalogie mène au cimetière

Les recherches de filiations amènent souvent les intéressés à tenter de trouver des traces tangibles de l’existence de leurs prédécesseurs. C’est sur les traces de la sépulture de son arrière-arrière-grand-père, Louis Thomas Roi, que Sylvie Lauzon arrive à la paroisse de Saint-Michel-de-Bellechasse. La fabrique dispose d’un plan d’implantation de son cimetière in proxima. La présence de l’ancêtre figurant au registre demeure toutefois introuvable. L’explication réside dans l’élargissement de la Principale. En effet, autour des années 1900, le cimetière a dû déménager pour accommoder cette modification urbaine. Si certaines familles ont pu relocaliser les restes humains de leurs proches dans le nouveau cimetière, d’autres ont dû se contenter de la fosse commune et c’est le cas de l’ancêtre. Le lot des grands-parents, arrière-grands-parents, oncles et tantes s’y trouve toujours (photo 6) . Fière de ses trouvailles, notre chercheuse infatigable entreprend la documentation photo des stèles référencées au plan d’implantation de la fabrique du cimetière Saint-Michel-de-Bellechasse. Elle le fait également pour le cimetière voisin, celui de  La Durantaye. Pour obtenir des images de qualité, elle a l’habitude de débuter sa saisie photographique très tôt le matin. Elle l’interrompt quand la lumière devient trop intense pour la reprendre en fin de journée, certains monuments étant alors mieux éclairés. Pour arriver à lire certaines inscriptions, elle doit parfois arroser la pierre qui révèle alors ses secrets. Sinon elle procède par frottis au crayon de cire sur papier (technique du décalque): un travail minutieux, organisé et professionnel sur toute la ligne. Au bout de deux étés passés à photographier des monuments et à décrypter des épitaphes, elle a déjà monté trois albums complets de documentation.

6: Vue de la stèle où se trouvent les grands-parents maternels (David Roy et Rachel Nadeau) et les arrière-grands- parents paternels (Onésime Roy et Mathilde Goulet) de la collaboratrice. (photo: S. Lauzon, Cimetières du Québec)

À l’hiver de 2013-2014, elle entre en communication avec les sœurs Labrèche après avoir découvert leur site et leur projet. Celles-ci lui fournissent le fichier Excel servant à alimenter leur base de données. Madame Lauzon se met alors en frais d’archiver son matériel de documentation écrite et visuelle dans le fichier. Une fois complété, il est immédiatement transmis aux deux gestionnaires de la base. En tout, juste pour Saint- Michel, c’est 390 stèles et/ou plaques au sol qui ont été documentées et 2 075 noms de défunts décryptés dans les trois secteurs du cimetière. Le columbarium, en 2014, comptait 39 noms inscrits. Selon son auteure, le cimetière compte plus de dépouilles qu’il n’y a de citoyens à Saint-Michel en 2020, soit 1 800 résidents.

Coups de cœur

Ce qui émeut le plus cette collaboratrice demeure l’ensemble de cette nécropole établie à l’abri de son clocher et soumise au vent du large, très inspirant dans ce pays de marins (photo 7). Elle est fascinée par le nombre de patronymes québécois réunis à cet endroit et prend

7: Vue du cimetière patrimonial, avec en arrière-plan, l’église, la grange à dîme et le presbytère (Photo: F. Rémillard).

grand plaisir à observer les visiteurs de ce jardin des morts: des touristes curieux, des pairs passionnés de filiation ou des proches venus honorer la mémoire d’un défunt. Elle est aussi fière de faire découvrir qu’il s’agit du lieu d’origine et de dernier repos du député et maire Jean Garon, du célèbre chef d’orchestre Edwin Bélanger (photo 8) et du juge Ernest Roy. Deux poétesses québécoises y sont également ensevelies: Marie-Anne Guy et Alice Lemieux (photo 9), sœur du peintre Jean-Paul Lemieux dont on dit qu’il disposait chez sa sœur d’un atelier qu’il utilisait pendant l’été et que fréquentait un autre peintre connu: Alfred Pellan.

8: Stèle d’Edwin Bélanger, (1910-2005) violoniste et chef d’orchestre, cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse (photo: S. Lauzon, Cimetières du Québec).

 

9:Stèle de la famille Lemieux au pied de laquelle est enterrée la poétesse Alice Lemieux, soeur du peintre Jean-Paul Lemieux, Cimetière Sint-Michel-de-Bellechasse (photo: Sylvie Lauzon dour Les Cimetières du Québec)

 

 

Question de survie

L’intérêt du cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse est intimement lié à son environnement; son implantation au cœur d’un noyau institutionnel bien conservé composé d’une très belle église du XVIIIe, d’un presbytère qui pourrait être le plus ancien en Amérique du Nord et d’un rare exemplaire de grange à dîme encore debout. C’est à la préservation de l’ensemble de ces éléments patrimoniaux que cette femme vaillante et persévérante entend désormais consacrer temps et énergie parce que le cimetière est magnifié par la cohérence de son environnement.

À suivre.

En cette période de huis clos persistant, il est bon de constater que nous ne sommes pas les seuls à vivre repliés en isolement sur notre île intime. De même pour nous, membres d’un organisme voué à la défense du patrimoine funéraire, il est rassurant de découvrir que d’autres personnes partagent notre passion. Ainsi, nous ne sommes pas les seuls à avoir compris l’importance des cimetières. Nous ne sommes pas les seuls à aimer les fréquenter. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir les valoriser. C’est le premier constat qui m’est venu à l’esprit en consultant le site Les cimetières du Québec, une imposante base de données sur nos cimetières.

La base

Depuis dix ans se construit cette base de données, une base en perpétuelle évolution. Y sont répertoriés quelque 630 cimetières, organisés suivant les régions touristiques (21) du Québec. Pour chacun, un inventaire photo des monuments, avec translittération des épitaphes, est fourni. En introduction, l’emplacement géographique et topographique y est décrit, et des informations d’intérêt historique et toponymique sont présentées. Il est possible d’y admirer des vues générales des lieux et certains détails du mobilier funéraire, calvaires, chapelles, portails et enclos et quelques monuments sont choisis soit pour leur valeur de commémoration de personnages ayant marqué leur communauté, soit pour leur originalité conceptuelle, soit pour leur simplicité émouvante. Outre ces 630 cimetières déjà en ligne, il y a 315 dossiers en préparation. Certains sont complets, tandis que d’autres concernent des ajouts à intégrer à des cimetières déjà en ligne.

Si vous passez un jour à Petite- Rivière-Saint-François, ne manquez pas son cimetière. Vous y verrez entre autres ce drôle de monument à la mémoire des époux Tremblay– Bouchard, deux nés-natifs que les voiles avaient menés vers d’autres rives (Lévis pour l’un et Beaupré pour l’autre), mais qui sont revenus reposer éternellement en paix dans leur coin de pays (photo: Cimetières du Québec).

Le nom de chaque défunt est inscrit par ordre alphabétique et renvoie à une ou plusieurs vues de son monument. Vous cherchez la mémoire de votre ancêtre et vous savez dans quelle ville ou quel village il est décédé. Vous sélectionnez la région touristique et repérez le nom du cimetière. S’il a déjà été couvert par un inventaire, vous entrez le nom de l’aïeul et pop-là!, pincement au cœur, apparaît une ou plusieurs vues du monument recherché. L’effet est immédiat: la mémoire de l’ancêtre se matérialise, les souvenirs refont surface, l’histoire orale ou écrite de ce proche prend forme tout à coup. C’est la magie des retrouvailles, grâce à un témoin tangible.

Au cimetière de Sainte-Rose à Laval, sous la stèle un peu ostentatoire de son père, l’honorable juge Thomas Fortin, repose le fils. Celui-ci a voulu suivre sa voie. Il a préféré une vie de contemplation vécue dans la pauvreté pour dépeindre le Québec en de magiques paysages et en arbres majestueux, à nul autre pareil. Ses œuvres lui ont conféré une célébrité qui outrepasse de loin celle son père. C’est en parcourant les listes de défunts enregistrés sur les faces latérales du socle que vous découvrirez son nom, modestement inscrit: Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) (Photo: Alain Laurin, Cimetière du Québec).

Les idéatrices

À l’origine de cette base, deux passionnées, deux sœurs complices partageant des intérêts convergents: Diane et Nicole Labrèche. C’est à elles que nous devons la création de ce site. Toutes deux sont originaires de Montréal, où elles ont grandi. Ces deux retraitées du monde du travail sont animées par une grande curiosité. En prenant connaissance de leur parcours respectif, on comprend que toutes deux avaient la générosité bien chevillée au corps: l’une, Nicole, fut tour à tour enseignante, travailleuse sociale et « bénévole de profession », l’autre, Diane, fut toute sa vie (34 ans) enseignante et interprète pour malentendants. Nicole nourrissait une passion contagieuse pour la généalogie et Diane – celle qui nous a accordé une entrevue – un amour envoûtant pour les cimetières. « Ce sont des lieux de quiétude et d’une beauté inqualifiable », dit-elle. Elle avoue préférer les petits jardins de mémoire, ceux des villages, parce qu’ils demeurent très fréquentés, constamment fleuris et imprégnés de la visite régulière de leurs habitués.

Cette adepte des champs des morts plus « vivants » voue également une prédilection à ceux qui sont très arborés: les imposants spécimens matures offrent des îlots propices à la méditation, selon Diane. Chaque été, pendant dix ans, elle passait un mois à Maria, en Gaspésie. C’est au cours de ses fréquentes ballades dans les environs qu’est née sa passion pour ces paysages de pierres si paisibles. Diane Labrèche avait l’habitude de les mémoriser en images, des visuels qu’elle partageait ensuite sur la grande toile du réseau internet. Rémi Saint-Onge, un ami informaticien des Productions Tornade, firme spécialisée dans la création et l’entretien de site web, lui suggéra d’en tirer une base de données. L’idée fit son chemin. Rémi, aidé de Vincent Drouin, de Netigo, élaborèrent la base soutenus dans cette entreprise par Jocelyne Robertson. Le 17 janvier 2011 la base était en ligne.

Diane et Nicole Labrèche, les deux passionnées à l’origine de la base de données Les cimetières du Québec (photo: collection Labrèche)

Les collaboratrices et collaborateurs:

Depuis sa création le site est fréquenté. De cette fréquentation ont surgi plusieurs images documentées de stèles familiales qui ont alimenté l’un ou l’autre des inventaires. Plusieurs offres de collaboration sont survenues. Ainsi, une contribution est venue d’Abitibi: une résidente a envoyé un bloc de 5 000 entrées documentées à l’écrit et à l’image.

Cimetière Saint-Edmond-de-Vassan, Val d’Or, en Abitibi. Lieu non organisé: c’est ainsi que le l’on désigne Vassan qui n’est donc pas une municipalité à proprement parler, mais qui malgré tout possède son cimetière. Celui-ci témoigne que des personnes y ont vécu, y sont décédées, y vivent encore et y meurent toujours (photo Hélène Coulombe, Cimetières du Québec).

Puis 15 000 photos de diverses régions sont arrivées provenant d’une même personne. Une autre a couvert tous les cimetières de Gatineau. D’autres fans de notre site ont documenté ceux de Sherbrooke et d’autres encore ceux des Hautes-Laurentides. Une participation étonnante fut celle de cette Gaspésienne, préoccupée par les cimetières abandonnés de son coin de pays. Si c’est chose simple de se promener dans un cimetière paroissial gazonné et tondu de frais, c’est une autre de se frayer un chemin à travers la broussaille, la forêt et les moustiques pour retrouver de petites nécropoles oubliées (photo du cimetière Saint-Jean Brébeuf).

Dans les années 70, plusieurs ports de pêche ont été fermés suite à une décision gouvernementale occasionnant la mort de nombreux villages. Ces fermetures expliquent le nombre élevé de cimetières oubliés dans cette région. Voici ce qu’il reste de celui de Saint-Jean-de-Brébeuf, à Nouvelle, en Gaspésie. Ouvert en 1930, il a fermé en 1971. (photo: Suzanne Blanchette, Cimetières du Québec)

Autre collaboration digne de mention: celle couvrant tous les cimetières des Îles-de-la- Madeleine, accompagnée d’une mise à jour aux deux ans. Une personne qui s’est jointe récemment au projet a voulu prêter main-forte pour transcrire les épitaphes dans l’application Excel, une application qui, au départ, lui était totalement étrangère. Diane Labrèche s’est donc remise à l’enseignement et, depuis, l’application n’a plus de secret pour cette bénévole qui œuvre désormais régulièrement et efficacement à la base de données.

Cimetière de Saint-Pierre, à La Vernière, Îles-de-la-Madeleine. Ce lieu étant toujours en activité, l’inventaire est mis à jour sur base biennale par des bénévoles de la place (Photo: Sébastien Cyr, Cimetières du Québec).

Pour encadrer les intervenants sur le terrain, les sœurs Labrèche ont conçu un protocole qu’elles font parvenir aux personnes qui se proposent pour documenter un lieu. Plusieurs offrent leurs services, mais rares sont ceux qui complètent leur dossier. Les sœurs Labrèche doivent faire appel à de généreuses personnes qui acceptent de terminer ces dossiers. Le projet compte maintenant plusieurs dizaines de collaboratrices et de collaborateurs. Une chose ne cesse d’étonner les conceptrices: elles ne les ont jamais rencontrés en personne, si bien qu’elles croiseraient dans la rue ces précieux bénévoles sans les reconnaître.

Les initiatrices du projet tenant mordicus à maintenir la gratuité d’accès à leur site, toutes les collaborations sont bénévoles. Les débours sont uniquement réservés aux services techniques en informatique. Ces dépenses sont couvertes par quelques publicités. Ces nombreuses participations volontaires ne sont pas sans conséquence sur l’occupation du temps de nos deux idéatrices. En effet, les sœurs Labrèche sont un peu victimes de leur succès, accaparées qu’elles sont par la tâche de préparation à la mise en ligne des informations qui leur arrivent régulièrement. En effet, une fois un dossier reçu, il reste plusieurs étapes à franchir avant de pouvoir publier sur le réseau l’inventaire partiel ou complet qu’il contient. Il faut trier les images, les recadrer, les redimensionner, les numéroter, faire la translittération des épitaphes, alimenter les données historiques par des recherches, etc. Tout ça, sans oublier de donner les sources et les crédits à tous et chacun. Une tâche colossale !

Monument pour une mère inconnue tombée en terre étrangère d’un fils biologique reconnaissant. (Photo: Pierre Wolgensinger né Nicolas Mandres, fils de Viorika Mandres)

Anecdote

Diane nous raconte l’histoire de cet homme originaire de quelque part en Europe, à la recherche de la stèle de sa mère biologique. Celle- ci, d’origine serbe, est décédée à Montréal et inhumée, au cimetière du Mont-Royal. Exceptionnellement, parce que ce travail déborde du cadre normal de leur mission, les deux sœurs se rendent sur place. Elles constatent alors que le lot en question est dépourvu de marqueur. Elles en envoient la preuve photographique au demandeur. Quelque mois plus tard, elles reçoivent la photo d’une dalle épigraphiée, un monument tout neuf. Le fils adoptif avait, pour honorer le souvenir de cette mère inconnue, fait poser une pierre de mémoire.

En conclusion

La page Facebook et la boîte courriel de Les cimetières du Québec débordent d’éloges et de remerciements. Peut-on y voir un autre signe que les Québécois, tout férus qu’ils sont de généalogie, tiennent à leurs racines et demeurent très attachés à leurs lieux de mémoire. Il fallait donc absolument saluer le travail des sœurs Labrèche: elles constituent à elles seules une succursale opérationnelle de notre ministère de la Culture, tout ça bénévolement ! Un site indispensable pour toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire, au patrimoine, à la généalogie, un site à parcourir absolument pour le plaisir des yeux et pour constater l’ampleur du projet, qui n’a pas fini de nous éblouir.

La suite dans un prochain numéro…

Le cimetière Saint-Matthew, connu à l’origine sous le nom de Cimetière protestant, est le plus ancien cimetière non catholique de Québec et l’un des plus anciens cimetières de la province. Il a servi de lieu de sépulture de 1772 à 1860, une période où l’immigration en provenance des îles britanniques a considérablement augmenté, le nombre de résidents anglophones atteignant jusqu’à 40 % de la population de Québec au milieu du 19e siècle. Les noms de 580 personnes sont commémorés sur les 314 pierres qui se trouvent toujours dans ce cimetière historique, mais ces individus ne sont que quelques-uns des 6000 à 10000 hommes, femmes et enfants qui y sont enterrés. La majorité était trop pauvre pour pouvoir s’offrir une pierre tombale ou autre monument. Leurs restes sont empilés en plusieurs couches sous la surface, sans rien pour évoquer leur mémoire.

Le cimetière, avec ses arbres majestueux et ses stèles anciennes, est un havre de paix et de verdure au cœur du quartier Saint-Jean-Baptiste densément peuplé. Le site est dominé par son église, un bel édifice néo-gothique en pierre, construit par étapes entre 1870 et 1900, par des architectes et artisans britanniques. C’est comme si un coin pittoresque de la Grande-Bretagne – une église paroissiale médiévale typique et un cimetière – avait été transporté à travers l’océan vers cette ville francophone d’Amérique du Nord.

Une réaffectation judicieuse

L’église est maintenant une bibliothèque publique et le cimetière un parc municipal. Ces transformations sont devenues possibles à la fin des années 1970, après que la congrégation en déclin ait décidé de quitter son lieu de culte pour unir ses forces à celles de la congrégation anglicane de Saint-Michael, dans la banlieue de Sillery. En 1978, l’église et le cimetière Saint-Matthew ont été désignés site historique par le gouvernement du Québec. Puis, en 1979, le site fut vendu à la Ville de Québec par le diocèse anglican, pour la somme symbolique d’un dollar, afin que l’église et le cimetière puissent être transformés en bibliothèque publique et parc.

Vue générale de l’église et du cimetière Saint-Matthew. C’est comme si un coin pittoresque de la Grande-Bretagne — une église paroissiale médiévale typique et un cimetière — avait été transporté à travers l’océan vers cette ville francophone d’Amérique du Nord. (photo: David Mendel)

La Bibliothèque du quartier Saint-Jean-Baptiste

Une bibliothèque, comme une église, est un lieu de contemplation tranquille. Le nouvel usage choisi était si compatible avec l’édifice existant que seuls des changements mineurs ont dû être apportés à l’intérieur de l’ancienne église. Les bancs ont été enlevés pour faire place aux étagères, aux tables et aux sièges, mais la chaire, les fonts baptismaux, les plaques commémoratives et les vitraux restent tous à leur emplacement d’origine. Il est important de noter que le bâtiment et le cimetière n’ont pas été désacralisés. L’entente entre le diocèse anglican et la Ville de Québec stipule que les services religieux peuvent encore être célébrés à l’occasion dans le sanctuaire de l’ancienne église et que, de temps à autre, les cloches de la tour sont encore sonnées. Bien que le cimetière serve désormais de parc municipal, il reste le dernier lieu de repos de milliers de personnes et demeure un terrain sacré.

Protéger le cimetière

Bien que la conversion du bâtiment de l’église en bibliothèque ait été un grand succès, le sort du cimetière s’est avéré plus problématique. Le terrain n’était pas toujours correctement entretenu par la municipalité et certaines pierres tombales avaient été endommagées ou vandalisées. En 1985-1986, la Ville de Québec, réagissant à la pression des citoyens,  entrepris un grand projet de protection et de restauration du cimetière.

Les éléments clés de ce projet comprenaient :

  • l’installation d’une clôture en fer ornemental, au sommet du mur de pierre entourant le cimetière, avec une porte qui pourrait être verrouillée pendant les heures de fermeture ;
  • un éclairage, pour décourager les vandales la nuit ;
  • des panneaux d’information décrivant la vie des personnes enterrées dans le cimetière.

Une clôture métallique ornementale surmonte le mur d’enceinte du cimetière. À l’entrée principale, un panneau d’information offre aux visiteurs une introduction à l’histoire et à l’importance culturelle du lieu. (photo : David Mendel)

Une deuxième intervention majeure

Malgré ces grandes améliorations, au fil des ans, d’autres problèmes d’entretien et de vandalisme sont apparus. Après des plaintes de citoyens inquiets et une publicité défavorable dans les médias, la Ville a répondu une fois de plus par une autre intervention majeure, entreprise entre 2009 et 2010.

Les éléments clés de ce projet comprenaient :

  • la restauration des pierres tombales et des monuments funéraires ;
  • la construction d’un nouveau mur de soutènement, avec une clôture en fer ornemental et une porte d’entrée ;
  • la mise en place d’escaliers et de sentiers pédestres, composés de dalles de granit ;
  • l’élaboration d’un nouveau mur de pierre avec clôture pour bloquer l’accès aux intrus de la partie sud-ouest ;
  • la restauration et l’amélioration des luminaires existants ;
  • l’installation de bancs, pour offrir aux visiteurs un endroit pour se reposer, évitant que les pierres tombales ne servent à cet usage ;
  • un aménagement paysager comprenant l’ajout de plantes ornementales pour rehausser la beauté du site.

Au total, 850 000$ ont été investis dans ce projet, grâce à des fonds provenant de l’Entente de développement culturel entre la Ville de Québec et le ministère des Affaires culturelles et de la Condition féminine.

Dans le cimetière Saint-Matthew se trouvent des stèles en tableau avec sommet chantourné, quelques monuments composites et aussi des dalles épigraphiées recouvrant des tombeaux , souvent en briques élaborés sour la surface du sol (photo: David Mendel).

 

Fondé en 1771, le cimetière Saint-Matthew a servi de lieu de sépulture de 1772 à 1860. La pierre tombale au premier plan est celle de Thomas Scott, le frère de Sir Walter Scott, le célèbre auteur du XIXe siècle. Thomas servait dans l’armée britannique à sa mort à Québec en 1823 (photo : David Mendel).

Contribution de l’auteur

Depuis de nombreuses années, je fais partie de ceux qui  œuvrent pour protéger ce site et valoriser son importance historique. Dans les années 1980, j’ai joint le comité de citoyens inquiets qui réclamait à la Ville la protection de ce lieu, menant à sa restauration en 1985-1986. En 1987, j’ai publié, pour la revue Cap-Aux-Diamants un article sur l’architecture de l’église Saint-Matthew et l’histoire du cimetière. Plus tard, en 2009-2010, j’ai agi à titre de représentant officiel du diocèse anglican du Québec, pour aider à superviser la deuxième intervention majeure dans le cimetière. À cette époque, la Ville de Québec a fait preuve d’une grande sensibilité, travaillant en étroite collaboration avec le diocèse anglican et le Conseil de quartier Saint-Jean-Baptiste à toutes les étapes du processus. En 2009, la Ville a mandaté une équipe interdisciplinaire pour créer une visite iPod du cimetière. On m’a demandé d’aider à développer le scénario, d’écrire le texte et d’enregistrer la visite, en français et en anglais. La tournée est intitulée : « Qu’ils reposent en paix/May They Rest in Peace. »

Une visite iPod

La visite commence par le son des cloches d’église et les mots de bienvenue de la part de l’Église anglicane, prononcés par le révérend Bruce Myers, maintenant évêque du diocèse de Québec. Elle dure environ 40 minutes et comprend 12 arrêts. Elle ouvre une fenêtre sur ce qu’était la vie à Québec aux 18e et 19e siècles, avec des histoires et des anecdotes sur des gens de toutes les classes sociales : aristocrates, officiers militaires, capitaines de navires, constructeurs navals, marins et artisans — comme les tonneliers et les cordeliers qui fournissaient le gréement des voiliers du port. En créant cette tournée, nous voulions offrir une expérience émouvante en exploitant le côté humain de ce champ des morts. La narration comporte des récits dramatiques de batailles, de noyades, d’épidémies et même d’un meurtre. Elle comporte aussi plusieurs histoires tristes. Les pierres tombales portent les noms des femmes décédées en couche et ceux de bambins ou d’enfants ayant rendu l’âme peu après leur naissance. Certaines familles ont perdu jusqu’à cinq ou six enfants à la suite de décès prématurés. Sur les pierres, sont inscrits des textes et des poèmes qui peuvent être très émouvants à lire — certains sont inspirants, d’autres, déchirants.

La tournée iPod lancée en 2010 comprenait à l’origine une carte interactive du site, ainsi que des images historiques et des photographies de Luc-Antoine Couturier. Il y a quelques années, cependant, il a été modifié pour devenir un podcast audio moins élaboré. Les images et photographies historiques ont maintenant disparu, mais la tournée conserve toujours des effets sonores évocateurs et de la musique accompagne la narration. Il est accessible en français et en anglais. Pour télécharger le podcast sur l’App Store d’Apple. On peut également faire le tour en empruntant un iPod à la bibliothèque de l’ancienne église.

Des sentiers pédestres, composés de dalles de granit ont été aménagés lors de l’intervention majeure entreprise entre 2009 et 2010 (photo : David Mendel)

 

Une bibliothèque, comme une église, est un lieu de contemplation tranquille. Le nouvel usage choisi était si compatible avec l’édifice existant que seuls des changements mineurs ont dû être apportés à l’intérieur de l’ancienne église. (photo : David Mendel)

Archéologie et recherche scientifique

Des fouilles archéologiques ont été entreprises dans le cimetière entre 1980 et 2009. La restauration du mur sud de l’église, en 1999, 2000 et 2009, a nécessité le retrait des restes de 204 personnes. Avec l’approbation et la coopération du diocèse anglican du Québec, ces vestiges ont fait l’objet de nombreuses études scientifiques, sur une période de dix ans. Les restes ont ensuite été inhumés au cimetière Mount Hermon et, le 5 novembre 2015, l’évêque anglican Denis Drainville a présidé une liturgie funéraire à laquelle ont assisté des membres de la communauté anglophone, ainsi que des archéologues et des universitaires qui avaient travaillé sur des projets de recherche concernant ce cimetière. Plus tard dans l’année, lors d’une journée d’étude organisée par l’Université Laval, les résultats de certains des projets de recherche ont été présentés aux membres de la communauté anglicane et aux membres intéressés du public.

La recherche a été effectuée avec la participation de nombreuses organisations et institutions, notamment le diocèse anglican de Québec, la Ville de Québec, le ministère de la Culture et des Communications, l’Université de Toulouse, l’Université McMaster, l’Université du Québec à Montréal, l’Université Laval et l’Institut national de la recherche scientifique. Les recherches de maîtrise et de doctorat ont porté sur une grande variété de sujets, dont les interventions archéologiques dans le cimetière, la mise en valeur du patrimoine culturel, les rites funéraires d’autrefois, les maladies et la nutrition dans le passé, les origines sociales et ethniques des personnes enterrées dans le cimetière.

Une histoire continue

En 2016, la bibliothèque a été rebaptisée Bibliothèque Claire-Martin, après une importante rénovation de l’intérieur, à hauteur de 500 000 $. L’église et le cimetière de Saint-Matthew ont été adaptés à leurs nouvelles utilisations à des coûts et au prix d’efforts considérables, de même que grâce à la participation de nombreuses personnes, institutions et organisations gouvernementales. Espérons que cette réalisation servira d’exemple inspirant pour d’autres projets de ce type à l’avenir.

La rencontre du 2 novembre dernier qui avait pour thème Pratiques funéraires en mutation et leur impact  s’est tenue au Carter Hall, un lieu plein de charme situé dans le Vieux-Québec, sur fond de panne de courant affectant une grande partie du quartier. Elle a tout de même connu un franc succès puisque tous les participants attendus étaient au rendez-vous. Après un mot de bienvenue et une introduction du modérateur, Jean-Robert Faucher, les présentations se sont succédées à un bon rythme.

Les conférences

C’est Brigitte Garneau, anthropologue, autrice et conférencière qui nous a d’abord tracé un portrait fort intéressant des pratiques funéraires d’autrefois et de leur évolution, de 1845 à 1975. Madame Garneau a remonté le temps jusqu’à une époque où l’embaumement ne se pratiquait pas encore, en ces

Marie-May Morin (1924-1952) décédée en couches à l’âge de 27 ans 11 mois, épouse de Laurent Garneau. Exposition à domicile, Saint-Martin de Beauce, fin mai 1952, chez le père et sa mère de la défunte, M. et Mme Walter Morin ( coll. Brigitte Garneau)

temps où l’on exposait les corps à la maison, sur les planches. Sa présentation nous a permis de constater, nombreuses images et photos à l’appui, l’évolution des pratiques tant dans la perception de la mort que dans les rituels, et nul doute que cette conférence sera reprise dans un avenir rapproché pour les membres de Pierres mémorables qui l’ont manquée.

Ensuite, c’est Yvon Rodrigue, président fondateur de l’entreprise funéraire Harmonia qui a pris la parole. Il nous a raconté le développement de l’industrie funéraire depuis 1973. Un retour sur son expérience en tant que concepteur et fondateur du Parc commémoratif La Souvenance a permis de retracer l’évolution du domaine jusqu’à l’entrée en vigueur en août 2018 de la Loi actuelle sur les activités funéraires.

À son tour, Jacques Poirier, président de Magnus Poirier, nous a entretenus des impacts des nouvelles pratiques sur le cimetière de Laval dont il est administrateur. Selon monsieur Poirier, les changements sociaux, les nouvelles modalités d’inhumation, les apports culturels des communautés musulmanes et roumaines, pour ne citer que celles-ci, sont des nouvelles réalités qui changent les façons de faire. Une plus grande sensibilité quant aux nouveaux besoins de la population ainsi qu’une attention particulière portée aux tendances plus écologiques ont amené des modifications importantes dans les façons de concevoir le cimetière et de le rendre plus attractif.

Dans l’après-midi, c’est David Mendel, historien et président de Visites guidées Mendel, qui nous a raconté la réussite de la transformation du cimetière St Mathews en un joyau patrimonial. Un partenariat entre la Ville de Québec, le diocèse anglican et le ministère de la Culture, entre autres, a permis de préserver comme il le dit lui-même, ce coin d’Angleterre dans le quartier St-Jean-Baptiste.  Ce lieu figure aujourd’hui dans les circuits touristiques de la Ville de Québec.

Par la suite, nous avons eu le plaisir d’entendre Nancy Shaink, doctorante en théologie, animatrice et artiste multidisciplinaire, très active dans le Centre du Québec. Par son approche artistique et culturelle, madame Shaink contribue depuis plusieurs années à la promotion du patrimoine funéraire auprès de toutes les générations en faisant vivre à chaque participant à ses ateliers des expériences particulières comme par exemple, le frottis de pierres tombales pour en tirer des esquisses uniques.

Le cycle des présentations s’est terminé par celle d’Alain Tremblay, fondateur de l’Écomusée de l’Au-delà. Après un retour sur son parcours de défenseur reconnu et salué de la cause de la sauvegarde du patrimoine funéraire, monsieur Tremblay nous a fait partager ses réflexions sur les changements qu’ont connus les cimetières au cours de ces dernières années, en particulier ceux de Montréal. Il nous a aussi dévoilé son idée d’une mnémothèque, un futur mémorial dédié au culte des morts, alliant nouvelles technologies et répondant à la nécessité de fournir aujourd’hui un lieu virtuel pour honorer nos disparus.

Quelques participants présents à la table-ronde du 2 novembre 2019 attentifs aux présentations (photo: Martin Boucher)

Enfin, sous la houlette expérimentée de Jean Robert Faucher, l’assistance a ensuite plongé dans une plénière qui a abouti à une déclaration commune que vous pouvez lire à la fin de cet article. Beaucoup de passion, beaucoup d’idées partagées au cours de ces échanges, et à la fin, un consensus tout à l’honneur de ceux et celles qui ont bien voulu y contribuer.

Le conseil d’administration de Pierres mémorables remercie toutes les personnes qui ont participé au succès de cette table ronde et espère que nous verrons bientôt les retombées de l’engagement commun qui a conclu cette intéressante journée.

Brigitte Garneau, anthropologue, autrice lors de sa présentation devant les participants de la Table-ronde du 2 novembre 2019

Il faut saluer ici le travail d’Ève L’Heureux, vice-présidente du c.a. de Pierres mémorables, et de sa collaboratrice Sunny Létourneau, administratrice, pour l’organisation de la journée. Tenue dans un lieu parfaitement choisi, l’activité s’est déroulée rondement, au grand plaisir des participants et participantes. Un grand merci à Jean-Robert Faucher, journaliste, réalisateur et consultant en patrimoine qui a mené de main de maître les échanges et les discussions . Le choix de monsieur Faucher s’est révélé le plus judicieux, à preuve le succès de cette rencontre.

Le défi d’une crémation plus écologique avait été lancé en 2015 par le directeur du Cimetière Saint-Charles à Québec, monsieur François Chapdelaine. En effet. la commande visait à créer un crématorium comparable aux installations européennes en ce qui a trait à la diminution du gaz naturel utilisé pour chaque crémation et à la réduction de l’émission des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ce défi a été relevé avec brio par Construction Mausolée Carrier (CMC) et Industries Pyrox, fabricant de fours crématoires. Ce matin du 3 juin 2019, le vice-président de CMC, Carl Bernard, considérait que les firmes avaient tracé les grandes lignes de l’avenir de la crémation au Québec. Par conséquent, en novembre 2019, nous devrions avoir accès à un édifice de 4,000 pieds carrés comprenant trois fours crématoires des plus performants sur le plan écologique, une nouveauté au Québec. Mais le concept ne s’arrête pas là. Planidesign et son directeur Louis Quimper, de concert avec les ingénieurs et autres partenaires du futur crématorium, ont conçu une salle lumineuse pour accueillir les familles qui désirent être présentes au rituel d’adieu.

Plusieurs autres innovations sont au cœur de cette construction. Une chambre froide sera aménagée pour recevoir, 24 heures sur 24, jusqu’à 27 défunts. Le bâtiment sécurisé comprendra un garage sous-terrain beaucoup plus fonctionnel pour le travail des brancardiers. Une salle de mise en urne, un accès spacieux aux corbillards, une pièce lumineuse empreinte de sérénité pour les familles, un vestibule, des vestiaires et des sanitaires répondront à la demande accrue des personnes qui veulent accompagner leurs morts jusqu’au dernier instant vers l’autre monde. Qui plus est, après en avoir vérifié l’acceptabilité sociale avec la population, on pourrait même récupérer l’énergie dégagée par les fours pour la diffuser aux autres bâtiments du cimetière, dans une perspective de développement durable.

Nous  serions malvenus de ne pas souligner le rapport de ce projet avec le souci manifesté par le Pape François pour l’environnement, ce que l’Abbé Pierre Gingras, président du Conseil d’administration de la compagnie du Cimetière Saint-Charles n’a pas manqué d’évoquer. De son côté, Monseigneur Marc Pelchat, visiteur diocésain des cimetières, a rappelé la position de Vatican II sur le progrès, invitant les croyants à participer à l’organisation des échanges des biens et services rendus à la famille humaine dans un esprit chrétien. Le vœu du Pape actuel de prendre soin de la création rejoignait ainsi de belle façon l’autorisation de la crémation accordée par l’église en 1962. Une première pelletée de terre mémorable a été levée en ce matin du 3 juin 2019 au cimetière Saint-Charles à Québec.

Entrée principale du nouveau crématorium du cimetière Saint-Charles à Québec (Photo: Johanne Gagnon)

En novembre dernier, nous avons assisté au premier Salon de la mort au Palais des congrès de Montréal. L’organisatrice, Madame Phoudsady Vanny, a eu un défi majeur à relever : intéresser la population et l’industrie funéraire à son projet. Après des débuts difficiles, impliquant la recherche d’exposants, et des coûts de location trop élevés qui faisaient hésiter l’industrie, certains gros joueurs se sont levés. Ils ont investi des sommes considérables dans la publicité du salon et dans la promotion de leur industrie. En conséquence, les coûts de location des espaces pour les exposants ont été considérablement réduits et le projet a pu prendre son essor.

Hésitant à investir temps et argent dans cette aventure, la Fédération Écomusée de l’Au-Delà a choisi de ne pas exposer, préférant se limiter à un statut de visiteur lui permettant de mieux évaluer la pertinence de ce salon. Bonne décision, puisque cela nous a laissé beaucoup de temps pour voir les kiosques des exposants, écouter les conférences — en général intéressantes — poser des questions et faire d’heureuses rencontres.

La plupart des exposants interrogés sur leur degré de satisfaction et leur intention de récidiver l’an prochain ont répondu positivement. La population et les consommateurs ont semblé apprécier l’expérience, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que les gens de l’industrie funéraire. Pour ces derniers, le salon représente une belle occasion de présenter leurs produits à d’éventuels clients. Pour les clients, le salon offrait la possibilité de se familiariser avec une gamme de produits, utiles et inutiles, avec lesquels ils ne sont pas familiers. Il leur permettait de réfléchir avant de prendre des décisions coûteuses. Il est en effet souhaitable d’acheter les produits et services funéraires à tête reposée : certaines décisions, prises sous le coup de l’émotion intense qui accompagne le deuil, peuvent coûter cher.

Le directeur d’un des plus grands cimetières du Québec, avec qui nous avons discuté, trouvait l’engouement du public surprenant. « C’est le même genre de salon auquel nous avons l’habitude d’assister pour l’industrie, mais ouvert à toute la population. » Une première à ce qu’il paraît. Par contre, il s’indignait de voir des entreprises funéraires permettre aux visiteurs d’essayer des cercueils et de s’y faire photographier. Cela discréditerait l’image d’une industrie qui cherche à bien paraître. Toutefois, à voir l’engouement devant ce kiosque, cette crainte ne semblait pas partagée par les visiteurs.

Les exposants qui ont semblé faire de bonnes affaires sont les compagnies d’assurances et les notaires, qui se sont fait poser de nombreuses questions et qui ont remis de nombreux formulaires de planification funéraire. Il y avait certainement un besoin pour la population de pouvoir s’informer sur ces questions.

En ce qui concerne l’industrie de la commémoration, beaucoup de nouvelles entreprises étaient présentes. Certaines proposaient la confection de mémoriaux physiques et virtuels. Pour la disposition des cendres, des bijoutiers offraient la possibilité de les intégrer dans leur œuvre.

Pseudo sarcophage en bronze sur le thème du dernier adieu, cimetière Notre-Dame-des-neiges (photo A. Tremblay 2014).

Et, nouveauté, certains artistes proposaient d’ajouter des cendres dans la peinture de leurs tableaux. Ion peut toutefois se questionner sur le vieillissement des œuvres ainsi produites, ainsi que sur l’intérêt des survivants de conserver les restes de leurs proches et de leurs ancêtres de cette façon.

Pour maintenir l’intérêt du public, le salon devra se renouveler et trouver de nouvelles attractions. L’heure étant à la recherche de solutions de rechange écologiques pour la disposition des restes humains et leur commémoration, le salon pourrait chercher des fournisseurs de tels services. Aussi, il y a lieu de s’interroger sur l’à-propos de certains modes de disposition des restes, telle l’aquamation. Nous avons appris que cette approche, qui consiste à désintégrer à chaud et dans des solutions caustiques les dépouilles mortelles — un service offert par seulement deux entreprises au Québec —, est actuellement remise en cause par le ministère de la Santé. Ce dernier évalue les impacts environnementaux du rejet à l’égout des restes liquides générés par ce procédé. Le ministère a en effet temporairement suspendu l’émission de permis, le temps de faire la lumière sur la question. Cette réaction fait ainsi écho à la question posée par notre fossoyeur, Julien Des Ormeaux, dans son article sur le sujet paru dans notre bulletin de l’automne 2017 (vol. 5, no 3). Si l’industrie a sauvé le salon, il n’est pas certain que le salon sauvera l’industrie.

Nous devons en terminant féliciter l’organisatrice qui a mené à bien ce projet ambitieux et lui souhaiter bonne chance pour la suite.

Le plus grand cimetière du Québec a un nouveau directeur. Après le départ à la retraite de Yoland Tremblay, le 1er janvier 2017 (après 21 ans de service),  remplacé par Manon Blanchette, une professionnelle du domaine de la muséologie, entrée en fonction le 31 octobre 2016.  Celle-ci avait même été nommée présidente-directrice générale, une première pour une fabrique paroissiale. Congédiée après seulement quatre mois, madame Blanchette fut remplacée par Daniel Cyr le 23 mars 2017, le successeur pressenti de l’ancien directeur pour un très long intérim. Depuis le début de janvier 2019, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges a enfin son nouveau directeur en la personne de Luc Lepage, semi-retraité et gestionnaire d’expérience du domaine de la santé. Les difficultés à recruter un remplaçant donnent la mesure des défis à relever. des défis, celui-ci en aura plusieurs. Le premier, et non le moindre, sera la négociation simultanée de trois conventions collectives, à savoir celle des employés du cimetière, celle des employés de bureau du cimetière et celle des travailleurs de la Basilique Notre-Dame. Grosse commande qui devra tenir compte de l’état des finances du cimetière et de la basilique.

Le second défi sera de répondre aux nouvelles réalités contemporaines en ce qui concerne les services funéraires, qui sont en grande transformation. Il lui faudra s’adapter aux nouveaux rituels et au désir de la population de fréquenter des cimetières plus écologiques. Le directeur arrivera-t-il à convaincre ce segment de marché qui aime les places en mausolées et qui opte pour les funérailles traditionnelles, de changer ses habitudes ? Offrira-t-il des solutions alternatives aux monuments faits en série, la plupart du temps en Chine, de faible valeur artistique et dont l’installation sur de grandes fondations collectives en béton est désastreuse tant sur le plan environnemental que patrimonial ? Rappelons que les quatre cimetières de la montagne comptent déjà plus de 175000 monuments et que l’espace commence à se faire rare. Saura-t-il convaincre ses administrateurs de prendre le virage de la gestion durable et différenciée des espaces selon des principes écologiques, comme le réclame la population ? Tout cela pour éviter que les clients ne désertent le cimetière et ne se tournent vers des entreprises plus ouvertes aux nouveaux rituels et plus sensibles à l’environnement.

Finalement, le défi suprême sera de démocratiser l’institution qui idéalement, devrait être municipalisée. N’est-il pas grand temps que la population ait son mot à dire sur l’avenir d’un lieu qui les concerne ? Le fardeau d’assurer le devenir du plus important cimetière du Québec n’est-il pas trop lourd à porter pour une fabrique paroissiale ?

Espérons que monsieur Lepage, qui, même s’il n’a pas œuvré dans le domaine de l’industrie funéraire, saura relancer le cimetière, régler convenablement les conventions collectives en suspens, faire face à ses administrateurs que sont le curé et le conseil de fabrique et les marguilliers, s’ouvrir aux idées nouvelles et être à l’écoute de ceux qui réclament plus de démocratie et de transparence.

Nous tenons en terminant à féliciter monsieur Lepage pour sa nomination. Nous désirons lui offrir tout notre appui moral dans cette entreprise. Nous lui offrons, s’il le juge à propos, de mettre à sa disposition tout le savoir et l’expertise des professionnels de notre institution qui, depuis plus de 25 ans, chérit ce lieu et en fait la promotion.

Entrée magistrale du plus grand cimetière du Québec : 343 acres qui se déploient sur les pentes du Mont-Royal à Montréal (photo: A. Tremblay, 2013).

Une entrevue menée par Suzanne Beaumont avec Madame Johanne Gagnon, conseillère au Développement des services aux familles et à la Communauté de la Compagnie des cimetières Saint-Charles et Belmont à Québec.

Madame Gagnon, quel est votre mandat dans la compagnie des Cimetières Saint-Charles et Belmont?

Mon mandat comporte deux volets. Le premier est de bonifier et d’améliorer les services déjà existants pour nos familles, dont ceux offerts à l’accueil et lors des commémorations annuelles. Nous avons également ajouté des célébrations à la fête des mères et des pères. Nous recevons nos familles avec un petit goûter. Toutes ces petites attentions sont très appréciées de notre clientèle.

Le second volet de mon mandat est d’offrir des évènements nouveaux à notre clientèle et à la communauté, évidemment en lien avec nos activités, comme les visites guidées, mais également des conférences et des cafés-rencontres spirituels. Je travaille également sur toutes sortes de projets spéciaux avec des groupes communautaires et des associations de retraités.

Le but est de faire découvrir ou redécouvrir nos lieux d’une grande beauté, pleins de richesse au point de vue historique, et ainsi, d’offrir une expérience positive d’une visite au cimetière.

C’est Johanne Gagnon qui a eu l’idée originale d’utiliser un véhicule motorisé pour transporter ses visiteurs. Ce faisant, elle a élargi l’éventail de mobilité de la clientèle et permis de tenir l’activité en continu pendant l’été, et ce, même s’il pleuvait. (photo: cimetière Belmont)

Nos lecteurs sont  curieux de savoir comment vous est venue l’idée de ces ballades historiques dans le cimetière.

Des visites guidées avaient déjà été offertes par le passé, des balades à pied et nous avons également une application gratuite qui se télécharge avec un téléphone intelligent, qui offre deux circuits : le premier est celui des premiers ministres du Québec et le second, est celui des maires de la ville de Québec. Je trouvais que le filon des visites devait être exploité, je cherchais un moyen, disons, motorisé, de transporter mes visiteurs et je souhaitais également recevoir un large public, non pas seulement des adeptes de politique ou d’histoire.

Avec l’aide de collègues et après beaucoup, beaucoup de marches dans le cimetière, j’ai conçu un circuit composé d’artistes, de politiciens, de grands commerçants, de drames qui ont perturbé notre ville, en passant par les mœurs de l’époque ainsi que certains symboles sur les œuvres funéraires. J’ai fait le pari que le public serait charmé.

Pour le choix de la calèche-tramway, c’est mon collègue Robert Julien qui en a eu l’idée, je lui en dois donc le crédit.

Quel a été votre plus grand défi dans la réalisation de ce projet?

Avoir des visiteurs sans que nous investissions dans la publicité. Le déboursé pour la calèche-tramway était considérable. Je souhaitais également avoir des groupes organisés programmés pour tout l’été.

J’ai fait du démarchage auprès de maisons de personnes retraitées, d’associations de professionnels retraités et de groupes communautaires. J’ai présenté la visite guidée aux personnes responsables de ces groupes et je dois avouer que les gens manifestaient beaucoup d’enthousiasme. Alors, rapidement et assez simplement, j’ai pu combler les 28 plages horaires des visites guidées, du début de juin à la mi-septembre.

Parlez-nous de vos sources pour le contenu de la visite.

Beaucoup de lecture ! Les écrits de Thérèse Labbé, Brigitte Garneau et Lorraine Guay. Des recherches sur Internet, sur le site Ancestry, et des découvertes extraordinaires dans nos archives. Comme j’aime beaucoup l’histoire, la tâche fut agréable.

Avez-vous été surprise de la réponse du public de Québec?

En fait oui, ça dépasse mes espérances. Nous avons reçu des dons, ainsi que des appels et courriels de remerciements. La calèche a toujours été remplie. Il y a même une liste d’attente.

Pouvez-vous nous annoncer dès maintenant si l’activité reviendra l’été prochain ? Dans une autre formule ou dans un autre cimetière?

Oui, nous répèterons l’expérience au cimetière Belmont et nous ajouterons également le cimetière Saint-Charles de Québec.

Merci de votre temps Madame Gagnon, et longue vie à vos projets.

 

Bien assis dans un tram électrique, les participants se laissent instruire par leur guide. Une des vedettes de la visite est sans conteste le calvaire qu’on aperçoit en arrière plan et qui sera présenté en détail dans l’article sur le sujet de ce bulletin. (photo: Cimetière Belmont)

En 2016, la Fédération Écomusée de l’Au-delà déposait une demande de classement à deux volets incluant le monument aux Victimes politiques de 1837-1838, années marquant ce qu’il est convenu d’appeler le soulèvement des Patriotes, et le caveau funéraire qui lui est intimement associé, soit le caveau Doutre-Dandurand. En avril 2018, le ministère de la Culture et des Communications émettait un refus de classement.

Le monument aux Victimes politiques

Le premier, un obélisque sur dé, a été érigé entre 1858 et 1866. Il s’élève au-dessus du caveau voûté de Doutre-Dandurand . Sa présence à cet endroit est due aux efforts de persuasion de Joseph Doutre qui l’a fait ériger au prix de bien des efforts. Ce lien historique avec le caveau sous-jacent est renforcé par la forte présomption qu’il abrite les restes mortels des commémorés du soulèvement de 1837-1938.

Vue de l’obélisque aux Patriotes surmontant le Caveau Doutre -Dandurand où reposent probablement la plupart de ceux qui ont été pendus à la prison Au-pied-du courant. Cet ensemble  marque l’entrée du cimetière Notre-Dame-des Neiges (photo A. Tremblay)

Comme Siméon Mondou (1842-1923), alors secrétaire de la fabrique Notre-Dame-des-Neiges, le faisait alors remarquer, cette pierre funèbre est le tombeau d’avant-garde du cimetière de Montréal : c’est la tombe sentinelle de la nécropole catholique du Canada.

Ce monument est particulièrement important parce qu’il tire de l’oubli ceux qui ont été exécutés en lien avec le soulèvement et qu’il est le premier lieu de commémoration des Patriotes à avoir été érigé après les événements.

Le caveau

Avec sa très belle façade en pierres de taille et son fronton cintré, portant en imposte les armoiries de l’Institut canadien ce monument rappelle la mémoire de Joseph Doutre, un acteur clé de l’histoire du Québec. Comme le signale à juste titre Alain Tremblay dans son réquisitoire pour le classement, Doutre a été le promoteur de ce premier projet commémoratif et funéraire (l’obélisque), personnage historique, président de l’Institut canadien (1853), propriétaire, avec ses frères, du caveau funéraire, il mérite d’être reconnu pour son courage, son audace et son anticléricalisme, même s’il repose au cimetière Mont-Royal, le cimetière voisin, parce qu’excommunié. Je me permettrais d’ajouter que cet écrivain, journaliste, homme politique et avocat, représente une figure marquante de paysage politique du Québec du XIXe siècle. Il a défendu une politique progressiste d’avant-garde quand, en 1853, il a milité pour l’école non confessionnelle, l’éducation commerciale et l’abolition du système seigneuriale en faveur des censitaires. L’homme a pris la tête de l’Institut canadien de Montréal, alors  non seulement une bibliothèque, mais un lieu de conférence où se rencontrent tous les esprits progressistes de l’époque. C’est ainsi que cette organisation prendra le relai du Parti patriote dissout en 1841 et donnera naissance au Parti rouge. Joseph Doutre est surtout connu pour avoir pris la défense de Joseph Guibord (voir bulletin La Veille, Hiver 2017, vol. 5 no 1) lui aussi excommunié par l’évêque Ignace Bourget, qui en a excommunié plusieurs. Ce procès-fleuve donnera lieu à l’affaire Guibord qui alimentera la presse pendant vingt ans et sera finalement gagné devant le Conseil privé à Londres.

Autre raison militant en faveur de la préservation de ce bel édicule maintenant en piètre état: plusieurs indices portent à croire qu’il protège les restes mortels des Patriotes. Pour cela, il devrait donc faire l’objet d’une fouille archéologique et d’une analyse scientifique des restes exhumés. Une étude de confirmation que la perte du caveau mettrait en péril.

Pour toutes ces raisons, vous conviendrez qu’il est de la plus haute importance de protéger par un statut officiel de reconnaissance ces deux monuments. C’est la raison pour laquelle la Fédération Écomusée de l’Au-Delà par la voix de son président, Alain Tremblay, s’apprête à contester le refus de classement émis par le ministère de la Culture et des Communications. À suivre…