De la Feste solennelle des morts: rituel funéraire huron

C’est ainsi que le jésuite Jean de Brébeuf intitula le chapitre de sa Relation de l’année 1636 consacré à la Fête des morts chez les Hurons. Principalement grâce à lui, nous connaissons « la cérémonie la plus célèbre qui soit parmi les Hurons ».

Note: Toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1, Éditons du Jour, 1972.

NDLR: cet article est la suite promise de l'article du même auteur produit dans le précédent numéro, Variole, rougeole, influenza et COVID-19, pp 25 à 32.

Au moment des premiers contacts directs avec les Français, au début du XVIIe siècle, les terres des Hurons étaient situées au nord du lac Ontario. Après avoir été décimés par les épidémies et les guerres, les quelques centaines de survivants — sur une population estimée à plus de 20 000 habitants — se sont réfugiés dans la région de Québec à la fin des années 1640. Comme toutes les autres nations iroquoïennes, les Hurons étaient sédentaires et subsistaient surtout de l’agriculture, mais aussi de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ils vivaient dans des habitations permanentes — les maisons-longues — regroupées en villages de plusieurs centaines, voire de quelques milliers de personnes. Comme l’exploitation des ressources à proximité des villages menait à leur épuisement, ceux-ci devaient être déménagés périodiquement. Chaque déménagement, qui avait lieu à tous les 12 à 15 ans environ, était une occasion de rendre hommage aux morts et à leurs âmes. Les défunts étaient alors tirés de leur sépulture individuelle pour être inhumés à nouveau dans une fosse commune de plusieurs dizaines et même de centaine d’individus.

Les rituels funéraires hurons

Si cette Fête des morts chez les Hurons est semblable à celle des autres groupes iroquoïens de l’Ontario, du Québec et de l’État de New York, elle s’en distingue toutefois par ces imposants ossuaires dans lesquels les morts sont ré-inhumés pêle-mêle. Mais pourquoi donc le cycle funéraire culmine-t-il ainsi chez les Hurons ? La réponse réside probablement dans les relations qu’ils entretiennent avec les âmes de leurs défunts.

La carte Bellin (1755), montrant l’emplacement de l’Ancien Pays des Hurons.

Le cycle funéraire huron a, entre autres fonctions, celle d’aider les âmes à franchir une étape d’ambivalence et d’incertitude quant à leur existence après la mort de « leur corps ». Au décès, les âmes quittent le corps et entreprennent une nouvelle existence, mais elles demeurent auprès du défunt et l’accompagnent au cimetière. Au cours des jours suivants, proches et amis festoient en son honneur  et lui offrent des cadeaux, ainsi qu’à la famille endeuillée. Les âmes assistent au festin, tandis que les vivants leur témoignent à la fois crainte et respect.

Pendant l’année qui suit, les proches visitent la tombe du défunt et festoient encore à sa mémoire, tout en respectant certaines interdictions, comme celle d’assister à des festins autres que ceux honorant le défunt. Suit une période de plusieurs années au cours desquelles les familles rendent toujours visite à leurs défunts et honorent leurs âmes, même si le deuil est officiellement levé. Ainsi, les âmes accumulent les honneurs et se préparent au grand voyage vers le village des morts, voyage qui débute lors de la grande « Feste des morts ».

Cette ultime étape du cycle funéraire peut avoir lieu jusqu’à 15 ans après le décès. Une fois connus la date et le village où se tiendra ce grandiose rituel collectif, chaque famille exhume ses défunts, enveloppe les os dans des peaux de castor et les transporte, ainsi que de nombreux présents, audit village, où a été creusée « vne grande fosse d’enuiron dix pieds de profondeur et cinq brasses de diametre, [il y avait] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches dressées […] pour y pendre et attacher tous ces pacquets d’âmes […] quarante-huit robbes [peaux de castor] seruirent à pauer et border la fosse ».

Dix jours durant, les familles et les clans réunis feront force festins, discours, danses, jeux et échanges de cadeaux. Au terme de ces dix jours, les corps étaient mis dans la fosse, en commençant par ceux des personnes décédées depuis peu.

Un village iroquoïen, avec ses maisons- longues entourées d’une palissade, tel que le voyait Champlain. (source : Œuvres de Champlain, 1973, Éditions du Jour)

« Vous eussiez veu décharger de tous costez des corps à demy pourris[…] dix ou douze [hommes] estoient en la fosse, et les arrangeoient tout autour les vns auprès des autres. Ils mirent tout au beau milieu trois grandes chaudieres [chaudrons de cuivre] […] Tout le monde passa la nuit sur la place, ils allumerent force feux […] [Puis, le lendemain, on] vida sans ordre chaque paquet [d’ossements] dans la fosse […] Ils estoient cinq ou six dans la fosse auec des perches, à arranger ces os. La fosse fut pleine à deux pieds prés; ils renuerserent par dessus les robes qui la debordoient tout autour, et couvrirent tout le reste de nattes, et d’écorces ».

Alors, les âmes « s’en vont de compagnie, couvertes qu’elles sont des robes et des colliers qu’on leur a mis dans la fosse, à un grand Village, qui est vers le Soleil couchant ».

En accomplissant leur devoir auprès de leurs défunts, les vivants ont permis aux âmes de poursuivre, au-delà de la mort du corps, une existence à la fois matérielle et immatérielle, où sont présentes des considérations d’ordre social, économique et politique semblables à celles du monde des vivants. La Fête des morts soulage les vivants de leurs obligations envers les défunts, ils savent qu’ils peuvent envisager un jour rejoindre les âmes de leurs ancêtres. Les Hurons ont d’ailleurs manifesté leur réticence envers les modes de sépulture chrétiens : s’ils se faisaient baptisés, ils craignaient de se retrouver dans un village des âmes où leurs parents seraient absents.

Retour sur les épidémies

Les archéologues font remonter l’origine des fosses communes à environ 800-900 ans de notre ère. À cette époque, des inhumations multiples de quelques individus commencent à côtoyer des sépultures individuelles. Ce sont toutefois les fosses contenant les restes désarticulés de plus d’une douzaine de défunts qui préfigurent véritablement les grands ossuaires de la période historique. Elles marquent une transition dans les modes d’inhumation : d’individuelle qu’était la sépulture, elle est devenue collective. C’est après 1300 A.D. qu’apparaissent les grands ossuaires de plusieurs centaines d’individus. À la période historique, les Hurons ré-inhumaient toujours leurs morts dans des fosses communes, mais à la veille de leur dispersion, en 1649-1650, la plupart avaient adopté les modes d’inhumation chrétiens.

L’apparition des ossuaires n’est pas étrangère à une transition fondamentale dans les modes de subsistance : d’abord basés sur les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette, ils devinrent de plus en plus dépendants de la culture du maïs, de la courge et du haricot. Cette période est aussi marquée par le passage graduel du nomadisme à la sédentarité. Comme quoi tout est interdépendant.

Dès la fin du XIXe siècle, des ossuaires ont été découverts par les archéologues dans le Sud-Est ontarien. Depuis, des dizaines d’autres ont été mis au jour, dont un bon nombre contenant les restes de centaines de défunts. Une telle abondance de restes osseux « comble » le bioarchéologue. En effet, plus le nombre de défunts est élevé, plus solides seront les conclusions qu’il pourra tirer de leur examen. Tout comme un sondage d’opinion, qui est d’autant plus fiable que le nombre de personnes interviewées est grand.

Il y a toutefois un revers à l’examen de restes humains provenant d’un ossuaire. L’unité d’attention de base en bioarchéologie est l’individu. Or, il est impossible de « remonter » les squelettes des individus présents dans un ossuaire, tellement ils ont été retrouvés pêle-mêle par les archéologues. Le bioarchéologue est donc contraint d’analyser des ensembles de mâchoires, de vertèbres, de tibias, etc., plutôt qu’un ensemble de squelettes entiers. Il y a quand même moyen de tirer quelque chose de ces os, même s’ils doivent être analysés indépendamment les uns des autres.

« vne grande fosse […] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches pour y pendre et attacher tous ces paquets d’âmes » (source : Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Mon intérêt pour les épidémies et la préhistoire du Nord-Est américain m’a naturellement amené à me demander si les maladies infectieuses importées par les Européens et qui ont décimé les Hurons dès le XVIIe siècle pouvaient être décelées à l’examen de leurs ossements. À cette fin, j’ai comparé ceux provenant de deux ossuaires : l’un remontant à ca 1400 A.D., donc assurément antérieur aux premières épidémies connues, l’autre datant de 1636. Ce dernier est presque certainement celui du village d’Ossossané, où s’est tenue la Fête des morts à laquelle Brébeuf a assisté.

Au départ, je me doutais que les maladies responsables des épidémies – variole, rougeole, influenza en particulier – n’avaient pas laissé de traces distinctives sur les os. Il fallait donc s’y prendre autrement. C’est ainsi que j’ai choisi d’examiner deux ensembles d’os : les mandibules et les tibias. Les premières m’ont été utiles pour déterminer l’âge au décès et le sexe de leurs « propriétaires » et ainsi tracer le profil démographique des deux groupes de défunts. Quant aux tibias, ils m’ont permis d’identifier les altérations d’origine pathologique.

En analysant ces deux ensembles de données, j’ai constaté deux choses. D’abord, que les profils démographiques des défunts présentaient une différence notable : celui d’Ossossané rappelait étroitement celui observé dans des communautés isolées et récentes (XXe siècle) qui furent touchées par une contagion contre laquelle personne n’était immunisé (on parle alors de virgin soil epidemics). C’est exactement ce qui arriva aux Hurons du XVIIe siècle (voir mon article dans le vol. 8 no 2 du bulletin). Dans une telle situation, les individus les plus vulnérables – pour des raisons physiologiques – sont ceux de la fin de l’adolescence et les jeunes adultes. Or, ces deux groupes d’âge sont surreprésentés à Ossossané, ce qui n’est pas le cas dans l’ossuaire préhistorique.

D’autre part, les tibias ont révélé que certaines lésions pathologiques étaient plus fréquentes et plus souvent cicatrisées dans la communauté préhistorique. Ces résultats sont conformes avec le fait que, dans cette dernière, les gens vivaient « jusqu’au bout de leur vie », tandis que ceux d’Ossossané sont décédés « prématurément ». Autrement dit, les habitants préhistoriques ont accumulé pendant plus longtemps des traces de maladie et de cicatrisation sur leurs os.

La Fête des morts était une cérémonie très élaborée et fort complexe. Malgré une documentation historique et des données archéologiques abondantes, on arrive difficilement à saisir sa véritable signification. Elle était le terme de rituels funéraires étalés sur des années. En la considérant comme partie d’un tout, et non isolément, nous la mettons en perspective pour mieux la comprendre.

Note : toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1,

Éditons du Jour, 1972.

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