C’est ainsi que le jésuite Jean de Brébeuf intitula le chapitre de sa Relation de l’année 1636 consacré à la Fête des morts chez les Hurons. Principalement grâce à lui, nous connaissons « la cérémonie la plus célèbre qui soit parmi les Hurons ».

Note: Toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1, Éditons du Jour, 1972.

NDLR: cet article est la suite promise de l'article du même auteur produit dans le précédent numéro, Variole, rougeole, influenza et COVID-19, pp 25 à 32.

Au moment des premiers contacts directs avec les Français, au début du XVIIe siècle, les terres des Hurons étaient situées au nord du lac Ontario. Après avoir été décimés par les épidémies et les guerres, les quelques centaines de survivants — sur une population estimée à plus de 20 000 habitants — se sont réfugiés dans la région de Québec à la fin des années 1640. Comme toutes les autres nations iroquoïennes, les Hurons étaient sédentaires et subsistaient surtout de l’agriculture, mais aussi de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ils vivaient dans des habitations permanentes — les maisons-longues — regroupées en villages de plusieurs centaines, voire de quelques milliers de personnes. Comme l’exploitation des ressources à proximité des villages menait à leur épuisement, ceux-ci devaient être déménagés périodiquement. Chaque déménagement, qui avait lieu à tous les 12 à 15 ans environ, était une occasion de rendre hommage aux morts et à leurs âmes. Les défunts étaient alors tirés de leur sépulture individuelle pour être inhumés à nouveau dans une fosse commune de plusieurs dizaines et même de centaine d’individus.

Les rituels funéraires hurons

Si cette Fête des morts chez les Hurons est semblable à celle des autres groupes iroquoïens de l’Ontario, du Québec et de l’État de New York, elle s’en distingue toutefois par ces imposants ossuaires dans lesquels les morts sont ré-inhumés pêle-mêle. Mais pourquoi donc le cycle funéraire culmine-t-il ainsi chez les Hurons ? La réponse réside probablement dans les relations qu’ils entretiennent avec les âmes de leurs défunts.

La carte Bellin (1755), montrant l’emplacement de l’Ancien Pays des Hurons.

Le cycle funéraire huron a, entre autres fonctions, celle d’aider les âmes à franchir une étape d’ambivalence et d’incertitude quant à leur existence après la mort de « leur corps ». Au décès, les âmes quittent le corps et entreprennent une nouvelle existence, mais elles demeurent auprès du défunt et l’accompagnent au cimetière. Au cours des jours suivants, proches et amis festoient en son honneur  et lui offrent des cadeaux, ainsi qu’à la famille endeuillée. Les âmes assistent au festin, tandis que les vivants leur témoignent à la fois crainte et respect.

Pendant l’année qui suit, les proches visitent la tombe du défunt et festoient encore à sa mémoire, tout en respectant certaines interdictions, comme celle d’assister à des festins autres que ceux honorant le défunt. Suit une période de plusieurs années au cours desquelles les familles rendent toujours visite à leurs défunts et honorent leurs âmes, même si le deuil est officiellement levé. Ainsi, les âmes accumulent les honneurs et se préparent au grand voyage vers le village des morts, voyage qui débute lors de la grande « Feste des morts ».

Cette ultime étape du cycle funéraire peut avoir lieu jusqu’à 15 ans après le décès. Une fois connus la date et le village où se tiendra ce grandiose rituel collectif, chaque famille exhume ses défunts, enveloppe les os dans des peaux de castor et les transporte, ainsi que de nombreux présents, audit village, où a été creusée « vne grande fosse d’enuiron dix pieds de profondeur et cinq brasses de diametre, [il y avait] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches dressées […] pour y pendre et attacher tous ces pacquets d’âmes […] quarante-huit robbes [peaux de castor] seruirent à pauer et border la fosse ».

Dix jours durant, les familles et les clans réunis feront force festins, discours, danses, jeux et échanges de cadeaux. Au terme de ces dix jours, les corps étaient mis dans la fosse, en commençant par ceux des personnes décédées depuis peu.

Un village iroquoïen, avec ses maisons- longues entourées d’une palissade, tel que le voyait Champlain. (source : Œuvres de Champlain, 1973, Éditions du Jour)

« Vous eussiez veu décharger de tous costez des corps à demy pourris[…] dix ou douze [hommes] estoient en la fosse, et les arrangeoient tout autour les vns auprès des autres. Ils mirent tout au beau milieu trois grandes chaudieres [chaudrons de cuivre] […] Tout le monde passa la nuit sur la place, ils allumerent force feux […] [Puis, le lendemain, on] vida sans ordre chaque paquet [d’ossements] dans la fosse […] Ils estoient cinq ou six dans la fosse auec des perches, à arranger ces os. La fosse fut pleine à deux pieds prés; ils renuerserent par dessus les robes qui la debordoient tout autour, et couvrirent tout le reste de nattes, et d’écorces ».

Alors, les âmes « s’en vont de compagnie, couvertes qu’elles sont des robes et des colliers qu’on leur a mis dans la fosse, à un grand Village, qui est vers le Soleil couchant ».

En accomplissant leur devoir auprès de leurs défunts, les vivants ont permis aux âmes de poursuivre, au-delà de la mort du corps, une existence à la fois matérielle et immatérielle, où sont présentes des considérations d’ordre social, économique et politique semblables à celles du monde des vivants. La Fête des morts soulage les vivants de leurs obligations envers les défunts, ils savent qu’ils peuvent envisager un jour rejoindre les âmes de leurs ancêtres. Les Hurons ont d’ailleurs manifesté leur réticence envers les modes de sépulture chrétiens : s’ils se faisaient baptisés, ils craignaient de se retrouver dans un village des âmes où leurs parents seraient absents.

Retour sur les épidémies

Les archéologues font remonter l’origine des fosses communes à environ 800-900 ans de notre ère. À cette époque, des inhumations multiples de quelques individus commencent à côtoyer des sépultures individuelles. Ce sont toutefois les fosses contenant les restes désarticulés de plus d’une douzaine de défunts qui préfigurent véritablement les grands ossuaires de la période historique. Elles marquent une transition dans les modes d’inhumation : d’individuelle qu’était la sépulture, elle est devenue collective. C’est après 1300 A.D. qu’apparaissent les grands ossuaires de plusieurs centaines d’individus. À la période historique, les Hurons ré-inhumaient toujours leurs morts dans des fosses communes, mais à la veille de leur dispersion, en 1649-1650, la plupart avaient adopté les modes d’inhumation chrétiens.

L’apparition des ossuaires n’est pas étrangère à une transition fondamentale dans les modes de subsistance : d’abord basés sur les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette, ils devinrent de plus en plus dépendants de la culture du maïs, de la courge et du haricot. Cette période est aussi marquée par le passage graduel du nomadisme à la sédentarité. Comme quoi tout est interdépendant.

Dès la fin du XIXe siècle, des ossuaires ont été découverts par les archéologues dans le Sud-Est ontarien. Depuis, des dizaines d’autres ont été mis au jour, dont un bon nombre contenant les restes de centaines de défunts. Une telle abondance de restes osseux « comble » le bioarchéologue. En effet, plus le nombre de défunts est élevé, plus solides seront les conclusions qu’il pourra tirer de leur examen. Tout comme un sondage d’opinion, qui est d’autant plus fiable que le nombre de personnes interviewées est grand.

Il y a toutefois un revers à l’examen de restes humains provenant d’un ossuaire. L’unité d’attention de base en bioarchéologie est l’individu. Or, il est impossible de « remonter » les squelettes des individus présents dans un ossuaire, tellement ils ont été retrouvés pêle-mêle par les archéologues. Le bioarchéologue est donc contraint d’analyser des ensembles de mâchoires, de vertèbres, de tibias, etc., plutôt qu’un ensemble de squelettes entiers. Il y a quand même moyen de tirer quelque chose de ces os, même s’ils doivent être analysés indépendamment les uns des autres.

« vne grande fosse […] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches pour y pendre et attacher tous ces paquets d’âmes » (source : Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Mon intérêt pour les épidémies et la préhistoire du Nord-Est américain m’a naturellement amené à me demander si les maladies infectieuses importées par les Européens et qui ont décimé les Hurons dès le XVIIe siècle pouvaient être décelées à l’examen de leurs ossements. À cette fin, j’ai comparé ceux provenant de deux ossuaires : l’un remontant à ca 1400 A.D., donc assurément antérieur aux premières épidémies connues, l’autre datant de 1636. Ce dernier est presque certainement celui du village d’Ossossané, où s’est tenue la Fête des morts à laquelle Brébeuf a assisté.

Au départ, je me doutais que les maladies responsables des épidémies – variole, rougeole, influenza en particulier – n’avaient pas laissé de traces distinctives sur les os. Il fallait donc s’y prendre autrement. C’est ainsi que j’ai choisi d’examiner deux ensembles d’os : les mandibules et les tibias. Les premières m’ont été utiles pour déterminer l’âge au décès et le sexe de leurs « propriétaires » et ainsi tracer le profil démographique des deux groupes de défunts. Quant aux tibias, ils m’ont permis d’identifier les altérations d’origine pathologique.

En analysant ces deux ensembles de données, j’ai constaté deux choses. D’abord, que les profils démographiques des défunts présentaient une différence notable : celui d’Ossossané rappelait étroitement celui observé dans des communautés isolées et récentes (XXe siècle) qui furent touchées par une contagion contre laquelle personne n’était immunisé (on parle alors de virgin soil epidemics). C’est exactement ce qui arriva aux Hurons du XVIIe siècle (voir mon article dans le vol. 8 no 2 du bulletin). Dans une telle situation, les individus les plus vulnérables – pour des raisons physiologiques – sont ceux de la fin de l’adolescence et les jeunes adultes. Or, ces deux groupes d’âge sont surreprésentés à Ossossané, ce qui n’est pas le cas dans l’ossuaire préhistorique.

D’autre part, les tibias ont révélé que certaines lésions pathologiques étaient plus fréquentes et plus souvent cicatrisées dans la communauté préhistorique. Ces résultats sont conformes avec le fait que, dans cette dernière, les gens vivaient « jusqu’au bout de leur vie », tandis que ceux d’Ossossané sont décédés « prématurément ». Autrement dit, les habitants préhistoriques ont accumulé pendant plus longtemps des traces de maladie et de cicatrisation sur leurs os.

La Fête des morts était une cérémonie très élaborée et fort complexe. Malgré une documentation historique et des données archéologiques abondantes, on arrive difficilement à saisir sa véritable signification. Elle était le terme de rituels funéraires étalés sur des années. En la considérant comme partie d’un tout, et non isolément, nous la mettons en perspective pour mieux la comprendre.

Note : toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1,

Éditons du Jour, 1972.

Sans doute avez-vous, comme moi, une fibre sensible pour le passé et le patrimoine, que celui-ci soit funéraire ou autre. Peut-être aimez-vous, tout comme moi, observer attentivement de vieilles photos, ou imaginer votre milieu de vie tel qu’il devait être il y a 100 ans, 200 ans. Je me dis même parfois que j’aurais aimé vivre à une autre époque, comme si j’avais la nostalgie des siècles que je n’ai pas connus. Mais plus que tout, comme bioarchéologue, c’est la vie quotidienne de nos ancêtres que je cherche à connaître. Toutefois, il est une chose qui ne me fait pas regretter d’être né au XXe siècle plutôt qu’au XVIIe : ce sont les souffrances que nos ancêtres ont dû subir.

Imaginer l’époque d’avant les antibiotiques, la vaccination, l’anesthésie, les infrastructures sanitaires, entre autres choses, me suffit pour apprécier notre propre époque. En effet, des affections qui sont aujourd’hui banales, qu’on arrive à diagnostiquer aisément et à soigner avant même qu’elles nous fassent souffrir, pouvaient jadis entraîner la mort. Bien sûr, nos ancêtres étaient aussi atteints de maladies encore graves de nos jours, tels le cancer, les affections cardiovasculaires, les infections (variole et tuberculose par exemple). Hélas, aussi sérieuses soient-elles, ces pathologies ne se répercutent pas sur les os, ou si peu souvent que le bioarchéologue ne parvient pas à savoir comment telle maladie se manifestait dans la population. En revanche, les petits maux de tous les jours laissaient beaucoup plus souvent de traces sur leur squelette. Avec plus de « cas », il est possible de caractériser les manifestations de ces petits ennuis de santé et de savoir comment elles s’exprimaient dans la population selon l’âge, le sexe ou le milieu social. Les lésions bucco-dentaires sont du nombre.

Les caries dentaires

Songeons à une simple carie dentaire. Certes, on avait recours à des remèdes de grand-mère pour soulager la douleur, mais en l’absence de traitement approprié, l’infection risquait de se propager ailleurs dans l’organisme et même de causer le décès. La prophylaxie et les soins médicaux étant alors rudimentaires, on comprend pourquoi les caries étaient si fréquentes et si graves.

Des dents cariées comme celles de la figure 1 n’avaient rien d’exceptionnel. Au départ grosse comme une tête d’épingle, une carie avait le champ libre et pouvait se développer jusqu’à détruire complètement la couronne de la dent. Comme ils en ignoraient la cause, nos ancêtres consommaient à leur insu des aliments cariogènes et n’étaient pas portés sur l’hygiène buccale. Personne n’était épargné, même pas les enfants en bas âge. Pour nous figurer la fréquence de la carie dentaire autrefois, nous avons préparé un tableau où sont données les fréquences des quatre principales affections bucco- dentaires chez les défunts du cimetière Saint-Antoine (1799-1854), situé à la place du Canada, à Montréal. La moitié des enfants et adolescents et plus de 9 adultes sur 10 avaient au moins une carie. Elles n’étaient certes pas toujours aussi impressionnantes que celles de la figure, mais cela donne une idée de l’ampleur de ce problème sanitaire. Les femmes étaient un peu plus souvent touchées que les hommes.

 

Pourcentages des affections bucco-dentaires, par nombre d’individus, place du Canada

AffectionJuvénilesAdultes
Pertes ante mortem82,3
Carie50,090,6
Tarte48,395,5
Hypoplasie71,2

Un second tableau permet de comparer l’état de la denture – en termes de nombre de dents affectées – au cimetière Saint-Antoine à celui de quatre autres cimetières. On voit que les fréquences des lésions bucco-dentaires à Montréal – du moins au XIXe siècle – n’avaient rien d’exceptionnel et étaient sensiblement les mêmes qu’ailleurs au Québec, en particulier pour la carie. Il reste que, pour certaines affections, il y a des différences notables entre deux communautés. Les facteurs expliquant ces écarts sont sans doute nombreux et il est sûr qu’ils ont interagi. Il est évident que des communautés qui n’ont pas vécu à la même époque ni dans le même environnement afficheront des différences. On touche ici à l’essence même du travail du bioarchéologue, soit établir des liens entre ses résultats d’une part, et les modes et conditions de vie d’une époque ou d’une communauté d’autre part, qu’on aura recomposés à partir de la documentation historique.

Pourcentage des lésions bucco-dentaires sur les dents permanentes de quatre autres collections, par nombre de dents

AffectionPlace du CanadaNDQ*RimouskiSainte-Marie (Beauce)Contrecœur
Pertes ante mortem2425203433
Hypoplasie2822221925
Carie1810161625
Tarte75375576

* NDQ : basilique Notre-Dame-de-Québec.

La perte des dents

L’une des conséquences de la carie dentaire est la perte de la dent. Celle-ci peut soit tomber d’elle-même ou avoir été extraite. Le « trou » ainsi laissé va se combler graduellement d’os poreux jusqu’à sa cicatrisation complète, reconnaissable à de l’os uni. Le degré de cicatrisation des alvéoles permet donc d’établir dans quel ordre les dents sont tombées. Sur la mandibule de la figure 1, la deuxième molaire gauche (M2G) est tombée peu avant le décès; son alvéole, encore bien apparente, est poreuse et commence juste à se combler. Sa perte avait été précédée par celle des dents situées à l’avant de la M2 droite, là où une « ligne » d’os poreux subsiste. Quant aux autres dents absentes, elles ont été perdues bien avant le décès. Il n’est pas exceptionnel qu’une personne soit complètement édentée, et ce bien avant sa mort. Dans le Montréal de la première moitié du XIXe siècle, 82,3 % des habitants avaient perdu au moins une dent – du moins parmi ceux de l’échantillon du cimetière Saint-Antoine –, tandis que 24 % des dents permanentes étaient tombées avant le décès, un pourcentage largement surpassé dans les collections des cimetières de Sainte-Marie et de Contrecœur (voir les tableaux).

Figure 1. Plusieurs dents de cette mandibule sont tombées à divers moments de la vie de cet individu. Des six dents qui restaient au décès, quatre sont tombées après le décès ou n’avaient que la racine. (photo de l’auteur)

Le tartre

Une autre cause possible de la perte des dents est l’accumulation de plaque dentaire, encore plus importante en l’absence d’un brossage régulier. À la longue, elle favorise la formation d’une concrétion solide (tartre ou calcul) qui adhère à la dent. Cette concrétion finira par irriter les tissus qui soutiennent la dent (gencive, ligament, os). À un stade avancé, l’os formant l’alvéole se sera affaissé au point d’exposer la racine. Une dent ainsi déchaussée risque évidemment de tomber. D’ailleurs, il nous arrive de trouver des dents branlantes, qui devaient ne tenir à rien au moment du décès. Ces dents seraient tombées à court terme si l’individu n’était pas décédé.

Le tartre visible sur trois des dents de la figure 2 est un cas léger. Sur les deux dents de gauche il s’est formé à la jonction de la couronne et de la racine. Mais sur celle immédiatement à leur droite, il est situé franchement sur la racine, indiquant que cette dent était déchaussée jusqu’à ce niveau quand le tartre s’est formé. Le bord de son alvéole est situé encore plus bas sur la racine; la dent a donc continué de se déchausser par la suite. Parfois, le tartre peut être envahissant et très proéminent, et recouvrir entièrement la face d’une dent.

Figure 2. Trois affections buccales sont présentes sur ce maxillaire gauche, vu à l’envers : A) la carie, B) le tartre et C) la résorption alvéolaire. (photo de l’auteur)

Les dépôts de tartre sont omniprésents dans les collections archéologiques. Presque tous les adultes en avaient au cimetière Saint-Antoine. De tous les types de lésions bucco-dentaires relevés par le bioarchéologue, c’est habituellement celui qui est le plus fréquent, comme dans chacune des collections du second tableau d’ailleurs. Certes, ces chiffres incluent les dépôts même légers, mais les cas légers de carie et d’hypoplasie de l’émail ont aussi été considérés dans nos calculs.

L’hypoplasie de l’émail

Lorsqu’un stress physiologique prolongé survient chez un enfant, qu’il s’agisse par exemple d’une maladie infectieuse ou d’une carence nutritionnelle, sa croissance risque d’en être affectée, non seulement celle des os, mais aussi des dents. Une interruption de la croissance laissera sur la couronne d’une dent qui est en développement un défaut dans la formation de son émail, qui prend le plus souvent l’aspect d’un sillon transversal (figure 3).

Figure 3. Hypoplasie de l’émail sur les incisives inférieures. La double flèche représente la mesure entre un sillon d’hypoplasie et l’extrémité de la couronne. (photo de l’auteur)

Une fois le stress disparu, l’émail se forme à nouveau normalement. À chaque sillon correspond donc un trouble de la croissance, mais les sillons de plusieurs dents peuvent résulter du même état morbide. Ainsi, sur la figure, on compte trois épisodes d’interruption. Précisons qu’un sillon d’hypoplasie est là pour rester, c’est une trace indélébile qui suit un individu toute sa vie, c’est la trace d’un stress qu’il a vécu quand il était enfant. Il est aussi possible d’estimer l’âge auquel chaque épisode de maladie est survenu. Pour ce faire, il suffit de mesurer, à l’aide d’un instrument spécialisé, la distance entre un sillon d’hypoplasie et l’extrémité de la couronne (figure 3). Puisqu’une dent se développe depuis l’extrémité de sa couronne jusqu’à l’extrémité de la racine, chaque sillon se situe à l’endroit où était rendu le développement de la couronne au moment de la maladie. On n’a alors qu’à consulter une charte qui donne la dimension de la couronne en fonction de l’âge pour estimer l’âge auquel s’est produit le stress.

L’hypoplasie de l’émail n’a pas que des qualités : elle ne « veut » pas qu’on puisse en déterminer la cause avec certitude. En effet, elle peut être due à plusieurs affections bien différentes les unes des autres. On dit que c’est un marqueur non spécifique de stress. Néanmoins, il arrive que l’on puisse suspecter la cause du stress si des lésions osseuses positivement identifiables à une maladie donnée sont notées sur les ossements du même individu.

Plus de 7 adultes sur 10 affichaient des signes d’hypoplasie au cimetière Saint-Antoine. Les troubles de la croissance ont donc vraisemblablement été fréquents à Montréal dans la première moitié du XIXe siècle. Même que, en termes de nombre de dents permanentes exhibant de l’hypoplasie, c’est à la place du Canada que le taux d’hypoplasie est le plus élevé.

Les artefacts

Nous entendons par artefact une altération des dents ou des os d’origine artificielle ou accidentelle, par opposition à une altération naturelle. L’extraction d’une dent est un bel exemple. Mais rappelons qu’il n’est pas possible de dire, en l’absence d’une dent, si elle a été extraite (artefact) ou si elle est tombée d’elle-même (fait naturel). Une usure singulière des dents illustre également très bien ce qu’on entend par artefact, comme celle causée par un tuyau de pipe (figure 4). Les pipes d’autrefois étant en plâtre, elles étaient très abrasives. Par ailleurs, dans l’exercice de certains métiers (cordonnier, couturière, cordier), on utilisait les dents comme outil de préhension, non sans que cela laisse des traces d’usure distinctives sur les dents. Citons également le cas des femmes inuit qui, jadis, assouplissaient les peaux en les mastiquant, usant ainsi prématurément leurs dents. Les traitements dentaires sont aussi à classer parmi les artefacts, comme les obturations (figure 4), les dents en or et, d’une certaine façon, les dentiers. La découverte de telles altérations est toutefois rare.

Figure 4. À gauche, une molaire obturée par un plombage. À droite, un trou de pipe. (photos de l’auteur)

En conclusion

Les observations que le bioarchéologue effectue sur les dents sont innombrables et peuvent être aussi détaillées qu’il le désire, à tel point qu’on a parfois le sentiment d’entrer dans l’intimité d’une personne. Or, c’est justement ce que l’on veut. Avec autant de données détaillées et tous les liens qu’elles nous autorisent à établir avec d’autres données prélevées sur le reste du squelette et avec les données historiques, le bioarchéologue est en mesure de jeter un regard sur la vie quotidienne d’une communauté. Les dents caractérisent les individus d’une communauté probablement mieux que tout autre type de données qu’on peut tirer de leurs ossements, elles sont comme leurs empreintes digitales. Cela n’est pas sans rappeler le médecin légiste, qui se base largement sur la dentition pour identifier une personne. À un niveau d’analyse plus avancé, un traitement approprié de l’ensemble des données individuelles, en les regroupant par groupe d’âge et par sexe notamment, permet d’établir des liens entre la santé bucco-dentaire d’une communauté et des facteurs sociaux ou environnementaux, liens qui participent au dynamisme d’une population.

N.D.R. Du même auteur dans ce bulletin , voir les vol 5 nos 2 et 3 et le vol 6 no 2.

En temps normal, je n’aurais sans doute pas eu l’idée d’écrire ce texte, le sujet me paraissant trop loin de la raison d’être de la Fédération. De fait, les maladies virales, qu’elles dégénèrent en pandémie ou pas, n’ont rien en commun avec le patrimoine funéraire. Sauf que l’actuelle pandémie n’est pas ordinaire: elle est planétaire et elle tue plus que bien d’autres infections virales. Le spectre de la mort a rarement été aussi présent que maintenant, du moins pour nous, Occidentaux privilégiés que nous sommes. Tellement présent qu’il évoque le cimetière. Si nous devions identifier un point vers lequel convergent la présente pandémie et le patrimoine funéraire, c’est dans le cimetière qu’il se trouve.

Pourquoi donc la COVID-19 est-elle si menaçante ? Fondamentalement, pour des raisons biologiques, puisque tout part de là. Tout a commencé quand le premier être humain a contracté le virus d’un animal: c’est le patient 0 à l’échelle planétaire. Comme le virus se transmet facilement entre humains, il a donné lieu à une épidémie, au départ localisée, mais avec le potentiel de se répandre. La suite allait dépendre pas juste des propriétés du virus, mais aussi de nos comportements: lorsqu’une maladie contagieuse se déclare dans une communauté, ce sont en bonne partie des facteurs d’ordre culturel, politique et économique qui déterminent son cours: sera-t-elle étouffée dans l’œuf ou prendra-t-elle de l’expansion, et si oui jusqu’à quel point ?

Même si des maladies à coronavirus affectaient déjà les humains, celui de la COVID-19 est à ce point nouveau pour nous qu’il n’avait infecté personne jusqu’au jour où le patient 0 l’a attrapé d’un animal. Sans doute depuis longtemps présent dans la nature, c’est grâce à des mutations que ce virus est parvenu à pouvoir infecter les humains. Personne ne peut donc jouir d’une immunité préalable contre ce nouveau virus — en présumant qu’il en confère une. C’est toute la population mondiale qui y est vulnérable.

Cette situation est bien différente des épidémies auxquelles nous sommes habitués. Prenons la rougeole, une autre maladie virale, très contagieuse, qui se répand en tuant ou en immunisant ses victimes. Mais, chaque personne tuée ou immunisée est une victime de moins. Mauvaise stratégie de survie pour des virus, qui ont absolument besoin de victimes pour se reproduire: s’ils tuent ou immunisent tous les habitants d’une communauté, ils disparaîtront de celle-ci. Mais s’ils parviennent à s’y maintenir, c’est parce qu’ils sont « approvisionnés » régulièrement en victimes potentielles. Or, puisque tous les enfants nés après la dernière épidémie n’ont jamais été exposés au virus, ils ne peuvent pas être immunisés ; ils seront ainsi les premiers visés par les virus. Ce sont donc surtout les enfants qui permettront à une épidémie de se poursuivre. D’où le nom de maladie de l’enfance donné à la rougeole.

Mais pour que l’approvisionnement en victimes soit constant, le nombre des naissances doit être très élevé. Or, seules les communautés d’au moins quelques centaines de milliers de personnes peuvent produire suffisamment d’enfants pour qu’une épidémie s’y maintienne. C’est pourquoi on donne parfois aussi le nom de maladie des foules à la rougeole. Si l’épidémie vient à manquer d’enfants réceptifs, elle s’évanouira, mais elle pourra ressurgir lorsque le bassin d’enfants sans défense se sera rempli à nouveau. C’est pourquoi, traditionnellement, la rougeole réapparaissait de façon cyclique.

Clairement, la rougeole ne pouvait pas exister durablement avant les premières grandes agglomérations, donc pas avant les grandes civilisations (vers 2000 – 3000 ans av. J.-C). Elle existe dans l’Ancien Monde depuis des siècles et elle sévit toujours partout sur la planète. De nos jours, un foyer de rougeole s’allume ici et là à l’occasion. Son omniprésence chez les humains depuis fort longtemps fait que, à tout moment, un large pan de la population est immunisé, naturellement ou par la vaccination. Dans ces conditions, une éclosion de rougeole ne peut pas durer.

Dès le début de l’actuelle pandémie, j’ai été frappé par le fait qu’elle s’apparente aux épidémies qui ont décimé les populations autochtones d’Amérique à partir de la fin du XVe siècle. Nous reviendrons plus loin sur ce point. D’ici là, voyons d’où vient cette très grande vulnérabilité qu’avaient les Amérindiens aux maladies importées par les Européens. Reculons donc encore plus loin dans le temps.

Bon nombre des virus qui affligent les humains proviennent d’animaux, dont ceux de la variole et de la rougeole (issus du bétail) et de l’influenza (issus des oiseaux de basse-cour). C’est à la faveur de la domestication d’espèces sauvages que des virus se sont introduits dans les agglomérations humaines, où ils ont continué d’évoluer dans des troupeaux de plus en plus grands. Or, la même règle s’applique, tant chez les animaux que chez les humains: ces virus ont eu besoin de grandes populations d’animaux d’élevage pour pouvoir s’y implanter et se perpétuer. Ce n’est donc pas avant la domestication animale intensive qu’ils ont pu y parvenir, soit au Néolithique, qui a débuté vers 8500 ans av. J.-C., au Proche-Orient. Or, il n’y a jamais eu de domestication à grande échelle en Amérique précolombienne. C’est pourquoi ces virus n’ont tout simplement jamais existé en Amérique avant que les Européens ne les y introduisent. La rougeole, la variole, l’influenza étaient donc des maladies totalement inconnues des autochtones. Ainsi, tous risquaient de les contracter. Or, c’est exactement ce qui se passe présentement avec la COVID-19, mais à l’échelle planétaire: toute la population mondiale se retrouve dans la même situation que les autochtones d’Amérique au tournant du XVIe siècle à l’égard des virus apportés par les Européens. Mais là s’arrête la comparaison.

À la Renaissance, les conditions et les modes de vie en Europe n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Les connaissances médicales, encore très rudimentaires, la promiscuité et l’insalubrité dans les grandes agglomérations, ont fait en sorte que les maladies infectieuses comme la rougeole avaient toutes les chances de se propager. Même en admettant que la médecine de l’époque ait soupçonné l’existence d’un lien entre la promiscuité, l’insalubrité et la propagation d’une maladie, l’idée même qu’une maladie puisse se transmettre d’une personne à l’autre n’était probablement pas ancrée dans la conscience collective. Ne connaissant pas l’existence de ces êtres invisibles que sont les virus et les bactéries, comment pouvait-on savoir de quelle manière se transmettait une maladie et comment éviter de la transmettre ? Même si les médecins de l’époque avaient soupçonné l’existence de « quelque chose du genre », on était encore loin de comprendre leurs modes de transmission: par contact direct entre humains, par contact avec des objets, par voie aérienne, par contact avec des animaux. C’est dans ce contexte que s’est faite la découverte de l’Amérique.

Trois-Rivières, juillet 1634. Les Hurons, venus y faire la traite, retournent en leur pays, au nord du lac Ontario. Une épidémie sévit alors parmi les Montagnais présents à Trois- Rivières:

[…] la pluspart des Montagnais qui estoient aux Trois Riuieres […] estoient malades, et que plusieurs en mouroient ; comme aussi, qu’il n’est quasi point reuenu de canot de la traitte, qui n’aye esté affligé de ceste contagion. Elle a esté si vniuerselle parmy les Sauuages de nostre cognoissance, que ie ne sçay si aucun en a euité les atteintes. Jean de Brébeuf, Relation de 1635

Il a suffi qu’un autochtone contracte un virus d’un colon fraîchement arrivé de France pour qu’il déclenche chez ses compatriotes une réaction en chaîne — ce qu’on appelle aujourd’hui de la transmission communautaire. De là, la maladie s’est rapidement transmise d’une nation à l’autre.

Outre les produits de la traite, les Hurons ramènent de Trois-Rivières de discrets passagers: des virus. C’est ainsi que l’épidémie se propage jusqu’en Huronie. L’année 1634 marque le début d’une succession de contagions qui déciment les groupes autochtones alliés des Français. Par exemple, forte de plus de 20 000 habitants, la nation huronne n’en compte plus que quelques centaines en 1649, dont certains s’établissent à Québec. En raison de la virulence et de la contagiosité élevée des virus en cause, et de l’absence totale d’immunité des Amérindiens, les virus ont fait beaucoup de décès ; mais il faut préciser qu’ils ont eu des complices redoutables.

Les Abénakis du Maine frappés par l’épidémie de variole de 1740. (source: dessin d’un missionnaire français)

À l’époque, la transmission d’une maladie entre personnes était, au mieux, suspectée par la communauté médicale. Ne se doutant pas qu’ils pouvaient être vecteurs de maladies, les Européens se sont enfoncés de plus en plus dans le territoire. Les coureurs des bois, les explorateurs et les missionnaires ont semé des virus partout où ils passaient. Obsédés par la volonté d’aller sauver des âmes, les missionnaires arrivaient souvent trop tard, la maladie et la mort les ayant précédés. Cette obsession les a aveuglés au point où les Autochtones semblent avoir compris avant eux: Les bourgs plus proches de nostre nouuelle maison [ont] esté les premiers attaquez, et des plus affligez […] Ils [les Hurons] remarquoient auec quelque sorte de fondement, que depuis nostre arriuée dedans ces terres, ceux qui auoient esté les plus proches de nous, s’estoient trouués les plus ruynez des maladies, et que les bourgs entiers de ceux qui nous auoient receus se voyoient maintenant du tout exterminez.

Jerome Lalemant, Relation de 1640

Dans l’ignorance des modes de transmission de la maladie, rien n’a donc été fait pour isoler les malades ou les communautés atteintes, ni pour restreindre les déplacements: pas de confinement, pas de quarantaine, pas de « deux mètres » entre les personnes, pas de masque, pas de lavage de mains. Les virus en ont profité.

On imagine facilement le désarroi des Amérindiens devant une maladie en train de les décimer, alors que les Européens, grâce à l’immunité dont ils jouissent presque tous, ne sont pratiquement pas touchés: Dieu […] nous a fait la grace a tous [les jésuites] de passer l’hyuer en tres-bonne santé, quoy que nous ayons esté la pluspart du temps parmy les malades et les morts, et que nous en aions veu tomber et mourir plusieurs par la seule communication qu’ils auoient les vns auec les autres. Les Sauuages s’en sont estonnez […] et disent parlant de nous: Pour ceux là, ce ne sont pas des hommes, ce sont des Demons.

François Le Mercier, Relation de 1635

Les autochtones avaient toutes les raisons de perdre leurs repères: des maladies inconnues, qui frappent fort et sans discrimination, une médecine traditionnelle impuissante à les soulager, des guérisseurs qui perdent leurs pouvoirs, les Européens qui les ont trompés. Si une contagion frappe une société dite vierge à l’égard de cette maladie, les jeunes hommes et femmes ne sont pas épargnés, même qu’ils sont parmi les plus affectés, eux qui sont largement responsables des activités de subsistance. C’est ainsi que la pêche, la chasse et les récoltes ne sont plus assurées. La famine s’instaure, donnant davantage prise à la maladie. Comme presque tous sont malades en même temps, il ne reste à peu près personne pour s’occuper des malades, ni pour faire le feu, ni pour aller chercher un peu d’eau, ni pour enterrer les morts ; […] quand il ne restait plus de bois pour faire du feu, ils brûlaient leurs bols, leurs arcs et leurs flèches ; quelques-uns se traînaient à l’extérieur pour aller chercher un peu d’eau, […] certains n’en revenaient pas.

Chroniqueur anonyme, années 1630, cité par Heagerty, 1928, Four Centuries of Medical History in Canada.

Comme si ce n’était pas assez, les guerres s’en sont mêlées. De fait, nombre de nations autochtones, dans le Nord-Est américain, étaient alors en conflit. Les rivalités qui existaient déjà entre les nations, en particulier entre Hurons et Iroquois, ont sans doute été exacerbées par la présence européenne. Le commerce des fourrures, notamment, est venu bouleverser les échanges commerciaux traditionnels, en favorisant certaines nations au détriment d’autres nations. Les jeunes hommes hurons étant particulièrement affectés par les maladies, nombre d’entre eux n’étaient plus en état d’aller à la guerre. Le cocktail épidémie + guerre a bien failli exterminer la nation huronne.

La Fête des Morts chez les Hurons, qui a eu lieu à Ossossané en 1636, soit 2 ans après le déclenchement des épidémies en Huronie. (source: Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Les bouleversements que les épidémies ont engendrés dans tous les aspects de la vie des autochtones ont certainement participé à la très forte mortalité: la rupture de l’ordre social a poursuivi et achevé ce que les virus avaient commencé: ces derniers ont agi comme un détonateur, le chaos social a fait le reste. L’ampleur de la décimation des nations amérindiennes n’est pas juste attribuable à leur absence d’immunité.

Imaginons que les mesures de protection contre l’actuelle épidémie de COVID-19 aient été appliquées à l’époque: la mortalité aurait certainement été bien moindre. À l’inverse, que serait-il arrivé si aucune des mesures mises de l’avant pour contrer la COVID-19 n’avait été prise, comme si nous étions ignorants de la façon dont la maladie se transmet ? Les épidémies chez les autochtones de la période du contact avec les Européens le laissent entrevoir.

Certes, les deux situations sont incomparables, même si, dans les deux cas, tous les acteurs sont réceptifs aux virus respectifs. Mais si nous n’avions rien fait contre la COVID- 19, il est clair que le nombre de cas aurait été beaucoup plus élevé. Et qu’en serait-il de la mortalité ? Plus élevée bien sûr, mais encore!

Les épidémies n’ont pas épargné les Aztèques. (source: Codex florentin, de Bernardino de Sahagun, XVIe siècle)

« Notre » virus est différent de ceux des maladies qui ont décimé les autochtones. Notre patrimoine génétique est différent du leur. Nos conditions et nos modes de vie actuels n’ont rien à voir avec leurs coutumes de l’époque. Même si nous aussi pouvons tous attraper « notre » virus, certaines différences ressortent donc entre « leurs épidémies » et « notre épidémie ». Toute comparaison de la mortalité est donc hasardeuse. Par exemple, la COVID-19 recrute le gros de ses victimes chez les plus de 70 ans, tandis que les enfants et les jeunes adultes sont largement épargnés. Chez les Amérindiens, tous semblent avoir été affectés, en particulier les enfants. Il faut toutefois préciser que l’obsession des missionnaires à baptiser en priorité les enfants les a amenés à s’en approcher davantage et à en parler davantage dans les relations qu’ils nous ont laissées. Sans cette proximité, la mortalité infantile aurait peut-être été moins élevée. À propos de la surmortalité de nos personnes âgées, il faut à nouveau apporter une précision: elles sont beaucoup plus nombreuses qu’elles ne l’étaient chez les Amérindiens. Ainsi, la surmortalité des enfants autochtones rapportée par les chroniqueurs et la surmortalité de nos aînés serait en partie due à un mirage.

Ces deux exemples sur la mortalité selon l’âge montrent que, au-delà du parallèle évoqué plus tôt entre l’épidémie de COVID-19 et celles qui ont affligé les autochtones d’Amérique, il y a des différences notables. Vouloir pousser le rapprochement plus loin nous exposerait à des dérapages.

C’est au tournant des années 1630 que les conditions semblent avoir été réunies en Nouvelle-France pour que des fléaux durables et étendus se développent: les contacts de plus en plus étroits et prolongés entre Autochtones et Européens, le bouleversement des modes de vie autochtones, les guerres, etc., ont créé un terreau fertile pour les épidémies et leur propagation. Un triste épisode de l’histoire de l’humanité.

Avis au Lecteur - Les restes humains sont les seuls témoins directs de la biologie des sociétés disparues, ils recèlent des informations que nul autre type de témoignages, écrits ou iconographiques, ne peuvent livrer. Ces informations exclusives auraient été perdues si les os ne s’étaient pas conservés une fois mis en terre. Imaginons que nos ancêtres aient incinéré leurs morts : les conséquences auraient été les mêmes. Que de données « parties en fumée » ! Maintenant que la pratique de l’incinération se généralise, que restera-t-il pour les bioarchéologues du futur?

Cet autre chapitre de notre chronique sur l’étude des restes humains en archéologie est consacré aux carences nutritionnelles identifiables par simple examen visuel des ossements.

Les spécialistes de la santé martèlent sans cesse que le manque d’activité physique et une mauvaise alimentation ne riment pas avec santé. Bien que leurs effets nuisibles sur notre santé soient aujourd’hui une évidence, c’est depuis peu que nous pouvons en prendre toute la mesure. Sur la foi d’études, pas toujours fiables et parfois contradictoires, on nous recommande de manger ceci ou d’éviter de faire cela. Les médias font la part belle à ces recherches, bien se nourrir et se mettre en forme sont presque des sujets d’actualité. Ce ne sont pas les « recettes pour vivre en santé » qui manquent, certaines sont basées sur la science, d’autres sur des croyances. Pour plusieurs, s’alimenter est devenu un modus vivendi, une philosophie de vie, comme en font foi certains régimes alimentaires, auxquels adhèrent strictement nombre de consommateurs.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, et même après, on se souciait bien peu de l’impact que pouvaient avoir nos modes de vie sur notre santé. Souvenons-nous, c’était l’époque où on ne pensait même pas que fumer pouvait être nocif. Mais depuis, notre sédentarité et notre consommation de produits transformés ont atteint des niveaux inquiétants, au point où le milieu médical a sonné l’alarme. Si nos prédécesseurs n’avaient pas de semblables préoccupations, c’est qu’ils étaient beaucoup plus actifs que nous sur le plan physique et qu’ils n’avaient souvent pas d’autre choix que de manger ce qu’il y avait. Leur alimentation était certes beaucoup moins variée que la nôtre, en revanche elle était saine. Avant la consommation massive d’aliments transformés, il n’y avait ni additifs alimentaires, ni engrais, herbicides et pesticides chimiques, ni hormones et antibiotiques pour animaux. Ignorant tout de la « chimie » des aliments, nos ancêtres possédaient quand même un savoir en matière nutritionnelle, un savoir empirique, basé sur l’expérience et la transmission intergénérationnelle, utile pour reconnaître les bienfaits d’un aliment donné ou pour éviter de consommer tel fruit sauvage ou champignon non comestible. On était encore loin des savantes études actuelles sur les bienfaits des minéraux, protéines, oméga-3 et autres vitamines que nous ingérons. Ce savoir d’autrefois avait cependant des limites. Pas étonnant donc que nos ancêtres ont souffert de déficiences nutritionnelles. Et cela peut se voir sur leurs restes osseux. Mais ces liens entre les carences alimentaires et des répercussions détectables à l’examen d’ossements ne sont pas toujours faciles à mettre en évidence. Par exemple, il est certain que les carences ont pu influer sur la mortalité et sur la croissance osseuse de jadis. Il est toutefois difficile d’apprécier cette influence, puisque les âges au décès et les dimensions des os sont déterminés par nombre d’autres facteurs. En revanche, il y a des lésions osseuses que l’on peut attribuer positivement à une carence précise.

L’anémie

Par définition, l’anémie est une réduction du taux d’hémoglobine dans le sang ou du nombre de globules rouges. Les causes peuvent être une perte de sang résultant d’une blessure, des saignements chroniques en raison d’une infestation parasitaire, une anomalie héréditaire ou un trouble physiologique empêchant l’absorption du fer contenu dans notre alimentation. Or, le fer est essentiel à la formation de l’hémoglobine; c’est ainsi que l’anémie peut aussi être causée par une déficience en fer dans ce que nous mangeons.

Elle est reconnaissable sur les os à une porosité du plafond des cavités orbitaires et des os du crâne (photo 1). De plus, à la radiographie, l’os spongieux contenu dans ces derniers présente un aspect particulier, dit en « cheveux dressés » plutôt que « échevelés » (photo 2). Aussi distinctives que soient ces altérations osseuses, elles peuvent avoir plusieurs causes comme on l’a souligné. En ce qui a trait à une déficience en fer dans l’alimentation, une chose est sûre: un régime alimentaire carné prévient l’anémie, alors que la consommation de céréales, plus pauvres en fer que la viande, favorise l’anémie. C’est ainsi que le développement de l’agriculture au Néolithique fut marqué par une nette augmentation du nombre de cavités orbitaires et de crânes affichant une porosité, qu’on peut raisonnablement attribuer à cette transition dans les modes de subsistance plutôt qu’à l’une des autres causes.

Porosité du bord supérieur d’une cavité orbitaire, imputable à l’anémie si c’est l’os original qui est affecté, et au scorbut si elle concerne plutôt une nouvelle couche de matière osseuse, comme ici. (photo de l’auteur)

 

Radiographie d’une portion de boîte crânienne en vue latérale. L’aspect en cheveux dressés de la matière osseuse est caractéristique d’une anémie. (photo de l’auteur)

En Amérique, la « révolution néolithique » a principalement été permise par la culture du maïs qui, en plus d’être pauvre en fer, contient des substances qui entravent son absorption par l’organisme. Son adoption progressive par les populations précolombiennes et son expansion vers le Nord peuvent être suivies par une augmentation de la fréquence desdites lésions dans les collections archéologiques. Plus près de chez nous et à une époque récente, on peut s’attendre à ce que les communautés anciennes qui se sont établies sur les rives du Saint-Laurent affichent moins de traces d’anémie qu’une communauté d’agriculteurs de l’intérieur des terres, puisque ces derniers ont très probablement consommé plus de céréales que les habitants de la côte, mais aussi moins de produits de la mer, qui sont riches en fer.

Le rachitisme

L’apport alimentaire en vitamine D, contenue dans certains poissons et produits laitiers notamment, est en général minime. Cette vitamine est pourtant essentielle au développement de notre squelette; en stimulant l’absorption intestinale du calcium et du phosphore, elle joue un rôle fondamental dans la minéralisation des os. Son apport est donc assuré autrement : elle est synthétisée par les rayons ultraviolets du soleil. C’est pourquoi les populations des pays chauds sont beaucoup moins sujettes à une déficience en vitamine D que celles des régions tempérées et froides.

Il se peut que nos ancêtres aient reconnu les bienfaits des aliments contenant de la vitamine D, même absorbée à faible dose, mais se doutaient-ils que l’exposition au soleil était encore plus importante ? Imaginons-les emmitouflés dans des vêtements pendant les plus courtes journées de l’année et vivant souvent à l’intérieur durant les longs mois d’hiver. De surcroît, cette période de l’année pendant laquelle ils étaient le moins exposés au soleil était aussi celle où les poissons étaient le moins abondants. Bref, rien pour encourager la synthèse de vitamine D grâce aux rayons du soleil.

Comme celle-ci est essentielle à la minéralisation des os, une carence risque d’entraver le processus. Des os peu minéralisés sont des os mous, au point de se courber sous le poids du corps. Ce sont donc, avant tout, ceux des membres inférieurs et du bassin qui seront déformés (photo 3). Une autre conséquence, mais notée seulement chez les enfants est l’élargissement de l’extrémité des os longs, dont la forme rappelle alors celle d’une trompette. Cette forme caractéristique résulte du phénomène de croissance. Les adultes ne sont pas à l’abri d’une carence en vitamine D, mais puisque leur croissance est terminée, leurs os ne peuvent que se courber et leurs extrémités ne prendront pas la forme d’une trompette (photo 4). On donne le nom de rachitisme à une carence en vitamine D chez l’enfant et d’ostéomalacie chez l’adulte.

À gauche, les fémurs d’un enfant en vue interne, dont la courbure est anormalement accentuée, en raison du rachitisme. À droite, la déformation et l’enflure des extrémités du tibia de gauche sont très probablement les conséquences de l’ostéomalacie et du scorbut respectivement. Le tibia de droite est normal. (photos de l’auteur)

L’état des os trouvés sur les sites archéologiques ne permet pas toujours de reconstituer leur forme, en particulier ceux du bassin, qui sont rarement bien conservés dans nos régions. C’est pourquoi ce sont uniquement des os longs courbés qui nous autorisent à affirmer que le rachitisme et l’ostéomalacie sévissaient aux siècles derniers chez nous. Cependant, on peut imaginer des situations où une carence en vitamine D pourrait avoir des effets indirects sur une communauté. Par exemple, lors de graves épisodes de rachitisme, les os du bassin de nombreux enfants ont pu se déformer. Chez les jeunes filles, cela a pu avoir des conséquences jusqu’à l’âge adulte : elles risquaient alors d’avoir de la difficulté à accoucher, en raison du rétrécissement de leur canal pelvien. On trouve, dans les documents d’archives, des témoignages d’accoucheurs ou de sages-femmes disant avoir eu de la difficulté à sortir le bébé avec leurs mains. Trop souvent, celui-ci ne survivait pas aux traumatismes infligés, et parfois la mère non plus. Dans de tels cas, il est raisonnable de soupçonner que le rachitisme y était pour quelque chose. Si, dans une même collection de restes humains, le bioarchéologue relève la présence d’os longs déformés, mais aussi une sur-représentation des squelettes de fœtus, de nouveau-nés et de femmes en âge de se reproduire, il est en droit de se demander si le rachitisme n’est pas responsable de tout.

Le scorbut

Le scorbut évoque tout de suite les longs voyages transatlantiques des siècles derniers et la difficile colonisation de l’Amérique. Songeons à l’épisode de scorbut qui a décimé l’équipage de Cartier lors de son hivernement à Stadaconé en 1535-1536, ou encore aux 48 hommes de Champlain morts de la maladie sur l’Île Sainte-Croix (aujourd’hui au Maine), durant l’hiver 1604-1605. Mais, avant même qu’un équipage ne touche terre, la maladie avait probablement déjà frappé. Causée par une carence en vitamine C, contenue dans les fruits et les légumes frais, qui venaient à manquer aux termes des longues traversées, la maladie était connue des marins, mais pas la cause. Sur terre, à la fin des longs hivers, les colons étaient également exposés à l’épuisement des réserves en fruits et légumes frais.

Cartier nous a laissé une description explicite des symptômes : les « jambes devenaient grosses et enflées … quelques-unes toutes semées de gouttes de sang … puis montait ladite maladie aux hanches, cuisses, épaules, aux bras et au col. Et à tous venait la bouche si infecte et pourrie par les gencives que toute la chair en tombait, jusqu’à la racine des dents, lesquelles tombaient presque toutes. ».

À première vue, rien de cela ne laisse de traces sur le squelette, sauf la chute des dents. Mais comment le bioarchéologue peut-il être sûr qu’une dent n’est pas tombée pour une autre raison ? Une dent perdue, c’est une chose, plusieurs dents perdues chez un nombre appréciable d’individus en est une autre, qui demande une explication. Le scorbut en est une parmi d’autres. Mais il y a d’autres indices.

Une déficience en vitamine C prédispose aux hémorragies cutanées, mais aussi sous le périoste, cette membrane qui recouvre les os. Cela rappelle deux observations de Cartier : les jambes grosses et enflées, qui parfois étaient semées de gouttes de sang. Or, les hémorragies sous le périoste ont pour effet de soulever ce dernier. Dans le cas d’une carence prolongée, ces hémorragies sous-périostées finiront par se cicatriser en produisant de la nouvelle matière osseuse à la surface de l’os. C’est ainsi que l’os lui-même enflera et que le scorbut pourra être détecté par le bioarchéologue (photo 4). Un autre signe de scorbut est la porosité des cavités orbitaires. Mais à la différence du rachitisme, cette porosité s’est formée dans une nouvelle couche de matière osseuse, qui est absente dans le rachitisme (photo 1).

Il est attesté historiquement que la tentative d’établissement d’une colonie sur l’Île Sainte- Croix, en 1604-1605, a entraîné la mort de quelque 25 hommes et que le scorbut a sévi durant cet hiver fatidique. Or, le cimetière où ces hommes reposaient a été en bonne partie fouillé par les archéologues et les restes humains analysés. Voilà donc des conditions idéales pour espérer déceler, le cas échéant, les lésions osseuses du scorbut. De fait, la plupart des individus – de jeunes hommes d’au plus 35 ans – portaient l’un ou l’autre ou plusieurs des stigmates de la maladie.

En conclusion

De nos jours, les carences nutritionnelles touchent principalement les milieux défavorisés des sociétés occidentales ou les pays du tiers-monde. Néanmoins, nous y sommes tous exposés, surtout dans les régions tempérées et froides. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que nombre des produits que nous consommons, dont les produits laitiers et les céréales, contiennent des suppléments alimentaires, notamment en fer et en vitamines C et D. Cette pratique remonte à l’époque, pas si lointaine, où le rachitisme et l’anémie, et dans une moindre mesure le scorbut, n’étaient pas exceptionnels. Puis, s’est développé le commerce florissant des suppléments en bouteille, mais cela a plus à voir avec l’industrie de la santé. Maintenant que l’offre de produits alimentaires est très variée et que des fruits et légumes frais sont disponibles à l’année, ces suppléments alimentaires, sous toutes leurs formes, n’ont peut-être plus leur raison d’être. À moins que ce soit pour compenser l’appauvrissement en valeurs nutritives des aliments que nous consommons, en raison de leur transformation industrielle ou des veaux, vaches, cochons nourris à la moulée et élevés « industriellement » en enclos.

Notre époque est marquée par l’apparition de nouvelles maladies dont plusieurs sont causées par des virus : la Covid-19 bien sûr, mais aussi le Sida, Ebola, Zika, etc. C’est ainsi qu’il est tentant de penser que les maladies actuelles sont, pour la plupart, différentes de celles d’autrefois. Si cela est vrai pour des maladies infectieuses – bien que certaines sont « vieilles comme le monde », la tuberculose et la syphilis par exemple –, gardons-nous de croire que le répertoire des maladies de notre temps est bien différent de celui d’autrefois.

Nombre de maladies actuelles ne sont pas nées d’hier, même les maladies cardiovasculaires et les cancers, causes de la majorité des décès aujourd’hui. De fait, ces affections existaient avant le XXe siècle. Qu’on n’en fasse pas mention dans les textes anciens et même dans les archives médicales n’est pas étonnant : elles étaient beaucoup plus rares que maintenant et les médecins ne disposaient ni des connaissances ni des outils nécessaires pour les diagnostiquer précisément. Par contre, ces maladies qui ont traversé le temps jusqu’à nos jours se manifestaient différemment autrefois. Par exemple, leur degré de sévérité et leur prévalence selon l’âge, le sexe, la classe sociale ou le milieu de vie, ont varié au fil du temps, en réaction aux changements dans les modes et les conditions de vie.

L’arthrose

Mais il y a de ces affections qui sont courantes aujourd’hui et qui, jadis, l’étaient tout autant. Mentionnons, entre autres, celles touchant la denture (voir l’article Les empreintes digitales d’un squelette vol.8, no 1, dans La Veille). L’arthrose, à laquelle les présentes pages sont consacrées, est un autre exemple.

Distinguons d’entrée de jeu l’arthrite de l’arthrose. Le mot arthrite est un terme général qui désigne une inflammation à une articulation. Elle comprend plusieurs types d’affections de causes variées et affectant les différents tissus composant une articulation, tandis que l’arthrose désigne une atteinte des os proprement dits. Cette atteinte commence toutefois par la destruction du cartilage qui recouvre les surfaces par lesquelles les os s’articulent entre eux. Cette destruction peut mener à l’exposition de la matière osseuse sous-jacente, qui réagira en s’érodant, en formant des excroissances osseuses ou en devenant poreuse.

Ses causes

Les causes de l’arthrose sont principalement mécaniques. Logiquement, plus une articulation est sollicitée, plus l’arthrose risque de s’y installer, et plus une personne est âgée, plus elle risque de faire de l’arthrose. Puisque nos ancêtres étaient physiquement beaucoup plus actifs que nous, les traces d’arthrose sont nombreuses sur leurs restes osseux. En revanche, ils vivaient bien moins longtemps que nous. C’est ainsi que l’arthrose peut être tout aussi fréquente à une époque qu’à une autre. Mais si on s’en donne la peine, on décèlera sans doute des différences à travers les siècles. Par exemple, en raison de notre sédentarité, l’arthrose apparaît à un âge plus avancé chez nous, alors qu’autrefois même les jeunes adultes étaient souvent affectés. Aussi, la division sexuelle des tâches ayant été plus marquée aux siècles derniers, on doit s’attendre à ce que les différences dans l’arthrose entre hommes et femmes aient, elles aussi, été plus marquées. D’autre part, les durs travaux des siècles derniers, surtout en milieu rural, ont eu pour effet de causer des lésions plus sévères : nos ancêtres ne se ménageaient certainement pas, la prévention n’était pas de mise et la CNESST n’existait pas.

Les lésions aux vertèbres

La colonne vertébrale est particulièrement vulnérable aux stress mécaniques qui s’exercent sur notre squelette. De fait, aux tensions qu’elle subit quand nous nous penchons, quand nous transportons une charge, s’ajoute le poids du corps dès que nous nous levons – il semble que notre colonne ne soit toujours pas parfaitement adaptée à la bipédie. Dans les collections archéologiques, les lésions aux vertèbres sont habituellement les plus nombreuses et sont parfois avancées. Elles concernent à la fois le corps de la vertèbre et ses petites surfaces articulaires.

Photo 1. Deux vertèbres cervicales en vue inférieure, montrant de la porosité (A) et un bourrelet osseux (B). (photo auteur)

Ses causes

Les vertèbres ayant à supporter le plus de poids – les dernières thoraciques et les lombaires – présentent les taux d’atteinte les plus élevés. Cependant, les vertèbres cervicales ne sont pas pour autant exemptées. La photo 1 montre deux telles vertèbres, qui exhibent de la porosité au corps et à une facette articulaire (A). Cette dernière est aussi bordée d’un bourrelet osseux (B), qui a pour effet de l’agrandir. Bien qu’il ne s’agisse pas d’arthrose proprement dite, les hernies discales trahissent elles aussi des tensions mécaniques qui se sont exercées sur la colonne. On les identifie à des dépressions à la surface du corps des vertèbres (photo 2). L’ossification de ligaments qui relient nos vertèbres représente aussi des stress mécaniques; elle peut mener à la soudure entre vertèbres (photo 3).

Photo 2. La dépression sur le corps de cette vertèbre résulte d’une hernie discale. (photo auteur)

 

Photo 3. Blocs de vertèbres soudées les unes aux autres par ossification de ligaments. (photo auteur)

Les os des membres

Ces lésions vertébrales peuvent être encouragées par toutes sortes d’activité physique. Il est donc difficile de les associer à un type précis d’activité. En revanche, il est plus probable de pouvoir relier à des gestes précis les traces d’arthrose qui sont relevées sur les os des membres, comme chez cet homme qui a été exhumé du cimetière Saint-Antoine (1799- 1854), à Montréal. C’est grâce à des plages d’usure, semblables à celles de la photo 4, observées sur les os de son coude et de son poignet droits, que j’ai pu reproduire le geste

Photo 4. Polissage par usure de l’extrémité inférieure du radius et de deux os du carpe, tous du côté gauche. (photo auteur)

qu’il a posé à répétition et qui a causé ces lésions, soit la flexion et la rotation de l’avant- bras. Il n’a cependant pas été possible de dire si ces deux mouvements ont été effectués lors de la même action. Cet homme – clairement un droitier – était-il un forgeron, un charpentier ?

Bien que ce geste ne soit pas spécifique à un métier donné, il peut arriver que des lésions articulaires soient révélatrices d’activités précises. C’est ainsi que des lésions aux os des mains, sans autres lésions sur ceux des membres supérieurs, suggèrent qu’elles résultent d’une activité réalisée principalement avec les mains (photo 5). Il est tentant de supposer qu’on a alors affaire à une couturière, surtout si les marques d’arthrose sont nombreuses et si le reste du squelette présente des traits féminins (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille, vol. 7 no 2). Par ailleurs, de nombreuses traces d’arthrose aux os des genoux (rotule, fémur, tibia) ont déjà été notées sur les restes osseux présentant des traits féminins et provenant du cimetière d’une communauté religieuse. Ayant passé beaucoup de temps à prier en position agenouillée, on ne se surprend pas que les sœurs aient fait de l’arthrose aux genoux.

Photo 5. Plage de porosité et d’usure sur l’extrémité d’une phalange de doigt. (photo auteur)

La collectivité d’abord

Il y a près de 40 ans paraissait une étude pionnière. Le bioarchéologue Charles Merbs (Patterns of Activity-induced Pathology in a Canadian Inuit Population. Collection Mercure no 119, Musées nationaux du Canada) a cherché à relier les traces d’arthrose relevées sur les restes d’Inuits à leurs activités quotidiennes, comme l’indique bien le titre de sa thèse. Le choix de restes d’Inuits a grandement facilité la mise en évidence de tels liens, et ce pour trois raisons : la division sexuelle des tâches était très marquée chez cette population, et ces tâches étaient très spécialisées et peu diversifiées. C’est ainsi que l’auteur a pu, entre autres, attribuer l’arthrose à l’articulation entre la mandibule et le crâne à une activité féminine : la mastication des peaux pour les assouplir. Ajoutons que l’usure des dents était beaucoup plus avancée chez les femmes. Quant aux traces d’arthrose notées sur les os des membres supérieurs des hommes, elles sont tout à fait compatibles avec le lancer du harpon et le maniement de la pagaie d’un kayak.

De semblables liens sont plus difficiles à établir sur les restes de nos propres ancêtres. De fait, aux siècles derniers, les activités, tant en milieu rural que urbain, étaient plus diversifiées que dans les communautés inuites. De plus, la division sexuelle des tâches, bien que plus marquée qu’aujourd’hui, n’était pas aussi tranchée que chez les Inuits. Néanmoins, les quelques exemples que nous avons donnés plus haut – forgeron, couturière, sœurs – démontrent que la reconnaissance d’un lien entre lésions articulaires et types d’activités n’est pas impossible, du moins sur certains individus. Mais l’étude de Merbs doit motiver le bioarchéologue à aller plus loin encore, en cherchant à identifier des activités pratiquées par un ensemble d’individus, plutôt que des activités propres à chacun. C’est seulement ainsi qu’on peut mettre en évidence des comportements collectifs plutôt qu’individuels. On l’a déjà écrit, les unités d’attention du bioarchéologue sont des groupes d’individus et non des individus considérés séparément (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille vol. 7 no 2). L’arthrose se prête bien à l’identification de comportements de groupes, car elle a laissé d’abondantes traces sur les restes de nos ancêtres.