Dans son article précédent, paru dans le bulletin La veille (vol. 7 no 2, pp. 22 à 31) et intitulé « Sacraliser un soldat inconnu pour une dernière mission », l'auteur nous a présenté comment plusieurs pays ont instauré des cérémonies rituelles spectaculaires mises au point pour encadrer de façon protocolaire et magistrale le rapatriement du soldat inconnu. Il nous a fait découvrir les monuments, toujours grandioses, érigés à la mémoire de toutes ces morts anonymes. Il nous présente ici un cas dans lequel une technologie moderne a donné lieu à un renversement de situation qui n'a pas été sans conséquence. (ndlr)

L’utilisation de l’ADN pour l’identification des personnes décédées s’étant répandue et développée considérablement depuis les années 1980, il était prévisible que cela allait affecter le processus de reconnaissance de militaires, autrement considérés comme anonymes. Le cas le plus célèbre fut sans nul doute celui de l’éphémère soldat inconnu américain de la Guerre du Vietnam. Bien qu’une crypte spécifique pour un inconnu de cette guerre ait été construite à Arlington dès 1973, le problème d’y trouver un occupant adéquat s’est accru au fur et à mesure que les laboratoires spécialisés perçaient le secret de l’identité des dépouilles anonymes en leur possession. C’est ainsi qu’en 1982, on considérait avoir identifié tous les militaires tombés au Vietnam, sauf quatre. Trois de ceux-ci furent ensuite identifiés ou écartés comme n’étant peut-être pas Américains. N’en restait donc qu’un seul.

Le président Ronald Reagan décida alors d’organiser des funérailles nationales pour le Memorial Day 1984. Cette cérémonie fut grandiose et pour nombre de vétérans de cette guerre controversée, elle constitua en quelque sorte un baume sur des plaies psychosociales toujours longues à guérir.

Enterrement du soldat inconnu du Viêt Nam le 28 mai 1984 en présence du Président Ronald Reagan (photo libre de droit , source: Wikipedia)

 

Voici le jeune et confiant lieutenant Michael Joseph Blassie tenant la pose devant son chasseur (source: © Check six)

 

Il faut déterrer le lieutenant Blassie

Le 11 mai 1972, le lieutenant d’aviation Michael Joseph Blassie s’est écrasé près d’An Loc, au Vietnam. Au moment de la localisation du crash, certains objets et restes humains ont été recueillis. Un laboratoire d’identification a analysé ces restes et a cru pouvoir identifier le lieutenant Blassie. Mais cette version fut infirmée en 1979, et le dossier du disparu X-26 fut considéré comme étant bel et bien celui d’un inconnu. Et c’est ce militaire qui fut enterré en 1984 aux côtés des trois autres soldats inconnus reposant déjà à Arlington.

C’était sans compter la ténacité des membres de la famille Blassie qui, convaincus de l’identité de leur fils et frère, ont fait des pieds et des mains pour justifier leur prétention. Treize ans après qu’on l’eut enterré comme soldat inconnu, on procéda à son exhumation de la crypte. Grâce à l’ADN, quelques semaines suffirent pour l’identifier formellement comme le lieutenant Blassie. Il fut donc réinhumé solennellement dans un cimetière du Missouri, où reposait son père.

Stèle vue en recto et en verson du Lieutenant Blassie au Jefferson Barracks National Cemetery. ( photo: © John Abney, source: Wikipedia)

 

Depuis ce jour, les officiels ont convenu de ne plus jamais chercher un autre soldat inconnu. Au-dessus de la crypte vide, il est maintenant écrit: Pour rendre hommage et rester fidèle aux soldats américains portés disparus, 1958-1975 (traduction libre).

Il est intéressant de noter que cet épisode a eu des répercussions au Canada, lorsqu’il s’est agi de rapatrier en 2000 un soldat inconnu. La Commonwealth War Graves Commission (CWGC), l’organisme responsable des sépultures des soldats canadiens tombés outremer pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, a en effet alors exigé plusieurs promesses de la part d’Ottawa, dont celle de ne jamais plus demander l’exhumation et le rapatriement d’un autre corps non identifié. Aussi, Ottawa a dû s’engager à ne pas chercher à identifier la dépouille du soldat rapatrié en 2000, avec l’ADN ou toute autre technologie.

Il est bon de rappeler qu’un des rebelles de 1837-1838, Joseph Marceau (né à L’Acadie, en 1806, et décédé en Australie en 1883) était issus d’une famille de Saint-Michel-de-Bellechasse. En effet, son grand-père Joseph-Pierre Marceau, neveu de Marie-Marthe-Marceau épouse de Pierre Cadrin (enterré au 4e rang de Saint-Michel) eut un fils, Jacques (né à St-Michel en 1766), qui s’établit et se maria à Marie Archange Bourgeois à L’Acadie près de Saint- Jean-sur-le-Richelieu.

Le 25 octobre 1830, JOSEPH MARCEAU, LE PATRIOTE se maria à Émilie Piédalue (14 ans et demi) de la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie, Qc). À partir de 1837, il habita une maison sur une terre à la Grande ligne du rang Double (6e concession, lot 64 ouest) de Saint-Cyprien- de-Napierville) qu’il avait acquise de Pierre Hébert. En plus de la culture terrienne, il exerçait le métier de tisserand. Dans la région, on l’appelait « Petit-Jacques » pour le distinguer d’un autre Joseph Marceau du même lieu.

Pendant l’insurrection de 1837-38, Joseph Marceau est membre des Frères chasseurs, un des organisateurs du camp retranché de Napierreville et un des chefs pour la bataille d’Odelltown (près de Lacolle), le 10 novembre 1838, un lieu stratégique près de la frontière canado-américaine. Devant 300 volontaires pro-statu quo, retranchés dans l’église, bien armés et bien pourvus de munitions, les patriotes durent retraiter en fin de journée. L’espoir d’une victoire des rebelles contre le régime en place s’étiolait et commençait la période de répression et des châtiments.

Esquisse de la bataille d’Odelltown, le 10 novembre 1838 photogrphiée par Edgard Gariépy en 1930 (Répertoire culturel du Québec).

Marceau fut appréhendé par les autorités coloniales britanniques avec plusieurs autres compagnons de lutte, le 14 novembre 1838, et emprisonné à la cour de justice du village de Napierville.

Cet édifice, construit en 1834 dans le village de Napierville pour servir de Cour de justice, a abrité à titre de prisonniers de nombreux patriotes, dont Joseph Marceau « Petit-Jacques » à la suite du retrait d’Odelltown (Photo : Gaston Cadrin, 2018)

Dès le 21 novembre suivant, il fut transféré dans la célèbre prison « Au Pied- du-Courant » à Montréal. Condamné en janvier 1839 à la pendaison comme plusieurs autres patriotes, sa sentence, ainsi que celle des 57 autres accusés, fut commuée en déportation dans un camp britannique en Australie où ils arrivèrent en février 1840. Prisonnier politique assujetti à des travaux forcés dans la région de Sydney, Marceau et ses compagnons devront notamment construire, à bout de bras et sous surveillance, la route de Paramatta.

Environ neuf mois avant son exil forcé, le 23 mai 1839, Joseph Marceau perdit sa femme Émilie. Comble de malheur, sa terre du rang Double fut saisie par le gouverneur du Bas-Canada (John Colborne), vendue par le Shérif devant la porte de l’église de Napierville et rachetée par ses beaux-parents Piédalue, devenus par la force des choses tuteurs des trois enfants de l’exilé et de leur défunte fille.

À la suite du pardon accordé par le gouvernement canadien d’Union (province du Canada) à tous ces exilés, en juin 1844, Joseph Marceau retrouva sa liberté et son droit de retour au pays. Mis à part, deux patriotes (Louis Dumouchelle et Gabriel Chèvrefils), décédés en terre australienne en 1840 et 1841, 55 patriotes retournèrent au Canada, à l’exception de Joseph Marceau.

Étant veuf depuis cinq ans, ce dernier décida de demeurer en Australie et d’y refaire sa vie. D’ailleurs, quelques mois après le rapatriement de ses confrères, il se remaria à Mary Barrett (19 ans), le 9 octobre 1844, et s’établit sur une terre dans le voisinage de son beau-père dans le township de Dapto, New South Wales. Avec son épouse de la moitié son âge, il aura 11 enfants permettant de répandre en Australie une importante progéniture de Marceau.

Malheureusement, ses trois enfants québécois (Émilie, Zéphirin et Odilon) ne l’ont jamais revu; ils furent élevés par sa belle famille. Émilie eut des descendants en Montérégie de son mariage avec François Valade et ses frères, Odilon et Zéphirin Marceau, s’installèrent dans le comté de Missoula au Montana et sont les ancêtres des Marceau de cet État. Si vous rencontrez des Marceau en Australie, ils sont tous les descendants du patriote exilé. Un monument commémorant cette horrible déportation a été érigé à Sydney en 1988.

Stèle funéraire du couple Marceau-Barrett dans le cimetière de Dapt, en Australie (photo 2017, auteur inconnu).

Le réalisateur Deke Richards, qui possède un lien de parenté avec Joseph Marceau de par sa mère, une Marcoux (Joseph-Pierre Marceau de Saint-Michel, grand-père du patriote, a marié Marie-Angélique Marcoux en 1759), finalise présentement un documentaire intitulé « La baie des exilés » en vue de rendre hommage, plus particulièrement à Joseph Marceau.

Un évènement commémoratif se tiendra les 18 et 20 mai 2020 dans les villes australiennes de Canada Bay et de Wollongong où se rassembleront des descendants des familles Marceau australiennes et québécoises, ainsi que les sociétés historiques les plus concernées. Personnellement, je suis très intéressé d’aller à la rencontre des familles Marceau de là-bas et de découvrir cette région d’Australie. Tous les mordus d’histoire sont invités à participer à ces célébrations.

NDR : Cet article fait suite à un article déjà publié dans ce bulletin à l'hiver 2018 (vol. 6 no. 1). Depuis cette publication son auteur a cheminé, terminé et soutenu sa thèse de doctorat sur le sujet. Il nous présente ici un résumé de ses découvertes.

En septembre 2019, j’ai soutenu, à l’Université du Québec à Montréal, ma thèse de doctorat en histoire intitulée La fabrique du corps médical. Dissections humaines et formation médicale dans le Québec du XIXe siècle. Cette thèse retrace les conditions d’avènement au XIXe siècle de la pratique des dissections humaines dans les écoles de médecine du Québec. Étudier le corps anatomique était alors un enjeu de légitimité et de distinction professionnelle pour les médecins. Cette activité de connaissance supposait la dissection de milliers de défunts, exhumés par des étudiants en médecine dans des lieux de sépulture ou provenant d’institutions de soin et d’assistance où leurs dépouilles n’ont pas été réclamées par des proches. Les lois canadiennes d’anatomie de 1843 et de 1883 sont venues imposer cette seconde catégorie de défunts – les morts non réclamés –, au terme de près d’un siècle de polémiques, de négociations et d’arrangements entre divers milieux.

Au moyen d’archives hospitalières et d’écoles de médecine, de journaux, de débats judiciaires et parlementaires et de témoignages écrits de médecins, cette étude contribue à l’histoire de la profession médicale et de la disposition des morts au XIXe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, la province de Québec fait partie de l’Empire britannique, rendant possible l’installation sur le territoire de médecins et chirurgiens formés aux dissections humaines à Londres ou à Édimbourg. En vertu du Murder Act, loi britannique autorisant la dissection de certains condamnés à mort pour meurtre, les premières dissections humaines sont alors pratiquées au Québec. Instituée à partir des années 1820 dans des cursus de formation médicale, cette pratique devient, dans la seconde moitié du siècle, obligatoire pour tous les apprentis médecins canadiens.

L’apprentissage de l’anatomie humaine devait absolument passer par l’accès à l’intérieur de corps humains. Les besoins de connaissance étant intarissables, il a fallu de nombreux corps et le cimetière avait la capacité d’en fournir. Leçon d’anatomie, du Dr Willem Van der Meer par Michiel van Mierevelt (source : Wikimedia Commons)

En 1843, une première loi canadienne d’anatomie, qui prend pour modèle celle adoptée à Londres une décennie plus tôt, met un terme à la dissection punitive des condamnés à mort en limitant, en principe, les dissections humaines aux défunts non réclamés provenant d’établissements de soin et d’assistance. La répugnance de certains de ces établissements à se conformer à cette loi conduit à son échec. Au cours des quatre décennies suivantes, les écoles médicales négocient donc, en marge de la loi, l’obtention des cadavres nécessaires à leurs cours d’anatomie humaine. En parallèle, les enlèvements de défunts à même les lieux de sépulture entrent dans l’ordinaire des étudiants en médecine canadiens. Ce statu quo atteint un point de rupture dans les années 1870. Les controverses liées aux enlèvements de cadavres entrent en contradiction avec les velléités des médecins d’être reconnus comme les seuls habilités à intervenir professionnellement quant à la santé des individus et des populations. Ce contexte mène, en 1883, à l’adoption d’une nouvelle loi canadienne d’anatomie. Cette loi marque un tournant à partir duquel le transfert, vers les écoles de médecine, de corps non réclamés provenant d’institutions publiques s’installe durablement au Québec.

La publication de ma thèse est en cours de préparation. Surveillez la section Vient de paraître de ce bulletin pour en être tenus au courant. D’ici là, je vous invite à consulter le mémoire de maîtrise que j’ai rédigé sur les débuts de la crémation funéraire au Québec, disponible en consultant ce lien: https://archipel.uqam.ca/7193/. Un article tiré de ce mémoire et qui s’intitule La République des incinérés : histoire croisée des mouvements crématistes de Paris, du nord de l’Italie et de Montréal au XIXe siècle, est par ailleurs disponible ici.

C’est fou la mort,
plus méchant que le vent. C’est sourd la mort,
comme un mort sur un banc. C’est noir la mort
Et ça passe en riant.
C’est grand la mort,
c’est plein de vie dedans.

C’était une journée ensoleillée et chaude d’automne, ce samedi matin 23 octobre 1943. La vieille rue Bourassa, à Lauzon – la rue du pont de fer comme on l’appelle –, soudée aux chantiers maritimes Davie et à la voie ferrée, connaissait son train-train paisible habituel. Il y a bien eu le marchand de glace Morissette qui était passé dans l’avant-midi pour alimenter les glacières domestiques et livrer ses gros blocs dégoulinants, puis le laitier Joseph Samson et le boulanger Mercier, tous encore portés par des attelages à chevaux. Vers 11 h, c’est la camionnette de livraison de l’épicerie Allaire qui enfila cette étroite chaussée et qui s’arrêta devant chez nous, au numéro 25. Maman était en train d’épingler des couches à sécher sur la corde à linge tendue devant la porte d’entrée de son logement. Le livreur descendit de sa voiture et porta promptement sa commande chez le voisin d’en face en laissant tourner le moteur. Ma sœur Romana, âgée de trois ans et demi, donc de 24 mois mon aînée, sortit discrètement de la cour où nous jouions ensemble, longea le lourd véhicule noir et colla l’oreille pour écouter le ronronnement de la machine toute chaude. Ma petite sœur avait déjoué pour un moment l’attention de ma mère, Marie-Alexandrine Poulin, qui n’avait pas noté la barrière ouverte. Le livreur, pressé par sa charge de travail en ce lendemain de marché, sortit en coup de vent de la maison d’en face, monta s’asseoir et démarra rapidement. Romana, invisible depuis la banquette du chauffeur, fut écrasée à mort devant les yeux horrifiés de sa mère.

On ne peut imaginer la douleur de ce jeune couple d’origine beauceronne, ma petite mère, ancienne maîtresse d’école de rang et de village, et mon père, nouvellement embauché au chantier. On raconte que maman s’effondra en assistant à la tragédie. Cela faisait trois ans et demi que sa grande fille la suivait partout. Mon père, entrepreneur-électricien, alors inscrit dans l’élan de l’électrification rurale, était souvent absent. Après quelque temps passé à amener le courant dans les villages et aux habitations, on l’invita, en 1941, à venir à Sorel participer à la construction d’usines de canons. C’est là que je vins au monde. Puis, un an plus tard, les chantiers maritimes de Lauzon retinrent ses services pour former rapidement des électriciens devant servir sur les nombreux bateaux qu’on lançait en ce moment de conflit mondial. Ma mère a donc passé toutes ces années de grands déménagements, toutes ses journées à l’étranger, avec sa petite fille. Ces deux êtres étaient soudés par une affection fusionnelle peu commune comme en témoigne un émouvant portrait de studio de l’enfant, réalisé à Sorel dans cette période d’isolement de son milieu.

La petite fille, me raconte-t-on, savait parler clairement, chanter, danser : sa mère lui avait tout enseigné, comme elle l’avait fait dans les écoles pendant 10 ans.

La tragédie donna lieu à un regroupement de toutes les mères de la rue. Ces femmes entourèrent Maria, comme on l’appelait familièrement, pour la consoler. Même mansuétude de la part des travailleurs du chantier maritime, pour celui qui, à 33 ans, venait d’intégrer leur rang pour y faire sa vie.

Portrait de studio de Romana, 3 ans, à Sorel en 1942, quelques mois avant son décès accidentel à Lauzon en 1943, photographe: Desjardins (coll. Michel Lessard)

 

Romana dans son lit de dernier repos, photo A.R. Roy (coll. Michel Lessard).

 

Exposition posthume moderne de Romana Lessard dans la maison familiale à Lauzon, octobre 1943, image colorisée, photographiée par A. R. Roy (collection Michel Lessard)

Romana, portée par un corbillard blanc, eut droit au service des anges, dans une église paroissiale bondée. Le propriétaire de l’épicerie envoya une gerbe de fleurs et un photographe professionnel fixer sur pellicule la petite dans sa tombe ouverte exposée au salon du logement. Un tirage colorisé de moyen format où l’enfant a l’air de dormir dans la soie, son portrait sorelois déposé bien à la vue dans le couvercle du tombeau. Le dernier portrait !

Et toute la grande famille Poulin descendit de la Beauce, le parrain Tancrède et la marraine Marie-Ange, les oncles, les tantes, cousins et cousines. La grand-mère passera une année auprès de sa fille pour la consoler d’une telle blessure à l’âme.

La photographie et l’immortalité des défunts

Les fonds domestiques québécois de photographies conservées dans des boîtes en carton ou présentées dans de beaux albums commerciaux contiennent toutes sortes de portraits liés à la mort et aux défunts. Les cartes mortuaires rappelant, avec une vignette de son visage, le passage sur Terre d’un individu sont les plus communes. On les glissait dans le missel du dimanche afin de prier pour les fidèles défunts. Mais on trouve également dans ces archives familiales des portraits post mortem, des prises de vues réalisées après le grand départ, comme on vient de le voir avec ma petite sœur Romana. Ces images de tendresse qui, pour plusieurs, suintent la morbidité deviennent chez les proches, une façon de se souvenir, une sorte de réponse à leur quête de l’immortalité. Conserver la trace !

Un des plus anciens portraits après décès connu au Québec demeure à coup sûr celui de Marguerite Bourgeoys, cette religieuse supérieure de la Congrégation de Notre-Dame: une représentation peinte par Pierre Le Ber en janvier 1700 à Ville-Marie, devenue Montréal. Une relation du temps nous décrit le contexte d’exécution de ce tableau peint :

«Monsieur LeBer, le fils, ayant été prié de tirer le portrait de notre chère Mère, un peu après qu’elle fut morte, il vint chez nous à cet effet, après avoir communié pour elle à notre chapelle; mais il se trouva incommodé d’un mal de tête qui lui prit qu’il fut impossible de l’entreprendre. Une de nos Sœurs lui donna un peu de cheveux de notre Mère défunte, qu’il mit sous sa perruque, et en même temps, il se sentit soulagé qu’il se mit à l’œuvre avec une facilité que lui et ceux qui le regardaient ne purent s’empêcher d’admirer.»

La défunte, traitée en buste, présente un visage figé, glacial, les yeux semi-ouverts et les mains jointes en prière. Le masque est froid et la rigidité cadavérique bien rendue. Représenter un défunt après sa mort n’est pas un phénomène appartenant au 18e siècle. On n’a qu’à penser à tous ces gisants en pierre alignés dans des chapelles, des églises et des cathédrales européennes, montrant des gens de pouvoir dans leur dernier sommeil, des œuvres souvent réalisées pour capter la physionomie à partir de masques funéraires moulés sur le visage du défunt. Donc, bien avant l’invention de la photographie, officiellement proclamée en 1839 en France et en Angleterre (Daguerre et Talbot), d’autres pratiques artistiques ont donné dans le genre depuis des siècles. D’ailleurs, plusieurs Québécois nous ont laissé leur masque : le patriote Pierre Bédard, Henri Bourassa, Sir Wilfrid Laurier, le frère André, Olivar Asselin et Maurice Duplessis, pour n’en citer que quelques-uns.

Portrait peint de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la congrégation Notre-Dame de Montréal , réalisé post mortem, en janvier 1700 (source : coll. Congrégation Notre-Dame)

 

Masque funéraire d’Henri Bourassa, homme politique et fondateur du quotidien Le Devoir, en 1952, réalisé par Pierre Petrucci (photo : Dave Noël, Le Devoir).

Nos fonds domestiques de photographies contiennent des portraits posthumes produits selon presque toute la gamme des techniques de prise de vue des derniers 170 ans. On y trouve des daguerréotypes, des ambrotypes, des ferrotypes, des gélatines argentiques, en noir et blanc ou colorisés à la main, des tirages en couleurs selon différents procédés, des petits, des moyens et des grands formats. Et on peut aujourd’hui ajouter une autre technique : la photo numérique (voir l’épilogue). La plupart du temps, les œuvres sont croquées par des amateurs du Kodak. Mais pour les grands personnages, les célébrités ou des membres de grandes familles bourgeoises, les gens en autorité, comme certains prêtres ou des grands de la hiérarchie religieuse, on fera appel à des professionnels qui offriront leurs sujets en grands formats dans des éclairages et des compositions étudiés, parfois en chapelle ardente. Dès l’apparition des peintres de la lumière, les journaux québécois diffusent des annonces publicitaires de la nouvelle pratique pour souligner l’importance de photographier les défunts. La mort à l’époque victorienne devient romantique et elle donnera naissance à tout un art funéraire, encouragé par le rituel religieux.

Daguerréotype, montré ici sans son coffret, représentant des parents entourant leur fille morte, ça 1850 (source : Collection privée, Wikipedia)

 

Ambrotype dans son coffret présentant une mère tenant dans ses bras son enfant décédé, ca 1860 (source : Jeffrey Kraus Antique Photographic Collections)

Quand les enfants meurent deux fois

Parmi les photographies posthumes retrouvées dans les archives des familles québécoises, on découvre très majoritairement des portraits d’enfants. Des bébés, mais aussi des enfants en bas âge. La mortalité infantile était fréquente autrefois et pour les parents, les mères surtout, la perte d’un enfant demeure une tragédie épouvantable dont le deuil ne se termine jamais. On pleure la disparition et on entretient la colère sur ce qu’on considère comme une injustice. Et on cherche longtemps sa responsabilité de parent dans ce départ précoce vers l’au-delà. Dans un article publié dans le Journal de Québec, le 23 novembre 2014, le psychologue Yvon Dallaire parle dans sa chronique des impacts de la mort d’un enfant. Ce professionnel venait alors d’agir comme président d’honneur d’un important colloque tenu à Québec sur le thème « Parler de la mort ne fait pas mourir » et qui réunissait 14 conférenciers et 150 personnes, une première sur le sujet.

« La mort la plus triste qu’il soit est la mort d’un enfant, peu importe son âge et la raison de son décès, que la mort soit périnatale ou après plusieurs années de vie. Qu’un parent âgé décède, c’est prévu et normal, même soulageant pour la personne elle-même (qui peut souffrir le martyre) et pour son entourage qui doit en prendre soin./… /Mais la mort d’un enfant, parfois accidentelle, est quelque chose d’inacceptable. Cette mort suscite énormément de chagrin et en fait un deuil long, très long. Ce chagrin peut être ravivé à chaque souvenir, à chaque mort d’un membre de l’entourage ou simplement à l’audition du nom d’un enfant qui porte le même nom que l’enfant mort./…/La mort d’un enfant transforme les deux parents et le couple ne peut plus jamais être le même faire le deuil d’un enfant prend facilement des années ».

Portrait posthume traditionnel à la manière victorienne d’une fillette, saisi par Edmond Ernst, Québec ça 1905 (coll. Yves Beauregard, MNBAQ). Le portrait posthume traditionnel présente le défunt sur les planches alors que le portrait posthume moderne le montre dans son cercueil entouré d’accessoires industriels.

L’exemple de Marie-Alexandrine Poulin relaté au début de cet article en témoigne éloquemment. Même sur son lit de mort, à l’âge de 100 ans, elle référait dans ses derniers soupirs à sa petite Romana. La photographie posthume, répétons-le, va permettre de préserver les traces de ces parcours d’émotion profonde.

Les photographies de défunts dans les albums de famille nous renseignent sur le costume retenu pour arriver chez Saint-Pierre et entrer au paradis, sur les rites et les mises en scène, sur la culture matérielle, sur la mort à la ville et à la campagne, etc. Ces prises de vues d’amateurs sont des instantanés réalisés sans trop se soucier des canons de l’esthétique de l’image. La majorité sont mêmes croquées gauchement. De plus, la pauvreté du traitement chimique des tirages subit difficilement le passage du temps. Presque toujours, ces rappels d’éternité annoncent donc une seconde mort des sujets, celle-là de l’ordre du médium lui- même. La scène s’efface pour une sortie de scène finale.

Il y a de beaux exemples de ces images entourant la perte d’un enfant en campagne il y a un siècle dans le journal photographique personnel d’Irma Huard Poulin (1918-2012) – ma tante Irma –, née à Saint-Prosper de Dorchester (Les Etchemins) et paroissienne de Saint-Jules de Beauce. Plusieurs illustrations collées dans ce manuscrit intéressent notre sujet. Deux concernent la mort d’enfants en bas âge, une fille et un garçon. Les autres nous dévoilent un matin de funérailles, montrant le corbillard noir attelé devant la petite maison d’habitant et le rassemblement des participants qui formeront bientôt un cortège jusqu’à l’église paroissiale. Les portraits après décès nous montrent sa petite sœur Jeannette Florence Rosie Hélène (1920-1923) et son petit frère Conrad (1925), sur les planches à l’intérieur de la maison. Laissons parler les textes au bas des clichés à l’émulsion évanescente. Des mémoires illustrées d’une certaine valeur ethnographique.

« Dans ce temps-là, c’était un corbillard tiré par des chevaux. Ils faisaient la tombe en bois puis maman achetait un brocard blanc genre velours fleuri pour recouvrir le bois./…/Puis, il (le défunt) était exposé dans la maison, des cierges allumés, un crucifix, et des statues, celles que l’on avait, des petits anges en plâtre./…/Ma sœur Jeannette qui est décédée, dans ce temps-là, on couvrait les murs d’une chambre d’un drap blanc … il couvrait une table assez grande suivant l’âge, les côtés bien entourés, ils mettaient une couronne de fleurs sur la tête, une belle robe en broderie blanche, des bas blancs. Je me souviens que papa trouvait que maman en faisait trop pour mettre dans la terre. Il disputait. Quand elle eut une autre fille, elle l’a de nouveau fait appeler Jeannette. »

Deux photographies tirées du journal personnel d’Irma Huard Poulin (1918-2012) prises à Saint-Prosper des Etchemins, lors du décès de sa jeune sœur Jeannette en 1923.

Une image nous présente la défunte sur les planches dans une chambre de la maison,

 

Une autre illustre l’arrivée du corbillard le matin de funérailles devant la petite maison de ferme

 

Les fidèles qui assisteront au cortège de la maison à l’église tous dans leurs plus beaux atours. Les porteurs affichent des rubans à leur costume (photos: collection famille Poulin).

Le portrait posthume : facteurs de conditionnement

On peut regrouper les photographies de défunts selon le style de prise de vue et de mise en scène. Dans les débuts de la photographie, à l’ère des images en coffrets notamment, il faut parler de style empirique, expérimental. L’art de peindre avec la lumière est à ses balbutiements. Le défunt est figé dans un siège ou sur les planches, sans préoccupation décorative ou allégorique. Ces portraits sont ordinairement crus et froids. Vers 1860, le romantisme entretenu autour de la mort dans la période victorienne change le système de représentation. La prise de vue présente alors un arrangement théâtral des corps étendus dans leurs plus beaux atours, une mise en scène complétée de couronnes de fleurs et d’accessoires venus du rituel religieux : chandeliers, crucifix, bénitier et goupillon, statues en plâtre, chapelet ou livre de messe dans les mains jointes en prière. Les morts sur les planches ou dans leur couche ont l’air de reposer dans leur dernier sommeil. Enfin, le portrait moderne donne dans le regard franc, la composition classique maîtrisée dans un aménagement industriel standard symétrique, lisible dans le cercueil, le prie-Dieu et tous les accessoires ordonnés mécaniquement autour des corps, dont des chandeliers à plusieurs branches ou de gros luminaires sur pied. Une mise en scène inscrite dans les valeurs de l’art déco, jusque dans les tombes.

Exposition post mortem traditionnelle de madame Sharples photographiée par Ernest Livernois vers 1880. Le décor s’inscrit dans la manière romantique victorienne (source : BAnQ).

 

L’hon.Georges Couture, commerçant et constructeur de Lévis, conseiller municipal et conseiller législatif, chevalier de l’ordre du Saint-Sépulcre en exposition post mortem traditionnelle, photographié par A. R. Roy en novembre 1887 (coll. Société d’Histoire de Lévis).

 

L’abbé Edouard Sévérin Fafard, ancien curé de Lauzon, fondateur de la municipalité de Saint- Sévérin en chapelle ardente au Couvent de Lauzon, le 23 décembre 1909, photographié par A. R. Roy , Lévis (coll. Michel Lessard).

L’adhésion à un rituel religieux donné et le niveau socioéconomique sont d’autres facteurs de conditionnement de la prise de vue photographique. Les chrétiens orthodoxes, les musulmans, les protestants et les catholiques vont tous s’inscrire dans des traditions qui vont imposer leurs normes dans la saisie photographique. Même conditionnement selon la classe sociale: le portrait posthume, par Ernest Livernois, de madame Sharples, appartenant à la grande bourgeoisie de la capitale, relève des plus hauts standards de la pratique photographique, bien loin des instantanés d’enfants sur les planches des Huard de Saint-Prosper de Dorchester.

On peut également classer les photos de défunts selon le genre photographique. Les photoreportages, comme cette lecture séquencée par Livernois de l’éboulis du Cap-diamant à Québec, en 1889, où l’on montre notamment une table d’enfants mortellement écrasés ou étouffés dans cette tragédie, illustre bien ce volet de la pratique. Toutes ces archives des services de police traitant d’accidents tragiques et de crimes composent une autre forme de représentation des défunts, tout comme les essais photographiques artistiques et documentaires sur la mort, dont le but est de faire réfléchir les vivants sur leur finitude. En 2010, le Musée des religions de Nicolet a accueilli le fabuleux travail de deux Allemands, Beatte Lakotta, journaliste, et Walter Schels, photographe. Leurs œuvres montrent, en grand format, les visages d’hommes, de femmes et d’enfants saisis dans un centre palliatif avant et après leur décès. Les images sont placées côte à côte, l’effet est saisissant. Regarder la mort en face. Les visages de la mort, c’était le titre de cet accrochage, qui fut repris deux ans plus tard à la basilique Notre-Dame de Montréal. Les deux événements ont attiré des milliers de visiteurs, touchés par le vécu de chaque défunt qui s’exprimait dans leur visage vivant, et par le relâchement reposant de l’être suite à la libération du poids de la vie : comment la géographie d’un visage peut traduire un passé souligné, puis estompé par la mort!

Épilogue

L’avant-dernier portrait

Voici ce que j’écrivais dans mon journal personnel, le 18 novembre 2020 :

« Denyse Dussault, l’épouse de mon frère Gérald, nous a quittés aujourd’hui pour un monde qu’on dit meilleur, à 14,05, à sa résidence de la rue Fraser à Lévis, 5 minutes après trois injections données par le docteur Michel Côté, médecin traitant et ami d’enfance de Gérald. Denyse était entourée de son époux et de son fils Étienne. Une infirmière assistait le docteur Côté qui fait une spécialité de l’aide à partir comme il l’appelle. Respectueusement, cinq minutes avant les injections, les trois enfants de son fils fils unique Étienne et leur mère Marie-Éve ont entouré leur grand-mère, mère et épouse pour une dernière prise de vue photographique, ci-jointe. Tout ce beau monde avait dormi la nuit précédente dans le grand lit de la chambre à coucher, voisin du lit d’hôpital où dormait ma belle-sœur. Avant de quitter la maison, les enfants ont fait des adieux touchants. Laurent pleurait ! La famille d’Étienne partie, Denyse toujours d’une grande lucidité, a porté un toast à la vie en partageant une dernière coupe de champagne, avec son époux, la pièce baignant dans une ambiance de douce musique classique.

Denyse Dussault chaleureusement entourée des siens quelques minutes avant de rendre l’âme (photo : Famille Lessard).

On pense tous que nous sommes éternels, mais on découvre un jour que nous portons en nous un mécanisme de finitude. Et nous sommes tous inquiets sur la destination de ce grand voyage. Inquiétude également du moment de cette obsolescence programmée comme on dit à l’ère du numérique, inquiétude aussi du comment s’organiseront ces vacances éternelles que nous mènerons seuls et sans espoir de retour. Il faut accepter de tout quitter, car tout est vanité tout est passager et éphémère disent les philosophes en quête de sérénité.