C’est dans l’une des chansons les plus connues de la grande Dalida qu’on apprend que, dans un village pas très loin de Napoli, un certain Gigi causait tant d’émoi auprès des dames que la veuve du Colonel ne porta plus le deuil parce que Gigi n’aimait pas le noir, afin de s’attirer ses faveurs en un geste authentiquement iconoclaste. Braver cette coutume séculaire dans l’Italie du milieu du vingtième siècle était tout simplement provocant !

Nous ne nous interrogerons évidemment pas ici sur les motivations intimes de la veuve du Colonel pour rompre avec la tradition, mais plutôt sur cette tradition elle-même, que l’on a tendance à tenir pour acquise : l’association du noir avec le deuil et l’espace funéraire, du moins en occident. Et allez savoir pourquoi la période de deuil ostensible était toujours plus longue pour la femme que pour l’homme.

Autrefois, en France, on appelait reines blanches les femmes qui perdaient leur roi de mari, tant le blanc était associé au deuil. D’ailleurs, leur veuvage commençait par le port de vêtements blancs, tandis que les rois veufs s’habillaient en violet.

C’est Anne de Bretagne qui instaura la mode du noir comme couleur de deuil lorsqu’elle perdit son premier enfant en 1495, puis son mari Charles XIII, trois ans plus tard. Ce sont les couleurs sombres et austères des vêtements bretons de l’époque qui l’ont inspirée. Mais les textiles noirs étaient alors très rares, car les teinturiers devaient s’approvisionner en extraits de noyer – un arbre peu cultivé, car on le disait néfaste pour les plantations le jouxtant – et en noix de galle provenant d’Afrique, donc très chères. C’est peut-être un peu par snobisme que la bonne Anne a voulu changer la coutume, car ce n’était pas le premier venu qui pouvait s’offrir du noir.

Anne de Bretagne en 1495, en deuil de son 1er fils est vêtu de noir. (source : Getty)

Par la suite, Catherine de Médicis, endeuillée de huit de ses enfants et de son mari Henri II, ainsi que Marie de Médicis et Anne d’Autriche, reprirent l’initiative d’Anne de Bretagne. C’est ainsi que le noir vint à s’imposer comme couleur naturelle du deuil, entraînant dans son sillage une prospérité inattendue pour les teinturiers ayant des contacts en Afrique. Si le blanc pouvait rappeler la pâleur cadavérique et/ou la lumière céleste, le noir, lui, symbolisait – dans le même ordre d’idée – les yeux fermés et l’absence de lumière sous la terre.

Dans les traditions bouddhistes et hindouistes, le blanc est à l’honneur lors du deuil, tout comme chez les Papous et les aborigènes australiens, qui se maquillent de boue blanchâtre pour leurs rituels funéraires. Chez les Japonais, le noir et le blanc sont utilisés ensemble, alors qu’en Chine, on privilégie le blanc et parfois le rouge. Les Philippins mettent le jaune à l’honneur et les Iraniens préfèrent le bleu. Chez les catholiques, le violet s’impose comme couleur liturgique pour la messe des morts. Paul VI a décrété en 1969 qu’elle rappelle la pénitence, l’attente et le deuil. Le noir est aussi de mise.

Si la femme du Colonel avait eu la bonne idée de naître en Asie du Sud-Est, elle n’aurait pas eu besoin de faire une entorse à une tradition. Il n’en demeure pas moins qu’en flirtant avec le beau Gigi, elle a tout de même scandaleusement enfreint le corollaire funéraire s’appliquant à l’épouse survivante : le délai de viduité. En effet, ce délai, en vigueur jusqu’en 2004 en France, imposait une période de carence pendant laquelle la veuve ne devait pas contracter de mariage. D’une durée de 300 jours, ce délai exigeait de plus de la veuve le port en tous lieux des habits de deuil.

Mais notons bien que, dans la chanson, grâce à la riche Américaine qui corrompait Gigi, la veuve du Colonel ferma ses persiennes et reprit le deuil.

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