Les affres de la pandémie s’abattant sur nous et nos familles, limitant ces interactions sociales qui font le lit de la créativité, votre fossoyeur devient blasé et l’inspiration vient à lui manquer. Imaginez ! Une absence de la chronique du fossoyeur dans La Veille? Ça non!

C’est ainsi que, ne sachant plus à quel saint me vouer, j’eus cette révélation : Saint- Roch, prostré sur son éternel bâton de pèlerin, en haillons, bubon sur la jambe et son fidèle chien lui tendant un pain de sa gueule, le protecteur haut placé des paysans, animaux et tutélaire des intérêts des fossoyeurs. Très épars dans les protections qu’il accorde, il est aussi le saint patron des chirurgiens, dermatologues, apothicaires, paveurs, fourreurs, pelletiers, fripiers et cardeurs.

Ce n’est pas là un mince honneur ; c’est un saint qui fut très populaire et vu comme incarnant une grande intégrité. Après avoir donné sa fortune aux pauvres, il intégra le Tiers-Ordre franciscain et battit chemin vers Rome pendant la peste. Atteint lui-même par la maladie, cela ne l’empêchât pas d’opérer çà et là quelques rémissions miraculeuses. Contaminé, il se retira dans une cabane, un chien venant quotidiennement lui remettre un pain. Après son confinement volontaire, il finit par guérir. Il reprit la route, pour être accusé d’espionnage et emprisonné, sans que jamais il ne révèle sa véritable et honorable identité, ce qui lui aurait certes rendu sa liberté. Au bout de cinq ans de réclusion, il mourut seul et ignoré, non sans avoir reçu les sacrements. Heureusement, sa grand-mère reconnut son corps lorsqu’elle vit cette tache de vin en forme de croix sur sa poitrine qu’elle lui connaissait pour l’avoir langer.

Un patron de circonstance

Incidemment, Saint-Roch est le saint qu’il faut invoquer lors d’épidémies. Depuis le Moyen-âge, ses statues étaient placées en des endroits stratégiques dans beaucoup de villages de la vieille Europe, afin de contenir la peste. On lui consacra nombre de prières lors de la grippe espagnole de 1918-1919. Comment se fait-il alors que le Dr Horacio Arruda, actuel directeur national de la santé publique, n’ait jamais imploré sa protection ?

Représentation de saint Roch, sculpture sur bois provenant de la Normandie. Elle est propriété du Met Cloisters à New-York ( source: Met Museum)

Le patron des fossoyeurs

Je vous en avais parlé un peu lors d’un précédent article (voir l’article L’être et le fossoyeur dans le vol. 5 no 2 de ce bulletin) mais depuis, d’autres lectures m’ont appris que Saint-Roch n’est pas le seul à se prétendre le saint patron des gens des fosses. Il suffit de parcourir quelques hagiographies pour le constater.

Saint Antoine le Grand, exceptionnellement décédé à 105 ans, fut l’inventeur du monachisme chrétien. Tourmenté par des bêtes féroces et même sensuelles, toutes inspirées par le démon, il aurait de ses propres mains inhumé, dans le désert de Nitrie, le fameux saint Paul l’Ermite. La chose lui aurait permis de ravir le patronat des fossoyeurs (en plus de celui des charcutiers, des trufficulteurs et de la Légion étrangère). Un patronat plus tard contesté par des exégètes qui arguaient que Nicodème, pharisien secrètement disciple de Jésus et proche ami de Joseph d’Arimathie , qu’il aida à placer le corps du supplicié dans le célèbre tombeau fermé par une pierre circulaire, avait fourni les baumes nécessaires aux rituels de préparation de la dépouille du Christ. Ce geste le qualifierait mieux pour représenter les creuseurs de tombe. Saint-Maur est aussi connu comme patron des fossoyeurs, bien qu’on ne sache pas trop pourquoi. Serait-ce pour l’assonance du nom du saint, ou encore pour cette autre assonance liée à l’endroit où il fit des miracles sous le vocable de « Saint-Maur-des-fossés » ? Disciple de saint Benoit de Nursie (fondateur de l’ordre des Bénédictins et des fameuses règles qui encadraient la vie monastique), il est aussi le divin protecteur des charbonniers et des chaudronniers.

Saint Roch, saint Antoine, Nicodème, saint Maur, la pratique d’attribuer un saint patron à un corps de métier ou de compagnonnage nous vient de vieilles traditions locales et régionales, et elle n’est pas nécessairement cohérente d’un pays à l’autre. Il existe même un patron pour les receveurs de cadeaux (Saint-Guillaume). C’est vous dire combien les champs de compétences sont variés. Il serait donc bien difficile de déceler un ou des imposteurs parmi les quatre personnages précités. De toute façon, quatre ne valent-ils pas mieux qu’un seul, surtout en ces temps si mornes ?

Statue de saint Antoine et son cochon, collégiale d’Uzeste en Gironde (photo : © Xabi Rome- Hérault, sur Wikipédia)

 

Statue en bois de saint Nicodème (provenant probablement  de Bourgogne), présentée dans le cadre de l’exposition «Fragments d’Histoire» à l’abbaye de Hambye (Normandie) (photo : © Ji-Elle sur Wiki)

 

Statue de saint Maur dans l’église paroissiale du Bel Hellouin (Eure) (photo: © Théoliane sur Wikipédia)

Il ne faut donc pas trop angoisser sur la chose, et comme on trouve toujours des accommodements avec le ciel, remettons-nous-en à saint-Jude, le patron… des causes désespérées !

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