C’est un brouillard gris dans les yeux et dans le cœur. Le problème c’est qu’il reste toujours là. Laurie Des Ormeaux, 8 ans, à propos du deuil de sa grand-mère.

Notre époque honnit le poil; on ne compte plus les innovations en esthétique pour s’en départir. L’épilation gagne même en popularité chez les hommes : l’attribut pileux n’est plus comme jadis un gage de virilité. On ne valorise plus que le poil supérieur, le cheveu, et encore, pas toujours. L’auteur et philosophe Umberto Eco a même cru devoir magnifier le cheveu; il est le fondateur de cette science moderne qu’est la ‘tétrapiloctomie’, soit l’art de couper les cheveux en quatre.

Et en quoi ces questions pileuses peuvent-elles intéresser le fossoyeur et son lectorat?

C’est qu’il fut une époque où l’on tenait le cheveu en haute estime et qu’on en conservait des échantillons à la mémoire des proches disparus. On en faisait même des bijoux et des œuvres encadrées. Cette pratique d’art funéraire capillaire courante au milieu XIXe siècle pourrait paraître aux yeux du chaland comme morbide. Mais il n’en est rien. Le morbide est une invention moderne. Dans les siècles passés, la mort jouxtait le quotidien de près et l’on avait des manières d’aménagement avec elle.

Il y avait dans le Vieux-Québec un magnifique musée dans l’ancien hôpital de la miséricorde sur la rue Couillard (Maison Béthanie) où les Sœurs du Bon Pasteur avaient aménagé une collection qui relatait l’histoire et la mission de leur congrégation qui consistait à s’occuper de ce qu’on appelait à l’époque les ‘filles perdues’, celles qui sortaient de prison et es ‘femmes de mauvaise vie’. Elles prenaient également en charge les enfants ‘illégitimes’ résultats fréquents, dans une ville portuaire où allaient et venaient nombre de marins, d’une liaison sans suite.

L’une des sections du musée était consacrée à George Manly Muir, un philanthrope qui avait appuyé l’Oeuvre à ses débuts et où l’on trouvait un reliquaire avec les cheveux du bienfaiteur. La soeur-guide expliquait alors qu’il était courant au 19e siècle que l’on garde de cette façon un souvenir du défunt.

Les cheveux sont en effet un des rares éléments non osseux du corps humain qui soit imputrescible en conditions favorables, et qui met très longtemps à se décomposer lorsque le corps est mis en terre. (Confidence de fossoyeur: votre serviteur a déjà vu, dans un cercueil du 19e siècle qui avait été placé en caveau, un corps desséché où l’on distinguait clairement des cheveux et une barbe encore intacte.)

Il était donc de pratique courante de garder une mèche de l’être cher, de la tresser ou d’en faire une icône mortuaire, qui pouvait être conservée dans un pendentif , sous globe de verre ou encore dans un encadrement vitré, poussant le travail des cheveux jusqu’au grand art que l’on gardait précieusement, aidé en cela par la tradition très catholique du culte des reliques des saints.

Il est dommage que ce musée ait fermé ses portes; il n’y a que là où on osait exposer ce genre de reliquaire pourtant si abondant autrefois_ votre fossoyeur soupçonne qu’il en existe pourtant de nombreux exemplaires dans nos réserves muséales.

Et question poil, on me demande souvent s’il est vrai, comme le veut une tenace rumeur, qu’il continue de pousser après la mort. Non, mais si certains ont pu avoir cette impression, c’est qu’après le décès la peau se rétracte un peu, ce qui crée cette illusion.

Exemple d’art funéraire capillaire: médaillon sous verre dédié au prêtre N. Laliberté, avec un détail agrandi montrant le travail des cheveux (photo: Collection Jean Simard)

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