La mort non apprivoisée

Parmi les divers types de vestiges archéologiques, les sépultures et les restes humains sont dans une classe à part. D’abord, parce qu’ils requièrent, plus que tout autre, le plus grand soin lors de leur manipulation à toutes les étapes d’une recherche, tant en laboratoire que sur le terrain. Mais s’ils sont si particuliers, c’est surtout pour ce qu’ils représentent.

On a beau savoir que la mort est inéluctable, cette réalité est comme refoulée en nous. C’était moins vrai autrefois, quand la mortalité était très élevée et qu’elle touchait tous les groupes d’âge, en particulier les enfants. On mourait plus facilement de maladies qui, aujourd’hui, sont jugées banales, car soignées aisément. Aussi, les cimetières trônaient alors au cœur de la communauté, avant qu’on ne commence à enterrer les morts loin du village, vers le milieu du XIXe siècle. Comment donc imaginer que la mort ait été occultée quand on la côtoyait tous les jours. Bref, on vivait avec la mort.

La mort a toujours été crainte, elle ne laisse personne indifférent, même aujourd’hui, pourvu qu’on s’arrête à y penser. Au cours des nombreuses interventions archéologiques que j’ai réalisées dans des cimetières anciens, en particulier dans de petites communautés villageoises, j’ai pu noter la réaction de la population à l’égard de la fouille de sépultures : c’était un mélange d’étonnement, d’incompréhension, de questionnement. Si certains trouvaient inacceptable que l’on « dérange » les morts, d’autres étaient avides de tout savoir sur notre travail et nous observaient fouiller avec un intérêt évident.

Mais chez tous, nous  percevions d’abord de l’inquiétude. En leur rappelant brutalement que la mort existait, la vue de cercueils et d’ossements réveillait probablement chez eux des sentiments refoulés. Nous sentions que cela venait les chercher. Chez les plus curieux, un intérêt manifeste finissait par se développer. D’ailleurs, j’ai été invité à quelques occasions à aller présenter les résultats de mes travaux. Une vraie récompense pour l’archéologue.

L’archéologie et les restes humains

Nul autre type de vestiges archéologiques ne suscite autant de débats et ne polarise autant les prises de position que les sépultures, sans doute en raison de leur caractère sacré. On ne badine pas avec la mort ni avec les morts. Les cimetières ne sont-ils pas des lieux de dernier repos, donc inviolables ? Si cela était concevable autrefois, ça l’est beaucoup moins depuis que l’urbanisation des grands centres empiète sur tout; même les cimetières doivent céder leur place au « progrès ». Les anciens cimetières des agglomérations rurales ne sont pas épargnés; la mise à niveau des infrastructures (égouts, aqueducs …) nécessite des travaux d’excavation qui « obligent » à les détruire en tout ou en partie.

Avant que ne se développe l’archéologie professionnelle au Québec, au début des années 1970, on se souciait peu de la découverte de sépultures au cours de travaux d’excavation. Au mieux, les restes humains étaient prélevés manuellement et réinhumés dans une fosse commune au cimetière de la paroisse, au pire on faisait comme si on n’avait rien vu. Curieusement, dans une société prude, imbibée de religion, on semble avoir eu peu de scrupule à exhumer des sépultures par la manière forte.

L’avènement de l’archéologie vint changer cette façon de faire. En faisant valoir la valeur patrimoniale des sépultures, les archéologues ont progressivement imposé qu’elles soient fouillées avant que ne débutent les travaux qui les menaçaient. Au début, ils n’ont pas eu la vie facile. D’une part parce que nous étions des empêcheurs de tourner en rond : nous intervenions dans le cours « normal » des choses. D’autre part parce que nous voulions étudier les restes humains, « une chose qui ne se fait pas ». Comme pour nous mettre des bâtons dans les roues, on exigeait, en plus du permis de fouille archéologique délivré par le ministère de la Culture et des Communications, une autorisation émise par les autorités religieuses et la Cour supérieure. Il est arrivé qu’elles nous soient refusées. Or, un cimetière ancien qui se trouve aujourd’hui sous une rue ou un stationnement, ou dans un parc, a perdu sa vocation initiale et n’est plus un cimetière au sens de la loi. Sans compter que ces cimetières d’une autre époque ont tous dû être désacralisés à leur fermeture. Du moins était-ce le cas de certains dans lesquels nous sommes intervenus, comme l’attestaient les archives paroissiales.

Dans des conditions idéales, l’archéologue a tout son temps pour bien faire les choses (photo R. Larocque)

 

D’autres fois, l’archéologue est pressé par la poursuite des travaux d’excavation. (photo: R. Larocque)

Il est vrai qu’au début des années 1980, fouiller et analyser des restes humains était « révolutionnaire », même si ça se faisait déjà ailleurs (notamment en Ontario). Les autorités « compétentes » d’alors étaient encore très conservatrices. Pourtant, les archéologues proposaient une façon de faire beaucoup plus respectueuse des sépultures et qui permettait de préserver leur contenu patrimonial, tant biologique que culturel. Heureusement,  en près de 40 ans, les mentalités ont changé, les personnes en autorité aussi, et les archéologues ne se sont pas découragés, de sorte qu’aujourd’hui la fouille de sépultures se fait sur une base régulière.

Le cas des sépultures amérindiennes

Toute intervention archéologique dans un cimetière doit être gérée avec doigté, en particulier s’il s’agit d’un lieu d’inhumation amérindien. Les Autochtones sont très attachés aux liens traditionnels qu’ils entretiennent avec leurs morts et les âmes de ces derniers. Cet attachement doit être pris au sérieux. Par ailleurs, en cette époque où les Autochtones revendiquent leurs droits, l’archéologue ne peut plus fouiller comme auparavant, en leur tournant le dos et en s’appropriant les collections provenant de ses fouilles. Il a fallu la Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA), une loi américaine adoptée en 1990, pour qu’il en prenne pleinement conscience. En vertu de cette loi, les musées et universités ont dû rendre aux Autochtones les collections de restes humains et d’artefacts qu’ils possédaient parfois depuis des dizaines d’années.

Depuis, les relations entre archéologues et Autochtones ont bien changé. Ceux-ci restent ouverts à la fouille de sépultures dont l’intégrité est menacée. En contrepartie, l’archéologue doit désormais considérer les Autochtones comme des partenaires dans ses projets, d’abord en les informant de ses objectifs , de ses méthodes de fouille et d’analyse, et ce avant même le premier coup de truelle. Par ailleurs, le Conseil de bande peut très bien être le maître d’œuvre d’un projet et en assumer la gestion financière. Et pourquoi ne pas engager des fouilleurs autochtones, en espérant susciter davantage leur intérêt et, qui sait, des vocations ? Ce changement d’attitude est primordial pour gagner leur confiance et s’assurer de leur collaboration et témoigne de notre respect envers leurs croyances et leurs défunts.

Conclusion

Même si la fouille de cimetières est presque devenue une routine au Québec, il faut rester vigilant. Le sort des sépultures dépend toujours de la bonne volonté et du bon vouloir de plusieurs. De fait, la découverte de restes humains – pas toujours accidentelle, car parfois prévisible – au cours de travaux d’infrastructure peut ne pas être rapportée par l’entrepreneur responsable des excavations ou le maître d’œuvre des travaux (par exemple une municipalité). Si on ferme sciemment les yeux, c’est surtout pour des raisons économiques. «Tomber» sur des sépultures oblige à interrompre les travaux et à payer une équipe d’archéologues. Dans les cas où la découverte de sépultures est envisagée, il est tellement plus simple de procéder à des fouilles préalables avant la date prévue pour le début des travaux. Et en ne devant pas les interrompre, on réduit aussi les coûts.

Il est regrettable que l’on ait commencé tardivement à fouiller nos vieux cimetières. Combien d’entre eux ont été détruits sans que l’on puisse en extraire des informations sur les modes d’inhumation aux siècles derniers (voir La Veille, Eté 2017, vol. 5 no  2 et Automne 2017 vol 5 no 3 ). Sans compter ce que l’analyse des restes humains peut nous apprendre sur les caractères physiques de nos ancêtres, sur la mortalité selon l’âge et le sexe, sur leurs maladies, traumas et causes de décès, sur la pratique d’interventions médicales, etc. Dans les numéros à venir, nous consacrerons donc quelques articles à l’apport des restes humains en archéologie : une mine de connaissances.

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