Tout a commencé un jeudi quand, par hasard, alors que je lui rendais une de mes visites de courtoisie, cette fois avant d’aller souper avec des amies. Ce jeudi était un jeudi saint. Il marquera désormais pour moi, un grand tournant dans ma vie. Cela fait un an maintenant, mais ce moment est toujours bien présent dans ma mémoire: il marque le début du passage de vie à esprit. Pas de vie à trépas, mais de vie à absence de vie, de vie à mémoire. . . la mémoire de ma maman.

Je l’ai trouvée en grandes douleurs, des douleurs diffuses, mais si intenses qu’elle vait de la difficulté à s’exprimer. Dans la panique du moment, il fallait demander vite un soulagement, mais quelque chose me disait déjà qu’une limite avait été franchie, que cette fois, les drogues ne suffiraient pas. Les derniers mois avaient émis des signaux alarmants: 13 hospitalisations aux urgences en moins d’un an, et de plus en plus rapprochées,  toutes présageant le grand virage. Pourtant, après chaque retour de l’hôpital, maman semblait revivre. Toutefois, ses renaissances étaient de plus en plus brumeuses, de moins en moins vigoureuses,  et moins enthousiastes sans compter que  les rechutes étaient de plus en plus sérieuses. La fin approchait, mais elle, pas plus que moi, n’abordions cette fin pourtant de plus en plus manifeste. Nous préférions croire qu’une fois encore, nous l’avions contournée, évitée de justesse, et ce, elle autant que moi. Elle avait gravi lentement la pente et se promenait maintenant bravement au bord du précipice. Pourtant, ce jeudi-là, ce ne fut pas une rupture brutale, comme une chute de la lisière d’un escarpement, mais une longue désescalade qui dura deux jours. Les premières étapes ont été pour elle les plus douloureuses et les plus angoissantes. Analgésique par-dessus analgésique, le nuage de la conscience s’est rapidement épaissi. Les réapparitions vers la surface étant accompagnées de douleur et d’angoisse, il était préférable de la voir sombrer qu’émerger.

L’autrice, alors âgée d’un an, un soir d’insomnie, dans les bras d’une mère endormie en tentant de l’endormir. (Photo: Jean Rémillard)

Puis est venue cette dernière remontée vers la conscience, quand elle a dit: je pense que c’est fini ma vie. C’était un constat exprimé sous forme d’interrogation. J’ai répondu: je pense que oui, mais tout va bien se passer et je serai là avec toi. En d’autres mots, elle l’avait compris, inutile de lutter: de ce côté, de celui de la vie, il n’y avait que douleur, alors que du côté de la morphine, il lui sufirait de lâcher prise, de rendre les armes et la vie s’éteindrait, elle céderait la place à celle qui, depuis toujours, attend tout près, celle qui sait l’issue de la bataille, une bataille qu’elle gagne à tous coups.

Tout le reste de mes jours je continuerai de me demander si c’était la meilleure réponse, celle qu’elle souhaitait entendre, si je n’aurais pu m’exprimer autrement, dire autre chose, trouver des mots qui mentent, mais qui rassurent, ceux qui remercient et ceux qui prennent dans les bras. Ces mots-là sont restés coincés au fond de ma gorge qui se serrait. Ils sont restés à la limite de ma conscience et n’ont pu émerger.

Puis vint le bas de la pente, le bord de la mer, le grand infini, le dernier souffle, si léger que je ne l’ai pas perçu, le samedi juste avant Pâques, le samedi saint. Il y a un an de cela.

Pas de pandémie à ce moment. Je me console en me disant qu’heureusement elle n’aura pas connu cette période de confinement et que j’aurai pu l’accompagner, même si je fus une piètre accompagnatrice.

Ses restes reposent désormais dans le lot familial du cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

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