Brûler le corps des défunts demeure une pratique vieille comme le monde. Plusieurs grandes civilisations de l’histoire ancienne ont choisi cette manière hygiénique et écologique de disposer des morts. « Homme souviens-toi que tu es poussière et tu retourneras poussière. » (Genèse 3, 19) prend tout son sens dans la liturgie chrétienne quand le prêtre trace une croix au front des fidèles le mercredi des Cendres. Pourtant, du deuxième siècle de notre ère jusqu’au milieu du 20e, soit pendant près de 18 siècles, l’Église catholique va préférer l’inhumation à la crémation par le feu. En 1886, les décrets du pape Léon XIII interdisent encore une fois aux fidèles de brûler les corps pour respecter la croyance en la résurrection de la chair à la fin des temps. En 1983, lors du tournage du film d’une heure sur La journée d’un curé de campagne, où j’agissais comme concepteur scénariste et coréalisateur, le sacristain Vachon de Saint- Sévérin de Beauce également fossoyeur, affirmait que, depuis des décennies, il enterrait les défunts de son village de telle manière qu’au moment du Jugement dernier, les corps des fidèles de son village sortent de terre en voyant immédiatement leur église paroissiale. L’homme possédait la géographie souterraine du jardin des morts. Pour que la disposition des restes ne soit plus contraire à la croyance catholique, il faudra attendre la reconnaissance officielle de la crémation par le Saint-Office en 1963. Le Québec est un pays catholique.

Croyances et rituels: le corps entier avant tout

Ainsi donc, pendant toute son histoire, le Québec a donné dans l’exposition et la mise en terre des dépouilles. Longtemps, les défunts étaient présentés dans leur lit ou sur un plateau déposé sur des tréteaux au salon, ou ce qu’on appelait la grand-chambre. Ce plateau était couvert d’un drap blanc où le mort prenait son dernier repos à la vue des visiteurs, un crucifix accroché au mur. On disait que le mort était sur les planches. La nuit, on le veillait à la chandelle ou à la lampe à l’huile, priant pour son âme, un chapelet complet récité toutes les trente minutes. Pour affirmer la sainteté du trépassé, un rosaire ou des scapulaires lui étaient accrochés au cou ou entortillés dans les mains jointes (voir dans La Veille, vol. 8, no 1, l’article Pratiques funéraires en mutation et leur impact). Un crêpe noir artistiquement plissé, frisé et ondulé pendait à la porte pour annoncer qu’ici gît le disparu. Le glas annonçait à la paroisse la perte d’un de ses membres. Et, à la maison, la table était toujours mise, pour satisfaire la faim des «veilleux», une veille de nuit toujours bien arrosée, au grand dam des curés jansénistes.

Brûler le corps des défunts demeure une pratique vieille comme le monde. Plusieurs grandes civilisations de l’histoire ancienne ont choisi cette manière hygiénique et écologique de disposer des morts. Urne cinéraire étrusque du IIe siècle av. J.-C. en terre cuire avec des restes de polychromie. (source: Worchester Museum)

Puis, les croque-morts sont apparus un peu partout, offrant, dans la première moitié du 20e siècle, une installation mobile composée d’un rideau, d’un support extensible pour la tombe, d’une croix de procession, de chandeliers sur pied à multiples bougies et d’un prie- Dieu pour s’agenouiller et contempler une dernière fois un voyageur parti dans l’au-delà. Dans l’entre-deux-guerres est né le salon funéraire, où la présentation du corps se faisait dorénavant à l’extérieur de la maison, un phénomène qui s’est accéléré au milieu du 20e siècle. Ce système du salon funéraire est devenu aujourd’hui un espace de la parole devant la tombe ou l’urne cinéraire exposée dans une construction servant le pluralisme, une œuvre architecturale aménagée dans les cimetières, voisine d’un mausolée- columbarium alignant urnes et enfeus. Ou encore un vaste complexe de la souvenance, véritable carrefour urbain du monde en élan d’outre-tombe contenant plusieurs salons fonctionnels. On est dans la mort comme on fut dans la vie : à l’ère des condominiums, des grands groupes et de la commercialisation de toutes les activités.

La simple boîte en planches fabriquée par un menuisier au cours des siècles est devenue de l’ébénisterie. En 1845, Germain Lépine, meublier dans la Capitale nationale, annonce sa fabrique de tombes à la forme et au fini soignés. Vers 1880, des fonderies locales, comme celle de Saint-Anselme, produisent des sarcophages en fonte à l’égyptienne, garantissant la non-putréfaction des corps. Dans le sous-sol de l’église de Saint-Anselme, on peut toujours voir une de ces œuvres gisant presque à la surface du sol, que nous avons présentée dans un documentaire sur les cimetières. En glissant le couvercle de la tête, délicatement orné de motifs floraux, on peut apercevoir à travers un hublot le visage bien conservé et momifié du constructeur de l’église, François Audet, dit Lapointe (voir dans La veille, vol.5, no 1, l’article Cercueil de vaine gloire). Dans la seconde moitié du 19e siècle, beau temps, mauvais temps, été ou hiver, les funérailles donneront lieu à des défilés dirigés par des corbillards hippomobiles vitrés, richement parés et attelés, comme on en garde encore d’éloquents spécimens à Québec (maison Lépine), à l’Îles-aux-Grues et à Sainte-Hénédine de la Nouvelle-Beauce.

Le paroxysme de la levée du corps à l’église paroissiale se fera en trois catégories rituelles, selon ses moyens financiers personnels. En première classe, des chutes de banderoles seront suspendues dans le voutement de la nef, statues et tableaux seront habillés, cachés à la vue par des voiles noirs ou mauves, on jouera de l’orgue ou de l’harmonium, le chant et les cloches seront généreuses, et le corps du défunt, dans une cérémonie somptuaire, sera déposé sous un catafalque, une sorte d’estrade stylisée entre la nef et le chœur, avec une mise en scène de chandeliers allumés pour la magie du spectacle. La paroisse de Saint-Joseph-de-Beauce a conservé et restauré ces installations : celles des d’enfants et celles pour les adultes, bien inscrits dans les valeurs classiques et éclectiques de l’ornementation (voir l’article Un vaisseau spatial dans chaque village paru dans La Veille, vol. 8, no 3.

On peut donc constater que l’inhumation des défunts a longtemps eu cours chez nous et que l’acception toute récente de la crémation a donné lieu à une véritable révolution sociale et rituelle des mentalités.

La crémation au Québec
La crémation a déjà fait l’objet d’un article (voir dans La Veille vol.5 no 1 : Choisir la crémation). Mais, l’historien Martin Robert demeure le grand spécialiste de l’élan crématiste au Québec. Affilié à l’Université du Québec à Montréal, il a mené sur le sujet des études universitaires de deuxième cycle avec mémoire et un doctorat fort bien documenté sur la question. On lui doit également de nombreux articles incontournables, fouillés et méthodiques, certains accessibles sur la toile. Selon le professeur Robert, la crémation d’ici provient de deux courants, un européen, l’autre principalement britannique et étatsunien. Le premier courant, issu de la Révolution française, transporté ensuite en Italie et en Allemagne au 19e siècle, ici, il va d’abord toucher les Rouges, ce parti politique progressiste qui a suivi les traces du parti Patriote de Louis-Joseph Papineau. Regroupés autour de l’Institut canadien, ces libéraux radicaux prônent de nouvelles valeurs, notamment la séparation de l’Église avec l’État. Il s’ensuit un rejet du monopole des clercs et la rupture avec certains rituels au profit de nouveaux, comme la crémation déjà portés par des esprits libéraux européens entre 1830 et 1840.

Le second courant est anglais. Une visite à Vienne, à l’exposition universelle de 1883, du chirurgien personnel de la reine Victoria, Sir Henry Thompson, complètement séduit par la présentation d’un anatomiste italien d’un four crématoire, enclenche une vogue sans pareil pour ce mode de disposition des corps. Un article de sa main paru à Londres fera le tour du monde et stimulera partout l’apparition de groupes crématistes, notamment près de chez nous, aux États-Unis. Il n’en faut pas plus pour voir différentes publications et journaux montréalais, francophones et anglophones, parler d’une cause qui touche alors la planète. Ici, des membres de la grande bourgeoisie d’affaire de la métropole, les Molson, actifs dans le domaine de la brasserie, et les Macdonald, dans celui de la cigarette, sont des proches ou des membres du C. A. du cimetière Mont-Royal (protestant).

Ils vont y investir des sous et activer leurs contacts politiques pour obtenir, en 1901, la permission du gouvernement du Québec de construire un crématorium. L’opposition de monseigneur Bruchési n’empêchera pas la réalisation de ce projet dont l’accès sera ouvert à tous ceux qui en font la demande, incluant plusieurs francophones sympathiques à l’idée. En 1903, une charte fédérale fera de cet équipement spécialisé une entité autonome.

En 2021, les trois quarts des Québécois choisissent la crémation. Les proches ont la liberté de disposer des cendres à leur guise. En 1963, la décision du Saint Office du Vatican enclenchera une véritable révolution. L’urne, remplie de poussières de l’incinération et d’os résiduels broyés, pourra finir ses jours dans un columbarium, moyennant paiement de certains frais annuels fixés par contrat. Plusieurs l’enseveliront dans le lot de famille. Un grand nombre disperseront des cendres au moment, à l’endroit et selon le type de cérémonie voulus par le défunt. On ne recommande pas de garder ces âmes
disparues près de soi, pour des raisons de santé psychologique et de charges émotives entretenues. Un tel choix demande un consensus de la maisonnée. Les conserver trop près nuirait à l’accomplissement du deuil et empêcherait de marquer la séparation du monde de morts de celui des vivants. Plusieurs enterrent les cendres au jardin, sous un arbre ou dans un endroit sauvage émouvant. Quant aux urnes elles-mêmes, une fois vidées de leurs substances, elles pourront servir à différentes fins, notamment comme élément décoratif à l’intérieur.

Le monde des urnes cinéraires
Au Québec, on trouve des urnes cinéraires de toutes les formes, tirées de tous les matériaux imaginables et créées selon des techniques et modes de production variés. Ce contenant peut être de facture domestique, artisanale ou industrielle, provenir de pays étrangers ou fabriqué ici même. La gamme de ces œuvres est donc infinie, allant de la simple boîte de carton à l’œuvre d’art en porcelaine, en verre ou en émail cloisonné chinois, en passant par la laque japonaise ou la céramique et le cuivre martelé indien. Vous pouvez vous-même concevoir votre vaisseau final dans des bois du pays, tels l’érable, le chêne et le bouleau, les creuser dans de la pierre à savon ou du grès, les commander à un potier local de nos métiers d’art, tout est laissé à votre choix.

Urne cinéraire en verre soufflé avec lien de fermeture en passementerie, création de l’artiste américain William Morris, 2002 (source : site internet de l’artiste)

On peut classer ces contenants mémoriels en trois catégories: les urnes, ces vases inspirés du passé par leur forme, les reliquaires utilisés quand les cendres sont réparties dans différents contenants de petite taille et enfin les « cineria » terme que j’utilise pour désigner ces milles figures et dépôts, petites amulettes ou bijoux imprégnés des cendres du défunt.

François Turbide, maître souffleur de verre depuis 1984 à Havre-aux-Maisons, aux Îles-de- la-Madeleine, assisté maintenant de sa fille Catherine, offre dans son atelier La Méduse, des urnes, des reliquaires — ces petits formats cinéraires — et des bijoux enchâssés de cendres, tous fort originaux: Bille d’univers, Collier hublot, Près du cœur, Cœur à cœur. Il faut visiter leur site sur la toile pour apprécier leur talent en esthétique fonctionnelle et commémorative.

Produits par l’atelier La Méduse, le reliquaire ci-dessous  ne pourra contenir qu’une partie des cendres. L’ urne cinéraire en verre ci-dessous  appelée Racine, présente un bouchon coiffé des pailles de verre sinueuses. (photo : atelier La Méduse)

 

Produits par l’atelier La Méduse, cette urne cinéraire en verre à droite appelée Racine présente un bouchon coiffé des pailles de verre sinueuses et ce reliquaire ci-dessous qui ne pourra contenir qu’une partie des cendres (photo : atelier La Méduse)

Toujours aux Îles-de-la-Madeleine, l’Atelier côtier offre des urnes en sable d’une belle solidité et d’une esthétique classique de grande fidélité. Le matériau, travaillé en agrégat de sable et de sel du milieu, est moulé dans des formes élégantes et orné de motifs évocateurs de notre passage éphémère sur terre : des pas dans le sable balayés par la mer. Dans la chaîne de l’évolution, ne sommes-nous pas sortis de la mer au cours de millions d’années d’évolution ? Et chaque vie ne tient-elle pas qu’à un mouvement de marée ?

Biodégradable, cette urne a été conçue par l’Atelier Côtier, aux Îles de la Madeleine. À base de sable, elle est de conception écoresponsable, le matériau provenant non pas des plages, mais des mines de sel locales. Fabriquée à la main, elle est disponible dans les maisons funéraires. (source : site internet de l’Atelier Côtier)

On trouve sur la toile des supermarchés québécois de l’urne, du bijou et du reliquaire comme Urnes dépôt Inc. offrant toute une gamme de produits à différents prix et de fabrication nationale ou d’importation. La maison Alfred Dallaire Mémoria offre également une étonnante gamme d’urnes, de reliquaires et de bijoux funéraires comme toutes les grandes maisons et coopératives de pompes funèbres dont les parcs de la Souvenance, apparus depuis 20 ans sur le territoire national. Il faut fréquenter des sites tels que Holyart international pour s’émouvoir devant l’inventivité des créateurs d’urnes en métal, en céramique, en pierre venus de partout dans le monde. Même richesse émouvante chez  Amazon, Wayfair et tous les grands marchands en ligne. On trouve des urnes cinéraires écologiques creusées dans un tronc d’arbre, d’autres moulées dans un agrégat végétal de diverses fibres naturelles mélangées à toutes sortes de graines, incluant des grains de café.

La mienne, déjà prête, a été réalisée par un ébéniste de Kiamika, près de Mont-Laurier. En bois exotiques et du pays, agrémentée de fine marqueterie et d’une fleur de lys en fer forgé, l’œuvre repose sur un treillis de bois imitant le lit de la tumultueuse rivière Kiamika. Cinq gros galets, également en bois et ornés de filets marquetés, complètent la composition. Ceux-ci, déposés au pied de l’urne, reposent sur le treillis évoquant les eaux agitées. Chacun s’ouvre en deux pour exposer son contenu : de la terre, le feu, les vents — comme l’outre de l’Odyssée d’Ulysse —, l’eau et la lumière. Une mini-installation qui a donné lieu à un article dans un numéro précédent de La Veille , vol. 8 no 1,  Trousse pour traverser le Styx).

Conçu par l’artiste Ève-Maude, l’entreprise Memorable, ce bijou appelé Immortel, intègre les cendres d’un défunt à la résine de sa perle. Une bélière en argent ou en acier inoxydable complète ce bijou cinéraire (source : Memorable)

Les Québécois ont longtemps favorisé la mise en terre ou si on préfère, l’inhumation des corps entiers sur la base de la croyance en la résurrection et de l’adhésion aux préceptes de la religion catholique. Mais au vingtième siècle, ils ont été sensibilisés aux courants crématistes, un premier venu d’Europe dans le sillage de la Révolution française, le second issu spécifiquement d’Angleterre, passant en Amérique d’abord par les États-Unis et atteignant la communauté anglophone de Montréal dont des membres plus ou moins liés au cimetière Mont-Royal. Depuis 1963, l’Église catholique ne met plus de restriction auprès de ses fidèles sur le choix de la disposition des restes, inhumation ou crémation. Dorénavant, avec la crémation, ceux-ci ont le pouvoir de choisir le lieu et le mode de disposition d’un passage sur terre. Et le marché funéraire offre désormais une infinité d’urnes, de reliquaires, de cinéria pour entretenir le souvenir et la trace d’une âme, des œuvres d’artistes et d’artisans d’ici ou importées de partout dans le monde, souvent inspirées de riches traditions.

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