Mon cœur d’ancienne restauratrice bondit toujours quand j’entends que des gestionnaires de cimetière proposent encore et toujours à leur clientèle des nettoyages de stèle au jet de sable: aoutche! Et c’est la plupart du temps pour se débarrasser des malencontreux lichens. Surtout que cette opération de grand nettoyage vise habituellement les pierres poreuses donc les plus anciennes: celles en marbre.

Combien de fois l’ai-je dit, répété et publié: travail inutile et dangereux! Mais, je peux comprendre que la tentation soit forte de se débarrasser une fois pour toutes de cette végétation malvenue: ne vivons-nous pas dans une société du tout beau tout propre? Mais encore faut-il savoir à quoi on s’attaque.

Qui a peur du gros-méchant-lichen ?

D’abord, les lichens ne sont pas de la saleté. Au contraire, il s’agit d’espèces anciennes très sophistiquées qui ont développé un mode de vie bien particulier: celui de parasite symbiotique. Ce qu’il faut comprendre par cette appellation, et là c’est le Petit Robert qui parle, c’est quun parasite est un être qui vit en association avec un autre dont il se nourrit, sans le détruire ni lui apporter aucun avantage. Une sorte de Tanguy, quoi! Toujours selon le même dictionnaire, une symbiose est une association durable et réciproquement profitable de deux ou plusieurs êtres vivants. Pas loin du mariage!

Pour se perpétuer, les lichens ont développé une double nature: ils sont à la fois champignon et algue. Une association mutuellement profitable qui permet au mariage de durer. Le champignon vit en surface et l’algue à l’intérieur de la pierre. Dans leur entente consentie, le champignon apporte la lumière, l’eau et les minéraux, tout en assurant à l’algue une protection contre les éléments environnementaux qui pourraient lui être fatals. En contrepartie, l’algue lui prépare ses repas. En effet, comme elle est capable de fixer le carbone par photosynthèse, elle en régurgite la majeure partie au champignon, qui s’en nourrit. Vous aurez alors compris que ce qu’on voit sur la surface des pierres n’est que la pointe d’un iceberg: c’est le thalle du champignon. Il est constitué de cellules fertiles servant à la dispersion et à la reproduction du lichen et de cellules végétatives qui participent aux autres fonctions vitales. Sous la surface, se concentrent les algues et, plus en profondeur encore, les hyphes, qui constituent le système rhizoïde, ou racinaire,  de ce couple parasitique. Le lichen est donc entièrement et profondément incorporé à la pierre, si bien qu’en le délogeant, un peu de pierre en surface partira forcément avec lui.

Du respect pour le grand âge

Il est rassurant de savoir que la croissance des lichens est très lente: 1 mm par an. Ainsi, les lichens présents sur les stèles peuvent être très vieux, mais malgré cela bien vivants. Dans certains pays, ils sont même protégés par la loi, à cause de leur longévité et de leur rareté. Puis, avec leur variété de forme et de couleur, les lichens sont de belles et naturelles références à l’âge de la pierre, un peu comme les rides sur la peau… pas toujours si laides.

Et puis, sont-ils si méchants?

Avec les lichens, la détérioration de la pierre s’opère de différentes façons:

  1. pénétration et expansion du système racinaire ;
  2. expansion et contraction du thalle ;
  3. gonflement des sels et acides organiques ;
  4. incorporation de fragments de pierre dans le thalle.

En contrepartie, parce que les lichens sont durs et résistants, ils offrent une certaine protection de surface à la pierre sous-jacente. Ils agissent comme bouclier contre l’érosion par les éléments naturels que sont le vent, la pluie et le gel ; ils ne sont donc pas si méchants que ça.

Que faire alors avec les lichens?

Les stèles des cimetières au Japon sont toutes bien propres et exemptes de lichens. Et pour cause: tous les cimetières japonais offrent aux visiteurs des seaux, des brosses et de l’eau. C’est un geste de respect que de procéder au grand ménage du monument quand on visite son ancêtre. Régulièrement nettoyées, les stèles japonaises offrent peu de prise aux lichens et aux mousses. Malheureusement, cette tradition qui aurait pour effet, d’éviter les lichens, n’existe pas chez nous.

Au Japon, pas de lichens ou de mousses sur les stèles, et pour cause: elles sont régulièrement entretenues par les proches (photo: F. Rémillard)

Mais quand le lichen est implanté, toute action mécanique ou chimique visant son retrait ne peut être que destructive, partielle et temporaire. Pour cette raison, la non-intervention ou l’intervention minimale sont de loin préférables.

Pour révéler les inscriptions logées sous les lichens, il suffit alors de mouiller la surface, ce qui  rend les lichens transparents. Sans les avoir endommagées, on peut alors enregistrer les inscriptions en les photographiant, si possible sous un éclairage rasant pour accentuer leur lisibilité. Dans certains cas, la photographie laser 3D permet, par traitement de l’image, de déchiffrer les inscriptions dissimulées sous le lichen et sur une pierre déjà très érodées .

Aussi, il faut savoir qu’il est possible de ralentir la croissance des lichens ou de prévenir leur apparition en réduisant la végétation dans le périmètre immédiat de la pierre, en élaguant une branche d’arbre qui fait de l’ombre par exemple. Un brossage de la pierre, avec ou sans solvant, suivi d’un rinçage exhaustif à l’eau représente une alternative qui, bien que destructrice, peut donner les résultats attendus si l’implantation des lichens n’est pas très profonde et si la surface de la pierre n’est pas friable. Mais il faut s’attendre à ce que, de toute façon, l’effet obtenu ne soit que temporaire.

La non-intervention est l’avenue que nous privilégions: il faut regarder la croissance de ces végétaux comme faisant partie du vieillissement normal d’une pierre en milieu extérieur. Ce sont les recommandations qui apparaissent dans le petit Guide pour préserver son cimetière, qui est disponible gratuitement sur le site du Centre de conservation du Québec. Ce document, préparé en 1995 et réédité en 2012, est toujours d’actualité et contient plein d’informations utiles dont celles concernant le nettoyage au chapitre de la restauration. Pourquoi s’en passer ?

Quand un nettoyage s’impose, sachez que son effet sera temporaire et avant de faire quoi que ce soit consultez le Guide pour préserver son cimetière préparé par l’auteur ou une restauratrice du Centre de conservation du Québec (photo: F. Rémillard)

Le tombeau du célèbre historien François-Xavier Garneau, élevé au XIXe siècle dans un moment de ferveur collective pour honorer sa mémoire, est tombé en déshérence au fil du temps. Tout récemment, un projet de restauration de ce monument patrimonial a été remis au goût du jour par sa parentèle dans le dessein d’en refaire un lieu de mémoire vivant. Cet article propose de brosser à grands traits la vie de Garneau, d’évoquer ses funérailles grandioses et sa mise en tombeau sous une pierre tumulaire rarissime, ainsi que de rapporter les efforts de sa parentèle pour lui redonner un lustre symbolique.

L’Historien national

Le temps, ce « grand sculpteur », fait son oeuvre en laminant souvent de la mémoire humaine l’oeuvre des femmes et des hommes illustres de notre histoire. Au panthéon de la renommée de nos figures « oubliées » les plus marquantes, le nom de François-Xavier Garneau a brillé à son époque d’un éclat incomparable. Il lui a valu le qualificatif d’«historien national ». Rappel des faits inspirés par ses deux biographes, l’abbé Henri- Raymond Casgrain qui publie son livre, Un contemporain. F. X. Garneau [Duquet, 1866], signé quelques jours seulement après la mort de l’historien et, pour boucler la boucle, Patrice Groulx, à qui l’on doit le dernier livre en date sur François-Xavier Garneau. Notaire, historien et patriote [Boréal, 2020].

Né en 1809 dans un milieu modeste, au sein d’une famille canadienne française et catholique comptant cinq enfants, François-Xavier Garneau est élevé dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste de Québec. Près de cinquante ans après la Conquête de 1760, Québec est devenue alors une ville aussi anglaise que française. Tout à la fois capitale coloniale, résidence du gouverneur général, grand port de mer, Québec est l’épicentre politique des visées impérialistes de Londres en Amérique du Nord au moment de la guerre de 1812 avec les États-Unis. Garnison militaire, la ville bruit en outre des milliers de bottes des soldats britanniques qui parcourent ses rues pour soutenir le système défensif de la capitale, comme en témoignent les trois Tours Martello encore existantes construites durant cette période (1812).

1. François-Xavier Garneau. Lithographie réalisée à Paris, d’après une photo prise par Jules Livernois, à Québec, dans les années 1860. BAC, domaine public. 2. Signature de François-Xavier Garneau, tirée du livre de l’abbé Casgrain, Un contemporain. F. X. Garneau, Québec, Duquet, 1866.

Remarqué pour ses aptitudes intellectuelles, le jeune Garneau s’oriente vers le notariat sous l’égide du protonotaire Joseph-François Perrault. De 1825 à 1830, il parfait sa formation auprès de l’élite juridique anglaise de Québec, en particulier du « notaire royal » Archibald Campbell. Il découvre dans les bibliothèques de ses deux mentors un vaste « panorama littéraire français et anglais » qui l’amène à prendre part aux activités de la Société littéraire et historique de Québec. Il y découvre Étienne Parent et Louis-Joseph Papineau dont il épouse les idées en faveur de l’émancipation politique des Canadiens français. S’ensuivent des années d’engagement de sa part au profit de la « patrie » qui passent par la fondation de journaux—L’Abeille canadienne (1833), L’Institut (1841)—, ainsi que par la publication d’articles historiques et poétiques, en parallèle aux turbulences sociales conduisant aux violentes rébellions de 1837-1838 et à l’Acte d’Union odieux de 1840, qui promulguait entre autres le bannissement du français dans les activités officielles du gouvernement. C’est dans ce contexte que Garneau annonce dès 1844 son audacieux projet d’écrire une histoire continentale de ses compatriotes, « dans le but, écrira-t-il plus tard, de rétablir la vérité si souvent défigurée et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l’objet de la part d’hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois ».

Son Histoire du Canada commence à paraître en 1845. Le succès est immédiat. Son oeuvre, une « révélation », « un tournant » littéraire et historique, est aussitôt perçue par ses concitoyens comme une réponse magistrale à l’insultant Rapport Durham (1839) qui les qualifiait de « peuple sans histoire et sans littérature ». Garneau devient vite une vedette auprès des siens, surtout de la jeunesse avide de nouveaux aperçus historiques sur les Canadiens français. La reconnaissance de son Histoire aussi bien par les Européens que par les Étatsuniens lui assure de plus une renommée internationale. Les éditeurs, fleurant le nouveau marché de l’instruction publique dans le Bas-Canada, s’empressent de lui commander un Abrégé de l’histoire du Canada (1856) qui accroît son audience. Perfectionniste, l’historien n’a de cesse de revoir sa publication dont il a livré de son vivant de multiples rééditions avec l’aide de son fils Alfred. Miné par ses exigeants travaux intellectuels et par sa fonction fastidieuse de greffier à la ville de Québec, il prend sa retraite en 1864, mais tombe aussitôt malade dans les mois qui suivent. Son état de santé s’aggrave, ausculté par les journaux pratiquement au jour le jour tant la notoriété publique le porte aux nues. Il décède en février 1866, à l’âge de 56 ans. L’abbé Henri-Raymond Casgrain résume l’état d’esprit de ses contemporains en écrivant quelques semaines après son décès, avec les élans rhétoriques romantiques de l’époque, que «  [le] cri de douleur qui a retenti dans tout le pays à la première nouvelle de sa mort […] est le plus bel hommage que l’on puisse faire de son mérite : c’est l’oraison funèbre de la patrie en deuil». [Photos 1-2]

Sic transit gloria mundi

Les funérailles de François-Xavier Garneau le 8 février 1866 ont un très grand retentissement. Les plus hauts dignitaires et représentants politiques de la ville lui rendent hommage dans la Basilique de Québec, devant un cercueil de bois recouvrant ses restes et portant cette simple inscription sur le couvercle: « F. X. Garneau / Né le 16 juin 1809 / Mort le 3 février 1866 ».

Mais le 10 février de la même année, des bienfaiteurs —ses amis et supporteurs les plus fidèles— se réunissent dans le salon des marguilliers de la paroisse Notre-Dame de Québec pour lancer une campagne de souscription. On veut élever à la mémoire de Garneau, mort lourdement grevé de dettes, un monument digne de sa réputation d’historien national. La Fabrique de Québec n’est pas en reste de son côté et vote une résolution, le 13 juin 1866, pour concéder gratuitement à sa veuve Marie-Esther Bilodeau, épousée le 25 août 1835 et qui lui a donné dix enfants, un lot de famille dans le cimetière Notre-Dame de Belmont, « en témoignage de respect pour la mémoire du dit feu François Xavier Garneau, notre historien national » [greffe du notaire Henri Bolduc, no 11264, 1er septembre 1866].

La campagne de souscription est couronnée de succès puisque la cérémonie de translation des restes de l’historien se déroule l’année suivante dans une atmosphère empreinte de dignité et de décorum. D’après La Gazette de Sorel, citant le journal L’Évènement, « le 17 septembre 1867, à l’issue des vêpres, avait lieu la translation de l’historien national dans le tombeau qui lui a été élevé par l’admiration et la reconnaissance de ses citoyens. Le cercueil en bois avait été déposé dans la chapelle du cimetière. […] Les restes de l’historien furent transportés à sa demeure dernière par huit des citoyens les plus distingués du pays. […] L’Hon. M. Chauveau, premier ministre du Québec, prononça sur la tombe de cet historien national un discours pathétique et sublime devant une foule évaluée entre deux à trois mille personnes vibrait en entendant ces paroles chargées d’émotions patriotiques.

Mais comme va la vie, passe aussi la gloire du monde! Avec les années, la renommée de l’historien et de son oeuvre a pâli sous l’effet combiné de l’évolution des mentalités et des avancées de la science historique. Le centenaire de la publication de son Histoire fut commémoré sobrement par la Société historique de Montréal, en 1945, au cours d’une semaine consacrée au thème plus général de l’histoire. Le centenaire du décès de François- Xavier Garneau, célébré par l’Université d’Ottawa en 1966, est resté pratiquement ignoré ailleurs au Canada. Son tombeau, en dehors de la communauté patrimoniale, fut petit à petit relégué aux oubliettes du temps et soumis quelque peu à ses outrages ; ses restes mortels, sous cette pierre tumulaire, ont sombré dans l’oubli du grand public qui l’avait si spontanément acclamé et proclamé « illustre historien national ». Et l’ont rejoint dans un relatif anonymat (on n’en voit nulle trace extérieure, mais les registres de la Basilique Notre-Dame de Québec l’attestent), sa femme Marie-Esther (1812-1893), inhumée à son côté droit le 1er mars 1893, ainsi que sa fille Joséphine (844-1924), épouse de l’écrivain Joseph Marmette, inhumée à son côté gauche le 21 mai 1924.

Tombeau de F. X. Garneau au cimetière Notre-Dame de Belmont à Québec (photo : Bernard Genest)

Le patrimoine des Garneau, un projet mobilisateur

Le lot où repose François-Xavier Garneau, mesuré le 27 août 1866 par le célèbre architecte Joseph Ferdinand Peachy, est situé sur l’avenue des Amaranthes du cimetière Belmont, comprend cent quatre-vingts pieds en superficie et porte le numéro 111, selon l’acte du notaire Bolduc. Laissé sans soin depuis des décennies, sauf exception, le tombeau est resté tout de même dans un état de conservation acceptable. Cependant, le lettrage qui frappe la surface de la pierre tumulaire a éclaté à certains endroits et les joints qui soudent le tombeau à sa base ont été altérés par les conditions climatiques extrêmes de nos saisons. Une croix mystique posée à plat couronne le couvercle du tombeau, de même que l’inscription suivante qui l’accompagne: « F. X GARNEAU / HISTORIEN / 1809-1866 ». Ce tombeau, en pierre calcaire provenant de Saint-Marc-des-Carrières, fait partie également du groupe rarissime des monuments à structure horizontale, par opposition à celui des pierres tumulaires verticales, selon le témoignage de l’historienne de l’art Thérèse Labbé.

Dessus altéré du tombeau F. X. Garneau (photo Yves Garneau)

L’arrivée dans ce décor d’Yves Garneau, parent du réputé historien, partageant avec lui le même ancêtre, Louis Garneau (1634-1713), a créé un regain d’intérêt pour le tombeau. Persuadé qu’un cimetière n’est pas seulement un endroit où l’on dépose les morts, mais aussi un milieu de vie légué par nos parents et symbolisé à travers un monument pérenne qui rappelle le legs des morts aux vivants, Yves Garneau a convaincu les autorités du cimetière des retombées positives de son projet de redonner au monument Garneau son lustre symbolique. Laissé en déshérence depuis des décennies, le lot 111 racheté par ce dernier repose sur son engagement contractuel de respecter « le caractère patrimonial de l’ouvrage funéraire » et de convenir d’un commun accord avec le gestionnaire du cimetière, la Compagnie du cimetière Saint-Charles, de tous travaux sur le tombeau pour préserver cette valeur précieuse pour un cimetière jardin tel celui de Belmont.

Afin d’appuyer concrètement sa démarche de restaurer et préserver le monument François- Xavier Garneau selon les règles de l’art, Yves Garneau n’a pas hésité à consulter les meilleurs spécialistes du domaine, France Rémillard et Brigitte Garneau nommément, qui cumulent de vastes connaissances en matière de restauration scientifique et de patrimoine funéraire. Les meilleurs artisans, spécialisés dans les techniques de la pierre et du verre, ont été également contactés pour préciser la portée du projet. En outre, selon une approche participative qui caractérise sa démarche, Yves Garneau a voulu associer à ce projet des organismes pouvant épouser sa cause en raison de leurs liens avec le regretté historien. Enfin, passant de la parole aux actes, Yves Garneau a acheté un « banc de mémoire » promu par les autorités du cimetière pour valoriser le caractère champêtre et mémoriel des lieux. Son installation sur le lot 111 induira une éthique du memento mori basée sur notre bref passage sur terre et sur le détachement des choses, mais aussi sur le sens de la vie narré par l’histoire de ceux que nous voulons honorer.

L’exemple d’Yves Garneau traduit bien ainsi sa conviction qu’un cimetière est à l’image de sa communauté d’appartenance et qu’il reflète des valeurs de vie, qu’il est en somme un « patrimoine pour les vivants », selon la formule consacrée par l’ethnologue Jean Simard. Et que du lot des mémorables habitants du cimetière Belmont, se détachent quelques figures exemplaires, tel François-Xavier Garneau, qui méritent plus que jamais que nous puissions entretenir avec elles, par générations interposées, un dialogue éternel…

NDLR Ce texte est présenté dans la chronique Conservation puisqu'à notre avis l'expérience qui y est décrite est une manière de préservation attentionnée et de protection d'un bien. Ainsi, elle répond à la définition de la conservation : « A careful preservation and protection of something », d'après le dictionnaire Merriam-Webster.

Dans mon enfance passée dans la banlieue sherbrookoise, mes frères et moi lancions des explorations territoriales sur ce qui nous semblait un vaste périmètre autour de la maison familiale. Nos expéditions en forêt, qui duraient souvent toute une journée, nous avaient un jour menés à une grande clairière parsemée de pierres bien taillées, tondue de près et fleurie de surcroît. Le contraste entre le côté touffu et aléatoire du boisé et celui clair et ordonné de ce terrain gazonné avec ses allées gravillonnées nous avait surpris et émerveillés. C’est en rapportant à la maison quelques ornements floraux prélevés çà et là dans ce vaste jardin organisé que nous avions appris que notre belle clairière était en fait un cimetière. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait du Elmwod Cemetery, fondé en 1890. À cet âge – nous avions entre 5 et 7 ans –, mes frères et moi ignorions tout de la mort et des rituels qui l’entouraient. Cela se passait en 1956. Les années allaient se charger de nous éduquer.

De l’appréhension à la compréhension

Les experts s’entendent pour dire que c’est vers l’âge de neuf ans que la plupart des enfants réalisent ce qu’est la mort, son caractère définitif, inévitable et universel. Ils constatent que tout être vivant mourra, y compris les êtres chers et soi-même. Cette prise de conscience s’accompagne souvent d’un éveil de l’intérêt pour l’au-delà et pour le caractère énigmatique de la mort et de ce qui l’entoure.

Les enfants de l’école Lambert, à Saint-Joseph-de-Beauce, avaient 10 et 11 ans quand, en 1984, ils ont mené, sur deux semaines, un projet de création littéraire sur le thème des Secrets du cimetière. Ils l’ont fait sous la direction éclairée de l’enseignante Liliane Lessard. Cela avait commencé par la célébration de l’Halloween et les mystères qui entourent la fête des Morts : feux-follets, sorcellerie, loups-garous, fantômes et autres personnages à faire peur. Dans ce contexte, le professeur et essayiste Jean-Claude Dupont (1934- 2016), dont certains disent qu’il fut le plus important ethnologue des croyances et des légendes au Québec, avait été invité. Son discours a très certainement nourri l’imaginaire fertile de ces gamins et gamines, tant et si bien que le cimetière fut sélectionné comme lieu propice à leurs travaux de recherche et d’acquisition de connaissances. Vingt- deux enfants ont pris alors part à l’exercice.

Approche pédagogique

Après avoir identifié des pistes à explorer, les élèves ont choisi ce qui les intéressait, puis ils se sont organisés en équipes de deux ou trois, mêlant les 4e et 5e années. La poursuite de l’expérience s’est fondée sur la visite d’un cimetière, préparée sur la base des informations recherchées, des directions à explorer et des outils requis pour la cueillette des informations, tels que papier, crayon, pédomètre, boussole, règle, herbier, etc.

Page couverture de cette création collective des enfants de 4e et 5e année de l’école Lambert à Saint-Joseph-de-Beauce.

De cette première visite, d’autres sujets ont émergé, suscitant de nouvelles adhésions chez les enfants. Les données de terrain et celles des livres et revues se sont accumulées et ont alimenté leur désir de savoir et leurs projets de création.

Les enfants ont exploré la mort et l’au-delà sous tous ses aspects. Ils en ont décortiqué le vocabulaire. Ils ont examiné la conception qu’en avaient les Égyptiens anciens. Ils ont interviewé ses acteurs, dont le curé et le thanatologue, sans oublier le fleuriste. Ils ont évalué en détail le coût des funérailles, incluant celui des lots au cimetière. Ils ont scruté les statistiques de décès inscrits sur les pierres. Ils ont fouillé l’histoire des personnages qui y reposent, dont celle du célèbre juge Robert Cliche (1921-1978). Ils ont arpenté le lieu, l’ont mesuré et cartographié. Ils se sont intéressés à sa topographie, et sa flore. Ils ont comparé les stèles sur le plan des matériaux, de la forme et de l’iconographie. Ils ont même dressé un répertoire de proverbes et de superstitions reliés à la mort. Ils ont beaucoup joué avec le concept du testament. Ils ont monté des jeux-questionnaires et ont aussi conçu ce qu’ils ont appelé un rallymetière. Ce faisant, ils ont presque tout couvert.

Tirée de Les secrets du cimetière, bande dessinée sur le thème du vandalisme au cimetière, de l’élève Frédérik Grondin

Cela se passait dans les années 80. Selon mon évaluation, ces enfants d’alors sont maintenant des adultes de 47 et 48 ans. Si leur curiosité et leur créativité m’ont étonnée, charmée et émue, je me demande ce qu’eux-mêmes ont conservé de cet exercice. Sont- ils passé de l’appréhension à la compréhension? Ont-ils moins peur de la mort?

Pédagogique dans sa forme et ludique dans son expression, ce travail leur a certainement ouvert de nouveaux horizons, dont ceux de la finitude de la vie et de leur immuable condition de mortel, une condition à laquelle nul n’échappe, mais que nous tentons d’évacuer de notre esprit. J’ose croire que, pour ces jeunes adultes, le cimetière a acquis un sens, une fonction sociale et mémorielle. Dans la mémoire héritée des enfants, ces lieux sont des sources de grands frissons et de peurs. À l’âge mûr, ce sont des endroits de calme et de repos, de mémoire et de contemplation. Cet exercice aura à tout le moins précocement changé leur perception du champ des morts et leur a permis de comprendre la précarité de la vie, d’atténuer leur angoisse de mourir et de modifier leur perception folklorique des lieux de sépulture. En témoigne ce poème d’une jeune participante de 10 ans :

 

« Le cimetière tout en bois et en pierres

N’a pas que des poussières sous terre :

Mais des mystères entre ciel et terre

Et nous les avons découverts. »

 

Ces individus seront-ils de meilleurs défenseurs de ce patrimoine? J’aime le croire, il me faut le croire, car il y a là une partie de l’âme enracinée du Québec.