J’ai souvent mentionné dans cette chronique l’important rôle des arbres dans l’aménagement des cimetières et leur impact positif sur la qualité de l’environnement. Pour ce faire, plusieurs critères, comme le choix des essences d’arbres à planter ou leur localisation, doivent être respectés pour assurer le développement d’une canopée riche, diversifiée et en santé. Or, j’ai eu l’agréable surprise de constater récemment que plusieurs de ces critères ont été intégrés dans un manuel de gestion des cimetières diffusé l’été dernier auprès d’un bon nombre d’acteurs et de gestionnaires de ces lieux.

Intégration de chênes anglais dans une nouvelle section (2010-11) du Repos St-François d’Assise. (photo: J.-J. Lincourt)

En effet, lors de son congrès de 2019, tenu en mai dernier, l’Association des cimetières catholiques du Québec a offert aux participants une formation portant sur plusieurs aspects de la gestion et de l’aménagement des cimetières. La loi sur les activités funéraires et le nouveau cadre règlementaire ont d’abord été présentés, suivis de divers aspects de la gestion des cimetières au quotidien. Un manuel couvrant l’ensemble des activités de gestion d’un cimetière  a été présenté. Allant des principes de développement de nouveaux espaces adaptés à la demande, en passant par la tenue des registres, les opérations d’inhumation ou la gestion des mausolées et des columbariums, tout y est ou presque.

Plusieurs chapitres concernant l’entretien de la pelouse, des arbres, des arbustes et des massifs fleuris, complètent ceux traitant des opérations principales de disposition des dépouilles. Ils témoignent d’un souci de faire de ces lieux des espaces verts de qualité. Le manuel  intègre plusieurs éléments et principes essentiels à l’obtention de cette qualité, dont le choix des bonnes espèces et leur localisation au bon endroit. On y traite également de l’aménagement de nouvelles sections en prenant en compte les arbres déjà présents et en prévoyant la plantation de nouveaux, et ce au tout début du processus d’aménagement.

C’est ainsi qu’on obtiendra, le plus rapidement possible, un espace agrémenté d’une canopée mature. Plusieurs références sont données à l’intention des gestionnaires désirant approfondir la question.

Ce manuel a par la suite été distribué par l’archidiocèse catholique romain de Montréal à tous les conseils de fabrique des paroisses du diocèse.

Page couverture du manuel de gestion diffusé par l’Association des cimetières catholiques du Québec (source: J.- J. Lincourt)

Dans plusieurs secteurs de développement du territoire, on constate souvent le peu d’importance accordée à la végétation. Cet élément est souvent vu comme un complément non nécessaire, un luxe dont on peut se passer qui ne sert qu’à embellir et qui n’ajoute rien. Souvent, l’installation d’infrastructures ayant comporté trop « d’extras », on coupe dans le budget des arbres et de l’aménagement paysager. Certains gestionnaires de cimetières, dans leurs opérations régulières, ont aussi tendance à niveler leurs coûts vers le bas, en négligeant ou en éliminant carrément les végétaux de leur site : « C’est trop d’entretien, ça coûte trop cher! ». Ce qu’ils ne savent pas et que l’on constate heureusement de plus en plus, c’est que la nouvelle clientèle apprécie des lieux de repos inspirants, largement végétalisés et empreints de nature.

Dans ce contexte, le manuel présenté par l’Association des cimetières catholiques du Québec arrive à point nommé. Espérons qu’il soit suivi par les acteurs susceptibles d’avoir une influence sur la santé, aussi bien économique qu’environnementale, des cimetières du Québec.

Des plus en plus de clients recherchent  des lieux de repos inspirants largement végétalisés et empreints de nature: Cimetière Notre-Dame-des-Neiges (Photo: A. Tremblay)

« Entretenir autant que nécessaire, mais aussi peu que possible ». Tel était le thème d’un colloque sur la gestion différenciée des espaces verts, tenu en 1994 à Strasbourg, en France. Cette pratique d’entretien des espaces verts, qui consiste à adapter les niveaux d’intervention à l’usage ou l’esthétique souhaitée, vise à maximiser la diversité biologique, à rationaliser les ressources d’entretien et à améliorer l’expérience des utilisateurs. Sensibilisées aux questions environnementales depuis les années 1980, plusieurs villes d’Europe appliquent cette approche à des niveaux variables. À titre d’exemple, ayant noté une concentration élevée d’atrazine __herbicide appliqué sur les surfaces en gravier dans les parcs et aussi utilisé dans la culture du maïs _dans les eaux de la Vilaine qui coule dans l’agglomération, la Ville de Rennes a été une des premières autorités de France à adopter la gestion différenciée de ses espaces verts. Strasbourg, Lausanne en Suisse et de nombreuses villes allemandes et hollandaises ont suivi.

Suite à un colloque de l’Association des responsables d’espaces verts du Québec, j’avais pris contact avec des gestionnaires et visité certaines de ces villes en vue de proposer l’application de la méthode dans les parcs de Montréal, dont l’entretien m’avait été confié en tant que surintendant des parcs et de l’horticulture. Un grand exercice de classification du niveau d’entretien de nos espaces avait été effectué par les responsables de chaque secteur et mis en application au cours de l’été 1996. Une campagne de communication informait également élus et citoyens de la nouvelle approche et de ses bienfaits.

Nous étions au milieu des années 1990. Ce concept allait toutefois se heurter à l’image qu’on avait alors d’une ville bien tenue. Malgré la publication de rapports alarmants sur la qualité de l’environnement et l’état de la biodiversité, le gazon bien tondu et la végétation parfaitement contrôlée étaient toujours de mise. En d’autres mots, l’acceptabilité sociale pour une nouvelle stratégie d’entretien n’était pas au rendez-vous et le Service des parcs a dû faire marche arrière et revenir dans la plupart des sites à un entretien traditionnel de pelouse bien tondue. Quelques endroits, comme les buttes de la rue Papineau au nord de l’autoroute 40, ou encore le sous-bois jouxtant le monument Georges-Étienne Cartier, près de l’avenue du Parc, ont fait l’objet d’un entretien réduit en permanence et présentent aujourd’hui une végétation mature et diversifiée.

Cahier des actes du colloque de 1994 tenu à Strasbourg. Les réflexions qu’il contient sont à l’origine d’une redéfinition écologique de la gestion des espaces verts. (coll. de l’auteur)

L’idée a depuis ce temps fait son chemin et plusieurs municipalités et arrondissements l’adoptent. Le corridor de la biodiversité, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, ou encore le nouveau très grand parc Frédéric-Back, à Ahuntsic, ont été développés en intégrant un concept d’entretien minimum des sites pour un maximum de biodiversité. En outre, le jardin botanique a réduit les passages des tondeuses dans son arboretum et prépare un plan directeur qui accentuera probablement l’approche visant la différenciation et la naturalisation. Au sud du territoire montréalais, au milieu du fleuve, le parc Jean-Drapeau (268 hectares) dévoilera bientôt son nouveau plan décennal, où la présence de la nature tiendra lieu de ligne directrice. Il intègrera la gestion différenciée des espaces verts, l’ajout de surfaces de plantation dites à trois strates (herbacée, arbustive et arborescente) et de friches fleuries et arbustives.

Notre époque est marquée par les changements climatiques et l’apparition de virus menaçants, qui perturbent nos vies, et ce, de façon plus marquée en milieu urbanisé. On parle des effets négatifs des îlots de chaleur sur notre santé. On relie l’apparition de nouveaux virus à la réduction des milieux naturels, transformés en surfaces minérales, d’où la nature a été évacuée. La concentration de CO2 dans l’air dépasse maintenant la norme sanitaire acceptable de 400 ppm (parties par million). Tous ces faits, bien que encore niés par certains climatosceptiques, nous amènent à faire des choix drastiques à l’égard de notre environnement, de la conservation des milieux naturels et de leur intégration dans le tissu urbain. Sans être alarmiste, nous n’avons sans doute plus de choix autre que de cesser la production de gaz à effet de serre, dont celle de nos tondeuses, au moteur très peu efficace énergétiquement et très grand générateur de GES. Laissons flore et faune prendre toute leur place pour qu’elles puissent assainir notre air et rafraîchir nos espaces habitables.

Bien sûr, vous me voyez venir. Pourquoi ne pas y aller de cette approche dans l’entretien de ces magnifiques espaces verts que sont nos cimetières. La tonte régulière des pelouses, de dix à quinze fois par saison, est-elle vraiment nécessaire ? Dans certains cimetières, les grandes surfaces gazonnées réservées à de futurs développements (photo) ne pourraient-elles pas devenir des réservoirs de biodiversité en cessant simplement la tonte ? Le simple fait de cesser cette pratique permet de voir apparaître spontanément quelques dizaines d’espèces végétales, d’insectes pollinisateurs et d’oiseaux et réduit les températures estivales de 3 degrés Celsius.

En somme, la gestion différenciée des espaces verts, avec réduction des aires de tonte et implantation d’une plus grande variété végétale, amène plusieurs impacts positifs. Elle permet de réduire les coûts, de diminuer la production de gaz à effets de serre, d’accroître la biodiversité et d’améliorer l’expérience du visiteur en offrant des espaces colorés et diversifiés et en abaissant les températures ressenties.

Bel exemple de gestion différenciée des espaces verts, le parc Frédéric-Back dans le quartier Ahunstic, à Montréal. Cet oasis de nature en milieu urbain constitue un bel hommage à la mémoire de l’illustrateur de L’homme qui plantait des arbres, une animation hymne à la nature d’après un roman de Jean Giono. (source: Journal de Montréal, juillet 2017)

Puisque dans la plupart des cimetières les pierres tombales sont disposées en rangée, on peut très bien imaginer une tonte au centre des rangées pour l’accès aux piétons ou une tonte ponctuelle au moment des inhumations. Plusieurs sites proposent de plus en plus une section écologique pour l’inhumation ou la dispersion des cendres, où la tonte du gazon n’est pas vraiment nécessaire. Il y a place pour plus de « nature » et plus de diversité dans l’entretien des différentes sections d’un cimetière. Certains grands cimetières offrent d’ailleurs une structure végétale arborescente et arbustive déjà bien établie, propice au développement d’un milieu foisonnant d’espèces végétales et animales. Il suffirait de cesser ou limiter la tonte pour accroître considérablement la biodiversité des lieux.

Deux aspects de ce type d’entretien doivent cependant être considérés pour assurer sa réussite. La gestion différenciée, comme son nom l’indique, est un exercice de gestion. Cela ne consiste pas juste à ranger les tondeuses et à abandonner le terrain à son sort ou à celui de la nature. Il faut d’abord faire un travail de planification, caractériser chaque site, y attribuer un niveau d’entretien selon son usage, puis surveiller l’évolution des espaces et corriger les actions au besoin.

Informer, communiquer, éduquer le public est aussi un gage appréciable de succès. Faire l’inventaire des nouvelles espèces apparues et rendre l’information disponible est un premier geste prometteur. Faire connaître nos motivations et les impacts positifs de notre approche, par des panneaux ou de la documentation disponible sur place, est également une action essentielle. Bien que l’acceptabilité sociale des pratiques que nous prônons ait évolué ces dernières années, il faut continuer d’expliquer et de justifier ce choix. C’est ainsi que nous pourrons changer la perception, plutôt biaisée, que les aménagements paysagers doivent être bien tondus et astiqués partout et en tout temps.

Voici deux zones de cimetière qui auraient tout avantage à être soustraites de la voracité des tondeuses pour être mises en gestion différentiée (photos : Jean-Jacque Lincourt)

  

En terminant, j’invite nos lecteurs, à visionner l’excellent reportage « Éternel jardin, le cimetière du Père Lachaise », qui raconte la transformation écologique du site après que les jardiniers aient cessé d’utiliser des pesticides et réduit la tonte. Le site présente aujourd’hui une faune et une flore foisonnantes, jusqu’à en faire une réserve naturelle au milieu même du très dense tissu urbain parisien, l’histoire et l’art en plus! Reste à imaginer ce que cela donnerait dans nos cimetières.

Pour en savoir plus :

À la recherche d’un gazon plus vert, La semaine verte, émission du 9 mai 2020;

l’Éternel jardin du Père Lachaise, est de retour sur internet ,à voir absolument

NDR : cet article fait suite au Plaidoyer pour un cimetière écolo et le cimetière, un oasis, du même auteur, tous deux parus dans ce Bulletin La Veille, Vol.7, no 1, La Veille, Vol. 9, no1

Dans le concept de gestion différenciée des espaces verts, on parle de laisser la nature prendre sa place au cimetière, en créant des sections sans tonte de gazon – ou en réduisant sa fréquence – et des sections naturalisées. Laisser prendre sa place ne veut pas dire laisser aller la nature. Créer des zones naturelles pour y disperser des cendres, et du même coup favoriser la biodiversité, exige un encadrement sans lequel on aura plutôt affaire à une friche. À quoi ressemblent ces espaces naturalisés, de quels végétaux sont-ils composés et quelles sont les bonnes pratiques pour les aménager ?
L’objectif est de créer des espaces naturels diversifiés et esthétiquement attrayants, sans recourir à des interventions d’entretien importantes et tout en conservant un milieu naturel en santé. Une condition essentielle pour favoriser la biodiversité consiste à offrir un large choix d’espèces végétales. Plus elles seront nombreuses, plus l’espace offrira des abris et des sources de nourriture pour les oiseaux, papillons et autres insectes. Il faut choisir ces espèces en considérant l’aire géographique et ses conditions climatiques. Après l’établissement des plantes, il ne faut intervenir que minimalement, laisser les plantes compléter leurs cycles biologiques et éviter l’usage de pesticides. En cas d’infestation de plantes exotiques envahissantes ou nuisibles, comme l’herbe à poux ou à puce, une intervention ciblée, comme un fauchage ponctuel, peut s’avérer nécessaire. Voici quelques règles favorisant la bonne évolution du milieu naturel dans un jardin cinéraire naturalisé.

Planter trois strates de végétaux

Comme dans la nature, ces trois strates sont la strate arborescente, la strate arbustive et la strate herbacée. Ce concept de plantation permet d’offrir une plus grande diversité d’habitats et de sources de nourriture en occupant tout l’espace vertical disponible : en hauteur les arbres, au sol les herbacées et à l’étage intermédiaire les arbustes. Par exemple, pour la faune aviaire, on sait que le cardinal et le merle d’Amérique nicheront en hauteur, dans la couronne des arbres, que les parulines, les bruants et les grives resteront près du sol, dans les arbustes, et que quelques espèces, comme le pluvier, nicheront au sol.

Le cardinal et le merle préfèrent nicher dans les arbres (source : Pixabay)

 

La grive, le bruant et la paruline nichent plus près du sol (source : Pixabay)

Introduire des plantes indigènes

Les plantes indigènes assurent une bonne adaptation aux conditions climatiques, mais elles favorisent aussi l’établissement de liens entre espèces végétales et animales. Plusieurs relations sont bien connues entre des plantes hôtes et des insectes, comme

Papillon portequeue (photo :
F. Rémillard) Papillon monarque (source : Ici Radio-Canada)

celles entre l’asclépiade et le monarque ou entre le papillon porte-queue et le frêne épineux. La présence de ces plantes spécifiques permet aux insectes d’y effectuer un cycle biologique complet, de l’œuf à l’adulte. Les chenilles, nourriture hautement protéique et facilement digestible, convient à la croissance des oisillons qu’abrite le milieu. Un choix de plantes orienté vers ces relations permettra donc à une variété d’oiseaux et de petits mammifères de se nourrir et de se reproduire. Outre ces plantes hôte, il y a une variété d’espèces végétales indigènes, couramment présentes dans les milieux naturels, qui encourageront ces liens entre insectes et végétaux. La production de nectar et de pollen est également un atout pour les insectes pollinisateurs, qui font un travail indispensable aussi bien en nature qu’en agriculture. Asclépiades, tanaisies, verges d’or, asters, tournesols indigènes et graminées sont les herbacées les plus recommandés, alors que les chênes, érables et bouleaux et plusieurs autres plantes ligneuses sont non seulement bien adaptés au climat, mais de plus ils hébergent et nourrissent plusieurs espèces d’insectes et d’oiseaux.

Asclépiade commune (source : Fleurs sauvages du Québec)

Tanaisie (source : faaxaal blogspot)

Verge d’or ou solidago canadensis (source : Everwild.com)

Aster ponceau ou aster sauvage (source : Fleurs sauvages du Québec)

Généralement, les espèces ornementales importées d’Asie et d’Europe favorisent peu la biodiversité, car elles sont à l’extérieur de leur zone naturelle de distribution et ne profitent pas des relations avec les insectes, oiseaux et mammifères de leur milieu d’origine; autrement dit, on a importé la plante, mais pas ses hôtes. Quant aux végétaux indigènes, ils entraînent avec eux une panoplie d’espèces associées. Les chênes sont les champions en cette matière. On a déjà dénombré dans des espaces naturels, au nord-est des États-Unis, jusqu’à 500 espèces dont la présence est assurée grâce aux chênes qu’on y trouve. En comparaison, l’arbre aux quarante écus (Ginkgo biloba), importé de Chine, n’en accueille aucune, malgré toutes ses qualités en milieu urbain.

Cela ne signifie pas de cesser d’utiliser les plantes ornementales pour autant. Ces plantes sont disponibles dans les pépinières locales et ont des qualités esthétiques intéressantes en milieu urbain. Elles peuvent bien s’établir dans des espaces fortement minéralisées et participer efficacement à la lutte aux îlots de chaleur. La règle à retenir ici consiste à utiliser une bonne proportion de plantes indigènes dans les aménagements (40 à 50 %) pour favoriser la biodiversité.

Laisser les espèces compléter leur cycle biologique

La nourriture que les plantes ont à offrir aux insectes et aux oiseaux est composée de feuilles, dont s’alimentent plusieurs chenilles et autres insectes en été, et de fruits, de graines ou de noix, vers la fin de la saison. Plusieurs espèces d’oiseaux profitent de cette production fruitière, qui nécessite cependant une maturation de la plante. Chez les plantes herbacées vivaces et les graminées, cette maturation intervient après la floraison et s’accompagne souvent d’un dessèchement de la plante qui réduit son attrait visuel. Afin de laisser la plante mûrir et offrir ses fruits, il est important de tolérer les qualités esthétiques diminuées de ces plantes et d’éviter le fauchage, qui viendrait rompre le cycle biologique et la production de fruits.

Le même principe s’applique au cycle biologique des insectes, qui comporte quatre stades : l’œuf, la chenille, la pupe et l’âge adulte. Si les deux premiers s’effectuent en été et requièrent des feuilles fraiches pour leur alimentation, la pupe et l’adulte nécessitent plutôt de bonnes conditions pour hiberner; ils ont besoin de passer l’hiver à l’abri des conditions rigoureuses, sous des écorces ou dans la litière de feuilles mortes. Or, le ramassage des feuilles mortes à l’automne vient rompre le cycle biologique de l’insecte, la pupe ou l’adulte ne jouissant plus des conditions optimales pour survivre à l’hiver. Ainsi, les espèces hibernant au sol, dont plusieurs papillons, ne peuvent compléter leur cycle et, par conséquent, produiront moins d’œufs et de chenilles nourricières l’année suivante.

Éviter les pesticides

Dans un jardin domestique, lorsqu’une plante est attaquée par des chenilles, on s’énerve, on a peur de voir la plante disparaître et on sort l’artillerie lourde : le pesticide. En plus d’avoir des impacts négatifs sur des insectes non ciblés, cette pratique s’avère souvent inutile à la protection de la plante. En réalité, ces attaques sont passagères et ne durent que le temps de nourrir les chenilles. La plante subira certes un stress, mais, sauf exception (comme l’attaque d’une espèce exotique d’insectes), elle n’est pas menacée de disparaître. Si quelques plantes sont plus gravement affectées, la plupart des espèces étant vivaces, une nouvelle végétation est reconduite l’année même de l’attaque ou au plus tard la saison prochaine. Dans un jardin naturalisé, où l’esthétique importe moins que dans un jardin aménagé, on peut facilement tolérer ces traces d’alimentation d’insectes, elles ne sont que le témoignage d’un milieu sain.

Laisser des espaces ouverts

Dans la nature, on observe une diversité de conditions de croissance. Certaines parties d’un site sont plus à l’ombre, d’autres plus ensoleillées. Il en est de même pour les conditions d’humidité. L’ensemble de ces conditions favorise une multitude de niches écologiques et pourra offrir une large gamme d’habitats nécessaires aux différentes espèces végétales et animales. Cependant, lorsqu’on laisse la nature prendre sa place, il arrive souvent que les arbres s’installent et captent toute la lumière disponible, au détriment des strates arbustives et herbacées. C’est la prairie qui se transforme en forêt. C’est pourquoi un fauchage ponctuel aux 3-4 ans peut s’avérer utile pour supprimer les jeunes pousses d’arbres et conserver des milieux ouverts et la diversité des niches écologiques. Ces espaces ouverts offrent par ailleurs un élément esthétique participant à la qualité du paysage. De plus, ils peuvent convenir à l’installation de panneaux de signalisation ou de toute autre forme de communication.

Rendre l’eau disponible

Tout comme nous, la petite faune a besoin de boire. En nature, les milieux humides comblent ce besoin. Dans un nouveau site, l’aménagement d’un point d’eau, par la récupération des eaux de drainage dans un bassin conçu à cet effet, assurera la disponibilité de l’eau. Avec un abri et de la nourriture, oiseaux et papillons seront davantage attirés.

Communiquer sur le concept et son intention

L’approche de gestion différenciée des espaces verts est encore relativement peu répandue, mais elle commence à être considérée dans l’élaboration de divers documents destinés à la communication publique. Plans directeurs de parcs et d’espaces verts, de développement durable ou de verdissement, voilà autant de démarches qui intègrent maintenant de plus en plus la conservation de la nature et de la biodiversité. Pour le citoyen, voir apparaître ces sites dans un parc, un golf ou un cimetière est souvent perçu comme un laisser-aller ou une perte de contrôle de la part des gestionnaires. C’est pourquoi il importe de bien communiquer l’intention derrière la création d’espaces naturalisés et de sensibiliser les usagers et le grand public à l’importance de la biodiversité dans nos milieux de vie.

Depuis l’aménagement intensif de nos villes, la gestion des espaces verts a été abordée sous l’angle du contrôle de la végétation : tonte, taille, nettoyage sont des activités courantes que l’on effectue un peu machinalement, sans penser aux organismes vivants qui évoluent en ces lieux. Dans l’approche que nous prônons, on exerce toujours un contrôle sur la végétation, mais de façon plus subtile, en s’éclairant des connaissances sur les processus biologiques qui s’y déroulent. Elle contribuera à changer notre perception de ce qu’est un espace propre et sain.

Dans la dernière chronique du jardinier (voir l’article Gestion différenciée et cimetières dans La veille, vol. 8 no 2) j’ai traité de la transition écologique des cimetières en laissant la nature investir les espaces déjà aménagés. Ici, j’irai plus loin; pourquoi ne pas créer de nouvelles sections naturalisées destinées à mettre en terre ou à disperser les cendres de nos défunts ? Plusieurs cimetières possèdent des espaces en réserve pour de futurs aménagements, qui pourraient être transformés en jardin naturel de la biodiversité. Devant le recours grandissant à l’incinération, voilà peut-être une avenue intéressante à offrir à une clientèle sensible aux questions environnementales et qui désire entretenir la mémoire de leurs chers disparus de façon différente. Ce concept n’est d’ailleurs pas nouveau et rencontre semble-t-il un certain succès.

En plus de combler ces besoins, la création d’un espace naturel, ou biodiversifié, contribuerait à coup sûr à la santé environnementale du territoire environnant. J’ai déjà parlé des bienfaits des espaces arborés que pourrait abriter chaque cimetière et de leurs impacts sur le rafraîchissement des températures, l’assainissement de l’air et la captation des eaux de surface. Mais pourquoi aller plus loin que la plantation d’arbres et créer ces espaces naturels ? Le Québec n’est-t-il pas une grande terre sauvage à la faune et à la flore riches et diversifiées ? Eh bien non ! Si on peut trouver de ces endroits remplis de nombreuses espèces sauvages dans des régions éloignées, ce n’est plus vrai pour une grande partie des territoires s’étendant autour des villes. Il faut aller de plus en plus loin pour trouver un territoire dans son état naturel. Voici une petite anecdote que plusieurs d’entre vous ont peut-être vécue. Je fréquente depuis maintenant près de quarante ans une région plutôt éloignée, à 240 km de Montréal, en Mauricie. J’y avais acquis un terrain et construit un chalet durant les vacances et les weekends. Comme je parcourais ces kilomètres en voiture, à chaque retour mon véhicule était bon pour un grand lavage, le pare-brise et l’avant étant tapissés d’insectes de toutes sortes sur presque chaque centimètre carré. Aujourd’hui, presque plus rien ne s’y colle et l’action des essuie-glaces et du lave-glace suffit. Ce simple constat reflète en fait une réalité qui s’impose de plus en plus : la nature s’appauvrit, les insectes se font rares, l’abondance des oiseaux diminue (réduction de 29 % des observations dans un récent recensement à la grandeur de l’Amérique) et on parle de plus en plus d’espèces disparues ou menacées.

De l’avis d’experts, qui s’appuient sur une multitude de données scientifiques, l’ensemble du territoire urbanisé offre de moins en moins d’habitats pour une foule d’espèces végétales et animales habituellement présentes sous nos latitudes. Plusieurs espèces sont ainsi menacées, en voie de disparition ou sont carrément disparues. De plus, ces milieux qui leur sont hostiles deviennent parfois l’aire de prédilection d’espèces plus agressives, dont les plantes exotiques envahissantes, destructrices de biodiversité. Ce phénomène a d’autant plus d’impact qu’en périphérie des villes le développement intensif de l’agriculture réduit l’étendue et la santé des milieux naturels en adoptant des pratiques culturales très peu respectueuses de l’environnement, dont l’usage régulier de pesticides. On connait bien le cas des insecticides systémiques de la famille des néonicotinoïdes, dont on enduit les semences de maïs et de soya. Ils migrent à l’intérieur des plantes (d’où l’appellation systémique) et sont ingérés par les insectes, dont les abeilles, qui meurent maintenant à la tonne chaque saison.

Ces produits servent à protéger les cultures d’éventuels prédateurs. Des agronomes, dont le maintenant célèbre Louis Robert, lanceur d’alerte au ministère de l’Agriculture, qui a dénoncé cet usage systématique de pesticides avec la complicité des fournisseurs, ont démontré que la très grande majorité de ces ajouts étaient inutiles. Ainsi, la réduction dramatique des populations d’abeilles et des insectes en général, et en conséquence celles des oiseaux, est maintenant reconnue et plusieurs chercheurs continuent de la documenter. On connait aussi le fameux « Round-up », systématiquement utilisé comme désherbant dans les cultures de maïs et de soya, des cultures omniprésentes le long de l’autoroute 20 entre Montréal et Québec. Il faut bien alimenter l’industrie porcine, qui exporte la très grande majorité de ses produits.

Au Québec, c’est à l’engraissement de ces petits cochons que servent les immenses champs de soya. Et c’est majoritairement pour l’exportation qu’ils sont élevés.

L’élevage porcin accentue ainsi la dégradation de la biodiversité en ayant besoin de grandes surfaces pour l’épandage du purin. De plus, on cherche à maximiser l’espace utile du territoire agricole par le comblement des fossés, ces petits îlots de nature au milieu des champs, remplacés par le drainage souterrain. Et c’est sans compter qu’on défriche le peu de boisés qui subsistent.

Parmi tous les impacts de cette dégradation du milieu naturel, celui du papillon monarque est bien connu. Vous connaissez sans doute ce joli lépidoptère qui prend son envol au Mexique chaque saison estivale pour aboutir chez nous, après quelques cycles de reproduction. Pour compléter ces cycles (œuf-larve-chrysalide-papillon), l’asclépiade, une plante indigène dispersée sur son parcours migratoire, est indispensable. C’est sur les feuilles de l’asclépiade que le monarque pond ses œufs, que ses larves se nourrissent, deviennent adultes et peuvent ainsi poursuivre leur parcours jusqu’ici. Or, l’asclépiade se raréfie à cause de l’aménagement agricole intensif qui menace la survie de l’espèce. Comble de malheur, depuis quelques années, une plante exotique, le dompte-venin de Russie, envahit agressivement les milieux naturels. Cette plante fait partie de la même famille que l’asclépiade (les apocynacées); elle confond le papillon, qui y pond ses œufs, mais les larves ne peuvent pas s’en nourrir. Voilà un bon exemple de plante exotique nuisible à la biodiversité.

Le papillon Monarque ce grand migrateur est menacé de disparition par la raréfaction de l’asclépiade, cette plante sauvage dont il dépend pour sa survie.(Photo: Ici Radio-Canada)

 

Dompte –venin de Russie que le papillon Monarque confond à tort avec l’asclépiade  photo: Laurent Mignault) .

 

Asclépiade commune qui protège le papillon Monarque contre ses prédateurs et dont se nourissent ses larves ( source: un espace pour la vie , Biodome de Montréal).

Aux yeux des Québécois, nos forêts sont un havre de paix et de grandes richesses naturelles. Pourtant, la situation du domaine forestier n’est guère mieux. De grandes surfaces des forêts exploitées sont remplacées par des monocultures d’épinettes ou de pins. De toute évidence, la forêt, loin d’être vue comme une réserve biologique diversifiée, est davantage perçue comme une ressource à exploiter. Récemment, les médias ont relevé que l’industrie forestière siège au comité ministériel de protection des aires naturelles et y exerce apparemment une très forte influence. On devine dans quel sens.

Loin de moi l’idée de faire une charge en règle contre l’agriculture intensive et l’exploitation forestière. Cependant, je sais que de nouvelles pratiques commencent à poindre et que des agriculteurs consciencieux tentent de les appliquer au meilleur de leur connaissance. Il m’a semblé utile ici de parler de la santé des milieux naturels en général afin de faire valoir que la naturalisation d’espaces verts urbains n’est pas qu’une lubie naturaliste. Le tissu urbain se transforme, et y intégrer la nature ne peut que nous apporter des bénéfices, sanitaires entre autres. Inspirés par la pandémie actuelle, plusieurs biologistes, dont Boucar Diouf, pensent de même. L’ensemble des constats relatifs à l’état de santé des milieux naturels permet à plusieurs experts d’affirmer que la transformation des jardins privés et des espaces publics urbains en refuge naturel constitue un élément de lutte contre les menaces à la biodiversité. Les cimetières semblent tout désignés pour y contribuer.

M’étant quelque peu égaré, je reporte à une prochaine chronique mon souhait de vous parler de jardin biodiversifié et du choix des bonnes espèces à y introduire.

Exemple d’espace naturalisé : les Promenades Bellerive. Ce parc urbain d’une longueur de 22 km se déploie en bordure du fleuve, à Montréal entre Notre-Dame Est et Saint-Laurent (photo de l’auteur).

 

Détail du même parc : le massif d’hélianthes, une plante indigène d’Amérique du Nord (photo de l’auteur).