Il y a cent ans, la pandémie d’influenza de souche H1N1, communément appelée alors « grippe espagnole », ravageait le monde.

De toutes les maladies, la grippe espagnole fut de loin la pire à avoir frappé l’humanité. Même la peste noire du Moyen Âge n’a pas fauché autant de vies. Nulle guerre, nulle catastrophe naturelle, nulle famine n’ont été aussi meurtrières. En dix-huit mois, en 1918-1919, environ 500 millions de personnes, soit un tiers de la population mondiale à l’époque, ont contracté la grippe. Le nombre exact de vies perdues ne sera jamais connu, mais la meilleure estimation se situe entre 50 et 100 millions. Sur le territoire québécois, on évalue que ce sont 14 000 personnes qui en sont décédées, dont 3 500 à Montréal et 500 à Québec.

Une des dernières opérations de ma vie professionnelle au sein de l’appareil d’État auxquelles j’ai participé fut en 2006 et 2007, un plan de communication gouvernemental en cas de pandémie. La pandémie majeure alors appréhendée n’est toujours pas survenue, mais l’épisode de vaccination automnale massive de 2009 contre le virus grippal A (H1N1) a mis en lumière ce risque majeur. Lors de notre préparation, j’ai eu à potasser plein de documents sur la grippe espagnole, un sujet alors mésestimé par les historiens québécois.

Il semble toutefois que la «frousse» de 2009 en ait activé certains puisque, dans l’édition du 13 octobre 2009 de la revue Histoire et société, on trouve un article sur le sujet. J’en livre ci-après un extrait pour établir le lien avec la trace dans la pierre dont il est question ici.

La grippe espagnole frappe Québec

Ainsi, y lit-on que si « La maladie est recensée en mai 1918, elle n’arrive “officiellement” à Québec, donc dans les médias, qu’autour du 27 septembre 1918. Dans la capitale, c’est le Bureau de santé qui forcera » […] la fermeture des théâtres, des écoles, des tavernes et même des églises, en plus de restreindre les heures d’ouverture des magasins en octobre 1918. Malgré cela, la grippe frappe fort au milieu du mois, avec ses effets les plus dévastateurs ressentis entre le 10 et le 20. Elle fait pratiquement 500 morts dans la seule ville de Québec, dont une quarantaine de victimes par jour entre le 14 et le 20. Une des caractéristiques principales du virus fut qu’il a tué en majorité des adultes en bonne santé, moins de trois jours après l’apparition des premiers symptômes. Certains étaient terrassés en 24 heures et mouraient de détresse respiratoire. Elles-mêmes, jeunes adultes, les neuf Sœurs Grises dont j’évoquerai plus loin le destin funeste, ont connu leur trépas en plein durant cette phase critique de la pandémie à Québec.

La ville est pratiquement fermée pour une bonne partie du mois d’octobre. Le manège militaire est mis en quarantaine dès le 2 et des écoles sont utilisées comme hôpitaux temporaires ou cliniques de fortune. La Société Saint-Vincent-de-Paul, les communautés religieuses de la ville (en particulier les Sœurs Servantes du Saint-Cœur de Marie et les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie), des étudiants en médecine de l’Université Laval et la Ligue des ménagères fournissent du personnel médical bénévole (assistants, infirmiers et infirmières) pour passer à travers cette crise.

Tirée d’un périodique d’époque, cette publicité proposait un sirop pour affronter la grande tueuse, c’était bien mal connaître sa virulence.

 

Cette photo ancienne porte au verso l’inscription suivante: Enterrement à l’Hôpital du Sacré-Coeur de sœurs (des Augustines de  Miséricordes de Jésus) décédées de la grippe espagnole, automne de 1918. La scène croquée dans la cour de l’institution montre six cercueils alignés dans une fosse commune. Une autre fosse est visible à l’arrière, sur la gauche et une autre à droite. Sur la croix qui apparaît en arrière-plan, on peut lire O crux ave, spes unica ( salut ô croix. notre unique espérance). Image tirée de la collection personnelle de Michel Lessard

Par ailleurs, bien qu’il ne soit pas fait mention des Sœurs de la Charité de Québec, il n’est pas exclu que ces religieuses, dont les vocations étaient établies dans divers établissements d’enseignement et de soins (incluant le tout nouvel Hôpital Laval), soient, elles aussi, aux premières loges dans le soin des malades. À Québec, la mortalité diminue rapidement dès le début novembre 1918. C’est la dernière épidémie majeure que la ville ait connue.

Silence dans les cimetières

Si cette contagion a marqué de façon durable les survivants, le patrimoine funéraire est peu loquace pour perpétuer le souvenir des victimes. Il existe toutefois au moins un endroit à Québec où, d’un clin d’œil, on peut mesurer l’ampleur de cette tragédie. Il s’agit du cimetière Notre-Dame-de-l‘Espérance, où reposent depuis des décennies les Sœurs de la Charité de Québec. Selon la tradition, elles sont inhumées dans l’ordre chronologique de leur décès. Au hasard de l’une de ses allées, on retrouve, côte à côte, les sépultures de neuf d’entre elles, trépassées dans la force de l’âge entre 18 et 36 ans. Leurs stèles indiquent qu’elles sont décédées entre le 5 et le 23 octobre 1918, donc fort probablement durant l’épisode de grippe espagnole.

Je joins une translittération épigraphique et une photo des stèles rappelant la tragédie.

Croqué au cimetière Notre-Dame-de-l’Espérance, situé derrière l’ancien hôpital Robert-Giffard, à Québec, un cimetière privé, une séquence émouvante de neuf stèles de religieuses vraisemblablement décédées en portant secours aux malades touchés par la grippe espagnole ( photo Guy Gagnon retravaillée pour en augmenter la lisibilité).

Translittération épigraphique relevée sur les neuf stèles du cimetière des Sœur de la charité de Québec probablement des décès attribuables à la grippe espagnole (voir photo des stèles, ci-dessus

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