En plus de faire partie du répertoire des jurons des Québécois, lequel, on le sait, puise abondamment au vocabulaire religieux, calvaire fait référence au promontoire sur lequel furent implantées les trois croix des suppliciés de l’an 33 de notre ère : le Christ et deux brigands. Icône largement répandue dans la culture catholique, elle est souvent reprise dans les cimetières et les croix de chemin. La représentation va de la simple croix à la mise en scène élaborée grandeur nature, présentant le crucifié, en présence de ses proches : sa mère, la vierge Marie, son apôtre préféré, Jean et Marie-Madeleine, une disciple assidue. Parfois même, c’est une mise en scène complète du dernier acte de la vie du Christ qui inclue les deux larrons en croix, ajoutant parfois des soldats ou encore des anges au décor. La documentation des calvaires de cimetière passe forcément par celle des croix de chemin et des chemins de croix qui ont parfois eu recours aux mêmes sources commerciales et aux mêmes modèles que ceux utilisés pour les calvaires de cimetière.

Le déclencheur

C’est la très belle mise en valeur d’un de ces calvaires de cimetière à quatre personnages, photographié par Suzanne Beaumont, membre de Pierres mémorables (voir photo 1), qui a titillé ma curiosité. En effet, l’ensemble en fonte de fer récemment restauré du cimetière Belmont avec son Christ en ostensoir est installé à l’entrée de ce jardin de mémoire et fait figure de vedette incontournable des visites guidées qui y sont menées.

À cause de cette photo, je me suis mise à la recherche d’information relative à la signature de cette œuvre, celle du fondeur de Vaucouleurs (voir photo 2 : Union artistique de Vaucouleurs, (Meuse) France). Au début du XXe siècle, ces artistes français de la fonderie d’art, ont littéralement inondé le Québec de leur production, principalement de statues religieuses.

Comme moi, vous avez très certainement déjà croisé de ces calvaires de cimetière ou de chemin et probablement aussi comme moi, vous avez pensé qu’ils étaient tous identiques, qu’ayant été produits en série par l’industrie, ils avaient une faible valeur culturelle. Il y a lieu ici de rajuster votre opinion. En y regardant de plus près, vous constaterez que si les calvaires se ressemblent tous, ils ne sont pas identiques et en plus et les modèles se relient à de belles valeurs artistiques qui ne laissent rien à désirer par rapport aux productions faites mains par des professionnels d’ici.

Calvaire du cimetière Notre-Dame de Belmont récemment mis en valeur dans cette présentation avec un Christ en ostensoir

 

Détail montrant la signature du monument ; UNION ARTISTIQUE DE VAUCOULEURS (MEUSE) , France (photos: Suzanne Beaumont)

À propos de Vaucouleurs

Plusieurs calvaires en métal du Québec portent la signature de Vaucouleurs. En consultant les catalogues commerciaux anciens de fonderies de cette commune française, on trouve l’origine de plusieurs de nos calvaires de cimetière ou de chemin. En effet, les maîtres de forges du XIXe siècle offraient dans leurs catalogues illustrés une grande diversité d’objets dont une infinie variété de statues profanes et religieuses souvent reproduites à partir d’œuvres anciennes originales de grande qualité artistique. Ces œuvres industrielles étaient réalisées par moulage de modèles académiques originaux du XVIIIe. J’ai été impressionnée de trouver dans un des catalogues de modèles de l’Institut catholique, coulés à la fonderie Tusey, de Vaucouleurs, un Christ Bouchardon (voir gravure ci-contre).

Or Edmé Bouchardon est un sculpteur issu d’une famille de sculpteurs. À un jeune âge, il se voit décerner un grand prix de Rome où il sera rapidement repéré pour son talent et sera invité à titre de sculpteur, à Paris, à la cour du roi Louis XV. Il faut voir et revoir la vidéo de l’exposition de 2016 au Louvre pour constater l’envergure et le talent de cet artiste dont on dit qu’il est le plus grand dessinateur et sculpteur français du XVIIIe.

 

Gravure tirée d’un catalogue commercial des fonderies de Tusey (Vaucouleurs) , entre 1874 et 1884, offrant à ses clients un Christ Bouchardon.

 

Photo 3: Détail du calvaire à trois personnages de Sainte-Anne-de-la-Pocatière dont le Corpus est un Christ Bouchardon. L’ensemble, probablement en fonte bronzinée, est signé de l’Union artistique de Vaucouleurs (photo Gérard Arbour)

Concernant l’attribution de ce Christ Bouchardon, que plusieurs fonderies françaises du XIXe siècle offraient d’ailleurs dans leur catalogue, il plane une incertitude qui oblige à parler d’un «Christ dit de Bouchardon». Une incertitude qui restera sans doute à jamais puisque le Christ de référence, qui avait  connu deux lieux d’hébergement avant son acquisition finale par la ville de Paris en 1840, a été acheté comme «prétendu E. Bourchardon». Il n’en demeure pas moins que la qualité des œuvres offertes par les maîtres de forges de Vaucouleurs demeure impressionnante. Celles-ci oeuvres sont empreintes de réalisme et imprégnées de l’esprit du baroque. J’ai cherché  au Québec  un «christ Bouchardon» . Le calvaire de Sainte-Anne-de-la-Pocatière (voir photo 3) est un exemple.

Effervescence et déclin d’une production de fonte d’art

Au XIXe siècle, quand la fonte d’art en fer investit le marché, celle en bronze existe déjà depuis belle lurette. Mais le bronze étant coûteux, la production d’œuvres en bronze est réservée à une élite. L’apparition de modèles en fonte de fer de grand format déclenche la révolution industrielle. Toutefois, son effervescence sera de courte durée, son déclin s’entamant avec la fin du siècle qui l’a vu naître. Il faut savoir que si la fonte d’art en fer apparaît si tard dans l’histoire des technologies métallurgiques c’est en partie parce qu’il n’est pas simple d’extraire le fer de son minerai d’origine pourtant si abondant dans la nature. De plus, si avant la révolution industrielle on arrive déjà à couler des objets en fonte de fer, les produits restent de petites dimensions. C’est qu’on maîtrise encore mal l’extraction des gaz émis pendant la coulée dans les moules  et que ces gaz emprisonnés causent des imperfections incompatibles avec la solidité et l’apparence du produit final. De plus, la fonte d’art en fer exige beaucoup de minerai, énormément d’énergie, des équipements dispendieux et surtout un très grand savoir-faire.

Les premiers maîtres de forges apparaissent en Angleterre à Iron Bridge, municipalité située au nord-ouest de Birmingham, qui, comme on s’en doute, doit son nom à ce premier pont de fer érigé en 1781 à cet endroit. Les Anglais deviennent  pionniers dans la maîtrise d’une fonte de fer de qualité et en grand format et sans imperfection. Rapidement, la France envoie ses spécialistes en éclaireurs pour s’initier à ce nouvel art de la sidérurgie. Et, elle intégrera dans sa propre production les pratiques apprises chez les Britanniques. L’essor en France de ces nouvelles technologies est concomitant à un nouvel urbanisme mis en place dans la capitale par le baron Haussmann (1809- 1890) et un modèle qui fera école dans toutes les villes. Ce nouvel urbanisme, plus aéré et plus organisé requiert une abondance de mobilier nouveau : fontaines, lampadaires, bancs publics, statuaire ornementale, gardes de galerie, rampes d’escaliers, etc., et ce sont les maîtres-fondeurs du fer qui répondront à l’immense demande. Ce nouvel art de vivre en ville remplira les carnets de commandes des usines de sidérurgie en émergence. Dans cette foulée apparaitront les premières fonderies d’art en France dont celle de Tusey en périphérie de Vaucouleurs. Pour satisfaire leurs besoins en modèles, ces fonderies obtiennent des musées l’accès aux collections pour nourrir les maîtres en moulage : c’est notamment le cas du Louvre à Paris et du Victoria and Albert Museum, à Londres. Une salle de ce dernier est d’ailleurs entièrement consacrée à ces modèles en plâtre reproduisant des œuvres anciennes en différentes matières. Pour constituer la statuaire des villes, les modèles issus des grandes collections royales devenues collections d’État seront moulés en plâtre, remoulés en creux avant d’être coulés en fer et souvent patinés pour imiter le bronze. Ainsi donc, ce sont les œuvres d’art des grands musées et des grands temps de l’histoire de l’art qui s’offrent à la vue dans nos calvaires produits industriellement.

La fonderie d’art en fer disparaîtra progressivement si bien qu’à la fin du XIXe, les hauts-fourneaux qui donnent dans la fonte de fer se raréfient : nombreux sont ceux qui ferment leurs portes alors que les autres qui restent en affaires le font au prix d’une diversification et d’une réorientation progressives de leur production vers des modèles techniques d’armement, de mécanique et d’ingénierie. De nombreux facteurs expliquent le déclin de la fonte d’art en fer, l’un d’eux étant la loi française de 1905 séparant l’Église et l’État et réduisant la présence du sacré dans l’espace habité.

De l’Union artistique

L’atelier de l’Union artistique situé à Vaucouleurs sur la Meuse, en territoire lorrain, a été créé en 1887 par Martin Pierson (1836-1900), sculpteur et homme d’affaires. Ce dernier avait déjà monté en 1865, un premier atelier, l’Institut catholique de Vaucouleurs (voir illustration ci-jointe). Celui-ci  donnait principalement dans l’art religieux et faisait déjà, couler ses pièces de fonderie d’art à Tusey en périphérie de Vaucouleurs. Après la fermeture en 1881 de ce premier atelier, Pierson en remettra un autre sur pied, à l’étiquette commerciale de l’Union artistique. Celui-ci ci se maintiendra en activité jusqu’en 1967, presque cent ans, repris tour à tour par Charles (_ -1923) le fils du fondateur, et par Albert (_ -1976) le fils de Charles (voir l’illustration ci- dessous). Malheureusement, peu d’information subsiste sur cette entreprise, ses archives ayant été détruites. On sait par contre que les fonderies de Tusey (Vaucouleurs) ont continué de couler pour l’Union artistique probablement jusqu’en 1920.

Page couverture du catalogue commercial de 1893 de l’Institut catholique de Vaucouleurs

De la fonderie d’art de Tusey

À Vaucouleurs en Lorraine se trouve une ancienne fonderie d’art de Tusey, toujours en opération, mais qui a changé de créneau de production. Fondées en 1832 par le maître de forges Pierre Adolphe Muel, lui-même issu d’une famille de maîtres de forges, les fonderies de Tusey se sont spécialisées dès leur création dans la fonte d’art et ont acquis une réputation d’excellence dans le domaine. De 1839 à 1843, l’entreprise de Tusey sera dirigée par l‘ingénieur, professeur et homme d’affaires André Guettier, qui témoignera du haut niveau d’expertise acquis en cette matière de fonte d’art dans un traité savant de plusieurs centaines de pages, intitulé De la fonderie. Après sa création, l’entreprise passera de mains en mains, fusionnera et scindera tour à tour. Elle sera rachetée en 1904 par Laurent Chevaillier qui fera lentement migrer la production de la fonte d’art vers la fonte d’armement. notamment les grenades citron de la guerre 14-18,  et la fonte mécanique de sorte que le catalogue de 1926 n’offre plus guère que de la serrurerie fignolée.

À propos des spécimens du Québec

C’est à partir de l’acquisition en 1904, par Chevaillier, et jusqu’en 1920 alors que cette fonderie de Vaucouleurs abandonne progressivement le champ de la statuaire, que le Québec s’enrichira de plusieurs monuments en fonte de fer signés par l’Union artistique de Vaucouleurs. C’est le cas du spectaculaire chemin de croix du Sainte-Anne de Beaupré (voir photo 6), installé entre 1913 et 1945 et de celui d’Huberdeau (voir photo 7).

Détail de la station VIII du chemin de croix de Sainte-Anne de Beaupré, en fonte de fer bronzinée avec ses personnages grandeur nature (photo: Suzanne Beaumont)

 

Station XII du chemin de croix d’Huberdeau, petite municipalité de moins de 1 000 habitants située en bordure de la rivière Rouge, dans les Laurentides. Se limitant à cinq stations, ce chemin de croix est incomplet. Aquis entre 1910 et 1920, durant la Grande Guerre, les composantes de la séquence se sont perdues en mer après bombardement et destruction des navires qui les transportaient.

Pour en revenir au calvaire du Belmont

Les personnages de ce calvaire du Belmont sont du même modèle que ceux de Chaunay, au centre ouest de la France, un calvaire inauguré en 1915 (Calvaire de Chaunay). De plus, on reconnaît dans ce calvaire des modèles identiques à ceux du calvaire d’Huberdeau. Les mêmes traits de caractère figurent encore dans la station XII du très beau chemin de croix de Sainte-Anne de Beaupré en fonte bronzinée (chemin de croix Sainte-Anne-de-beaupré). Il est également étonnant de constater que la Vierge et le Saint-Jean du calvaire du cimetière Saint-Patrick à Québec sont également du même modèle alors que ceux-ci ne sont pas en fonte, mais plutôt en béton fin, ou poussière de pierre comme on dit souvent (voir photo 8). Et ce cas n’est pas un unique. On retrouve plusieurs de ces modèles en béton sur le territoire du Québec dont celui du cimetière de l’Hôpital général à Québec (voir photo 9), lui aussi inspiré de la statuaire industrielle en fonte de fer. Comment expliquer cette mutation du fer au minéral ? Comment et quand sont apparus dans le paysage québécois ces multiples exemplaires en béton fin ? Il serait plausible de croire qu’après la rupture d’approvisionnement des fonderies, on ait utilisé nos statues de fer comme modèle pour les reproduire localement en béton.

Calvaire du Cimetière Saint-Patrick à Québec (photo: Suzanne Belmont).

 

Calvaire de l’Hôpital général (photo :France Rémillard). Bien que tous les personnages de ces deux calvaires soient en béton fin, les modèles diffèrent, mais ils pourraient être tirés de modèles en fonte de fer de Vaucouleurs.

La production industrielle en fonte de fer suit de près celle de la statuaire religieuse et profane en plâtre qui orne toujours nos églises et nos édifices publics. Au Québec, la diffusion de ces modèles d’académie a certainement fourni l’inspiration dont se sont nourris plusieurs de nos sculpteurs, prolongeant dans notre XXe siècle québécois les styles du XVIIIe Européen. D’où est venue l’inspiration de Louis Jobin (1845-1926) pour ne citer que cet artiste, pour son Christ en croix, son Saint George terrassant le Dragon, sa Vierge de Lourde ou son Saint-Jean ? Les catalogues de fonderies permettraient probablement d’établir un parallèle de notre production locale en bois avec celle en fonte.

Les œuvres en fer issues des fonderies d’art européennes, surtout françaises, longtemps boudées par nos chercheurs méritent qu’on s’y attarde, qu’on en dresse l’inventaire et qu’on les documente.Il y a là un beau sujet de recherche. Ce court article aura-t-il suscité un nouvel intérêt chez nos lecteurs ? Les aura-t-il convaincus que nos calvaires moulés en fonte de fer, qu’ils soient en bordure de chemin ou au cimetière, même s’ils proviennent d’une production industrielle, sont aussi des objets de sens précieux à conserver? Nous l’espérons.

C’est fou la mort,
plus méchant que le vent. C’est sourd la mort,
comme un mort sur un banc. C’est noir la mort
Et ça passe en riant.
C’est grand la mort,
c’est plein de vie dedans.

C’était une journée ensoleillée et chaude d’automne, ce samedi matin 23 octobre 1943. La vieille rue Bourassa, à Lauzon – la rue du pont de fer comme on l’appelle –, soudée aux chantiers maritimes Davie et à la voie ferrée, connaissait son train-train paisible habituel. Il y a bien eu le marchand de glace Morissette qui était passé dans l’avant-midi pour alimenter les glacières domestiques et livrer ses gros blocs dégoulinants, puis le laitier Joseph Samson et le boulanger Mercier, tous encore portés par des attelages à chevaux. Vers 11 h, c’est la camionnette de livraison de l’épicerie Allaire qui enfila cette étroite chaussée et qui s’arrêta devant chez nous, au numéro 25. Maman était en train d’épingler des couches à sécher sur la corde à linge tendue devant la porte d’entrée de son logement. Le livreur descendit de sa voiture et porta promptement sa commande chez le voisin d’en face en laissant tourner le moteur. Ma sœur Romana, âgée de trois ans et demi, donc de 24 mois mon aînée, sortit discrètement de la cour où nous jouions ensemble, longea le lourd véhicule noir et colla l’oreille pour écouter le ronronnement de la machine toute chaude. Ma petite sœur avait déjoué pour un moment l’attention de ma mère, Marie-Alexandrine Poulin, qui n’avait pas noté la barrière ouverte. Le livreur, pressé par sa charge de travail en ce lendemain de marché, sortit en coup de vent de la maison d’en face, monta s’asseoir et démarra rapidement. Romana, invisible depuis la banquette du chauffeur, fut écrasée à mort devant les yeux horrifiés de sa mère.

On ne peut imaginer la douleur de ce jeune couple d’origine beauceronne, ma petite mère, ancienne maîtresse d’école de rang et de village, et mon père, nouvellement embauché au chantier. On raconte que maman s’effondra en assistant à la tragédie. Cela faisait trois ans et demi que sa grande fille la suivait partout. Mon père, entrepreneur-électricien, alors inscrit dans l’élan de l’électrification rurale, était souvent absent. Après quelque temps passé à amener le courant dans les villages et aux habitations, on l’invita, en 1941, à venir à Sorel participer à la construction d’usines de canons. C’est là que je vins au monde. Puis, un an plus tard, les chantiers maritimes de Lauzon retinrent ses services pour former rapidement des électriciens devant servir sur les nombreux bateaux qu’on lançait en ce moment de conflit mondial. Ma mère a donc passé toutes ces années de grands déménagements, toutes ses journées à l’étranger, avec sa petite fille. Ces deux êtres étaient soudés par une affection fusionnelle peu commune comme en témoigne un émouvant portrait de studio de l’enfant, réalisé à Sorel dans cette période d’isolement de son milieu.

La petite fille, me raconte-t-on, savait parler clairement, chanter, danser : sa mère lui avait tout enseigné, comme elle l’avait fait dans les écoles pendant 10 ans.

La tragédie donna lieu à un regroupement de toutes les mères de la rue. Ces femmes entourèrent Maria, comme on l’appelait familièrement, pour la consoler. Même mansuétude de la part des travailleurs du chantier maritime, pour celui qui, à 33 ans, venait d’intégrer leur rang pour y faire sa vie.

Portrait de studio de Romana, 3 ans, à Sorel en 1942, quelques mois avant son décès accidentel à Lauzon en 1943, photographe: Desjardins (coll. Michel Lessard)

 

Romana dans son lit de dernier repos, photo A.R. Roy (coll. Michel Lessard).

 

Exposition posthume moderne de Romana Lessard dans la maison familiale à Lauzon, octobre 1943, image colorisée, photographiée par A. R. Roy (collection Michel Lessard)

Romana, portée par un corbillard blanc, eut droit au service des anges, dans une église paroissiale bondée. Le propriétaire de l’épicerie envoya une gerbe de fleurs et un photographe professionnel fixer sur pellicule la petite dans sa tombe ouverte exposée au salon du logement. Un tirage colorisé de moyen format où l’enfant a l’air de dormir dans la soie, son portrait sorelois déposé bien à la vue dans le couvercle du tombeau. Le dernier portrait !

Et toute la grande famille Poulin descendit de la Beauce, le parrain Tancrède et la marraine Marie-Ange, les oncles, les tantes, cousins et cousines. La grand-mère passera une année auprès de sa fille pour la consoler d’une telle blessure à l’âme.

La photographie et l’immortalité des défunts

Les fonds domestiques québécois de photographies conservées dans des boîtes en carton ou présentées dans de beaux albums commerciaux contiennent toutes sortes de portraits liés à la mort et aux défunts. Les cartes mortuaires rappelant, avec une vignette de son visage, le passage sur Terre d’un individu sont les plus communes. On les glissait dans le missel du dimanche afin de prier pour les fidèles défunts. Mais on trouve également dans ces archives familiales des portraits post mortem, des prises de vues réalisées après le grand départ, comme on vient de le voir avec ma petite sœur Romana. Ces images de tendresse qui, pour plusieurs, suintent la morbidité deviennent chez les proches, une façon de se souvenir, une sorte de réponse à leur quête de l’immortalité. Conserver la trace !

Un des plus anciens portraits après décès connu au Québec demeure à coup sûr celui de Marguerite Bourgeoys, cette religieuse supérieure de la Congrégation de Notre-Dame: une représentation peinte par Pierre Le Ber en janvier 1700 à Ville-Marie, devenue Montréal. Une relation du temps nous décrit le contexte d’exécution de ce tableau peint :

«Monsieur LeBer, le fils, ayant été prié de tirer le portrait de notre chère Mère, un peu après qu’elle fut morte, il vint chez nous à cet effet, après avoir communié pour elle à notre chapelle; mais il se trouva incommodé d’un mal de tête qui lui prit qu’il fut impossible de l’entreprendre. Une de nos Sœurs lui donna un peu de cheveux de notre Mère défunte, qu’il mit sous sa perruque, et en même temps, il se sentit soulagé qu’il se mit à l’œuvre avec une facilité que lui et ceux qui le regardaient ne purent s’empêcher d’admirer.»

La défunte, traitée en buste, présente un visage figé, glacial, les yeux semi-ouverts et les mains jointes en prière. Le masque est froid et la rigidité cadavérique bien rendue. Représenter un défunt après sa mort n’est pas un phénomène appartenant au 18e siècle. On n’a qu’à penser à tous ces gisants en pierre alignés dans des chapelles, des églises et des cathédrales européennes, montrant des gens de pouvoir dans leur dernier sommeil, des œuvres souvent réalisées pour capter la physionomie à partir de masques funéraires moulés sur le visage du défunt. Donc, bien avant l’invention de la photographie, officiellement proclamée en 1839 en France et en Angleterre (Daguerre et Talbot), d’autres pratiques artistiques ont donné dans le genre depuis des siècles. D’ailleurs, plusieurs Québécois nous ont laissé leur masque : le patriote Pierre Bédard, Henri Bourassa, Sir Wilfrid Laurier, le frère André, Olivar Asselin et Maurice Duplessis, pour n’en citer que quelques-uns.

Portrait peint de Marguerite Bourgeoys, fondatrice de la congrégation Notre-Dame de Montréal , réalisé post mortem, en janvier 1700 (source : coll. Congrégation Notre-Dame)

 

Masque funéraire d’Henri Bourassa, homme politique et fondateur du quotidien Le Devoir, en 1952, réalisé par Pierre Petrucci (photo : Dave Noël, Le Devoir).

Nos fonds domestiques de photographies contiennent des portraits posthumes produits selon presque toute la gamme des techniques de prise de vue des derniers 170 ans. On y trouve des daguerréotypes, des ambrotypes, des ferrotypes, des gélatines argentiques, en noir et blanc ou colorisés à la main, des tirages en couleurs selon différents procédés, des petits, des moyens et des grands formats. Et on peut aujourd’hui ajouter une autre technique : la photo numérique (voir l’épilogue). La plupart du temps, les œuvres sont croquées par des amateurs du Kodak. Mais pour les grands personnages, les célébrités ou des membres de grandes familles bourgeoises, les gens en autorité, comme certains prêtres ou des grands de la hiérarchie religieuse, on fera appel à des professionnels qui offriront leurs sujets en grands formats dans des éclairages et des compositions étudiés, parfois en chapelle ardente. Dès l’apparition des peintres de la lumière, les journaux québécois diffusent des annonces publicitaires de la nouvelle pratique pour souligner l’importance de photographier les défunts. La mort à l’époque victorienne devient romantique et elle donnera naissance à tout un art funéraire, encouragé par le rituel religieux.

Daguerréotype, montré ici sans son coffret, représentant des parents entourant leur fille morte, ça 1850 (source : Collection privée, Wikipedia)

 

Ambrotype dans son coffret présentant une mère tenant dans ses bras son enfant décédé, ca 1860 (source : Jeffrey Kraus Antique Photographic Collections)

Quand les enfants meurent deux fois

Parmi les photographies posthumes retrouvées dans les archives des familles québécoises, on découvre très majoritairement des portraits d’enfants. Des bébés, mais aussi des enfants en bas âge. La mortalité infantile était fréquente autrefois et pour les parents, les mères surtout, la perte d’un enfant demeure une tragédie épouvantable dont le deuil ne se termine jamais. On pleure la disparition et on entretient la colère sur ce qu’on considère comme une injustice. Et on cherche longtemps sa responsabilité de parent dans ce départ précoce vers l’au-delà. Dans un article publié dans le Journal de Québec, le 23 novembre 2014, le psychologue Yvon Dallaire parle dans sa chronique des impacts de la mort d’un enfant. Ce professionnel venait alors d’agir comme président d’honneur d’un important colloque tenu à Québec sur le thème « Parler de la mort ne fait pas mourir » et qui réunissait 14 conférenciers et 150 personnes, une première sur le sujet.

« La mort la plus triste qu’il soit est la mort d’un enfant, peu importe son âge et la raison de son décès, que la mort soit périnatale ou après plusieurs années de vie. Qu’un parent âgé décède, c’est prévu et normal, même soulageant pour la personne elle-même (qui peut souffrir le martyre) et pour son entourage qui doit en prendre soin./… /Mais la mort d’un enfant, parfois accidentelle, est quelque chose d’inacceptable. Cette mort suscite énormément de chagrin et en fait un deuil long, très long. Ce chagrin peut être ravivé à chaque souvenir, à chaque mort d’un membre de l’entourage ou simplement à l’audition du nom d’un enfant qui porte le même nom que l’enfant mort./…/La mort d’un enfant transforme les deux parents et le couple ne peut plus jamais être le même faire le deuil d’un enfant prend facilement des années ».

Portrait posthume traditionnel à la manière victorienne d’une fillette, saisi par Edmond Ernst, Québec ça 1905 (coll. Yves Beauregard, MNBAQ). Le portrait posthume traditionnel présente le défunt sur les planches alors que le portrait posthume moderne le montre dans son cercueil entouré d’accessoires industriels.

L’exemple de Marie-Alexandrine Poulin relaté au début de cet article en témoigne éloquemment. Même sur son lit de mort, à l’âge de 100 ans, elle référait dans ses derniers soupirs à sa petite Romana. La photographie posthume, répétons-le, va permettre de préserver les traces de ces parcours d’émotion profonde.

Les photographies de défunts dans les albums de famille nous renseignent sur le costume retenu pour arriver chez Saint-Pierre et entrer au paradis, sur les rites et les mises en scène, sur la culture matérielle, sur la mort à la ville et à la campagne, etc. Ces prises de vues d’amateurs sont des instantanés réalisés sans trop se soucier des canons de l’esthétique de l’image. La majorité sont mêmes croquées gauchement. De plus, la pauvreté du traitement chimique des tirages subit difficilement le passage du temps. Presque toujours, ces rappels d’éternité annoncent donc une seconde mort des sujets, celle-là de l’ordre du médium lui- même. La scène s’efface pour une sortie de scène finale.

Il y a de beaux exemples de ces images entourant la perte d’un enfant en campagne il y a un siècle dans le journal photographique personnel d’Irma Huard Poulin (1918-2012) – ma tante Irma –, née à Saint-Prosper de Dorchester (Les Etchemins) et paroissienne de Saint-Jules de Beauce. Plusieurs illustrations collées dans ce manuscrit intéressent notre sujet. Deux concernent la mort d’enfants en bas âge, une fille et un garçon. Les autres nous dévoilent un matin de funérailles, montrant le corbillard noir attelé devant la petite maison d’habitant et le rassemblement des participants qui formeront bientôt un cortège jusqu’à l’église paroissiale. Les portraits après décès nous montrent sa petite sœur Jeannette Florence Rosie Hélène (1920-1923) et son petit frère Conrad (1925), sur les planches à l’intérieur de la maison. Laissons parler les textes au bas des clichés à l’émulsion évanescente. Des mémoires illustrées d’une certaine valeur ethnographique.

« Dans ce temps-là, c’était un corbillard tiré par des chevaux. Ils faisaient la tombe en bois puis maman achetait un brocard blanc genre velours fleuri pour recouvrir le bois./…/Puis, il (le défunt) était exposé dans la maison, des cierges allumés, un crucifix, et des statues, celles que l’on avait, des petits anges en plâtre./…/Ma sœur Jeannette qui est décédée, dans ce temps-là, on couvrait les murs d’une chambre d’un drap blanc … il couvrait une table assez grande suivant l’âge, les côtés bien entourés, ils mettaient une couronne de fleurs sur la tête, une belle robe en broderie blanche, des bas blancs. Je me souviens que papa trouvait que maman en faisait trop pour mettre dans la terre. Il disputait. Quand elle eut une autre fille, elle l’a de nouveau fait appeler Jeannette. »

Deux photographies tirées du journal personnel d’Irma Huard Poulin (1918-2012) prises à Saint-Prosper des Etchemins, lors du décès de sa jeune sœur Jeannette en 1923.

Une image nous présente la défunte sur les planches dans une chambre de la maison,

 

Une autre illustre l’arrivée du corbillard le matin de funérailles devant la petite maison de ferme

 

Les fidèles qui assisteront au cortège de la maison à l’église tous dans leurs plus beaux atours. Les porteurs affichent des rubans à leur costume (photos: collection famille Poulin).

Le portrait posthume : facteurs de conditionnement

On peut regrouper les photographies de défunts selon le style de prise de vue et de mise en scène. Dans les débuts de la photographie, à l’ère des images en coffrets notamment, il faut parler de style empirique, expérimental. L’art de peindre avec la lumière est à ses balbutiements. Le défunt est figé dans un siège ou sur les planches, sans préoccupation décorative ou allégorique. Ces portraits sont ordinairement crus et froids. Vers 1860, le romantisme entretenu autour de la mort dans la période victorienne change le système de représentation. La prise de vue présente alors un arrangement théâtral des corps étendus dans leurs plus beaux atours, une mise en scène complétée de couronnes de fleurs et d’accessoires venus du rituel religieux : chandeliers, crucifix, bénitier et goupillon, statues en plâtre, chapelet ou livre de messe dans les mains jointes en prière. Les morts sur les planches ou dans leur couche ont l’air de reposer dans leur dernier sommeil. Enfin, le portrait moderne donne dans le regard franc, la composition classique maîtrisée dans un aménagement industriel standard symétrique, lisible dans le cercueil, le prie-Dieu et tous les accessoires ordonnés mécaniquement autour des corps, dont des chandeliers à plusieurs branches ou de gros luminaires sur pied. Une mise en scène inscrite dans les valeurs de l’art déco, jusque dans les tombes.

Exposition post mortem traditionnelle de madame Sharples photographiée par Ernest Livernois vers 1880. Le décor s’inscrit dans la manière romantique victorienne (source : BAnQ).

 

L’hon.Georges Couture, commerçant et constructeur de Lévis, conseiller municipal et conseiller législatif, chevalier de l’ordre du Saint-Sépulcre en exposition post mortem traditionnelle, photographié par A. R. Roy en novembre 1887 (coll. Société d’Histoire de Lévis).

 

L’abbé Edouard Sévérin Fafard, ancien curé de Lauzon, fondateur de la municipalité de Saint- Sévérin en chapelle ardente au Couvent de Lauzon, le 23 décembre 1909, photographié par A. R. Roy , Lévis (coll. Michel Lessard).

L’adhésion à un rituel religieux donné et le niveau socioéconomique sont d’autres facteurs de conditionnement de la prise de vue photographique. Les chrétiens orthodoxes, les musulmans, les protestants et les catholiques vont tous s’inscrire dans des traditions qui vont imposer leurs normes dans la saisie photographique. Même conditionnement selon la classe sociale: le portrait posthume, par Ernest Livernois, de madame Sharples, appartenant à la grande bourgeoisie de la capitale, relève des plus hauts standards de la pratique photographique, bien loin des instantanés d’enfants sur les planches des Huard de Saint-Prosper de Dorchester.

On peut également classer les photos de défunts selon le genre photographique. Les photoreportages, comme cette lecture séquencée par Livernois de l’éboulis du Cap-diamant à Québec, en 1889, où l’on montre notamment une table d’enfants mortellement écrasés ou étouffés dans cette tragédie, illustre bien ce volet de la pratique. Toutes ces archives des services de police traitant d’accidents tragiques et de crimes composent une autre forme de représentation des défunts, tout comme les essais photographiques artistiques et documentaires sur la mort, dont le but est de faire réfléchir les vivants sur leur finitude. En 2010, le Musée des religions de Nicolet a accueilli le fabuleux travail de deux Allemands, Beatte Lakotta, journaliste, et Walter Schels, photographe. Leurs œuvres montrent, en grand format, les visages d’hommes, de femmes et d’enfants saisis dans un centre palliatif avant et après leur décès. Les images sont placées côte à côte, l’effet est saisissant. Regarder la mort en face. Les visages de la mort, c’était le titre de cet accrochage, qui fut repris deux ans plus tard à la basilique Notre-Dame de Montréal. Les deux événements ont attiré des milliers de visiteurs, touchés par le vécu de chaque défunt qui s’exprimait dans leur visage vivant, et par le relâchement reposant de l’être suite à la libération du poids de la vie : comment la géographie d’un visage peut traduire un passé souligné, puis estompé par la mort!

Épilogue

L’avant-dernier portrait

Voici ce que j’écrivais dans mon journal personnel, le 18 novembre 2020 :

« Denyse Dussault, l’épouse de mon frère Gérald, nous a quittés aujourd’hui pour un monde qu’on dit meilleur, à 14,05, à sa résidence de la rue Fraser à Lévis, 5 minutes après trois injections données par le docteur Michel Côté, médecin traitant et ami d’enfance de Gérald. Denyse était entourée de son époux et de son fils Étienne. Une infirmière assistait le docteur Côté qui fait une spécialité de l’aide à partir comme il l’appelle. Respectueusement, cinq minutes avant les injections, les trois enfants de son fils fils unique Étienne et leur mère Marie-Éve ont entouré leur grand-mère, mère et épouse pour une dernière prise de vue photographique, ci-jointe. Tout ce beau monde avait dormi la nuit précédente dans le grand lit de la chambre à coucher, voisin du lit d’hôpital où dormait ma belle-sœur. Avant de quitter la maison, les enfants ont fait des adieux touchants. Laurent pleurait ! La famille d’Étienne partie, Denyse toujours d’une grande lucidité, a porté un toast à la vie en partageant une dernière coupe de champagne, avec son époux, la pièce baignant dans une ambiance de douce musique classique.

Denyse Dussault chaleureusement entourée des siens quelques minutes avant de rendre l’âme (photo : Famille Lessard).

On pense tous que nous sommes éternels, mais on découvre un jour que nous portons en nous un mécanisme de finitude. Et nous sommes tous inquiets sur la destination de ce grand voyage. Inquiétude également du moment de cette obsolescence programmée comme on dit à l’ère du numérique, inquiétude aussi du comment s’organiseront ces vacances éternelles que nous mènerons seuls et sans espoir de retour. Il faut accepter de tout quitter, car tout est vanité tout est passager et éphémère disent les philosophes en quête de sérénité.

NDR : Cet article fait suite à un article déjà publié dans ce bulletin à l'hiver 2018 (vol. 6 no. 1). Depuis cette publication son auteur a cheminé, terminé et soutenu sa thèse de doctorat sur le sujet. Il nous présente ici un résumé de ses découvertes.

En septembre 2019, j’ai soutenu, à l’Université du Québec à Montréal, ma thèse de doctorat en histoire intitulée La fabrique du corps médical. Dissections humaines et formation médicale dans le Québec du XIXe siècle. Cette thèse retrace les conditions d’avènement au XIXe siècle de la pratique des dissections humaines dans les écoles de médecine du Québec. Étudier le corps anatomique était alors un enjeu de légitimité et de distinction professionnelle pour les médecins. Cette activité de connaissance supposait la dissection de milliers de défunts, exhumés par des étudiants en médecine dans des lieux de sépulture ou provenant d’institutions de soin et d’assistance où leurs dépouilles n’ont pas été réclamées par des proches. Les lois canadiennes d’anatomie de 1843 et de 1883 sont venues imposer cette seconde catégorie de défunts – les morts non réclamés –, au terme de près d’un siècle de polémiques, de négociations et d’arrangements entre divers milieux.

Au moyen d’archives hospitalières et d’écoles de médecine, de journaux, de débats judiciaires et parlementaires et de témoignages écrits de médecins, cette étude contribue à l’histoire de la profession médicale et de la disposition des morts au XIXe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, la province de Québec fait partie de l’Empire britannique, rendant possible l’installation sur le territoire de médecins et chirurgiens formés aux dissections humaines à Londres ou à Édimbourg. En vertu du Murder Act, loi britannique autorisant la dissection de certains condamnés à mort pour meurtre, les premières dissections humaines sont alors pratiquées au Québec. Instituée à partir des années 1820 dans des cursus de formation médicale, cette pratique devient, dans la seconde moitié du siècle, obligatoire pour tous les apprentis médecins canadiens.

L’apprentissage de l’anatomie humaine devait absolument passer par l’accès à l’intérieur de corps humains. Les besoins de connaissance étant intarissables, il a fallu de nombreux corps et le cimetière avait la capacité d’en fournir. Leçon d’anatomie, du Dr Willem Van der Meer par Michiel van Mierevelt (source : Wikimedia Commons)

En 1843, une première loi canadienne d’anatomie, qui prend pour modèle celle adoptée à Londres une décennie plus tôt, met un terme à la dissection punitive des condamnés à mort en limitant, en principe, les dissections humaines aux défunts non réclamés provenant d’établissements de soin et d’assistance. La répugnance de certains de ces établissements à se conformer à cette loi conduit à son échec. Au cours des quatre décennies suivantes, les écoles médicales négocient donc, en marge de la loi, l’obtention des cadavres nécessaires à leurs cours d’anatomie humaine. En parallèle, les enlèvements de défunts à même les lieux de sépulture entrent dans l’ordinaire des étudiants en médecine canadiens. Ce statu quo atteint un point de rupture dans les années 1870. Les controverses liées aux enlèvements de cadavres entrent en contradiction avec les velléités des médecins d’être reconnus comme les seuls habilités à intervenir professionnellement quant à la santé des individus et des populations. Ce contexte mène, en 1883, à l’adoption d’une nouvelle loi canadienne d’anatomie. Cette loi marque un tournant à partir duquel le transfert, vers les écoles de médecine, de corps non réclamés provenant d’institutions publiques s’installe durablement au Québec.

La publication de ma thèse est en cours de préparation. Surveillez la section Vient de paraître de ce bulletin pour en être tenus au courant. D’ici là, je vous invite à consulter le mémoire de maîtrise que j’ai rédigé sur les débuts de la crémation funéraire au Québec, disponible en consultant ce lien: https://archipel.uqam.ca/7193/. Un article tiré de ce mémoire et qui s’intitule La République des incinérés : histoire croisée des mouvements crématistes de Paris, du nord de l’Italie et de Montréal au XIXe siècle, est par ailleurs disponible ici.

Il est bon de rappeler qu’un des rebelles de 1837-1838, Joseph Marceau (né à L’Acadie, en 1806, et décédé en Australie en 1883) était issus d’une famille de Saint-Michel-de-Bellechasse. En effet, son grand-père Joseph-Pierre Marceau, neveu de Marie-Marthe-Marceau épouse de Pierre Cadrin (enterré au 4e rang de Saint-Michel) eut un fils, Jacques (né à St-Michel en 1766), qui s’établit et se maria à Marie Archange Bourgeois à L’Acadie près de Saint- Jean-sur-le-Richelieu.

Le 25 octobre 1830, JOSEPH MARCEAU, LE PATRIOTE se maria à Émilie Piédalue (14 ans et demi) de la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie, Qc). À partir de 1837, il habita une maison sur une terre à la Grande ligne du rang Double (6e concession, lot 64 ouest) de Saint-Cyprien- de-Napierville) qu’il avait acquise de Pierre Hébert. En plus de la culture terrienne, il exerçait le métier de tisserand. Dans la région, on l’appelait « Petit-Jacques » pour le distinguer d’un autre Joseph Marceau du même lieu.

Pendant l’insurrection de 1837-38, Joseph Marceau est membre des Frères chasseurs, un des organisateurs du camp retranché de Napierreville et un des chefs pour la bataille d’Odelltown (près de Lacolle), le 10 novembre 1838, un lieu stratégique près de la frontière canado-américaine. Devant 300 volontaires pro-statu quo, retranchés dans l’église, bien armés et bien pourvus de munitions, les patriotes durent retraiter en fin de journée. L’espoir d’une victoire des rebelles contre le régime en place s’étiolait et commençait la période de répression et des châtiments.

Esquisse de la bataille d’Odelltown, le 10 novembre 1838 photogrphiée par Edgard Gariépy en 1930 (Répertoire culturel du Québec).

Marceau fut appréhendé par les autorités coloniales britanniques avec plusieurs autres compagnons de lutte, le 14 novembre 1838, et emprisonné à la cour de justice du village de Napierville.

Cet édifice, construit en 1834 dans le village de Napierville pour servir de Cour de justice, a abrité à titre de prisonniers de nombreux patriotes, dont Joseph Marceau « Petit-Jacques » à la suite du retrait d’Odelltown (Photo : Gaston Cadrin, 2018)

Dès le 21 novembre suivant, il fut transféré dans la célèbre prison « Au Pied- du-Courant » à Montréal. Condamné en janvier 1839 à la pendaison comme plusieurs autres patriotes, sa sentence, ainsi que celle des 57 autres accusés, fut commuée en déportation dans un camp britannique en Australie où ils arrivèrent en février 1840. Prisonnier politique assujetti à des travaux forcés dans la région de Sydney, Marceau et ses compagnons devront notamment construire, à bout de bras et sous surveillance, la route de Paramatta.

Environ neuf mois avant son exil forcé, le 23 mai 1839, Joseph Marceau perdit sa femme Émilie. Comble de malheur, sa terre du rang Double fut saisie par le gouverneur du Bas-Canada (John Colborne), vendue par le Shérif devant la porte de l’église de Napierville et rachetée par ses beaux-parents Piédalue, devenus par la force des choses tuteurs des trois enfants de l’exilé et de leur défunte fille.

À la suite du pardon accordé par le gouvernement canadien d’Union (province du Canada) à tous ces exilés, en juin 1844, Joseph Marceau retrouva sa liberté et son droit de retour au pays. Mis à part, deux patriotes (Louis Dumouchelle et Gabriel Chèvrefils), décédés en terre australienne en 1840 et 1841, 55 patriotes retournèrent au Canada, à l’exception de Joseph Marceau.

Étant veuf depuis cinq ans, ce dernier décida de demeurer en Australie et d’y refaire sa vie. D’ailleurs, quelques mois après le rapatriement de ses confrères, il se remaria à Mary Barrett (19 ans), le 9 octobre 1844, et s’établit sur une terre dans le voisinage de son beau-père dans le township de Dapto, New South Wales. Avec son épouse de la moitié son âge, il aura 11 enfants permettant de répandre en Australie une importante progéniture de Marceau.

Malheureusement, ses trois enfants québécois (Émilie, Zéphirin et Odilon) ne l’ont jamais revu; ils furent élevés par sa belle famille. Émilie eut des descendants en Montérégie de son mariage avec François Valade et ses frères, Odilon et Zéphirin Marceau, s’installèrent dans le comté de Missoula au Montana et sont les ancêtres des Marceau de cet État. Si vous rencontrez des Marceau en Australie, ils sont tous les descendants du patriote exilé. Un monument commémorant cette horrible déportation a été érigé à Sydney en 1988.

Stèle funéraire du couple Marceau-Barrett dans le cimetière de Dapt, en Australie (photo 2017, auteur inconnu).

Le réalisateur Deke Richards, qui possède un lien de parenté avec Joseph Marceau de par sa mère, une Marcoux (Joseph-Pierre Marceau de Saint-Michel, grand-père du patriote, a marié Marie-Angélique Marcoux en 1759), finalise présentement un documentaire intitulé « La baie des exilés » en vue de rendre hommage, plus particulièrement à Joseph Marceau.

Un évènement commémoratif se tiendra les 18 et 20 mai 2020 dans les villes australiennes de Canada Bay et de Wollongong où se rassembleront des descendants des familles Marceau australiennes et québécoises, ainsi que les sociétés historiques les plus concernées. Personnellement, je suis très intéressé d’aller à la rencontre des familles Marceau de là-bas et de découvrir cette région d’Australie. Tous les mordus d’histoire sont invités à participer à ces célébrations.

Dans son article précédent, paru dans le bulletin la Veille, Eté 2019, vol. 7 no 2 La sacralisation du soldat inconnu, l'auteur nous a présenté comment plusieurs pays ont instauré des cérémonies rituelles spectaculaires mises au point pour encadrer de façon protocolaire et magistrale le rapatriement du soldat inconnu. Il nous a fait découvrir les monuments, toujours grandioses, érigés à la mémoire de toutes ces morts anonymes. Il nous présente ici un cas dans lequel une technologie moderne a donné lieu à un renversement de situation qui n'a pas été sans conséquence. (ndlr)

L’utilisation de l’ADN pour l’identification des personnes décédées s’étant répandue et développée considérablement depuis les années 1980, il était prévisible que cela allait affecter le processus de reconnaissance de militaires, autrement considérés comme anonymes. Le cas le plus célèbre fut sans nul doute celui de l’éphémère soldat inconnu américain de la Guerre du Vietnam. Bien qu’une crypte spécifique pour un inconnu de cette guerre ait été construite à Arlington dès 1973, le problème d’y trouver un occupant adéquat s’est accru au fur et à mesure que les laboratoires spécialisés perçaient le secret de l’identité des dépouilles anonymes en leur possession. C’est ainsi qu’en 1982, on considérait avoir identifié tous les militaires tombés au Vietnam, sauf quatre. Trois de ceux-ci furent ensuite identifiés ou écartés comme n’étant peut-être pas Américains. N’en restait donc qu’un seul.

Le président Ronald Reagan décida alors d’organiser des funérailles nationales pour le Memorial Day 1984. Cette cérémonie fut grandiose et pour nombre de vétérans de cette guerre controversée, elle constitua en quelque sorte un baume sur des plaies psychosociales toujours longues à guérir.

Enterrement du soldat inconnu du Viêt Nam le 28 mai 1984 en présence du Président Ronald Reagan (photo libre de droit , source: Wikipedia)

 

Voici le jeune et confiant lieutenant Michael Joseph Blassie tenant la pose devant son chasseur (source: © Check six)

 

Il faut déterrer le lieutenant Blassie

Le 11 mai 1972, le lieutenant d’aviation Michael Joseph Blassie s’est écrasé près d’An Loc, au Vietnam. Au moment de la localisation du crash, certains objets et restes humains ont été recueillis. Un laboratoire d’identification a analysé ces restes et a cru pouvoir identifier le lieutenant Blassie. Mais cette version fut infirmée en 1979, et le dossier du disparu X-26 fut considéré comme étant bel et bien celui d’un inconnu. Et c’est ce militaire qui fut enterré en 1984 aux côtés des trois autres soldats inconnus reposant déjà à Arlington.

C’était sans compter la ténacité des membres de la famille Blassie qui, convaincus de l’identité de leur fils et frère, ont fait des pieds et des mains pour justifier leur prétention. Treize ans après qu’on l’eut enterré comme soldat inconnu, on procéda à son exhumation de la crypte. Grâce à l’ADN, quelques semaines suffirent pour l’identifier formellement comme le lieutenant Blassie. Il fut donc réinhumé solennellement dans un cimetière du Missouri, où reposait son père.

Stèle vue en recto et en verson du Lieutenant Blassie au Jefferson Barracks National Cemetery. ( photo: © John Abney, source: Wikipedia)

 

Depuis ce jour, les officiels ont convenu de ne plus jamais chercher un autre soldat inconnu. Au-dessus de la crypte vide, il est maintenant écrit: Pour rendre hommage et rester fidèle aux soldats américains portés disparus, 1958-1975 (traduction libre).

Il est intéressant de noter que cet épisode a eu des répercussions au Canada, lorsqu’il s’est agi de rapatrier en 2000 un soldat inconnu. La Commonwealth War Graves Commission (CWGC), l’organisme responsable des sépultures des soldats canadiens tombés outremer pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, a en effet alors exigé plusieurs promesses de la part d’Ottawa, dont celle de ne jamais plus demander l’exhumation et le rapatriement d’un autre corps non identifié. Aussi, Ottawa a dû s’engager à ne pas chercher à identifier la dépouille du soldat rapatrié en 2000, avec l’ADN ou toute autre technologie.

Note: Cet article est le premier d’une série présentant certains cas de figure découlant de l’influence politique sur la pérennité du dernier repos de personnalités historiques, tant à l’étranger que chez nous.

Parmi les autres sous-thèmes qui seront abordés ultérieurement: les interdits de sépulture, les inhumations clandestines, les exhumations et les profanations vengeresses, les translations préventives, les panthéonisations et dépanthéonisations, les Soldats inconnus et certaines sépultures militaires controversées et quelques autres situations anecdotiques cocasses.

«Il est facile d’être un saint si vous n’avez aucun désir d’être humain.» Karl Marx

Déjà canonisés de leur vivant par un culte de la personnalité paroxystique, auquel tous leurs compatriotes devaient se plier, une part importante des démiurges de l’ère communiste du XXe siècle a « transcendé » sa mort pour un temps, grâce aux techniques modernes de momification. Et tout comme pour les rois-dieux de l’Égypte antique, on leur a offert de pharaoniques mausolées pour perpétuer de «l’au-delà» leur autocratique mission «ici-bas».

La politique étant toutefois une donnée sans cesse changeante, trois de ces huit momies recensées ont vu, depuis, leur « deuxième vie » annihilée, alors que les cinq autres « survivent » encore dans des régimes dictatoriaux qu’ils ont eux-mêmes créés, ou dont leurs héritiers politiques ont choisi de ne pas se départir de leurs vestiges charnels.

LES MOMIES «ROUGES»

Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine (1870-1924)

Bien que Lénine ait préalablement indiqué dans ses volontés qu’il voulait être inhumé, lorsqu’il a trépassé en 1924, ses camarades, influencés notamment par la réception de quelque 10 000 télégrammes venant de partout sur le territoire soviétique, ont décidé que son corps serait plutôt embaumé et placé dans un sarcophage de verre à l’intérieur d’un mausolée ouvert à la dévotion du peuple. À l’exception d’une petite « vacance » sibérienne dictée par la menace d’occupation de Moscou par les troupes hitlériennes, il continue toujours de régner sur la Place Rouge et ce, au prix d’un entretien physicochimique de sa personne au coût de 13 millions de roubles par an (environ 260 000 dollars canadiens) selon un communiqué publié en 2016 par le gouvernement russe. Bien que le doyen des momies « rouges » jouisse encore d’un sursis hors terre, il n’est pas dit que son sort ne soit pas éventuellement modifié puisqu’un sondage, datant d’il y a trois ou quatre ans, effectué auprès d’un échantillon de 8 000 Russes indiquait que 62% d’entre eux étaient en faveur que ses restes soient dorénavant inhumés en bonne et due forme. Une idée toujours écartée par le Kremlin.

Momie de Lénine conservée dans l’imposant mausolée de la Place rouge à Moscou (source: Sputnik)

Joseph Staline (1878-1953)

Sa mégalomanie et sa férule étant de loin supérieures à celles de son prédécesseur, lorsque le «Petit Père des Peuples», Joseph Staline, décéda en mars 1953, il apparut alors tout à fait dans l’ordre des choses pour ses héritiers politiques que l’on conférât à sa dépouille le même traitement que celui attribué en 1924 à Lénine et qu’il reposât désormais aux côtés de celui-ci. Une cohabitation qui se révéla bien éphémère puisque la lutte de succession porta Nikita Krushtev à la tête de l’U.R.S.S. Cet Ukrainien roublard joua habilement ses cartes pour se débarrasser de l’encombrant héritage stalinien. D’abord en 1956, lors du percutant XXe Congrès du Parti communiste, où les crimes de Staline furent dénoncés dans un accablant rapport, puis cinq ans et deux congrès plus tard, par une résolution adoptée par le Parti de retirer le corps de Staline du mausolée, « en raison de ses graves violations des principes léninistes, de ses abus de pouvoir et des répressions massives à l’encontre d’honnêtes citoyens. » Le 31 octobre 1961 donc, la dépouille de Staline fut retirée de nuit, dans le plus grand secret, pour être placée dans un cercueil et inhumée devant les remparts du Kremlin. De nos jours, si une garde d’honneur officielle continue de veiller sur le mausolée de Lénine, la tombe de Staline, quant à elle, ne reçoit à l’occasion que la vigile temporaire de quelques nostalgiques.

Georgi Mikhaïlov Dimitrov (1882-1949)

L’émulation des vassaux est-européens inféodés à Moscou ira jusque dans les rites funéraires. Ainsi, la première momie « rouge » non soviétique fut celle du leader bulgare Georgi Mikhaïlov Dimitrov. Celui-ci meurt en 1949 dans un sanatorium moscovite, alors qu’il y suivait un traitement médical. Immédiatement embaumé par les thanatologues attitrés à la dépouille de Lénine, son corps est transféré à Sofia, où les autorités réussissent un tour de force en lui érigeant en seulement six jours un gigantesque mausolée basé sur celui de Lénine. Il y resta jusqu’en 1990, alors que le nouveau gouvernement postcommuniste décida de le faire incinérer et enterrer au Cimetière central de Sofia. Quant à son mausolée, il a connu également une fin pour le moins rocambolesque. Après un âpre débat politique survenu en 1999, et malgré un sondage d’opinion indiquant que les deux tiers de la population bulgare étaient en faveur de sa préservation, il fut détruit… à la quatrième tentative de dynamitage. Les sous-sols de cet édifice massif étant demeurés intacts, le conseil municipal de Sofia, par un arrêté du 8 février 2018, a convenu de transformer ceux-ci en galeries d’exposition pour la division de l’art contemporain du musée d’art municipal.

Mausolée de Dimitrov à Sofia en Bulgarie, avant sa destruction (photo anonyme c 1982, source: Blogspot)

Klement Gottwald (1896-1953)

Le relais macabre des momies «rouges» se poursuivit très rapidement, alors que le vassal tchécoslovaque Klement Gottwald se sentit mal dans l’avion le ramenant de Moscou, où il avait assisté aux funérailles de Staline. Il meurt le 14 mars et les autorités pragoises conviennent immédiatement de le faire momifier «à la russe» et de l’exposer en permanence dans le mémorial national de Vitkov, érigé entre 1929 et 1932 et initialement dédié à la mémoire des légionnaires tchécoslovaques ayant combattu aux côtés des Alliés lors de la Première Guerre mondiale. En 1962, suite au piètre embaumement dont il avait été l’objet, on convint d’incinérer son corps. En 1990, lors de la Révolution de Velours qui libéra Tchèques et Slovaques du joug communiste, ses restes, et ceux de quelques fidèles collaborateurs qui l’avaient rejoint dans le mausolée furent transférés dans divers cimetières du pays.

Klement Gottwald momifié, avant qu’il ne soit finalement incinéré (photo ancienne, source: site tchèque: g.cz).

Ho Chi Minh (1890-1969)

«Rouge» de cœur, jaune de peau : la première momie communiste non-européenne est vietnamienne. En effet, à l’encontre même des dernières volontés de leur leader historique Ho Chi Minh, qui voulait être incinéré, ses successeurs l’ont plutôt fait embaumer : une opération menée dans une grotte dans la jungle, à l’abri des bombardements américains. Ils ont aussi bâti à Hanoï, pour sa momie encagée de verre, un mausolée où continuent de défiler depuis 1970 des générations de compatriotes fidèles et des hordes de touristes que cette attraction fascine. Il appert toutefois que, malgré l’expertise russe, le temps fait son œuvre sur ce corps devenu pour certains une relique bouffie aux traits difficilement reconnaissables.

Hi Chi Minh momifié (photo ancienne source: Les embaumés de l’histoire, Le Point international).

Mao Zedong (1893-1976)

Quand on a été une figure marquante de son siècle, le Grand Timonier de tant de millions de Chinois et, jusqu’à un certain degré, le légataire de nombre de dynasties impériales prestigieuses, il était évident que, suite à son décès en 1976, les successeurs de Mao ne respecteraient pas le souhait que celui-ci avait émis vingt ans plus tôt : que «tous les leaders culturels devraient être incinérés après leur mort.» Six mois ont suffi pour construire le gigantesque mausolée qui borde la Place Tien An Men, où il repose toujours. Détail cocasse : comme à son décès, il existait un froid idéologique et politique entre Pékin et Moscou, les Chinois durent composer sans l’expertise russe pour la construction d’un sarcophage de verre. Tant bien que mal, on procéda à la chinoise à divers tests d’étanchéité et même de résistance à un tremblement de terre. Selon quelques rares éléments dévoilés dans le Quotidien du peuple, «aux heures de fermeture du mausolée, le tombeau est descendu dans un conteneur maintenu à basse température.» Pour ce qui est de la momie elle-même, les experts demeurent perplexes quant à son degré réel de préservation.

Momie de Mao Zedong (Source: Shaolinkungfu, Chinainfoguide)

Kim Il Sung (1912-1994) et Kim Jong Il (1941-2011)

Stalinien parmi les staliniens, mais aussi ami et compagnon de Mao, Kim Il Sung ne voulait pas être en reste au moment d’accéder «à l’éternité.» Lorsque vint son tour en 1994, le« Grand Dirigeant et Éternel Président» nord-coréen fut lui aussi momifié et installé dans un gigantesque mausolée aux abords de Pyongyang, à l’architecture typique du «mégalo- communisme». En 2011, dynastie oblige et malgré les coûts exorbitants du maintien d’une telle opération pour un pays exsangue économiquement, son fils Kim Jong Il vint le rejoindre après préparation de son corps par les fidèles experts russes. Détail surréaliste : on dit qu’une lumière filtrante baigne le sarcophage pour donner un teint rosacé aux traits du «Cher Dirigeant».

Momie de Kim II Jong ( source: Les embaumés de l’histoire: le Point international).

Pas tous momifiés

Ce ne sont pas tous les leaders communistes qui ont subi ou fait subir à leur peuple semblable traitement morbide. Ainsi en fut-il pour les Polonais, les Hongrois, les Est-Allemands, les Albanais, les Mongols, les Laotiens, les Cubains.

Le cas des époux roumains Nicolae (1918-1989) et Elena Ceaucescu (1916-1989) est unique puisque, fusillés sommairement à la Noël 1989, leurs dépouilles ont séjourné dans un lot «anonyme» avant d’être réinhumées en 2010 dans une autre tombe du cimetière Ghencea, à Bucarest. Cette fois, celui qui fut, entre autres titres ubuesques, le « Génie des Carpates » a même retrouvé sur sa stèle l’inscription «Président de la République socialiste de Roumanie».

Pour sa part, le maréchal Josef Broz, dit Tito (1892-1980), héros de la Seconde Guerre mondiale et fédérateur de la Yougoslavie communiste, dispose d’un monument funéraire relativement modeste à l’intérieur du Mausolée dit des Fleurs, un complexe mémorial à Belgrade. Malgré l’éclatement de la Yougoslavie, la mémoire de sa geste libératrice est demeurée somme toute intacte au sein des actuels peuples serbe, croate, monténégrin, slovène, bosnien et nord-macédonien.

Les prétendants au trône d’Ubu pouvant être partout, il s’en est trouvé un au Turkménistan, en la personne de Saparmyrat Nyýazow (1940-2006), ancien satrape communiste devenu président fondateur de son pays. Ses délires mégalomaniaques sont devenus légendaires. Songeons au changement du nom des mois, aux bibliothèques expurgées de tous les livres sauf les siens et à combien d’autres lubies, presque toujours néfastes pour ses concitoyens. Outrancier jusqu’à faire ériger pour son repos éternel la mosquée de Gypsat, à quelques kilomètres d’Achgabat, la capitale turkmène. Cet édifice monumental est au centre de controverses, du fait de la présence de nombreuses citations du Ruhmana – le « catéchisme » narcissique commis en 2001 par Nyýazow lui-même – au sein de l’enceinte sacrée, et ce, au côté de versets du Coran. Une cohabitation assurément blasphématoire pour les musulmans.

Dernier cas surréaliste: celui du Vénézuélien Hugo Chávez (1954-2013). Le 5 mars 2013, son successeur Nicolas Maduro annonce en grande pompe que «le Comandante sera embaumé, pour qu’il puisse être exposé dans un cercueil de verre et que le peuple puisse l’avoir avec lui dans son musée de la Révolution pour l’éternité.» Or, comme Chávez est mort depuis dix jours et que l’embaumement aurait déjà dû être entamé, les scientifiques russes et allemands consultés ont dû convaincre Maduro des perspectives non concluantes d’une telle opération de momification.

Voilà pour cette fresque, hélas bien représentative de quelques dérives et divagations totalitaires récentes, dont certaines sont actuelles. Le caractère inéluctable de la mort et de la putréfaction des corps ne semble pourtant pas avoir altéré le cynisme de leurs auteurs. De quoi méditer ces vers d’Horace, toujours aussi d’acuité et d’actualité : «Quid mortalis homo jacta te, quidve superbis ? Cras forsan fies pulvis et umbra levis !» (Que te vantes-tu, homme mortel, pourquoi t’enorgueillir ? Demain peut-être ne seras-tu que poussière et ombre légère !)

Mausolée de Mao à Pékin (Photo Georgio 2007, permission GFDL).

Il y a cent ans, la pandémie d’influenza de souche H1N1, communément appelée alors « grippe espagnole », ravageait le monde.

De toutes les maladies, la grippe espagnole fut de loin la pire à avoir frappé l’humanité. Même la peste noire du Moyen Âge n’a pas fauché autant de vies. Nulle guerre, nulle catastrophe naturelle, nulle famine n’ont été aussi meurtrières. En dix-huit mois, en 1918-1919, environ 500 millions de personnes, soit un tiers de la population mondiale à l’époque, ont contracté la grippe. Le nombre exact de vies perdues ne sera jamais connu, mais la meilleure estimation se situe entre 50 et 100 millions. Sur le territoire québécois, on évalue que ce sont 14 000 personnes qui en sont décédées, dont 3 500 à Montréal et 500 à Québec.

Une des dernières opérations de ma vie professionnelle au sein de l’appareil d’État auxquelles j’ai participé fut en 2006 et 2007, un plan de communication gouvernemental en cas de pandémie. La pandémie majeure alors appréhendée n’est toujours pas survenue, mais l’épisode de vaccination automnale massive de 2009 contre le virus grippal A (H1N1) a mis en lumière ce risque majeur. Lors de notre préparation, j’ai eu à potasser plein de documents sur la grippe espagnole, un sujet alors mésestimé par les historiens québécois.

Il semble toutefois que la «frousse» de 2009 en ait activé certains puisque, dans l’édition du 13 octobre 2009 de la revue Histoire et société, on trouve un article sur le sujet. J’en livre ci-après un extrait pour établir le lien avec la trace dans la pierre dont il est question ici.

La grippe espagnole frappe Québec

Ainsi, y lit-on que si « La maladie est recensée en mai 1918, elle n’arrive “officiellement” à Québec, donc dans les médias, qu’autour du 27 septembre 1918. Dans la capitale, c’est le Bureau de santé qui forcera » […] la fermeture des théâtres, des écoles, des tavernes et même des églises, en plus de restreindre les heures d’ouverture des magasins en octobre 1918. Malgré cela, la grippe frappe fort au milieu du mois, avec ses effets les plus dévastateurs ressentis entre le 10 et le 20. Elle fait pratiquement 500 morts dans la seule ville de Québec, dont une quarantaine de victimes par jour entre le 14 et le 20. Une des caractéristiques principales du virus fut qu’il a tué en majorité des adultes en bonne santé, moins de trois jours après l’apparition des premiers symptômes. Certains étaient terrassés en 24 heures et mouraient de détresse respiratoire. Elles-mêmes, jeunes adultes, les neuf Sœurs Grises dont j’évoquerai plus loin le destin funeste, ont connu leur trépas en plein durant cette phase critique de la pandémie à Québec.

La ville est pratiquement fermée pour une bonne partie du mois d’octobre. Le manège militaire est mis en quarantaine dès le 2 et des écoles sont utilisées comme hôpitaux temporaires ou cliniques de fortune. La Société Saint-Vincent-de-Paul, les communautés religieuses de la ville (en particulier les Sœurs Servantes du Saint-Cœur de Marie et les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie), des étudiants en médecine de l’Université Laval et la Ligue des ménagères fournissent du personnel médical bénévole (assistants, infirmiers et infirmières) pour passer à travers cette crise.

Tirée d’un périodique d’époque, cette publicité proposait un sirop pour affronter la grande tueuse, c’était bien mal connaître sa virulence.

 

Cette photo ancienne porte au verso l’inscription suivante: Enterrement à l’Hôpital du Sacré-Coeur de sœurs (des Augustines de  Miséricordes de Jésus) décédées de la grippe espagnole, automne de 1918. La scène croquée dans la cour de l’institution montre six cercueils alignés dans une fosse commune. Une autre fosse est visible à l’arrière, sur la gauche et une autre à droite. Sur la croix qui apparaît en arrière-plan, on peut lire O crux ave, spes unica ( salut ô croix. notre unique espérance). Image tirée de la collection personnelle de Michel Lessard

Par ailleurs, bien qu’il ne soit pas fait mention des Sœurs de la Charité de Québec, il n’est pas exclu que ces religieuses, dont les vocations étaient établies dans divers établissements d’enseignement et de soins (incluant le tout nouvel Hôpital Laval), soient, elles aussi, aux premières loges dans le soin des malades. À Québec, la mortalité diminue rapidement dès le début novembre 1918. C’est la dernière épidémie majeure que la ville ait connue.

Silence dans les cimetières

Si cette contagion a marqué de façon durable les survivants, le patrimoine funéraire est peu loquace pour perpétuer le souvenir des victimes. Il existe toutefois au moins un endroit à Québec où, d’un clin d’œil, on peut mesurer l’ampleur de cette tragédie. Il s’agit du cimetière Notre-Dame-de-l‘Espérance, où reposent depuis des décennies les Sœurs de la Charité de Québec. Selon la tradition, elles sont inhumées dans l’ordre chronologique de leur décès. Au hasard de l’une de ses allées, on retrouve, côte à côte, les sépultures de neuf d’entre elles, trépassées dans la force de l’âge entre 18 et 36 ans. Leurs stèles indiquent qu’elles sont décédées entre le 5 et le 23 octobre 1918, donc fort probablement durant l’épisode de grippe espagnole.

Je joins une translittération épigraphique et une photo des stèles rappelant la tragédie.

Croqué au cimetière Notre-Dame-de-l’Espérance, situé derrière l’ancien hôpital Robert-Giffard, à Québec, un cimetière privé, une séquence émouvante de neuf stèles de religieuses vraisemblablement décédées en portant secours aux malades touchés par la grippe espagnole ( photo Guy Gagnon retravaillée pour en augmenter la lisibilité).

Sœur Joséphine Plourde Sainte-Laura 5 octobre 1918 28 ans En religion 6 ansSœur Alfreda Maheu Saint-Philotère 6 octobre 1918 36 ans En religion 7 ans
Sœur Éva Bolduc Postulante 12 octobre 1918 17 ans En religion 2 moisSœur Philippine Marcoux Postulante 12 octobre 1918 19 ans En religion 2 mois
Sœur Florestine Ouellet Postulante 15 octobre 1918 21 ans En religion 2 moisSœur Bernadette Cloutier Saint-Demetrius Aux. 18 octobre 1918 34 ans En religion 6 ans
Sœur M.-A. Audet Saint-Esdras Aux. Novice 18 octobre 1918 18 ansSœur Alberte Montambault Sainte-Alberte 18 octobre 1918 28 ans En religion 8 ans
Sœur Marie-Ange Olivier Sainte-Antonia 23 octobre 1918 36 ans En religion 7 ans

Translittération épigraphique relevée sur les neuf stèles du cimetière des Sœur de la charité de Québec probablement des décès attribuables à la grippe espagnole (voir photo des stèles, page précédente)

De culture et de tradition

Au Japon, ce sont des forêts de planchettes de bois calligraphiées de prières qui marquent les tombes des êtres chers. Ici, c’est en fleurissant nos morts qu’on honore leur mémoire. Cette tradition, bien que beaucoup moins répandue de nos jours, persiste dans notre culture d’influence victorienne.

Je me souviens d’un dimanche de mai, où j’ai accompagné mon père au cimetière de la Côte-des-Neiges pour une cérémonie de commémoration rituelle. Mon grand-père Wilfrid était décédé sous mes yeux l’année précédente. J’avais six ans ce jour de mai où nous nous étions rendus aux serres du cimetière pour acheter des bégonias en pot pour fleurir le ot du défunt. En récompense pour l’avoir sagement assisté dans l’exercice de mise en terre des fleurs de mémoire, j’avais eu droit à un bégonia pour moi-même. Trop heureuse de cette acquisition, je l’avais installé dans une plate-bande en façade de la maison. Je l’avais veillé durant tout l’été. Informée qu’il ne tolérait pas le froid, j’avais beaucoup insisté ce soir d’automne pour qu’on aille quérir ma pupille horticole au jardin pour la mettre à l’abri… ce qui m’avait été refusé.

Le lendemain matin, je n’ai pu que constater que mes craintes de gel s’étaient avérées fondées: mon précieux bégonia avait rendu l’âme. Si au décès de grand-père Wilfrid je n’avais pas pleuré, il en fut tout autrement à la mort de mon plant. Au moment du départ inopiné et définitif du grand-père, je ne comprenais pas le concept de la mort. Personne n’avait alors eu l’idée de me l’expliquer, tous étant alors trop occupés à assimiler ce décès soudain. C’est en voyant l’état mon bégonia non gélif que je l’ai saisi le concept de la mort dans toute sa réalité. Mes parents n’ont jamais compris que le destin  d’un bégonia puisse justifier une telle crise de larmes.

Devoir de mémoire

C’est cette anecdote qui m’est revenue à l’esprit cette semaine quand une amie, Madame Suzanne Lemire m’a raconté qu’en Hollande, ce sont les enfants des écoles qui fleurissent la mémoire. Comme plusieurs de nos lecteurs préoccupés de la protection des cimetières, la visite de ces lieux de mémoire fait partie des activités de voyage de mon amie. Lors d’un passage en Hollande, elle s’est rendue au cimetière d’Arnhem, un cimetière militaire situé à Oosterbeek. Elle a avoué avoir presque pleuré en arrivant sous le porche de ce cimetière. «J’ai ressenti une émotion indescriptible que je n’oublierai jamais», m’a-t-elle dit.

Vue du cimetière d’Arnhem à partir du portail d’entrée (photo: Suzanne Lemire)

Elle a alors été très étonnée de constater que toutes les stèles étaient fleuries. À la question de savoir qui s’occupait de fleurir les tombes des soldats tombés au combat, elle s’est fait répondre que les enfants des écoles s’acquittaient de cette tâche. Quelle belle idée ! La plupart de ces soldats étant morts en terre étrangère, ils ne peuvent compter que sur ces jeunes natifs pour entretenir le souvenir de leur vie abruptement interrompue. Pour les enfants, il s’agit d’une initiation à l’histoire, au concept de la mort, à l’effet désastreux des guerres et à la pratique de la commémoration.

Les morts d’Arnhem

Puisque nous commémorons cette année la fin de la première Grande Guerre (1914- 1918), cette information m’a amenée à documenter les morts de la Seconde Guerre, ceux d’Arnhem : il y en a au moins 1 759, juste à cet endroit.

C’est ainsi que j’ai appris que c’est en tentant de libérer les Pays-Bas, très tôt tombés aux mains des Allemands (en 1940), que ces soldats aient perdu la vie. J’ai aussi compris à quel point cette ville était un lieu stratégique important, une sorte de nœud de la guerre aussi férocement défendu que désespérément convoité.

En septembre 1944, une première tentative de reprise d’Arnhem, appelée Opération Market Garden, avait échoué, le maréchal Montgomery ayant sous-estimé la force militaire en place. Après cet assaut manqué, les Allemands n’eurent de cesse de renforcer cette position, naturellement protégée par les rivières qui l’encerclent et les hauteurs qui la fortifient. Aussi, a-t-il fallu attendre avril 1945 pour qu’une nouvelle offensive soit lancée. Cette fois, minutieusement conçue, tactiquement coordonnée et planifiée en trois phases, la bataille a été furieusement livrée et dramatiquement coûteuse en vies humaines. Et elle n’a réellement pris fin qu’avec la reddition sans condition des Allemands, le 5 mai. Les morts d’Arnhem, Anglais, Américains, Canadiens, et Polonais ont tous péri dans cette bataille.

Vue du cimetière d’Arnhem en Hollande, fleuri par les enfants (photo: Suzanne Lemire)

Les morts de la guerre en Hollande

Arnhem n’est pas le seul cimetière militaire à visiter. La Hollande à elle seule en compte pas moins de 10. Trois d’entre eux abritent les restes de nos compatriotes qui ont brutalement achevé leur vie en terre étrangère.

Les cimetières militaires en Hollande
LieuNationalitéNombre de stèles
Arnhem à OosterbeekBritanniques et autres
MargratenAméricains8 301 + 1 722 inconnus
GroesbeekCanadiens2619
Bergen op ZoomCanadiens1116
HoltenCanadiens1394
KapelleFrançais220
BredaFrançais156
RhenenNéerlandais4000
LoenenNéerlandais850
YsselsteynAllemands32000

Tellement de mémoires à honorer : les enfants des écoles de Hollande auront toujours l’embarras du choix pour les fleurir. Dommage qu’au Québec on tende à interdire cette pratique pourtant tellement riche de sens !

Détail du travail des enfants au pied d’une tombe (photo: Suzanne Lemire)

La mort non apprivoisée

Parmi les divers types de vestiges archéologiques, les sépultures et les restes humains sont dans une classe à part. D’abord, parce qu’ils requièrent, plus que tout autre, le plus grand soin lors de leur manipulation à toutes les étapes d’une recherche, tant en laboratoire que sur le terrain. Mais s’ils sont si particuliers, c’est surtout pour ce qu’ils représentent.

On a beau savoir que la mort est inéluctable, cette réalité est comme refoulée en nous. C’était moins vrai autrefois, quand la mortalité était très élevée et qu’elle touchait tous les groupes d’âge, en particulier les enfants. On mourait plus facilement de maladies qui, aujourd’hui, sont jugées banales, car soignées aisément. Aussi, les cimetières trônaient alors au cœur de la communauté, avant qu’on ne commence à enterrer les morts loin du village, vers le milieu du XIXe siècle. Comment donc imaginer que la mort ait été occultée quand on la côtoyait tous les jours. Bref, on vivait avec la mort.

La mort a toujours été crainte, elle ne laisse personne indifférent, même aujourd’hui, pourvu qu’on s’arrête à y penser. Au cours des nombreuses interventions archéologiques que j’ai réalisées dans des cimetières anciens, en particulier dans de petites communautés villageoises, j’ai pu noter la réaction de la population à l’égard de la fouille de sépultures : c’était un mélange d’étonnement, d’incompréhension, de questionnement. Si certains trouvaient inacceptable que l’on « dérange » les morts, d’autres étaient avides de tout savoir sur notre travail et nous observaient fouiller avec un intérêt évident.

Mais chez tous, nous  percevions d’abord de l’inquiétude. En leur rappelant brutalement que la mort existait, la vue de cercueils et d’ossements réveillait probablement chez eux des sentiments refoulés. Nous sentions que cela venait les chercher. Chez les plus curieux, un intérêt manifeste finissait par se développer. D’ailleurs, j’ai été invité à quelques occasions à aller présenter les résultats de mes travaux. Une vraie récompense pour l’archéologue.

L’archéologie et les restes humains

Nul autre type de vestiges archéologiques ne suscite autant de débats et ne polarise autant les prises de position que les sépultures, sans doute en raison de leur caractère sacré. On ne badine pas avec la mort ni avec les morts. Les cimetières ne sont-ils pas des lieux de dernier repos, donc inviolables ? Si cela était concevable autrefois, ça l’est beaucoup moins depuis que l’urbanisation des grands centres empiète sur tout; même les cimetières doivent céder leur place au « progrès ». Les anciens cimetières des agglomérations rurales ne sont pas épargnés; la mise à niveau des infrastructures (égouts, aqueducs …) nécessite des travaux d’excavation qui « obligent » à les détruire en tout ou en partie.

Avant que ne se développe l’archéologie professionnelle au Québec, au début des années 1970, on se souciait peu de la découverte de sépultures au cours de travaux d’excavation. Au mieux, les restes humains étaient prélevés manuellement et réinhumés dans une fosse commune au cimetière de la paroisse, au pire on faisait comme si on n’avait rien vu. Curieusement, dans une société prude, imbibée de religion, on semble avoir eu peu de scrupule à exhumer des sépultures par la manière forte.

L’avènement de l’archéologie vint changer cette façon de faire. En faisant valoir la valeur patrimoniale des sépultures, les archéologues ont progressivement imposé qu’elles soient fouillées avant que ne débutent les travaux qui les menaçaient. Au début, ils n’ont pas eu la vie facile. D’une part parce que nous étions des empêcheurs de tourner en rond : nous intervenions dans le cours « normal » des choses. D’autre part parce que nous voulions étudier les restes humains, « une chose qui ne se fait pas ». Comme pour nous mettre des bâtons dans les roues, on exigeait, en plus du permis de fouille archéologique délivré par le ministère de la Culture et des Communications, une autorisation émise par les autorités religieuses et la Cour supérieure. Il est arrivé qu’elles nous soient refusées. Or, un cimetière ancien qui se trouve aujourd’hui sous une rue ou un stationnement, ou dans un parc, a perdu sa vocation initiale et n’est plus un cimetière au sens de la loi. Sans compter que ces cimetières d’une autre époque ont tous dû être désacralisés à leur fermeture. Du moins était-ce le cas de certains dans lesquels nous sommes intervenus, comme l’attestaient les archives paroissiales.

Dans des conditions idéales, l’archéologue a tout son temps pour bien faire les choses (photo R. Larocque)

 

D’autres fois, l’archéologue est pressé par la poursuite des travaux d’excavation. (photo: R. Larocque)

Il est vrai qu’au début des années 1980, fouiller et analyser des restes humains était « révolutionnaire », même si ça se faisait déjà ailleurs (notamment en Ontario). Les autorités « compétentes » d’alors étaient encore très conservatrices. Pourtant, les archéologues proposaient une façon de faire beaucoup plus respectueuse des sépultures et qui permettait de préserver leur contenu patrimonial, tant biologique que culturel. Heureusement,  en près de 40 ans, les mentalités ont changé, les personnes en autorité aussi, et les archéologues ne se sont pas découragés, de sorte qu’aujourd’hui la fouille de sépultures se fait sur une base régulière.

Le cas des sépultures amérindiennes

Toute intervention archéologique dans un cimetière doit être gérée avec doigté, en particulier s’il s’agit d’un lieu d’inhumation amérindien. Les Autochtones sont très attachés aux liens traditionnels qu’ils entretiennent avec leurs morts et les âmes de ces derniers. Cet attachement doit être pris au sérieux. Par ailleurs, en cette époque où les Autochtones revendiquent leurs droits, l’archéologue ne peut plus fouiller comme auparavant, en leur tournant le dos et en s’appropriant les collections provenant de ses fouilles. Il a fallu la Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA), une loi américaine adoptée en 1990, pour qu’il en prenne pleinement conscience. En vertu de cette loi, les musées et universités ont dû rendre aux Autochtones les collections de restes humains et d’artefacts qu’ils possédaient parfois depuis des dizaines d’années.

Depuis, les relations entre archéologues et Autochtones ont bien changé. Ceux-ci restent ouverts à la fouille de sépultures dont l’intégrité est menacée. En contrepartie, l’archéologue doit désormais considérer les Autochtones comme des partenaires dans ses projets, d’abord en les informant de ses objectifs , de ses méthodes de fouille et d’analyse, et ce avant même le premier coup de truelle. Par ailleurs, le Conseil de bande peut très bien être le maître d’œuvre d’un projet et en assumer la gestion financière. Et pourquoi ne pas engager des fouilleurs autochtones, en espérant susciter davantage leur intérêt et, qui sait, des vocations ? Ce changement d’attitude est primordial pour gagner leur confiance et s’assurer de leur collaboration et témoigne de notre respect envers leurs croyances et leurs défunts.

Conclusion

Même si la fouille de cimetières est presque devenue une routine au Québec, il faut rester vigilant. Le sort des sépultures dépend toujours de la bonne volonté et du bon vouloir de plusieurs. De fait, la découverte de restes humains – pas toujours accidentelle, car parfois prévisible – au cours de travaux d’infrastructure peut ne pas être rapportée par l’entrepreneur responsable des excavations ou le maître d’œuvre des travaux (par exemple une municipalité). Si on ferme sciemment les yeux, c’est surtout pour des raisons économiques. «Tomber» sur des sépultures oblige à interrompre les travaux et à payer une équipe d’archéologues. Dans les cas où la découverte de sépultures est envisagée, il est tellement plus simple de procéder à des fouilles préalables avant la date prévue pour le début des travaux. Et en ne devant pas les interrompre, on réduit aussi les coûts.

Il est regrettable que l’on ait commencé tardivement à fouiller nos vieux cimetières. Combien d’entre eux ont été détruits sans que l’on puisse en extraire des informations sur les modes d’inhumation aux siècles derniers (voir La Veille, Eté 2017, vol. 5 no  2 et Automne 2017 vol 5 no 3 ). Sans compter ce que l’analyse des restes humains peut nous apprendre sur les caractères physiques de nos ancêtres, sur la mortalité selon l’âge et le sexe, sur leurs maladies, traumas et causes de décès, sur la pratique d’interventions médicales, etc. Dans les numéros à venir, nous consacrerons donc quelques articles à l’apport des restes humains en archéologie : une mine de connaissances.