C’est dans l’une des chansons les plus connues de la grande Dalida qu’on apprend que, dans un village pas très loin de Napoli, un certain Gigi causait tant d’émoi auprès des dames que la veuve du Colonel ne porta plus le deuil parce que Gigi n’aimait pas le noir, afin de s’attirer ses faveurs en un geste authentiquement iconoclaste. Braver cette coutume séculaire dans l’Italie du milieu du vingtième siècle était tout simplement provocant !

Nous ne nous interrogerons évidemment pas ici sur les motivations intimes de la veuve du Colonel pour rompre avec la tradition, mais plutôt sur cette tradition elle-même, que l’on a tendance à tenir pour acquise : l’association du noir avec le deuil et l’espace funéraire, du moins en occident. Et allez savoir pourquoi la période de deuil ostensible était toujours plus longue pour la femme que pour l’homme.

Autrefois, en France, on appelait reines blanches les femmes qui perdaient leur roi de mari, tant le blanc était associé au deuil. D’ailleurs, leur veuvage commençait par le port de vêtements blancs, tandis que les rois veufs s’habillaient en violet.

C’est Anne de Bretagne qui instaura la mode du noir comme couleur de deuil lorsqu’elle perdit son premier enfant en 1495, puis son mari Charles XIII, trois ans plus tard. Ce sont les couleurs sombres et austères des vêtements bretons de l’époque qui l’ont inspirée. Mais les textiles noirs étaient alors très rares, car les teinturiers devaient s’approvisionner en extraits de noyer – un arbre peu cultivé, car on le disait néfaste pour les plantations le jouxtant – et en noix de galle provenant d’Afrique, donc très chères. C’est peut-être un peu par snobisme que la bonne Anne a voulu changer la coutume, car ce n’était pas le premier venu qui pouvait s’offrir du noir.

Anne de Bretagne en 1495, en deuil de son 1er fils est vêtu de noir. (source : Getty)

Par la suite, Catherine de Médicis, endeuillée de huit de ses enfants et de son mari Henri II, ainsi que Marie de Médicis et Anne d’Autriche, reprirent l’initiative d’Anne de Bretagne. C’est ainsi que le noir vint à s’imposer comme couleur naturelle du deuil, entraînant dans son sillage une prospérité inattendue pour les teinturiers ayant des contacts en Afrique. Si le blanc pouvait rappeler la pâleur cadavérique et/ou la lumière céleste, le noir, lui, symbolisait – dans le même ordre d’idée – les yeux fermés et l’absence de lumière sous la terre.

Dans les traditions bouddhistes et hindouistes, le blanc est à l’honneur lors du deuil, tout comme chez les Papous et les aborigènes australiens, qui se maquillent de boue blanchâtre pour leurs rituels funéraires. Chez les Japonais, le noir et le blanc sont utilisés ensemble, alors qu’en Chine, on privilégie le blanc et parfois le rouge. Les Philippins mettent le jaune à l’honneur et les Iraniens préfèrent le bleu. Chez les catholiques, le violet s’impose comme couleur liturgique pour la messe des morts. Paul VI a décrété en 1969 qu’elle rappelle la pénitence, l’attente et le deuil. Le noir est aussi de mise.

Si la femme du Colonel avait eu la bonne idée de naître en Asie du Sud-Est, elle n’aurait pas eu besoin de faire une entorse à une tradition. Il n’en demeure pas moins qu’en flirtant avec le beau Gigi, elle a tout de même scandaleusement enfreint le corollaire funéraire s’appliquant à l’épouse survivante : le délai de viduité. En effet, ce délai, en vigueur jusqu’en 2004 en France, imposait une période de carence pendant laquelle la veuve ne devait pas contracter de mariage. D’une durée de 300 jours, ce délai exigeait de plus de la veuve le port en tous lieux des habits de deuil.

Mais notons bien que, dans la chanson, grâce à la riche Américaine qui corrompait Gigi, la veuve du Colonel ferma ses persiennes et reprit le deuil.

Les affres de la pandémie s’abattant sur nous et nos familles, limitant ces interactions sociales qui font le lit de la créativité, votre fossoyeur devient blasé et l’inspiration vient à lui manquer. Imaginez ! Une absence de la chronique du fossoyeur dans La Veille? Ça non!

C’est ainsi que, ne sachant plus à quel saint me vouer, j’eus cette révélation : Saint- Roch, prostré sur son éternel bâton de pèlerin, en haillons, bubon sur la jambe et son fidèle chien lui tendant un pain de sa gueule, le protecteur haut placé des paysans, animaux et tutélaire des intérêts des fossoyeurs. Très épars dans les protections qu’il accorde, il est aussi le saint patron des chirurgiens, dermatologues, apothicaires, paveurs, fourreurs, pelletiers, fripiers et cardeurs.

Ce n’est pas là un mince honneur ; c’est un saint qui fut très populaire et vu comme incarnant une grande intégrité. Après avoir donné sa fortune aux pauvres, il intégra le Tiers-Ordre franciscain et battit chemin vers Rome pendant la peste. Atteint lui-même par la maladie, cela ne l’empêchât pas d’opérer çà et là quelques rémissions miraculeuses. Contaminé, il se retira dans une cabane, un chien venant quotidiennement lui remettre un pain. Après son confinement volontaire, il finit par guérir. Il reprit la route, pour être accusé d’espionnage et emprisonné, sans que jamais il ne révèle sa véritable et honorable identité, ce qui lui aurait certes rendu sa liberté. Au bout de cinq ans de réclusion, il mourut seul et ignoré, non sans avoir reçu les sacrements. Heureusement, sa grand-mère reconnut son corps lorsqu’elle vit cette tache de vin en forme de croix sur sa poitrine qu’elle lui connaissait pour l’avoir langer.

Un patron de circonstance

Incidemment, Saint-Roch est le saint qu’il faut invoquer lors d’épidémies. Depuis le Moyen-âge, ses statues étaient placées en des endroits stratégiques dans beaucoup de villages de la vieille Europe, afin de contenir la peste. On lui consacra nombre de prières lors de la grippe espagnole de 1918-1919. Comment se fait-il alors que le Dr Horacio Arruda, actuel directeur national de la santé publique, n’ait jamais imploré sa protection ?

Représentation de saint Roch, sculpture sur bois provenant de la Normandie. Elle est propriété du Met Cloisters à New-York ( source: Met Museum)

Le patron des fossoyeurs

Je vous en avais parlé un peu lors d’un précédent article (voir l’article L’être et le fossoyeur dans le vol. 5 no 2 de ce bulletin) mais depuis, d’autres lectures m’ont appris que Saint-Roch n’est pas le seul à se prétendre le saint patron des gens des fosses. Il suffit de parcourir quelques hagiographies pour le constater.

Saint Antoine le Grand, exceptionnellement décédé à 105 ans, fut l’inventeur du monachisme chrétien. Tourmenté par des bêtes féroces et même sensuelles, toutes inspirées par le démon, il aurait de ses propres mains inhumé, dans le désert de Nitrie, le fameux saint Paul l’Ermite. La chose lui aurait permis de ravir le patronat des fossoyeurs (en plus de celui des charcutiers, des trufficulteurs et de la Légion étrangère). Un patronat plus tard contesté par des exégètes qui arguaient que Nicodème, pharisien secrètement disciple de Jésus et proche ami de Joseph d’Arimathie , qu’il aida à placer le corps du supplicié dans le célèbre tombeau fermé par une pierre circulaire, avait fourni les baumes nécessaires aux rituels de préparation de la dépouille du Christ. Ce geste le qualifierait mieux pour représenter les creuseurs de tombe. Saint-Maur est aussi connu comme patron des fossoyeurs, bien qu’on ne sache pas trop pourquoi. Serait-ce pour l’assonance du nom du saint, ou encore pour cette autre assonance liée à l’endroit où il fit des miracles sous le vocable de « Saint-Maur-des-fossés » ? Disciple de saint Benoit de Nursie (fondateur de l’ordre des Bénédictins et des fameuses règles qui encadraient la vie monastique), il est aussi le divin protecteur des charbonniers et des chaudronniers.

Saint Roch, saint Antoine, Nicodème, saint Maur, la pratique d’attribuer un saint patron à un corps de métier ou de compagnonnage nous vient de vieilles traditions locales et régionales, et elle n’est pas nécessairement cohérente d’un pays à l’autre. Il existe même un patron pour les receveurs de cadeaux (Saint-Guillaume). C’est vous dire combien les champs de compétences sont variés. Il serait donc bien difficile de déceler un ou des imposteurs parmi les quatre personnages précités. De toute façon, quatre ne valent-ils pas mieux qu’un seul, surtout en ces temps si mornes ?

Statue de saint Antoine et son cochon, collégiale d’Uzeste en Gironde (photo : © Xabi Rome- Hérault, sur Wikipédia)

 

Statue en bois de saint Nicodème (provenant probablement  de Bourgogne), présentée dans le cadre de l’exposition «Fragments d’Histoire» à l’abbaye de Hambye (Normandie) (photo : © Ji-Elle sur Wiki)

 

Statue de saint Maur dans l’église paroissiale du Bel Hellouin (Eure) (photo: © Théoliane sur Wikipédia)

Il ne faut donc pas trop angoisser sur la chose, et comme on trouve toujours des accommodements avec le ciel, remettons-nous-en à saint-Jude, le patron… des causes désespérées !

Il fut un temps où le cimetière de la Côte-des-Neiges, outre ses pensionnaires silencieux qu’il avait vocation à accueillir, abritait aussi des vivants qui y tenaient feu et lieu. On y a déjà compté jusqu’à huit logements, occupés soit par des familles, des couples et des célibataires.

La première maison du site , aujourd’hui disparue,  était celle du Dr Beaubien, de qui la Fabrique avait acquis les terres pour y établir le nouveau cimetière en 1854 et elle devait dater du début du 19e siècle (photo 1). Y habitaient, dans les premières années de la nécropole, des soeurs de la Providence, qui s’occupaient de « tenir » le cimetière. Elles n’y restèrent que quelques années, le bâtiment étant inconfortable, mal chauffé et vétuste, puisqu’il avait d’abord eu une vocation de résidence de campagne.

Photo 1 : C’est sur ces concessions que se trouvait autrefois la maison de campagne du Dr Beaubien qu’ont occupé les soeurs de la Providence chargées de l’entertien du lieu.(photo : J. Des Ormeaux).

La résidence la plus prestigieuse du site était la maison Lacombe (photo 2). Elle était située à l’extérieur du jardin des morts. Menacée de démolition par un élargissement de rue, un mécène fit campagne pour qu’on la déménage. C’est ainsi qu’elle se retrouva à son emplacement actuel après avoir été démontée pierre par pierre en 1957. Elle servit alors de résidence de fonction à l’usage du directeur-gérant du cimetière jusqu’en 1994. Le nouveau directeur de l’époque ne jugea pas pertinent de continuer la pratique. Le loyer mensuel pour cette maison historique était de 240 $, et il incluait une piscine, un garage et une immense cour arrière.

2. maison Lacombe la plus vieille, c1825-1848. Démontée en 1957 pour élargir une route, elle a été réintégrée au cimetière pour servir de résidence au directeur-gérant (photo: J. Des Ormeaux).

Les deux magnifiques maisons avec tourelles attenantes qui étreignent l’entrée principale du cimetière (photos 3 et 4) ont été habitées jusqu’au début des années 2000 par des cadres du cimetière. Un grandiose jardin agrémentait l’arrière de l’une, et une piscine  occupait l’arrière de l’autre. À l’origine, ces logis étaient joints par le lien aérien qu’offrait la porte monumentale de 1888. Cette porte fut démolie quelque vingt ans plus tard, pour cause de délitement de la maçonnerie et d’apparition des véhicules automobiles.

3. maison sud de l’entrée principale, 1888. Elle servit de résidence à des cadres du cimetière tels que le surintendant des lieux (photo: J. Des Ormeaux)

 

4. maison nord de l’entrée principale servait les mêmes fonctions que sa jumelle. (photo : J. Des Ormeaux)

Non loin de là, aux abords du ruisseau (aujourd’hui canalisé) dans la plaine, existait une exploitation agricole avec sa ferme. Elle était réservée à l’usage du surintendant (qui occupait l’une des deux maisons de l’entrée). Celui-ci d’ailleurs quitta brusquement ses fonctions lorsque la direction décida de couper court à ce privilège!

Lors de la construction de la chapelle Notre-Dame-de-la-Résurrection en 1855 (photo 5), à l’orée de ce qui constituait les limites  du cimetière, deux logements avaient été aménagés dans ses combles. Ils étaient destinés aux gardiens. Les derniers occupants délaissèrent les lieux vers 1996. Ces logements furent convertis en espace de réunion et en salle à l’usage des employées du bureau.

5. chapelle Notre-Dame-de-la- Résurrection (1855). L’escalier extérieur mène à l’un des deux anciens logis sis dans les combles de la chapelle. Ceux-ci logeaient les gardiens. Il y avait même une pièce aveugle dans le pignon, accessible par un autre escalier dans le logis même (photo: J. Des Ormeaux).

Le pavillon administratif (photo 6) hébergea à l’origine, la famille du surintendant à l’étage pendant que le rez-de-chaussée servait d’espace à bureaux. On remarquera sur la photo de petites lucarnes dans les mansardes; un étage supplémentaire s’y cache, aujourd’hui condamné, servant probablement à l’époque de chambres à coucher.

6. actuel bâtiment administratif. À sa construction en 1877, seul le rez-de- chaussée abritait des bureaux. L’étage servait de logis au surintendant. On remarquera ici les petites lucarnes, qui éclairent un grenier aujourd’hui inaccessible : il logeait vraisemblablement une ou plusieurs chambres puisqu’on y a trouvé un vieux lit de fer (photo J. Des Ormeaux).

Non loin du centre opérationnel actuel s’élevait la maison du palefrenier (photo 7), qui jouxtait les écuries (aujourd’hui disparues) habitée jusqu’à la fin des années 90 par un employé et sa femme. Elle était autrefois recouverte de papier-brique. Des bureaux y sont maintenant installés.

7. Maison du palefrenier. Comme le cimetière possédait des chevaux, il fallait bien que l’on en prenne soin; le palefrenier se voyait donc assigné à cette résidence. Cette dernière constitue un des rares témoins de l’architecture rurale de Côte-des-Neiges qui subsiste. Elle fut habitée jusqu’à la fin des années 90. Les écuries se dressaient  juste à côté (photo : J. Des Ormeaux).

À la frontière du cimetière protestant  (c’est aujourd’hui une section dédiée à la communauté orthodoxe) se trouvaient d’anciennes écuries (photo 8) qui avaient été converties en maison pour le directeur du personnel. Démolie il y a une quarantaine d’années, on n’en a gardé aucune photographie. On pouvait encore, il y a une quinzaine d’années, voir les poteaux électriques qui partaient du chemin Camillien-Houde pour l’alimenter en électricité.

Il y avait aussi une vieille maison, dont plus personne ne se souvient, non loin de l’entrée Camillien-Houde et qui fut probablement démolie après la guerre; c’est un vieux fossoyeur des années quarante qui m’en révélât existence.

Des ‘cabanes de fossoyeur’, disséminées sur le site n’ont pas survécu à la mécanisation des opérations. Les premières conventions des années 70 prévoyaient  pour les fossoyeurs ‘l’accès à des abris chauffés’ qui étaient attitrés aux secteurs périphériques du cimetière. Les dernières ont été démolies en 1995.

Il faut ajouter à ces habitations d’autres bâtiments aujourd’hui disparus; entre autres les serres, qui dataient du début des années trente et démolies en 2004, et d’autres serres à côté du pavillon administratif (il existait même un tunnel secret qui partait des caves du bureau  pour les rejoindre à couvert!), une cabane à dynamite, et enfin les anciennes écuries et la forge, sur le site actuel des garages.

Il y a même déjà eu dans le boisé central une cabane à sucre, mais encore là, dont on ne connaît aucune illustration…

C’est donc dire que le jardin des morts était à une époque un lieu qui grouillait de vie, avec des enfants qui profitaient d’un immense terrain de jeu, et qui pouvaient même se baigner dans le lac (aujourd’hui comblé) du cimetière !

8. Ici bien avant les stèles et les morts, se trouvaient jadis une écurie et une maison aujourd’hui disparue (photo: J. Des ormeaux).

Nous, les travailleurs de la mort, ordinairement tapis dans l’ombre, presque invisibles aux yeux de la communauté des vivants, nous, les cols bleus de Dieu, avons été décrétés « travailleurs essentiels » (à ne pas confondre avec la loi sur les services essentiels) par l’État. Nous voilà ennoblis, consacrés et reconnus par le bon docteur Arruda !

Stèle du cimetière Notre-Dame-des-Neiges portant l’inscription suivante: Dr Edmond Robillard, 1825 – 1911, médecin-chirurgien à la Grosse-Île pendant l’épidémie de typhus de 1847, La mention d’actes héroïques sur un monument est davantage l’exception que la norme. Il est étonnant de constater qu’un événement aussi traumatisant qu’une pandémie laisse peu d’épitaphes funéraires dans les pierres des cimetières. (photo: Julien Des Ormeaux)

Comme en 1919, les troupes sont mobilisées et prêtes à fournir la prestation de travail nécessaire à la bonne gestion des dépouilles. L’ampleur de cette pandémie, dite de grippe espagnole, était telle que l’on avait dû ouvrir de grandes fosses communes dans les cimetières du Mont-Royal et de l’est de la ville, à une époque où la crémation était canoniquement interdite. Il y a eu des familles qui avaient elles-mêmes creusé des fosses dans leurs concessions, tant le personnel des cimetières était occupé.

Aujourd’hui, l’omniprésence de la crémation dans les mœurs funéraires rend les choses plus faciles et plus expéditives. Ça facilite beaucoup le défi logistique.

La Direction de la Santé publique fait appliquer des protocoles stricts que nous devons suivre, et comme je l’écrivais à ma petite sœur infirmière, qui vit dangereusement ces temps-ci, je me trouve paradoxalement et contre toute attente beaucoup plus en sécurité au travail qu’à la maison. Oeuvrant dans un bâtiment isolé et demi souterrain, dans un repli rocheux du Mont-Royal, d’une nécropole de 343 acres fermée au public, je suis à l’abri de toute turpitude.

Nous n’avons pas à craindre plus qu’il faille notre promiscuité avec la mort. Des collaborateurs thanatopracteurs m’ont confié qu’ils doivent appliquer un piqué saturé d’aseptisant sur la partie supérieure de la dépouille avant de la glisser dans un sac mortuaire qui sera scellé et mis en bière. Celle-ci doit être de bois et étiquetée « Covid 19 ». Le seul défaut du système est qu’un cercueil qui n’est pas ainsi estampillé ne peut pas être considéré comme sécuritaire, car il doit forcément y avoir des victimes qui étaient porteuses asymptomatiques du damné virus et qui sont décédées d’une autre cause.

L’embaumement des victimes du virus est interdit, ce qui limite les risques de contamination (quoiqu’il paraît que le virus ne survit pas longtemps lorsque son hôte décède). Il ne peut non plus y avoir d’exposition à cercueil ouvert, et la tenue des funérailles doit se faire avec moins de dix participants et pas plus de deux personnes ne peuvent signer les registres. Les familles ont le choix entre l’inhumation traditionnelle du corps et la crémation avec inhumation, mise en niche ou dispersion des cendres. La mise en crypte dans un mausolée est interdite, tout comme l’entreposage en congélateur à moyen et long terme des dépouilles.

Les travailleurs de notre milieu qui prennent les plus grands risques sont les gens de la morgue et du transport mortuaire, qui doivent entrer et sortir d’établissements de santé, dont certains CHSLD pour le moins désorganisés. Le plus grand danger en milieu de travail reste les contacts avec les collègues ou la manipulation d’outils ou de cercueils touchés par un collègue ne se sachant pas infecté.

Revoir l’organisation du travail dans les maisons funéraires, les morgues et les cimetières, en incluant les règles de distanciation physique, est un exercice qui requiert beaucoup d’imagination. On y travaille en équipe. Il est difficile de transporter seul un cercueils ou une dépouille.

Quelles seront les conséquences à long terme pour les endeuillés de n’avoir  pu accompagner des parents isolés ou hospitalisés dans leurs derniers moments, et de n’avoir pu par la suite célébrer de rituels funéraires normaux ? Parions que ça laissera d’innombrables cicatrices. C’est déjà chose éprouvante que de perdre des parents et amis, c’est tout autant ignominieux de les voir partir dans ces conditions inhumaines.

Ce virus aux allures monarchiques arrive même à nous voler la mort.

Même si l’on passe sa vie active à inhumer son prochain, il n’y a pas de raison de se priver, le soir venu, d’alimenter ses réflexions sur le sujet en plongeant dans des ouvrages de référence, et c’est pour partager avec vous ces moments de bonheur que je vous présente cetarticle que j’appelle le ‘Le livre de chevet du fossoyeur curieux ‘.

C’est en glanant dans l’abondante bibliothèque de l’Écomusée que je tombai sur un livre publié chez Gallimard et paru en 2018 au titre évocateur de ‘Le travail des morts’, écrit par Thomas W. Laqueur, états-unien, fils de pathologiste et auteur de deux précédents ouvrages sur la sexologie historique.

Laqueur nous fait découvrir, au travers de 744 pages denses, «l’histoire culturelle des dépouilles mortelles », car bien que les rituels funéraires soient aussi vieux que l’humanité, le traitement du cadavre, lui, a varié considérablement selon les époques et les civilisations.

Il commence son propos crûment en citant Diogène le Cynique qui demandait à ce qu’on jetât son corps par-dessus le mur pour le laisser à la disposition des bêtes sauvages, ne voyant en son ultime résiduel qu’un banal déchet biologique. Venant d’un type réputé pour vivre dans un tonneau, on ne s’étonnera qu’à moitié; mais il n’empêche qu’il a fondamentalement raison, un cadavre n’a d’existence et d’importance qu’auprès de ceux qui lui survive. C’est la culture qui détermine la place du mort dans la société, et ce qui peut paraître acquis ou évident aujourd’hui aurait pu paraître outrageant autrefois et vice-versa.

Laqueur nous intéresse ensuite à la dynamique de l’enclos paroissial ( qui n’est pas encore un cimetière au sens où on l’entend aujourd’hui) sous l’ancien et le nouveau régime (dans un cadre anglais s’entend) et sur l’évolution de la sépulture chrétienne , de son anonymat à sa personnification, et comment cela était géré au jour le jour par l’Église avec l’installation progressive d’un cadre juridique par l’État. La personnification évolutive de la sépulture débouche sur la notion de commémoration, de pérennisation du nom du mort, du monument, du souvenir des victimes de guerres, des génocides et des catastrophes.

Il y a un chapitre consacré aux questions éthiques concernant l’âge d’or des premières dissections, de l’utilisation de corps pour l’enseignement et des façons plus ou moins élégantes de se les procurer.

Il nous raconte les péripéties des militants crémationnistes en Europe et du juste combat qu’ils ont mené à cent contre un, ainsi que de l’histoire de l’ingénierie des fours crématoires, qui ont même, apprend-on, bénéficié d’apports technologiques conseillés par des fondeurs et des sidérurgiques!

Il est presque dommage que la Noël soit passée , car c’est là un cadeau de choix pour qui apprécie le patrimoine funéraire.

À la belle époque du catholicisme triomphant, la société québécoise s’offrait le confort d’un clergé omnipotent et omniprésent qui interagissait avec la société dans à peu près tous les domaines, du berceau au tombeau.

Il n’était pas rare qu’il y ait une ou plusieurs vocations masculines ou féminines par famille. On disait qu’elles facilitaient l’obtention du salut des autres membres de la fratrie et des ascendants, qui se trouvaient alors à « offrir leur enfant pour les vendanges dans la vigne du Seigneur ».

Depuis que Mgr Bourget, fer de lance de l’ultramontanisme du 19e siècle, avait fait venir des communautés religieuses de France, il se trouvait quantité d’ordres religieux qui abattaient un important travail social d’éducation, d’enseignement, de soins hospitaliers et de services aux indigents, des champs de services qui, à l’époque, n’étaient pas assurés par le gouvernement.

Quiconque entrait en communauté était pris en charge par la congrégation, et ce, des premiers vœux jusqu’au décès, incluant même l’inhumation en terre sacrée et la commémoration.

Plusieurs communautés choisissaient d’inhumer leurs morts à même leur chapelle ou dans la cour de l’institution (cimetière privé), mais d’autres acquéraient des concessions dans des cimetières existants; des lots comme il en existe encore au cimetière de la Côte-des-Neiges et dans celui de l’Est, qui illustrent ici notre propos.

Vous remarquerez, en parcourant les photos, que certains ordres ont déménagé leurs défunts, habituellement pour les rapatrier dans un seul et même lieu, pour vivre en communauté dans la mort comme dans la vie. Ce fut le cas pour les Frères des Écoles Chrétiennes (photo 1). Le cursus de chacun était gravé à même le monument . On prenait donc soin d’individualiser les sépultures en marquant le passage de vie à trépas de chacun par la gravure uniformisée de son nom, soit sur le monument collectif, soit sur un petit monument individuel standardisé (photo 2), soit sur une plaque au sol, spécifiant s’il était postulant, novice ou ordonné (photos 3, 4 et 5).

1: Stèle communautaire des Frères des écoles chrétiennes qui décrit quatre rapatriements de restes humains dont un a nécessité deux translations. (photo : J. Des Ormeaux)

 

2: Caractéristique des lots de communauté, celui des Sœurs missionnaires du Christ-roi dans lequel chaque sépulture est marquée par une stèle de taille et de forme standardisée perpétuant dans la mort l’aspect uniforme privilégié dans les ordres religieux (photo: J. Des Ormeaux)

 

Photos 3, 4 et 5 – Les défunts du Grand Séminaire sont immortalisés par un marqueur au sol sur lequel on prend soin d’identifier l’appartenance hiérarchique de chacun: curé et diacre ou autre (photos J. Des Ormeaux).

Il y avait aussi des concessions prévues pour la « clientèle » de ces communautés : les sourdes-muettes, les hospitalisés des sœurs grises et autres bénéficiaires, que l’on préférait garder dans son giron plutôt que de les envoyer en fosse commune (photos 6 et7).

6 et 7:Les communautés prenaient également en charge certains de leurs clients défunts : ici les pensionnaires souffrant de surdité-mutité des Soeurs de la Providence et ci-dessous, les hospitalisés  des Soeurs de la Charité (photo: J. Des Ormeaux)

 

8: Aussi humbles dans la vie que dans la mort, les Petites Sœurs des pauvres sont immortalisées par une simple inscription sur la pierre de la communauté (photo J. Des Ormeaux)

Au cimetière de la Côte-des-Neiges, il existe également quelques lots au nom des Petits Frères des Pauvres et aux Petites Soeurs des pauvres ( photo 8), que nous ne compterons toutefois pas comme lots religieux, même s’ils sont destinés aux indigents.

Certains de ces lots ont même généreusement accueilli d’anciens domestiques ou employés laïcs de ces congrégations, pour qui l’inhumation avec des religieux devait être vue comme un avantage social des plus prestigieux.

On remarque également ce cas spécial où les sœurs grises avaient cédé de l’espace d’inhumation pour recevoir les occupants du caveau d’une église qui devait être démolie.

Ces concessions religieuses qui émaillent nos cimetières chrétiens immortalisent un mode de vie en communauté, en le perpétuant par des modes d’inhumation à l’image de la communauté d’appartenance. Elles commémorent aussi la contribution inestimable de ces individus qui se sont généreusement investis dans le paysage social du Québec, une contribution malheureusement trop souvent oblitérée par les agissements malsains de certains.

On nous demande souvent si nous inhumons pendant l’hiver. Comme les gens ne cessent pas de mourir parce qu’il fait froid, nous ne connaissons pas de morte-saison, bien qu’il n’en fut pas toujours ainsi.

Anciennement, les cimetières dignes de ce nom avaient tous un petit édicule bâti en maçonnerie et sans fenêtre, que l’on appelait «charnier» ou «caveau», où l’on entreposait les cercueils des paroissiens qui nous avaient quittés pour un monde meilleur pendant l’hiver. Les cercueils y restaient jusqu’à ce que le bedeau-fossoyeur juge que la terre du champ des Anciens était suffisamment dégelée et drainée pour ouvrir les lots des défunts concernés. C’était à l’époque où le travail se faisait encore à bras d’homme.

Cimetière en hiver, Saint-Edmond de Coaticook (Photo A. Tremblay).

Un sol gelé est presque aussi dur que du roc et ne peut donc pas être creusé. Toutefois, il faut savoir que s’il neigeait abondamment et tôt en automne, il était possible de retarder l’usage du charnier. La neige étant un bon isolant, la terre ne gelait pas, à moins d’un redoux. Cela peut sembler paradoxal, mais le redoux est un facteur de gel. En effet, lorsque la neige qui isolait jusque-là la terre se met à fondre, le sol, très perméable à l’eau, l’absorbe. Dès que l’hiver reprend ses droits, le sol, gorgé d’eau, gèle à pierre fendre.

De nos jours, l’équipement lourd permet de casser la couche de terre gelée. L’hiver ne représente donc plus une difficulté insurmontable, à moins que la concession ne soit inaccessible, parce que située en terrain trop pentu.

Une excavatrice équipée d’un marteau hydraulique casse quelques pouces de terre gelée, puis une autre évacue avec son godet ce que la première a cassé. Le travail en alternance des deux excavatrices se poursuit jusqu’à atteindre la terre meuble, qui se situe habituellement à quatre pieds de profondeur. Lors d’un hiver où il y avait eu plusieurs redoux suivis de gels violents, votre serviteur se souvient d’avoir constaté que le gel était descendu en bas des quatre pieds habituels.

Pour les inhumations de cendres, on peut employer une tarière hydraulique qui se moque bien des molécules d’eau au-dessous de zéro. Il faudra tout de même prévoir de la terre non gelée lorsque viendra le moment d’enterrer l’urne.

La pire saison pour ouvrir une fosse est celle du dégel, quand, à la faveur de la fonte des neiges et des giboulées, le fond du terrain devient saturé d’eau et se transforme en masse boueuse inconsistante, dans laquelle les travailleurs et la machinerie s’enlisent méchamment. Et c’est alors, si une telle chose est possible, que l’on regrette l’hiver.

D’abord le mystère

Un mystérieux monument, plutôt anonyme, est situé dans une section du cimetière Notre-Dame-des-Neiges où les lots à deux places prévalent et où on ne retrouve pas de concessions institutionnelles. La mention 1939-1945 sur l’épitaphe laisse supposer un lien avec la Seconde Guerre mondiale, mais nous n’avons pas d’indice qui puisse nous éclairer sur cette énigmatique concession, d’autant que, théoriquement, il n’y git personne, aucune entrée sur le nécrologe n’y ayant été constatée. Le premier lecteur qui nous aidera à y voir clair aura droit à une visite guidée gratuite.

Cependant, votre chroniqueur rencontra, alors qu’il était encore jeune fossoyeur, en des circonstances n’étant dues qu’au hasard et en dehors de ses fonctions, un monsieur d’un certain âge qui lui fit moult récits sur le cimetière, où il avait travaillé dans les années quarante et cinquante. Ce qu’il racontait était très crédible aux oreilles d’authentiques fossoyeurs. Il faisait référence à des notions qui ne peuvent être comprises que par eux, mais aussi faisait référence à des événements concernant les cimetières du Mont-Royal et de Notre-Dame-des-Neiges. Il se rappelait même de bâtiments dont on ne connaît l’existence que grâce à des cartes anciennes.

La stèle sans nom sur une concession énigmatique (photo: Julien Des Ormeaux)

C’est entre deux bouffées de pipe que le vieil homme parla du tabac de contrebande de l’époque et, ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, de boîtes en bois que l’armée aurait amenées de l’Ontario et qui, à ses dires, contenaient des ossements de soldats allemands (sans doute catholiques) destinés à l’inhumation. Il ne fit pas mention de l’endroit où la fosse aurait été creusée ni d’un quelconque monument. S’aigirait-il du morceau de la petite histoire de ce monument?

Ensuite l’incongruité

Lorsque l’on grave une épitaphe dans la pierre, il faut s’aviser d’écrire sans faute et de valider le texte en consultant plusieurs sources afin de ne pas figer dans l’éternité une grosse erreur ou pire une grossièreté. Les graveurs le savent.

Dans la littérature historique, lorsqu’il est question de la Première Guerre mondiale, on l’appelle aussi la Grande Guerre, et pour celle de 1939-45 on parle de la Seconde Guerre mondiale. Il n’a jamais existé de première grande guerre puisqu’il n’y en a qu’une qui soit nommée ainsi. Or, on trouve au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges une stèle affichant cette belle incongruité.

Une erreur de traduction? Il faut savoir que le concessionnaire du lot et propriétaire du monument est le War Grave Commission Office. Votre chroniqueur trouverait scandaleux qu’une institution vouée au devoir de mémoire militaire fasse si peu de cas des traductions qu’elle fournit lorsqu’il s’agit du français, et que manifestement, cette institution n’ait pas fait réviser son texte par un locuteur compétent en français, comme c’est la règle dans les instances relevant du fédéral.

Monument commémoratif et détail de ce monument montrant l’épitaphe (photo: Julien Des Ormeaux)

Vous aurez, lors de visites en nos vieux cimetières, constaté ici et là la présence de petits agneaux de pierre couchés sur le flanc avec une petite «pa-patte» repliée sur elle-même, sur des stèles jamais beaucoup plus hautes qu’un pied ou deux. Ils ne sont pas là pour indiquer l’inhumation d’un berger, mais plutôt pour commémorer la mort d’un enfant à un âge où l’on ne saurait l’admettre. L’agneau symbolise l’innocence et la fragilité. Quoi de plus indiqué pour marquer la sépulture d’un bambin!

L’inhumation d’un enfant représente la pire des épreuves pour les fossoyeurs. Déposer un petit cercueil dans le fond d’une petite fosse, ça vous remue les entrailles.

La mortalité infantile était telle au 19e siècle et au début du 20e que les cimetières se réservaient une section destinée uniquement aux enfants. Même qu’en ce fameux cimetière sur le mont Royal, on distinguait deux sortes de fosses communes : les grandes et les petites fosses.

Cette mortalité précoce n’épargnait pas les classes aisées, quoique dans une moindre mesure. Alors que les bébés enterrés dans des fosses communes ont pour lot un anonymat éternel, les familles en moyen faisaient souvent ériger sur leur lot ce petit monument supplémentaire, question de souligner le vif émoi d’un décès si injuste. Ce sont dans ces concessions que l’on retrouve ces agneaux tumulaires.

Les bébés non baptisés, que l’on disait voués aux limbes, étaient appelés ondoyés. Par exemple, un petit Gagnon était désigné dans le nécrologe ou sur un monument comme « Ondoyé Gagnon ». N’ayant jamais eu l’occasion de pécher, mais n’étant pas entrées en la vie sacramentelle, ces pauvres âmes voguaient dans un entre-deux, ni enfer, ni purgatoire, ni paradis, en attendant la résurrection du Messie. L’ondoiement était un « baptême de fortune » qui pouvait être prononcé par quiconque était présent lors de la délivrance du bébé.

À ce sujet Brigitte Garneau rapporte que «La mortalité infantile représentait […] 51,3 % des décès enregistrés en 1910, 46,7 % de ceux  enregistrés en 1920 et 40,7 %  \…\ en 1930.»

Au début du XXe siècle, d’après les témoignages recueillis par Suzanne Marchand, «la plupart des décès chez les très jeunes enfants étaient attribuables à des diarrhées ou des gastro-entérites.» Les maladies infectieuses et contagieuses faisaient aussi de nombreuses victimes, selon les statistiques officielles qu’elle a consultées.

À Dorothée, décédée trop tôt (à 11 ans), les parents ont inscrit le message suivant: Dors en paix mon enfant, l’amour et la prière te visitent souvent sous tes six pieds de terre. Émouvante de naïveté dans la séparation brutale. (photo: J. Des Ormeaux)

 

Quatre photos des agneaux qui émeuvent les fossoyeurs , tirés de l’album personnel de notre fossoyeur: J. Des Ormeaux