Dans son article précédent, paru dans le bulletin La veille (vol. 7 no 2, pp. 22 à 31) et intitulé « Sacraliser un soldat inconnu pour une dernière mission », l'auteur nous a présenté comment plusieurs pays ont instauré des cérémonies rituelles spectaculaires mises au point pour encadrer de façon protocolaire et magistrale le rapatriement du soldat inconnu. Il nous a fait découvrir les monuments, toujours grandioses, érigés à la mémoire de toutes ces morts anonymes. Il nous présente ici un cas dans lequel une technologie moderne a donné lieu à un renversement de situation qui n'a pas été sans conséquence. (ndlr)

L’utilisation de l’ADN pour l’identification des personnes décédées s’étant répandue et développée considérablement depuis les années 1980, il était prévisible que cela allait affecter le processus de reconnaissance de militaires, autrement considérés comme anonymes. Le cas le plus célèbre fut sans nul doute celui de l’éphémère soldat inconnu américain de la Guerre du Vietnam. Bien qu’une crypte spécifique pour un inconnu de cette guerre ait été construite à Arlington dès 1973, le problème d’y trouver un occupant adéquat s’est accru au fur et à mesure que les laboratoires spécialisés perçaient le secret de l’identité des dépouilles anonymes en leur possession. C’est ainsi qu’en 1982, on considérait avoir identifié tous les militaires tombés au Vietnam, sauf quatre. Trois de ceux-ci furent ensuite identifiés ou écartés comme n’étant peut-être pas Américains. N’en restait donc qu’un seul.

Le président Ronald Reagan décida alors d’organiser des funérailles nationales pour le Memorial Day 1984. Cette cérémonie fut grandiose et pour nombre de vétérans de cette guerre controversée, elle constitua en quelque sorte un baume sur des plaies psychosociales toujours longues à guérir.

Enterrement du soldat inconnu du Viêt Nam le 28 mai 1984 en présence du Président Ronald Reagan (photo libre de droit , source: Wikipedia)

 

Voici le jeune et confiant lieutenant Michael Joseph Blassie tenant la pose devant son chasseur (source: © Check six)

 

Il faut déterrer le lieutenant Blassie

Le 11 mai 1972, le lieutenant d’aviation Michael Joseph Blassie s’est écrasé près d’An Loc, au Vietnam. Au moment de la localisation du crash, certains objets et restes humains ont été recueillis. Un laboratoire d’identification a analysé ces restes et a cru pouvoir identifier le lieutenant Blassie. Mais cette version fut infirmée en 1979, et le dossier du disparu X-26 fut considéré comme étant bel et bien celui d’un inconnu. Et c’est ce militaire qui fut enterré en 1984 aux côtés des trois autres soldats inconnus reposant déjà à Arlington.

C’était sans compter la ténacité des membres de la famille Blassie qui, convaincus de l’identité de leur fils et frère, ont fait des pieds et des mains pour justifier leur prétention. Treize ans après qu’on l’eut enterré comme soldat inconnu, on procéda à son exhumation de la crypte. Grâce à l’ADN, quelques semaines suffirent pour l’identifier formellement comme le lieutenant Blassie. Il fut donc réinhumé solennellement dans un cimetière du Missouri, où reposait son père.

Stèle vue en recto et en verson du Lieutenant Blassie au Jefferson Barracks National Cemetery. ( photo: © John Abney, source: Wikipedia)

 

Depuis ce jour, les officiels ont convenu de ne plus jamais chercher un autre soldat inconnu. Au-dessus de la crypte vide, il est maintenant écrit: Pour rendre hommage et rester fidèle aux soldats américains portés disparus, 1958-1975 (traduction libre).

Il est intéressant de noter que cet épisode a eu des répercussions au Canada, lorsqu’il s’est agi de rapatrier en 2000 un soldat inconnu. La Commonwealth War Graves Commission (CWGC), l’organisme responsable des sépultures des soldats canadiens tombés outremer pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale, a en effet alors exigé plusieurs promesses de la part d’Ottawa, dont celle de ne jamais plus demander l’exhumation et le rapatriement d’un autre corps non identifié. Aussi, Ottawa a dû s’engager à ne pas chercher à identifier la dépouille du soldat rapatrié en 2000, avec l’ADN ou toute autre technologie.

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