Pendant sa construction, le pont de Québec a été le théâtre de deux catastrophes majeures qui ont causé plusieurs décès. C’est sans compter les nombreux accidents isolés qui se produisaient assez régulièrement sur le chantier et qui ont également fait plusieurs victimes. À l’époque, il n’y avait pas de lois pour protéger les ouvriers. Ces derniers travaillaient donc dans des conditions épouvantables. Aucune mesure de sécurité n’était mise en place non plus pour protéger ces hommes en cas de chute.

Le travail à l’intérieur des caissons qui servaient à la construction des piliers des deux ponts de Québec était sans aucun doute le plus exigeant et le plus risqué. Les hommes affectés à ce travail devaient creuser le fond du fleuve avec une pelle. Pour chasser l’eau à l’intérieur des caissons, on propulsait de puissants jets d’air comprimé que l’on maintenait à une pression très élevée. Le corps humain n’était pas fait pour résister à ces pressions excessives.

Rendus à une certaine profondeur, les ouvriers à l’intérieur des caissons ne pouvaient y demeurer qu’une heure à la fois et ils en ressortaient bien souvent avec des saignements aux yeux et aux oreilles. À l’époque, on ne tenait pas compte de la décompression par paliers. Comme sous pression l’azote se dissout, en cas de remontée trop rapide il se formait des bulles d’azote dans le sang, ce qui arrêtait la circulation sanguine et causait la mort de plusieurs d’entre eux.

1a: 1er pont de Québec en cours de montage.

Aussi, au cours de l’érection du premier pont, en raison d’erreurs fondamentales dans le plan, des problèmes se sont multipliés dans la structure. Les ouvriers eurent de la difficulté à aligner des pièces puisque plusieurs d’entre elles se courbaient. Le 29 août 1907, alors qu’une centaine d’ouvriers travaillaient sur la structure et qu’il leur restait une vingtaine de minutes à faire pour terminer leur journée de travail, toute la partie sud du pont, d’une longueur de 391 mètres (1 284 pieds), s’écroula comme un château de cartes. Cette première catastrophe, qui a semé la consternation dans le pays tout entier, a causé la mort de 76 personnes, dont 33 Mohawks de Kahnawake, 17 Américains et 26 Québécois. Seulement 35 corps ont été retrouvés parmi les 76 victimes. Malheureusement, malgré tous les efforts déployés, 41 travailleurs sont à jamais disparus. (Photos #1a et 1b).

1b : le pont après son écroulement survenu en 1907. Un examen attentif de l’image permet de déceler la présence d’individus sur le site donnant un aperçu de la taille titanesque de l’ouvrage effondré.

La liste des victimes fournit un échantillonnage assez juste de la provenance des hommes qui travaillaient au pont. Étant donné que la compagnie Phoenix était américaine, plusieurs de ses employés sont venus travailler à Québec. Aussi, comme les travaux du premier pont ont débuté du côté sud, on avait recruté plusieurs résidents du secteur. Beaucoup provenaient de New Liverpool, d’autres de Saint-Romuald, de Chaudière-Bassin ou de Saint-Nicolas, et quelques-uns de la rive nord. Évidemment, on avait aussi fait appel à des Mohawks, qui étaient considérés comme des spécialistes pour ce genre de construction. Au pont de Québec, il y en avait 38 qui travaillaient sur la structure, à l’intérieur des équipes de rivetage.

Quant à la seconde catastrophe, elle s’est produite le 11 septembre 1916, le jour où l’on prévoyait terminer la construction du pont. Il ne restait plus qu’à procéder à l’installation de la travée centrale, qui avait été élaborée dans l’anse de Sillery et qui devait réunir les deux bras cantilever. Pendant l’ascension de la travée, on entendit soudainement un craquement épouvantable et l’on vit cette dernière se tordre, se ployer, puis s’engouffrer dans les profondeurs du fleuve. Cette deuxième tragédie a causé la mort de 13 personnes et en a blessé 14 autres.

Des objets de mémoire encore présents

Parmi les victimes, la famille Hardy de New Liverpool a été durement éprouvée puisque quatre membres de cette famille sont décédés dans l’écroulement de 1907. Peu de temps après la catastrophe, la famille a récupéré dans les débris l’un des clochetons coiffant la structure du pont. Ramené sur le rivage il a ensuite été transporté au cimetière de Saint- Romuald. Il est installé sur le lot de la famille Hardy, où sont enterrées ces quatre victimes (photos). En 2004, la Société d’histoire de Saint-Romuald a apposé une plaque sur le monument afin d’expliquer sa provenance (photo 2 et 3). En 2008, lors du 400e anniversaire de la ville de Québec, la Ville de Lévis, dans le cadre de son projet « Une rencontre entre deux rives », a installé une réplique de ce monument dans le parc de son Hôtel de Ville, à Saint- Romuald (photos 4 et 5).

2: Après l’affaissement de la structure du pont en construction, la Famille Hardy a récupéré ce clocheton d’acier destiné à coiffer l’ouvrage pour servir de monument à la mémoire de 4 des leurs ayant perdu la vie dans ce tragique accident de 1907.

 

3: Monument funéraire des Hardy érigé au cimetière de Saint- Romuald, constitué d’un pinacle du pont.

 

4: Réplique du clocheton servant de monument commémoratif pour les 76 victimes de l’effondrement de 1907. Érigé en 2008 sur les bords du Saint-Laurent, il a été implanté derrière l’hôtel de ville de Lévis.

 

5: Détail de la plaque épitaphe

À Kahnawake, à plusieurs endroits dans le village, des symboles rappellent le sacrifice de leurs ancêtres qui ont laissé leur vie à Québec. Deux croix faites avec du métal recueilli sur les lieux du désastre marquent l’entrée et la sortie du village. L’arche du cimetière aurait aussi été en partie confectionnée avec l’acier du pont de Québec. Le musée de l’église catholique de la mission Saint-François-Xavier consacre également une place de choix à un tableau commémoratif des travailleurs décédés. Depuis trois ans, à la date anniversaire de l’accident, une messe est célébrée. Depuis 2007, un mémorial, dont la forme rappelle la silhouette du pont, fait face au fleuve; c’est le tombeau de 14 membres de la communauté dont les corps n’ont jamais été retrouvés (photos 6 et 7).

6: À l’entrée du cimetière de Kahnawake, ce tableau en granit poli de même que la structure en acier avoisinant évoquent la mémoire des morts du pont de Québec

7: Cette croix conçue à partir des éléments du pont effondré sert également de monument à la mémoire des 33 Mohawks qui ont perdu la vie lors de la catastrophe de 1907.

En ce qui concerne les travailleurs américains, des épitaphes sont placées dans différentes villes des États-Unis. C’est le cas pour Chester A. Meredith, dont le corps a été rapatrié dans sa famille à Columbus (Ohio) puis enterré dans leur cimetière local. On voit son épitaphe sur la photo. En ce qui concerne Edward Johnson, sa fille Mary Alma, née après son décès, a fait installer un monument dans le cimetière de Lock Awana (N.Y.), afin de rendre hommage à un père qu’elle n’a jamais connu. (Photos 8 et 9)

8 et 9: Épitaphes de deux travailleurs américains que l’on retrouve dans leur ville d’origine. À gauche, Chester A. Meredith à Columbus, Ohio. À droite, Edward Johnson, à Laka wanna , New York.

À Québec, lors de la commémoration du 100e anniversaire de cette grande catastrophe en 2007, la Communauté métropolitaine de Québec a procédé au dévoilement d’un projet de mémorial pour rendre hommage à tous ces valeureux ouvriers décédés au pont de Québec. Sa réalisation devait se concrétiser l’année suivante.

Nous l’attendons toujours !

Note : Les informations et les photos qui ont servi à la rédaction de cet article ont été puisées dans le livre Curieuses histoires du pont de Québec, Michel L’Hébreux, Éditions Septentrion 2020, 250 p. (Photo 10)

NDR : Michel L’Hébreux est l’historien par excellence du pont de Québec. Incollable sur le sujet, il est l’expert qu’on consulte et le conférencier qu’on s’arrache. Des présentations, il en a donné 2000. De ce pont il sait tout : de sa structure, de son histoire et bien sûr, des drames qui ont marqué son élaboration.

André Mathieu naît à Montréal le 18 février 1929, dans le studio de Rodolphe, son père, au coin des rues Sherbrooke et Sanguinet. Rodolphe, un musicien athée, a accepté de se marier à la cathédrale Saint-Jacques (Marie-Reine-du-Monde) deux mois avant la naissance de son fils, pour que son épouse Wilhemine (Mimi) Gagnon ne vive pas dans le péché.

Après ce mariage à la cathédrale, où deux balayeurs leur ont servi de témoins, les événements se bousculent. Rodolphe, qui enseigne à l’Institut pédagogique, est licencié, peut-être à cause de ses convictions anticléricales. Le 24 octobre, le krach boursier survient. À 40 ans, Rodolphe se retrouve sans le sou et Mimi porte déjà son deuxième enfant. La petite famille se voit obligée d’aller vivre avec la belle-famille. Après plusieurs déménagements, les Mathieu se fixent en 1933 au 4519 de la rue Berri. Pendant 27 ans, ils occuperont cette maison surnommée « la cabane à sucre ».

Rodolphe, qui a vu venir les choses, a fondé, après la naissance de son fils, le Canadian Institute of Music, qui deviendra l’Institut canadien de musique. Pour assurer le rayonnement de son école, il lance Les Soirées Mathieu, formule alliant concerts, conférences et débats, qui deviendront légendaires.

Son fils André, qu’on dit extrêmement précoce, grandit entre une mère violoniste et un père qui joue du piano, compose et enseigne. André raconte des histoires à son père avec des sons. À 4 ans, il joue ses compositions lors d’un premier récital à l’Académie Notre-Dame-de-Grâce, pour un cachet de 5 $. Complètement ahuri par le génie et l’aisance de son fils, Rodolphe décide de ranger sa plume pour se consacrer à l’éducation musicale de son fils.

En 1935, à 6 ans, André joue son Concertino no 1 et le premier mouvement de son Concertino no 2 au Ritz Carlton. La critique est éblouie. L’année suivante, il obtient une bourse de trois ans du gouvernement du Québec et part avec sa famille dans la Ville lumière pour y étudier le piano. Quelques mois plus tard, André joue à la Salle Chopin à Paris. Une avalanche d’éloges tombe sur le jeune prodige, désormais surnommé le « Mozart canadien ». L’Excelsior, quotidien parisien, rapporte cependant le caractère sombre et âpre de ses compositions, qui indique une âme tourmentée pour un si jeune enfant.

En 1939, la famille Mathieu rentre au Canada pour les vacances. Mais le déclenchement de la guerre contraint André à demeurer en Amérique. Le monde que Rodolphe avait mis en place autour de son fils vient de s’écrouler. Il doit recréer ce monde en Amérique. Après une série de concerts, André fait ses débuts au Town Hall de New York. Il obtient une nouvelle bourse du gouvernement québécois et la famille Mathieu déménage à New York. André gagne le premier prix au concours des jeunes compositeurs organisé par l’Orchestre philharmonique de New York.

Mais l’enfant n’est pas heureux dans la mégalopole. Il a des sautes d’humeur et devient plus introverti. Il a conscience que tout tourne autour de lui, car il est le soutien de la maisonnée. Prisonnier des liens familiaux, André tentera, à l’adolescence, de réécrire l’enfance qu’il n’a jamais eue.

De retour à Montréal en 1943, il a maintenant 14 ans, mais en paraît 19, écrit le Concerto de Québec. Entouré de gens plus âgés que lui qui l’influencent, André se met à consommer de l’alcool et à fumer. Il fait la rencontre d’une jeune comédienne de 21 ans, Huguette Oligny, dont il s’éprend follement. Mais ce premier amour se révèle un échec qui le poursuivra toute sa vie.

L’automne 1946 marque un tournant dans la vie d’André. Il part seul à Paris pour y étudier la composition avec Arthur Honegger, mais il est malheureux sans les siens et revient à Montréal l’année suivante. Tourmenté et mélancolique, l’adulte demeuré enfant sombre peu à peu dans son monde intérieur et dans l’alcool. Il meurt le 2 juin 1968, à 39 ans. Toutefois le prodige nous a déjà livré le meilleur de lui-même, son génie mélodique et des œuvres éternelles.

Le souvenir d’André Mathieu

Un long silence suit la mort d’André Mathieu. Dans le cimetière Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal, on cherche en vain un monument érigé à sa mémoire. Depuis son décès, il y a plus de 50 ans, il repose, anonyme, dans le terrain familial acheté par son grand-père, J. A. Gagnon. Dans la section R, seule une plaque au sol porte l’inscription « Famille Dr J. A. Gagnon ».

1 : Période d’anonymat pour André Mathieu. Plus de 50 ans après sa disparition, au cimetière, il est enterré dans le lot de sa famille maternelle. Une plaque au sol porte l’inscription « Famille Dr J. A. Gagnon» (photo : Georges Nicholson).

Mais après des décennies d’oubli, la réminiscence du prodige prend forme. L’année 2010 sera l’année Mathieu : un film, L’enfant prodige, de Luc Dionne, la biographie André Mathieu, de Georges Nicholson, des disques et plusieurs concerts donnés par Alain Lefèvre à Montréal, ailleurs en Amérique du Nord et à l’étranger, honorent le talent vertigineux de cet être d’exception.

Quatre ans plus tard, en 2014 et 2015, White et White, un duo d’artistes, frère et sœur issus d’une famille de sculpteurs originaires de Loretteville, réalisent une oeuvre en bronze rendant hommage à André Mathieu et à son Concerto de Québec. L’œuvre, coulée à la fonderie québécoise d’Innvernnes, fait 2,3 m de hauteur . Elle est installée devant l’Appartement Hôtel, 455 rue Sherbrooke Ouest, à Montréal, a été offerte par ses propriétaires. Beaucoup de recherches ont été faites pour représenter les traits du beau visage du compositeur autour de ses 20 ans, à la mi-temps de sa courte vie, alors qu’il a atteint le point culminant de sa carrière d’artiste. Son regard profond traduit une sorte de mélancolie face à son passé glorieux et son avenir incertain.

 

Monument public conçu par White and White rappelant la mémoire de ce pianiste hors du commun. Commande privée, l’œuvre trône devant l’Hôtel Appartement de la rue Sherbrooke à Montréal. Mathieu y est représenté sous les traits de sa jeunesse glorieuse (photos; Alain Tremblay).

 

Détails du monument Mathieu conçu par le duo White and White (2014- 2015) présentant les instruments composant son célèbre Concerto de Québec (photos : Alain Tremblay)

Sous son buste se déploie un dialogue entre le piano et l’orchestre. Le Concerto de Québec, composé à l’âge de 13 ans, évoque l’ardeur et la jeunesse de cet être hors du commun, à partir d’un jardin formé des instruments de musique de ce concerto. Sur le devant de la sculpture pointe le grand fragment d’un piano, puis on découvre l’orchestre tout autour de l’œuvre. À sa base, chaque instrument utilisé dans le Concerto de Québec est représenté: le cor français, le violoncelle, le tuba, la trompette, le hautbois, le trombone, l’alto, le violon, le basson, le piccolo, la clarinette, la timbale et la contrebasse.

Ce jardin musical fait aussi référence aux nombreuses compositions dans lesquelles André Mathieu a célébré la nature : Les Vagues, Les Mouettes, Printemps canadien, Été canadien, Les Abeilles piquantes, La Libellule et plusieurs autres.

Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, un monument lui est dédié

Après 50 ans d’anonymat sur son lieu de sépulture, un magnifique monument vertical représentant trois notes blanches et deux noires (do, ré, mi) du clavier de piano, ressuscite la présence du compositeur et pianiste dans le cimetière historique. L’idée a germé dans l’esprit de son neveu, Éric Le Reste, fils de la sœur d’André, Camille Mathieu.  Le concept a été élaboré de concert avec l’entreprise familiale Monuments Charles Vincent et Fils, à Lachine. Le monument de granite noir indien a été installé le 11 octobre 2019, sobrement, sans cérémonie, en présence de son neveu Éric Le Reste et de son petit-neveu, Mathis Messager.

Au cimetière Notre-Dame-des-Neiges, depuis quelques années, se dresse maintenant un monument funéraire exclusivement consacré à la mémoire de ce Mathieu phénoménal. On reconnaît en face principale, son instrument de prédilection, le piano. Posant fièrement devant la stèle, Éric Le Reste, neveu d’André Mathieu et commanditaire du monument et son neveu Mathis Messager. Sur l’endos figure une citation de l’artiste : «Seule la musique peut combler l’infini qui sépare les âmes.» ( photos : Georges Nicholson)

Aujourd’hui, plusieurs rues et avenues de villes québécoises, ainsi qu’une salle au cégep Montmorency, à Laval portent le nom d’André Mathieu.

Les pages de cette chronique vouée à la commémoration québécoise sont consacrées à la présentation d’un grand parmi les humbles, un héros québécois vénéré et même étudié outremer, mais inconnu ici.

L’humanité recèle très peu d’individus de cette valeur, peu de gens marqués au sceau de la bravoure, de la grandeur d’âme et de l’humilité. Celui que nous vous présentons ici a fait sa marque au cours de deux guerres : la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée.

À la lecture de ses multiples exploits, on se demande bien pourquoi cet homme, pourtant adulé en Hollande, est si peu connu et reconnu chez nous. Peut-être parce que nous, qui sommes en temps de paix, oublions facilement que cette paix, nous la devons à ceux qui ont combattu pour elle. La révélation de ce personnage, nous la devons à quelques chercheurs, dont Luc Lépine, docteur en histoire qui, 75 ans après les faits, a vérifié et documenté chacun des actes qui sont attribués à ce héros.

Léo Major, un parcours hors du commun

Né en 1921, Léo Major est le deuxième d’une fratrie de 14. Élevé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, turbulent et rebelle, il est peu apprécié de son père et guère plus de sa mère. Il quitte donc le nid familial à 14 ans. Déjà, à cet âge, il accomplit le premier d’une série d’actes de bravoure qui jalonneront tout son parcours de vie : il sauve de la noyade trois jeunes femmes que le fort courant du fleuve emportait vers une mort certaine.

En 1940, à l’âge de 19 ans, il se retrouve au chômage, alors que la guerre déchire l’Europe. Il s’inscrit comme volontaire au service militaire. Deux ans plus tard, il obtient sa certification de signaleur et sera responsable des communications sur le terrain auprès des troupes. Il sera régulièrement envoyé seul en éclaireur, une fonction qui semble lui convenir parfaitement. C’est en 1944 qu’il aura son baptême de la guerre, alors qu’il participe au débarquement de Normandie. Après l’assaut sur la plage de Juno avec le régiment de la Chaudière, il collabore à la libération de cette partie du territoire français. Au fil de son engagement, il se démarque par ses actes de perspicacité, de bravoure et d’humanité. De plus, les défis ne lui font pas peur. Alors qu’il est grièvement atteint au visage, Il a déjà plusieurs exploits militaires à son actif. Il aurait pu sagement accepter une démobilisation, mais avec un œil en moins, il poursuit son engagement. Quelque temps après, il a les chevilles et trois vertèbres fracturées par un obus. Encore cette fois, il aurait pu être démobilisé. Il maintient son engagement au sein de son régiment, multipliant les actes de bravoure jusqu’à la victoire.

Une libération héroïque

L’exploit qui lui vaut une admiration sans bornes éternelle en Europe est celui de la libération, à lui tout seul et en une seule nuit, de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. Son intervention sauve 50 000 civils pris en otage par les nazis et prive l’ennemi d’un centre stratégique. La nuit du 13 avril 1945, son fidèle ami Welly Arsenault, l’accompagnait dans cette mission de reconnaissance. Mais avant d’atteindre l’objectif, il est tombé sous les balles ennemies. Après l’avoir transporté sur son dos pour le mettre en lieu sûr, il poursuit seul la mission. Il étudie la carte de la ville. Il entreprend alors de traverser les murs de la cité fortifiée, de neutraliser les vigies en service, de leurrer l’ennemi par le lancement de multiples grenades aux quatre coins de l’agglomération et de dynamiter le quartier général de la Gestapo, pour finalement inciter le SS aux commandes à rendre les armes en lui faisant croire à une invasion imminente.

Carte de Zwolle datant de 1649 avec ses fortifications doublées par le cours de la Zwarte Water (photo : archives Nederlands Scheepvaartmuseum Amsterdam). À l’époque de la guerre, la ville s’est quelque peu modifiée et est devenue une plaque tournante pour le transport ferroviaire ce qui en fait un point stratégique sur le plan militaire.

 

Photo prise peu après la libération de la ville, le 14 avril 1945. Léo Major est reconnaissable au bandeau qu’il porte sur l’œil gauche atteint l’année précédente par l’explosion d’une grenade. Il est présenté ici avec des habitants de Zwolle et quelques résistants (photo : Archives Famille Major).

À la fin de la guerre, il rentre au pays. Personne ne l’attend, même pas sa famille. Il a alors 24 ans. Le retour à la vie civile est périlleux. Il apprend le métier de tuyauteur, mais cinq ans plus tard, il retourne à la vie militaire.

Une autre guerre l’attend

En 1950, il est recruté pour la guerre de Corée par le commandant Jacques Dextraze et joint le Royal 22e régiment. Il s’illustre de nouveau au sein de la section de tireurs d’élite qu’il a formée et qu’il dirige. Avec une poignée d’hommes, il réussit à reprendre le contrôle d’un point géographique stratégique, pourtant abandonné de guerre lasse par tout un bataillon américain. Puis, de nouveau, il rentre au pays sans tambour ni trompette.

 

L’une des rares photos de Léo avec son ami, Welly Arseneault. Le cliché a vraisemblablement été pris aux Pays- Bas, comme le laisse supposer la tulipe que tiennent les deux hommes et peut-être quelques jours seulement avant la mort de Welly (photo : Archives de la famille Major).

 

Léo Major, devant la stèle de son ami et compagnon, Welly Arsenault, celui qui par solidarité avait accepté de l’accompagner dans la mission de reconnaissance du 13 avril 1945, celui qu’il a porté après qu’il fut tombé sous les balles ennemies pour le reprendre au matin et le ramener à son quartier général. Ce parcours, le désormais vieux soldat Major, l’a refait en 2005, avec beaucoup d’émotion. On le voit ici agenouillé devant la stèle du soldat ami. (photo : Archives de la famille Major)

 

Une avenue importante de la ville de Zwolle a été nommée en mémoire de Léo Major. L’inauguration a eu lieu en 2005, lors d’une cérémonie célébrant le soixantième anniversaire de la libération de la ville (photographie : Archives de la famille Major).

 

Image saisissante : celle de cette immense bannière rendant hommage à Léo Major lors d’un match de foot disputé à Zwolle, déployée en avril 2018 par les ultras du Pec, le club local. Loin de s’éteindre, le souvenir du « seul sauveur de Zwolle », comme le dit textuellement la bannière, est toujours aussi vibrant au cœur des Néerlandais (photographie : Ruben Reinout).

Retour sans aide à la vie civile

Il se marie en 1952 et entreprend, bien que difficilement, à cause de tout son bagage traumatique, une nouvelle vie. Même décoré de plusieurs médailles, il est peu outillé pour cette transition à une existence familiale rangée. Après quelques années de service militaire en temps de paix, il quitte l’armée pour se consacrer entièrement à la vie civile. Il amorce alors une véritable descente aux enfers. Il faut dire que ce polytraumatisé du cœur est un taiseux : il refuse de parler de lui, et encore plus de la guerre. Il mettra une dizaine d’années avant de redevenir lui-même.

Le lion au cœur sensible

Les nombreux faits d’armes attribués à Léo Major lui ont valu plusieurs (une douzaine) médailles, dont deux prestigieuses DCM (Distinguished Conduct Medal). Il est le seul canadien à en détenir deux. Mais ce qui nous émeut vraiment, au-delà de ces honneurs, c’est l’homme derrière le héros. Un héros qui ne s’est jamais perçu comme tel. Interrogé à ce sujet, Léo Major disait qu’il n’avait fait rien d’autre qu’accomplir son devoir. Ainsi, s’étant rendu compte que le nombre d’ennemis abattus par un soldat était valorisé par ses supérieurs, il prend le parti d’éviter de les tuer, préférant les neutraliser d’une balle dans l’épaule ou les faire prisonniers. Il va même à quelques reprises jusqu’à plaider pour épargner la vie des prisonniers.

Ce qui nous émeut aussi, ce sont les liens d’amitié sincères qu’il a tissés dont celui avec Welly Arsenault, qui a tenu à l’accompagner dans la mission hautement périlleuse et mortelle pour ce dernier, vers Swolle. Ce sont également les nombreux témoignages de ses pairs, qui témoignent du respect et de l’admiration qu’ils portent à ce frère d’armes. C’est la difficile réintégration à la vie civile de ce polytraumatisé, tenu au silence par le manque d’intérêt de sa communauté. C’est son courage pour se sortir d’une profonde dépression et pour devenir un bon père de famille estimé par ses proches. Finalement, ce qui nous émeut, c’est de savoir que ce Québécois, pourtant vénéré outremer, est si peu connu et reconnu ici.

Commémoration

Depuis 2008, il repose dans le cimetière du Champ d’honneur national du Fonds du Souvenir, à Pointe-Claire. Pour marquer sa mémoire, pas de mausolée, mais une simple pierre au sol portant ses nom et prénom, de même que ses dates de naissance et de décès. Pourquoi donc ? Léo Major est un rebelle, certes, comme en témoigne son dossier militaire, mais il fut un tacticien hors pair, un motivateur reconnu, un être magnanime, un résistant résilient, un brave parmi les plus braves, un multimédaillé, le seul soldat à avoir libéré une ville à lui seul. Pourquoi est-il ignoré de ses concitoyens ? Ne mérite-t-il pas honneur et reconnaissance ? L’investissement de l’État ne devrait-il pas aller au-delà de cette simple pierre au sol ? Ne mériterait-il pas d’être enseigné dans nos écoles ? Personne ne contesterait qu’on érige une statue à la mémoire de Léo Major sur une place publique à Montréal. Il appartient à cette catégorie d’hommes qu’il faut saluer officiellement et éternellement.

La prochaine fois que nous irons à Montréal, nous irons fleurir son souvenir au Champ d’honneur national de Pointe-Claire.

Au champ d’honneur national du Fonds du Souvenir, à Pointe-Claire, une plaque au sol marque le lieu de sépulture de Léo Major, adulé ailleurs inconnu ici (photo : Dirac, © Miguel Tremblay, source : Wikipédia).

Tout a commencé un jeudi quand, par hasard, alors que je lui rendais une de mes visites de courtoisie, cette fois avant d’aller souper avec des amies. Ce jeudi était un jeudi saint. Il marquera désormais pour moi, un grand tournant dans ma vie. Cela fait un an maintenant, mais ce moment est toujours bien présent dans ma mémoire: il marque le début du passage de vie à esprit. Pas de vie à trépas, mais de vie à absence de vie, de vie à mémoire. . . la mémoire de ma maman.

Je l’ai trouvée en grandes douleurs, des douleurs diffuses, mais si intenses qu’elle vait de la difficulté à s’exprimer. Dans la panique du moment, il fallait demander vite un soulagement, mais quelque chose me disait déjà qu’une limite avait été franchie, que cette fois, les drogues ne suffiraient pas. Les derniers mois avaient émis des signaux alarmants: 13 hospitalisations aux urgences en moins d’un an, et de plus en plus rapprochées,  toutes présageant le grand virage. Pourtant, après chaque retour de l’hôpital, maman semblait revivre. Toutefois, ses renaissances étaient de plus en plus brumeuses, de moins en moins vigoureuses,  et moins enthousiastes sans compter que  les rechutes étaient de plus en plus sérieuses. La fin approchait, mais elle, pas plus que moi, n’abordions cette fin pourtant de plus en plus manifeste. Nous préférions croire qu’une fois encore, nous l’avions contournée, évitée de justesse, et ce, elle autant que moi. Elle avait gravi lentement la pente et se promenait maintenant bravement au bord du précipice. Pourtant, ce jeudi-là, ce ne fut pas une rupture brutale, comme une chute de la lisière d’un escarpement, mais une longue désescalade qui dura deux jours. Les premières étapes ont été pour elle les plus douloureuses et les plus angoissantes. Analgésique par-dessus analgésique, le nuage de la conscience s’est rapidement épaissi. Les réapparitions vers la surface étant accompagnées de douleur et d’angoisse, il était préférable de la voir sombrer qu’émerger.

L’autrice, alors âgée d’un an, un soir d’insomnie, dans les bras d’une mère endormie en tentant de l’endormir. (Photo: Jean Rémillard)

Puis est venue cette dernière remontée vers la conscience, quand elle a dit: je pense que c’est fini ma vie. C’était un constat exprimé sous forme d’interrogation. J’ai répondu: je pense que oui, mais tout va bien se passer et je serai là avec toi. En d’autres mots, elle l’avait compris, inutile de lutter: de ce côté, de celui de la vie, il n’y avait que douleur, alors que du côté de la morphine, il lui sufirait de lâcher prise, de rendre les armes et la vie s’éteindrait, elle céderait la place à celle qui, depuis toujours, attend tout près, celle qui sait l’issue de la bataille, une bataille qu’elle gagne à tous coups.

Tout le reste de mes jours je continuerai de me demander si c’était la meilleure réponse, celle qu’elle souhaitait entendre, si je n’aurais pu m’exprimer autrement, dire autre chose, trouver des mots qui mentent, mais qui rassurent, ceux qui remercient et ceux qui prennent dans les bras. Ces mots-là sont restés coincés au fond de ma gorge qui se serrait. Ils sont restés à la limite de ma conscience et n’ont pu émerger.

Puis vint le bas de la pente, le bord de la mer, le grand infini, le dernier souffle, si léger que je ne l’ai pas perçu, le samedi juste avant Pâques, le samedi saint. Il y a un an de cela.

Pas de pandémie à ce moment. Je me console en me disant qu’heureusement elle n’aura pas connu cette période de confinement et que j’aurai pu l’accompagner, même si je fus une piètre accompagnatrice.

Ses restes reposent désormais dans le lot familial du cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

Quelles surprises attendent parfois ceux et celles qui restaurent un monument ancien, comme une église, un édifice civil ou le socle d’un monument, et qu’on découvre la capsule temporelle  cachée dans l’œuvre au moment de son inauguration ! La pierre angulaire d’un bâtiment ou une cavité bien scellée dans la base d’une statue, peuvent révéler mille détails de la vie venus du fond des âges. Déposée sciemment au moment de l’érection de l’ouvrage, la capsule temporelle livre un message d’outre-tombe qui raconte toute une histoire. Vous pourrez lire à cet effet Quand la restauration mène à la découverte d’un trésor caché, un article de Aude Connor, paru récemment dans la revue d’ethnologie «Rabaska» ( vol. 17, pp166-172).

Ma mère, Marie-Alexandrine Poulin, est décédée à l’âge vénérable de 100 ans et 8 mois à l’Hôtel-Dieu de Lévis en 2012. Marie-Alexandrine, Maria pour les intimes, venait de Saint- Jules, en Beauce, d’une famille de 20 enfants, tous élevés sur une terre de colonisation défrichée par mon grand-père. Ma grand-mère, qui se nommait Zélie Tardif, était partie pour le ciel en 1976 à 104 ans, toujours très lucide et rayonnante de sérénité avec ses beaux yeux bleus intelligents. Imaginez: Zélie était veuve depuis 1918, mon grand-père ayant été foudroyé par la grippe espagnole! Il lui laissait sur les bras cette trâlée d’enfants dont l’aîné, Tancrède, venait d’avoir 20 ans. Tout le monde a dû se retrousser les manches pour survivre.

Marie-Alexandrine est née en 1911. Élevée parmi les dernières, elle a réussi à faire des études avec l’aide de certains membres de la famille et est devenue maîtresse d’école de rang, puis institutrice à l’école du village. Après dix ans de pratique, au moment de décider de se marier en 1938, l’administration scolaire l’a remerciée de ses services. La profession était strictement réservée aux femmes célibataires, telle était la règle. L’institutrice et le curé de la paroisse étaient ordinairement les seuls instruits du village et jouissaient donc d’un grand respect. Maria enseignait à une seule classe, composée d’une trentaine d’élèves de différents âges, de la première à la septième année scolaire. Chaque élève suivait son propre programme quotidien. Deux fois par année, un inspecteur du gouvernement passait et vérifiait si tout se déroulait selon les règles en questionnant les enfants. L’institutrice devait donc bien préparer ses journées. Elle résidait souvent dans l’école sur semaine et profitait de ses soirées pour mettre au tableau le programme du lendemain et faire ses corrections. Imaginez la solitude dans une nuit de tempête de neige, à la lueur d’une lampe à l’huile, à chauffer et écouter gronder le poêle à bois, à préparer son ordinaire, fin seule, à partir de l’âge de 18 ans! Maman a prolongé son métier en élevant ses enfants. Quand nous sommes arrivés à l’âge de l’école, nous savions tous compter, lire et écrire.

À son décès, la famille a décidé de l’honorer en créant une capsule temporelle éternelle. Après avoir choisi une urne cinéraire de grande élégance, en noyer noir du Québec, une sorte de petit coffre aux trésors classique de grande sobriété, on a fait fabriquer chez un ferronnier une boîte en acier inoxydable de bon calibre, capable de recevoir confortablement l’urne, mais également le tribut de chacun des membres de la famille. Mon fils, alors âgé de 22 ans, a choisi une poignée de boutons multicolores. Mes parents l’avaient souvent gardé et son jeu de prédilection était le pot de boutons de la boîte à couture, préféré à tout ce que l’industrie pouvait lui offrir. Et Dieu sait qu’il était gâté ! Ma sœur laissa une mèche de ses beaux cheveux blonds d’enfance et une lettre bien cachetée. Mon frère opta pour le beau chapelet en cristal de roche béni par le pape lui-même, qu’il avait reçu en cadeau de maman pour sa première communion. Ma première conjointe, la mère de mon fils, déposa également une lettre cachetée. Ma seconde conjointe, bien au fait de son passé d’institutrice, opta pour le roman de Gabrielle Roy, Ces enfants de ma vie, relatant l’expérience de l’auteure dans l’enseignement rural, une expérience tellement semblable à celle vécue par maman. Moi, je glissai la plume fontaine avec laquelle j’avais écrit mon premier livre. Des pièces de monnaie de l’année en cours furent répandues sur le fond de la boîte, bien enveloppées dans le plastique pour ne pas créer d’effet pile avec les autres métaux. Mon beau-frère commanda des plaques d’identification qui furent soudées à l’extérieur et à l’intérieur du précieux contenant, dans lequel il joignit un message à l’intention de Maria. Par précaution, juste avant de sceller la capsule, ma compagne fit ajouter un sachet de dessiccatif pour absorber l’humidité présente dans la capsule.

C’est accompagnée de tous ces souvenirs de tendresse que Marie-Alexandrine partit pour le grand voyage, dans l’amour des siens. Qu’elle repose en paix !

La famille n’a malheureusement pas gardé de photo de la capsule temporelle, mais voici pour titiller l’imagination de nos lectrices et de nos lecteurs, quelques éléments constitutifs de cette capsule. (Photo: F. Rémillard)

Lorsqu’on pense aux hommes qui se sont illustrés sur les champs de bataille lors des rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada, le nom de Jean-Olivier Chénier nous apparaît comme une évidence. Il représente à lui seul l’archétype de l’opiniâtre patriote. Pour plusieurs, il s’agit d’un héros national puisque décédé les armes à la main sur le champ de bataille de Saint-Eustache, le 14 décembre 1837.

Chénier, patriote

À son arrivée à Saint-Benoît en 1828, le jeune médecin Jean-Olivier Chénier, déjà bien établi et reconnu dans sa pratique, s’intéresse aux activités politiques de sa région. Son étroite collaboration avec les notables locaux, Girouard, Scott, Dumouchel, Berthelot et surtout Labrie, son beau-père, l’amène à s’impliquer de plus en plus au niveau public. Sa première action politique survient dès 1828 lorsqu’il fait partie d’un groupe de sept personnes accusées d’obstruction par le commandant de la milice, le lieutenant-colonel Eustache-Nicolas Lambert-Dumont, et ce, parce qu’ils n’ont pas procédé aux rassemblements des miliciens généralement effectués à l’été de chaque année.

Portrait au fusain de Jean-Olivier Chénier par Jean-Joseph Girouard (collection Bibliothèque et Archives Canada)

Aux élections générales de 1830, Jacques Labrie et William Henry Scott sont réélus députés pour le parti canadien. Ils sont appuyés par Girouard, Chénier, Berthelot, Féré et plusieurs autres. Rapidement, le jeune docteur devient sensible aux agissements du gouvernement colonial. Grand partisan des politiques réformistes de Papineau, il s’insurge devant l’arrogance des représentants de la couronne britannique. Se révoltant contre la corruption qui sévit au sein des conseils exécutif et législatif, il dénonce par ailleurs le favoritisme dont jouit la clique bureaucrate du gouverneur.

À la fin de mai 1832, il est secrétaire d’une assemblée populaire à Saint- Benoît, qui a pour but de condamner les agissements de l’armée britannique lors de l’élection partielle du 21 mai 1832 à Montréal. La même année, au dire de Laurent-Olivier David, « on voit son nom figurer en tête d’une réquisition visant à protester contre le vol organisé des terres publiques et à demander un mode de concession plus juste et plus avantageux ».

Lors d’une assemblée tenue aux portes de l’église de Saint-Benoît, le 21 juin 1832, sous la présidence du notaire Girouard, Chénier est nommé au sein d’un comité de 30 personnes pour la paroisse de Saint-Eustache. Il est aussi secrétaire et membre du Comité permanent du comté des Deux-Montagnes lors d’une assemblée à Saint-Benoît le 20 mars 1834. Lors de ce rassemblement, il propose la 12e motion selon laquelle l’assemblée devait communiquer ses résolutions aux éditeurs des journaux libéraux dignes de foi et indépendants d’idéologie, en particulier le Vindicator et La Minerve. À la lumière de son implication active dans les assemblées patriotes, Chénier devient graduellement un leader en vue au nord de Montréal.

1834 : année charnière

Suivant l’adoption des 92 Résolutions par la Chambre d’assemblée du Bas- Canada en février 1834, Chénier incite la population du comté des Deux-

Montagnes à soutenir celles-ci. Durant la même année ont lieu les élections générales dans la province. Dans Deux-Montagnes, Jean-Joseph Girouard et William Henry Scott se présentent sous la bannière tricolore face à Frédéric- Eugène Globensky de Saint-Eustache et James Brown de Saint-André pour le parti bureaucrate. Malgré l’effervescence politique et surtout la violence qui caractérisent cette élection, les deux candidats patriotes sont élus en raison du désistement de leurs adversaires. Durant la campagne électorale, Chénier fut l’un des plus fervents partisans des candidats patriotes.

Les assemblées se poursuivent

À partir de 1834, Chénier participe à plusieurs assemblées publiques visant à appuyer les résolutions du parti patriote, notamment celle du 18 juin 1835 à Saint-Benoît, lors de laquelle il est nommé au sein d’un comité d’organisation pour la paroisse de Saint-Eustache. Lors de cette assemblée est créée l’Union patriotique du comté des Deux-Montagnes, « une association nationale vouée à assurer au peuple une protection mutuelle et efficace contre les violences d’un gouvernement hostile et corrompu […], et de lutter contre son oppression militaire, administrative et judiciaire. » Mentionnons aussi l’assemblée du 11 avril 1836, à Saint-Benoît, au cours de laquelle il est nommé secrétaire, en compagnie du docteur Luc-Hyacinthe Masson.

La « République » des Deux-Montagnes

On le retrouve aussi à la grande assemblée de Sainte-Scholastique le 1er juin 1837 où l’on dénonce les résolutions de lord Russell. Pour l’occasion, il est l’un des orateurs invités. De plus, il propose une motion lors de la 5e séance du Comité permanent du comté des Deux-Montagnes à l’occasion d’une réunion à Saint-Benoît le 13 août 1837. Lors de la 8e séance du comité tenue à Saint-Benoît le 1er octobre suivant, on lui reconnaît généralement les paroles suivantes : « Ce que je dis, je le pense et je le ferai. Suivez-moi, et je vous permets de me tuer si jamais vous me voyez fuir. » Chénier occupe encore le poste de secrétaire lors de l’assemblée du rang de Saint-Joachim à Sainte-Scholastique le 15 octobre 1837. Pendant ce rassemblement, il est nommé juge de paix et amaible compositeur pour la paroisse de Saint- Eustache. Aussi, comme plusieurs dirigeants du parti patriote, Chénier est présent à l’assemblée des Six Comtés à Saint-Charles le 23 octobre 1837 arborant fièrement le drapeau des patriotes du comté.

La prise des armes

À la mi-novembre, le gouverneur Gosford lance des mandats d’arrestation contre 26 chefs patriotes accusés de haute trahison. Parmi ceux-ci, il y a Chénier pour qui 500 livres sterling sont offertes, l’équivalent de nos jours de 92 500 $.

Place publique de Saint-Eustache après l’agrandissement de 1833 avec le presbytère à droite et le couvent à gauche (Dessin: Serge Villeneuve).

La résistance commence donc à Saint-Eustache. Chénier rassemble des partisans pour ratisser les campagnes à la recherche d’armes et de vivres pour les insurgés. Pour ce faire, il organise avec Girod une expédition sur la mission du Lac des Deux-Montagnes, à Oka, prévue au matin du 30 novembre 1837. Lors de ce raid, il est à la tête de 80 hommes. D’abord nommé major lors d’une réunion tenue au presbytère de Saint-Eustache le 18 novembre, Chénier obtient le grade de lieutenant-colonel lors d’une autre réunion, tenue cette fois-ci à Saint-Benoît le 23 novembre, en remplacement de Scott qui désapprouve la résistance armée. Durant cette rencontre, on crée aussi un Comité des affaires militaires dont Chénier fait partie, avec Girouard en tête.

Un camp armé à Saint-Eustache

Le 1er décembre 1837, Chénier s’empare de force des clés du couvent de Saint-Eustache au curé de l’endroit, Jacques Paquin, un fervent partisan loyaliste. En ce lieu, il établit le principal camp armé du comté des Deux-Montagnes. En dépit de l’insistance du curé Paquin à convaincre Chénier de ne pas prendre les armes, il lui répond : « Je suis décidé à mourir les armes à la main plutôt que de me rendre. La crainte de la mort ne changera pas ma résolution. »

La bataille de Saint-Eustache

Le 14 décembre 1837, vers 11 h 15, lorsque l’armée de John Colborne s’approche du village, Chénier, apercevant les volontaires loyalistes de Maximilien Globensky de l’autre côté de la rivière des Mille-Îles, prend le commandement d’un groupe de 150 à 300 insurgés et va à leur rencontre. Il est presque aussitôt surpris par la mitraille venant des troupes régulières de Colborne, alors situées à moins d’un kilomètre à l’est du village, sur le chemin de la Grande-Côte. Immédiatement, il rebrousse chemin jusqu’au village, où il s’entretient avec Girod sur la stratégie à adopter face à l’ennemi. Ils placent donc les 200 à 250 patriotes, restés de gré ou de force, dans le presbytère, l’église, le couvent et la maison seigneuriale des Dumont, qui constituent les seules fortifications du village. Considérant la situation désespérée, Chevalier de Lorimier fait part de son intention à Chénier de quitter les lieux de l’affrontement en lui conseillant d’en faire autant. « Non, faites ce que vous voudrez, dit Chénier, quant à moi je me bats et, si je suis tué, j’en tuerai plusieurs avant de mourir. » Profondément ému, de Lorimier lui tend ses deux pistolets en lui disant : « Vous en aurez besoin. »

Suite au départ improvisé d’Amury Girod, Chénier prend le commandement des insurgés de Saint-Eustache et se poste, avec une soixantaine d’hommes,

dans le jubé de l’église. Lorsque ces derniers lui disent qu’ils n’ont pas d’arme, Chénier leur répond froidement : « Soyez tranquilles, il y en aura de tués, vous prendrez leurs fusils. »

L’armée britannique incendie les bâtiments où sont réfugiés les patriotes. Vers 16 h, seule l’église résiste encore à l’assaut des troupes de Colborne. Toutefois, l’initiative de quelques lieutenants de l’armée réussit à incendier le temple catholique. Rapidement, c’est l’embrasement total. Voyant la situation perdue pour ses gens, Chénier n’a plus que deux choix : brûler vif dans l’église ou sauter par une fenêtre et tenter de se frayer un chemin entre les balles tirées par les soldats de Colborne. D’après l’historien Gérard Filteau, « Chénier et ses hommes apparaissent aussitôt aux fenêtres, déchargent leurs fusils sur les soldats et s’élancent dans le vide. Plusieurs, atteints en plein vol, meurent avant de toucher le sol ». Les derniers à sauter de l’église avec Chénier sont Joseph Guitard, Joseph Deslauriers, François Cabana et Luc Langlois .

Les défenseurs tentent de fuir l’église en flammes (gravure: John H. Walker in G. R. Tuttle, Popular History of the Dominion of Canada, 1877).

Décès de Chénier

Il existe plusieurs versions de la mort de Chénier. L.-O. David rapporte le témoignage de F.-M. Grignon, un témoin oculaire de la scène. Selon ce dernier, Chénier a tiré plusieurs fois sur l’ennemi après avoir atterri dans le cimetière. Il ajoute que Chénier et Guitard n’ont pas voulu fuir avec les autres, mais qu’ils ont fait face à l’ennemi et se sont battus jusqu’à la mort.

D’après le témoignage de François Cabana, Chénier saute par une fenêtre, et c’est là qu’une première balle le terrasse. Il se relève sur un genou, fait feu, mais une deuxième balle l’atteint en pleine poitrine. Cette fois, il tombe inerte au sol. Pour l’historienne Elinor Kyte Senior, qui s’inspire de la version de l’abbé Dubois, Chénier est frappé d’une balle au flanc gauche. Il réussit tout de même à courir une certaine distance en direction de l’arrière de l’église, mais il est touché une seconde fois, près du pont qui enjambe un profond ravin derrière le cimetière. D’après Les Notes d’Alfred Dumouchel sur la Rébellion de 1837-38 à Saint-Benoît, des nommés Dumais et Brown lui dirent « que Chénier s’était battu en brave ; il était dans le cimetière, ne voulut jamais se rendre et tomba les armes à la main ». Néanmoins, sa mort met fin à plus de quatre heures de combat.

La mort de Chénier (Dessin: Henri Julien, The Montreal Star, vol. XIX, no.280, 30 novembre 1887).

Le cœur de Chénier

Vers 18 h, on retrouve le corps du chef patriote à l’arrière du cimetière. On l’amène immédiatement dans l’auberge Addison, transformée pour l’occasion en hôpital pour soigner les blessés des deux camps. Voulant s’assurer de l’identité du chef et de la cause exacte de son décès, les autorités font l’autopsie de son corps. C’est François Lemaître, rédacteur en chef de La Quotidienne, qui lance la « rumeur », dans un article publié dans Le Libéral, selon laquelle le cœur du défunt docteur aurait été extirpé de ses entrailles et exhibé au bout d’une baïonnette par des soldats. Amédée Papineau confirme ce récit, alors que d’autres, dont le vicaire François-Xavier Desèves, dans le Journal historique des événements arrivés à Saint-Eustache par un témoin oculaire, contredisent ledit témoignage.

Selon les dires de la veuve de Chénier, Zéphirine Labrie, les autorités mirent trois jours avant d’autoriser sa famille à l’enterrer dans un drap, sans cercueil, et dans la plus totale discrétion. Il est alors inhumé dans le cimetière des enfants morts sans baptême, qui se situe entre l’église et l’actuel presbytère. En mars 1838, sa veuve le fait exhumer pour l’ensevelir convenablement dans un cercueil au même endroit.

Réhabilitation religieuse et civile

Il faut 150 ans avant que l’Église catholique accepte la réhabilitation religieuse du chef patriote. Effectivement, l’inhumation de ce dernier en terre bénite se fait le 26 juillet 1987, lors des fêtes du 150e anniversaire des patriotes à Saint-Eustache.

Pour ce qui est de sa réhabilitation civile, elle s’est faite un peu plus rapidement. En effet, malgré le refus de lui ériger un monument à Saint-Eustache en 1885, un premier l’honore désormais depuis 1895 au carré Viger, à Montréal. Pour le centenaire des rébellions, en 1937, un modeste monument en granit orné d’un bas-relief en bronze à son effigie est inauguré à Saint-Eustache. En 1975, celui-ci sera relocalisé en face de l’église. La même année, il est désigné héros national des Québécois lors d’une émission télévisée à Radio-Canada.

Monument commémoratif dédié à Jean-Olivier Chénier avec portrait en bas relief coulé en bronze monté sur tableau en granit rose, installé devant l’église depuis 1975. (Photo: J. Lemire)

Les tribulations entourant les restes

En 1891, le docteur David Marsil, de Saint-Eustache, est autorisé à exhumer les restes de Chénier dans le but de les transférer au monument du cimetière de la Côte-des-Neiges. La décision est toutefois révoquée par Mgr Fabre. Marsil conserve alors les restes chez lui, dans une magnifique urne funéraire. Suite à son décès, c’est son fils Tancrède qui assure leur sauvegarde. Par la suite, c’est la maison Henry Birks, de Montréal, qui garde les reliques de Chénier dans une voûte pendant 30 ans. En 1954, la Société Saint-Jean- Baptiste, alors établie sur la rue Saint-Laurent, à Montréal, en obtient la garde, avant de déménager sur la rue Sherbrooke. Finalement, les restes sont inhumés le 26 juillet 1987 au cimetière de Saint-Eustache, par Mgr Charles Valois, évêque du diocèse de Saint-Jérôme. Aujourd’hui, l’urne historique vide repose à la mairie de Saint-Eustache, dans un espace clos, sécurisé, mais bien à la vue du public.

Jean-Olivier Chénier demeure avant tout un homme de parole et un symbole de résistance et de ténacité face à l’oppression. Malgré son opposition à la réhabilitation civile et religieuse de Jean-Olivier Chénier, Charles-Auguste- Maximilien Globensky a écrit ces quelques lignes : « Partisans comme adversaires, respectons la mémoire d’un malheureux qui, victime de la position qu’il s’était faite, est tombé sur un champ de bataille. Celui qui reçoit pour quelque cause que ce soit la palme du martyre a droit au respect de tous. »

Monument présentant le Dr Jean-Olivier Chénier, conçu par Alfonso Pelzer en 1891, sera inauguré en 1895. Ici représenté sans son mousquet disparu après 2007. Installé à l’origine au square Viger, il est temporairement indisponible . (Photo Jean Gagnon, Wikipedia)