Jardin cinéraire naturalisé et biodiversifié

NDR : cet article fait suite au Plaidoyer pour un cimetière écolo et le cimetière, un oasis, du même auteur, tous deux parus dans ce Bulletin La Veille, Vol.7, no 1, La Veille, Vol. 9, no1

Dans le concept de gestion différenciée des espaces verts, on parle de laisser la nature prendre sa place au cimetière, en créant des sections sans tonte de gazon – ou en réduisant sa fréquence – et des sections naturalisées. Laisser prendre sa place ne veut pas dire laisser aller la nature. Créer des zones naturelles pour y disperser des cendres, et du même coup favoriser la biodiversité, exige un encadrement sans lequel on aura plutôt affaire à une friche. À quoi ressemblent ces espaces naturalisés, de quels végétaux sont-ils composés et quelles sont les bonnes pratiques pour les aménager ?
L’objectif est de créer des espaces naturels diversifiés et esthétiquement attrayants, sans recourir à des interventions d’entretien importantes et tout en conservant un milieu naturel en santé. Une condition essentielle pour favoriser la biodiversité consiste à offrir un large choix d’espèces végétales. Plus elles seront nombreuses, plus l’espace offrira des abris et des sources de nourriture pour les oiseaux, papillons et autres insectes. Il faut choisir ces espèces en considérant l’aire géographique et ses conditions climatiques. Après l’établissement des plantes, il ne faut intervenir que minimalement, laisser les plantes compléter leurs cycles biologiques et éviter l’usage de pesticides. En cas d’infestation de plantes exotiques envahissantes ou nuisibles, comme l’herbe à poux ou à puce, une intervention ciblée, comme un fauchage ponctuel, peut s’avérer nécessaire. Voici quelques règles favorisant la bonne évolution du milieu naturel dans un jardin cinéraire naturalisé.

Planter trois strates de végétaux

Comme dans la nature, ces trois strates sont la strate arborescente, la strate arbustive et la strate herbacée. Ce concept de plantation permet d’offrir une plus grande diversité d’habitats et de sources de nourriture en occupant tout l’espace vertical disponible : en hauteur les arbres, au sol les herbacées et à l’étage intermédiaire les arbustes. Par exemple, pour la faune aviaire, on sait que le cardinal et le merle d’Amérique nicheront en hauteur, dans la couronne des arbres, que les parulines, les bruants et les grives resteront près du sol, dans les arbustes, et que quelques espèces, comme le pluvier, nicheront au sol.

Le cardinal et le merle préfèrent nicher dans les arbres (source : Pixabay)

 

La grive, le bruant et la paruline nichent plus près du sol (source : Pixabay)

Introduire des plantes indigènes

Les plantes indigènes assurent une bonne adaptation aux conditions climatiques, mais elles favorisent aussi l’établissement de liens entre espèces végétales et animales. Plusieurs relations sont bien connues entre des plantes hôtes et des insectes, comme

Papillon portequeue (photo :
F. Rémillard) Papillon monarque (source : Ici Radio-Canada)

celles entre l’asclépiade et le monarque ou entre le papillon porte-queue et le frêne épineux. La présence de ces plantes spécifiques permet aux insectes d’y effectuer un cycle biologique complet, de l’œuf à l’adulte. Les chenilles, nourriture hautement protéique et facilement digestible, convient à la croissance des oisillons qu’abrite le milieu. Un choix de plantes orienté vers ces relations permettra donc à une variété d’oiseaux et de petits mammifères de se nourrir et de se reproduire. Outre ces plantes hôte, il y a une variété d’espèces végétales indigènes, couramment présentes dans les milieux naturels, qui encourageront ces liens entre insectes et végétaux. La production de nectar et de pollen est également un atout pour les insectes pollinisateurs, qui font un travail indispensable aussi bien en nature qu’en agriculture. Asclépiades, tanaisies, verges d’or, asters, tournesols indigènes et graminées sont les herbacées les plus recommandés, alors que les chênes, érables et bouleaux et plusieurs autres plantes ligneuses sont non seulement bien adaptés au climat, mais de plus ils hébergent et nourrissent plusieurs espèces d’insectes et d’oiseaux.

Asclépiade commune (source : Fleurs sauvages du Québec)

Tanaisie (source : faaxaal blogspot)

Verge d’or ou solidago canadensis (source : Everwild.com)

Aster ponceau ou aster sauvage (source : Fleurs sauvages du Québec)

Généralement, les espèces ornementales importées d’Asie et d’Europe favorisent peu la biodiversité, car elles sont à l’extérieur de leur zone naturelle de distribution et ne profitent pas des relations avec les insectes, oiseaux et mammifères de leur milieu d’origine; autrement dit, on a importé la plante, mais pas ses hôtes. Quant aux végétaux indigènes, ils entraînent avec eux une panoplie d’espèces associées. Les chênes sont les champions en cette matière. On a déjà dénombré dans des espaces naturels, au nord-est des États-Unis, jusqu’à 500 espèces dont la présence est assurée grâce aux chênes qu’on y trouve. En comparaison, l’arbre aux quarante écus (Ginkgo biloba), importé de Chine, n’en accueille aucune, malgré toutes ses qualités en milieu urbain.

Cela ne signifie pas de cesser d’utiliser les plantes ornementales pour autant. Ces plantes sont disponibles dans les pépinières locales et ont des qualités esthétiques intéressantes en milieu urbain. Elles peuvent bien s’établir dans des espaces fortement minéralisées et participer efficacement à la lutte aux îlots de chaleur. La règle à retenir ici consiste à utiliser une bonne proportion de plantes indigènes dans les aménagements (40 à 50 %) pour favoriser la biodiversité.

Laisser les espèces compléter leur cycle biologique

La nourriture que les plantes ont à offrir aux insectes et aux oiseaux est composée de feuilles, dont s’alimentent plusieurs chenilles et autres insectes en été, et de fruits, de graines ou de noix, vers la fin de la saison. Plusieurs espèces d’oiseaux profitent de cette production fruitière, qui nécessite cependant une maturation de la plante. Chez les plantes herbacées vivaces et les graminées, cette maturation intervient après la floraison et s’accompagne souvent d’un dessèchement de la plante qui réduit son attrait visuel. Afin de laisser la plante mûrir et offrir ses fruits, il est important de tolérer les qualités esthétiques diminuées de ces plantes et d’éviter le fauchage, qui viendrait rompre le cycle biologique et la production de fruits.

Le même principe s’applique au cycle biologique des insectes, qui comporte quatre stades : l’œuf, la chenille, la pupe et l’âge adulte. Si les deux premiers s’effectuent en été et requièrent des feuilles fraiches pour leur alimentation, la pupe et l’adulte nécessitent plutôt de bonnes conditions pour hiberner; ils ont besoin de passer l’hiver à l’abri des conditions rigoureuses, sous des écorces ou dans la litière de feuilles mortes. Or, le ramassage des feuilles mortes à l’automne vient rompre le cycle biologique de l’insecte, la pupe ou l’adulte ne jouissant plus des conditions optimales pour survivre à l’hiver. Ainsi, les espèces hibernant au sol, dont plusieurs papillons, ne peuvent compléter leur cycle et, par conséquent, produiront moins d’œufs et de chenilles nourricières l’année suivante.

Éviter les pesticides

Dans un jardin domestique, lorsqu’une plante est attaquée par des chenilles, on s’énerve, on a peur de voir la plante disparaître et on sort l’artillerie lourde : le pesticide. En plus d’avoir des impacts négatifs sur des insectes non ciblés, cette pratique s’avère souvent inutile à la protection de la plante. En réalité, ces attaques sont passagères et ne durent que le temps de nourrir les chenilles. La plante subira certes un stress, mais, sauf exception (comme l’attaque d’une espèce exotique d’insectes), elle n’est pas menacée de disparaître. Si quelques plantes sont plus gravement affectées, la plupart des espèces étant vivaces, une nouvelle végétation est reconduite l’année même de l’attaque ou au plus tard la saison prochaine. Dans un jardin naturalisé, où l’esthétique importe moins que dans un jardin aménagé, on peut facilement tolérer ces traces d’alimentation d’insectes, elles ne sont que le témoignage d’un milieu sain.

Laisser des espaces ouverts

Dans la nature, on observe une diversité de conditions de croissance. Certaines parties d’un site sont plus à l’ombre, d’autres plus ensoleillées. Il en est de même pour les conditions d’humidité. L’ensemble de ces conditions favorise une multitude de niches écologiques et pourra offrir une large gamme d’habitats nécessaires aux différentes espèces végétales et animales. Cependant, lorsqu’on laisse la nature prendre sa place, il arrive souvent que les arbres s’installent et captent toute la lumière disponible, au détriment des strates arbustives et herbacées. C’est la prairie qui se transforme en forêt. C’est pourquoi un fauchage ponctuel aux 3-4 ans peut s’avérer utile pour supprimer les jeunes pousses d’arbres et conserver des milieux ouverts et la diversité des niches écologiques. Ces espaces ouverts offrent par ailleurs un élément esthétique participant à la qualité du paysage. De plus, ils peuvent convenir à l’installation de panneaux de signalisation ou de toute autre forme de communication.

Rendre l’eau disponible

Tout comme nous, la petite faune a besoin de boire. En nature, les milieux humides comblent ce besoin. Dans un nouveau site, l’aménagement d’un point d’eau, par la récupération des eaux de drainage dans un bassin conçu à cet effet, assurera la disponibilité de l’eau. Avec un abri et de la nourriture, oiseaux et papillons seront davantage attirés.

Communiquer sur le concept et son intention

L’approche de gestion différenciée des espaces verts est encore relativement peu répandue, mais elle commence à être considérée dans l’élaboration de divers documents destinés à la communication publique. Plans directeurs de parcs et d’espaces verts, de développement durable ou de verdissement, voilà autant de démarches qui intègrent maintenant de plus en plus la conservation de la nature et de la biodiversité. Pour le citoyen, voir apparaître ces sites dans un parc, un golf ou un cimetière est souvent perçu comme un laisser-aller ou une perte de contrôle de la part des gestionnaires. C’est pourquoi il importe de bien communiquer l’intention derrière la création d’espaces naturalisés et de sensibiliser les usagers et le grand public à l’importance de la biodiversité dans nos milieux de vie.

Depuis l’aménagement intensif de nos villes, la gestion des espaces verts a été abordée sous l’angle du contrôle de la végétation : tonte, taille, nettoyage sont des activités courantes que l’on effectue un peu machinalement, sans penser aux organismes vivants qui évoluent en ces lieux. Dans l’approche que nous prônons, on exerce toujours un contrôle sur la végétation, mais de façon plus subtile, en s’éclairant des connaissances sur les processus biologiques qui s’y déroulent. Elle contribuera à changer notre perception de ce qu’est un espace propre et sain.

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