Gestion différenciée et cimetières

« Entretenir autant que nécessaire, mais aussi peu que possible ». Tel était le thème d’un colloque sur la gestion différenciée des espaces verts, tenu en 1994 à Strasbourg, en France. Cette pratique d’entretien des espaces verts, qui consiste à adapter les niveaux d’intervention à l’usage ou l’esthétique souhaitée, vise à maximiser la diversité biologique, à rationaliser les ressources d’entretien et à améliorer l’expérience des utilisateurs. Sensibilisées aux questions environnementales depuis les années 1980, plusieurs villes d’Europe appliquent cette approche à des niveaux variables. À titre d’exemple, ayant noté une concentration élevée d’atrazine __herbicide appliqué sur les surfaces en gravier dans les parcs et aussi utilisé dans la culture du maïs _dans les eaux de la Vilaine qui coule dans l’agglomération, la Ville de Rennes a été une des premières autorités de France à adopter la gestion différenciée de ses espaces verts. Strasbourg, Lausanne en Suisse et de nombreuses villes allemandes et hollandaises ont suivi.

Suite à un colloque de l’Association des responsables d’espaces verts du Québec, j’avais pris contact avec des gestionnaires et visité certaines de ces villes en vue de proposer l’application de la méthode dans les parcs de Montréal, dont l’entretien m’avait été confié en tant que surintendant des parcs et de l’horticulture. Un grand exercice de classification du niveau d’entretien de nos espaces avait été effectué par les responsables de chaque secteur et mis en application au cours de l’été 1996. Une campagne de communication informait également élus et citoyens de la nouvelle approche et de ses bienfaits.

Nous étions au milieu des années 1990. Ce concept allait toutefois se heurter à l’image qu’on avait alors d’une ville bien tenue. Malgré la publication de rapports alarmants sur la qualité de l’environnement et l’état de la biodiversité, le gazon bien tondu et la végétation parfaitement contrôlée étaient toujours de mise. En d’autres mots, l’acceptabilité sociale pour une nouvelle stratégie d’entretien n’était pas au rendez-vous et le Service des parcs a dû faire marche arrière et revenir dans la plupart des sites à un entretien traditionnel de pelouse bien tondue. Quelques endroits, comme les buttes de la rue Papineau au nord de l’autoroute 40, ou encore le sous-bois jouxtant le monument Georges-Étienne Cartier, près de l’avenue du Parc, ont fait l’objet d’un entretien réduit en permanence et présentent aujourd’hui une végétation mature et diversifiée.

Cahier des actes du colloque de 1994 tenu à Strasbourg. Les réflexions qu’il contient sont à l’origine d’une redéfinition écologique de la gestion des espaces verts. (coll. de l’auteur)

L’idée a depuis ce temps fait son chemin et plusieurs municipalités et arrondissements l’adoptent. Le corridor de la biodiversité, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, ou encore le nouveau très grand parc Frédéric-Back, à Ahuntsic, ont été développés en intégrant un concept d’entretien minimum des sites pour un maximum de biodiversité. En outre, le jardin botanique a réduit les passages des tondeuses dans son arboretum et prépare un plan directeur qui accentuera probablement l’approche visant la différenciation et la naturalisation. Au sud du territoire montréalais, au milieu du fleuve, le parc Jean-Drapeau (268 hectares) dévoilera bientôt son nouveau plan décennal, où la présence de la nature tiendra lieu de ligne directrice. Il intègrera la gestion différenciée des espaces verts, l’ajout de surfaces de plantation dites à trois strates (herbacée, arbustive et arborescente) et de friches fleuries et arbustives.

Notre époque est marquée par les changements climatiques et l’apparition de virus menaçants, qui perturbent nos vies, et ce, de façon plus marquée en milieu urbanisé. On parle des effets négatifs des îlots de chaleur sur notre santé. On relie l’apparition de nouveaux virus à la réduction des milieux naturels, transformés en surfaces minérales, d’où la nature a été évacuée. La concentration de CO2 dans l’air dépasse maintenant la norme sanitaire acceptable de 400 ppm (parties par million). Tous ces faits, bien que encore niés par certains climatosceptiques, nous amènent à faire des choix drastiques à l’égard de notre environnement, de la conservation des milieux naturels et de leur intégration dans le tissu urbain. Sans être alarmiste, nous n’avons sans doute plus de choix autre que de cesser la production de gaz à effet de serre, dont celle de nos tondeuses, au moteur très peu efficace énergétiquement et très grand générateur de GES. Laissons flore et faune prendre toute leur place pour qu’elles puissent assainir notre air et rafraîchir nos espaces habitables.

Bien sûr, vous me voyez venir. Pourquoi ne pas y aller de cette approche dans l’entretien de ces magnifiques espaces verts que sont nos cimetières. La tonte régulière des pelouses, de dix à quinze fois par saison, est-elle vraiment nécessaire ? Dans certains cimetières, les grandes surfaces gazonnées réservées à de futurs développements (photo) ne pourraient-elles pas devenir des réservoirs de biodiversité en cessant simplement la tonte ? Le simple fait de cesser cette pratique permet de voir apparaître spontanément quelques dizaines d’espèces végétales, d’insectes pollinisateurs et d’oiseaux et réduit les températures estivales de 3 degrés Celsius.

En somme, la gestion différenciée des espaces verts, avec réduction des aires de tonte et implantation d’une plus grande variété végétale, amène plusieurs impacts positifs. Elle permet de réduire les coûts, de diminuer la production de gaz à effets de serre, d’accroître la biodiversité et d’améliorer l’expérience du visiteur en offrant des espaces colorés et diversifiés et en abaissant les températures ressenties.

Bel exemple de gestion différenciée des espaces verts, le parc Frédéric-Back dans le quartier Ahunstic, à Montréal. Cet oasis de nature en milieu urbain constitue un bel hommage à la mémoire de l’illustrateur de L’homme qui plantait des arbres, une animation hymne à la nature d’après un roman de Jean Giono. (source: Journal de Montréal, juillet 2017)

Puisque dans la plupart des cimetières les pierres tombales sont disposées en rangée, on peut très bien imaginer une tonte au centre des rangées pour l’accès aux piétons ou une tonte ponctuelle au moment des inhumations. Plusieurs sites proposent de plus en plus une section écologique pour l’inhumation ou la dispersion des cendres, où la tonte du gazon n’est pas vraiment nécessaire. Il y a place pour plus de « nature » et plus de diversité dans l’entretien des différentes sections d’un cimetière. Certains grands cimetières offrent d’ailleurs une structure végétale arborescente et arbustive déjà bien établie, propice au développement d’un milieu foisonnant d’espèces végétales et animales. Il suffirait de cesser ou limiter la tonte pour accroître considérablement la biodiversité des lieux.

Deux aspects de ce type d’entretien doivent cependant être considérés pour assurer sa réussite. La gestion différenciée, comme son nom l’indique, est un exercice de gestion. Cela ne consiste pas juste à ranger les tondeuses et à abandonner le terrain à son sort ou à celui de la nature. Il faut d’abord faire un travail de planification, caractériser chaque site, y attribuer un niveau d’entretien selon son usage, puis surveiller l’évolution des espaces et corriger les actions au besoin.

Informer, communiquer, éduquer le public est aussi un gage appréciable de succès. Faire l’inventaire des nouvelles espèces apparues et rendre l’information disponible est un premier geste prometteur. Faire connaître nos motivations et les impacts positifs de notre approche, par des panneaux ou de la documentation disponible sur place, est également une action essentielle. Bien que l’acceptabilité sociale des pratiques que nous prônons ait évolué ces dernières années, il faut continuer d’expliquer et de justifier ce choix. C’est ainsi que nous pourrons changer la perception, plutôt biaisée, que les aménagements paysagers doivent être bien tondus et astiqués partout et en tout temps.

Voici deux zones de cimetière qui auraient tout avantage à être soustraites de la voracité des tondeuses pour être mises en gestion différentiée (photos : Jean-Jacque Lincourt)

  

En terminant, j’invite nos lecteurs, à visionner l’excellent reportage « Éternel jardin, le cimetière du Père Lachaise », qui raconte la transformation écologique du site après que les jardiniers aient cessé d’utiliser des pesticides et réduit la tonte. Le site présente aujourd’hui une faune et une flore foisonnantes, jusqu’à en faire une réserve naturelle au milieu même du très dense tissu urbain parisien, l’histoire et l’art en plus! Reste à imaginer ce que cela donnerait dans nos cimetières.

Pour en savoir plus :

À la recherche d’un gazon plus vert, La semaine verte, émission du 9 mai 2020;

l’Éternel jardin du Père Lachaise, est de retour sur internet ,à voir absolument

0 replies

Leave a Reply

Want to join the discussion?
Feel free to contribute!

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *