L’aquamation pour disposer des corps

Il fut un temps où le seul mode de disposition des corps qui était pratiqué en vertu des mœurs du pays était l’inhumation traditionnelle.

La société évolua, et l’on en vint, de concert avec l’Église qui  finalement l’autorisât, à admettre la crémation comme une façon honorable de traiter une dépouille, si bien que quelque quarante ans plus tard et contre toute attente, le taux de crémation du Québec est l’un des plus élevés dans les Amériques.

Comme on se trouve rarement à l’abri du progrès et de la concurrence, on a vu se pointer, avec les années 2000 et leurs lots d’innovations, l’aquamation, que ses promoteurs présentent comme « la crémation par l’eau ».

L’aquamation consiste sommairement à dissoudre un corps par hydrolyse alcaline dans un contenant pressurisé et agité pendant deux ou trois heures et dans lequel circule une solution basique chauffée à 96 °C. À la fin du traitement, il ne reste que le squelette, les prothèses (hanches artificielles, dentiers, cardiostimulateurs) et certains bijoux ou ornements qui accompagnaient la dépouille. Les os seront ensuite broyés, et comme pour une crémation traditionnelle, la famille du défunt repartira avec une urne cinéraire qu’elle pourra inhumer, ou mettre en colombarium.

Le commun des mortels, peu au fait du monde funéraire, se demandera avec raison « mais comment diable en sommes-nous venus là? ». C’est très simple. Le procédé d’aquamation a d’abord servi à se débarrasser de carcasses animales pendant les célèbres épizooties (épidémies dans le monde animal) qui ont sévi en Europe, la maladie de la vache folle ou la tremblante du mouton en sont des exemples. Devant l’efficacité de la méthode, on s’est dit que ce ne serait pas «bête» de l’adapter aux humains. Il n’est jamais facile de changer des habitudes séculaires, mais quelques établissements ont osé, dont le fameux hôpital Mayo au Minnesota qui le proposa aux proches de gens qui avaient offert leur corps à la science pour en disposer après utilisation. Sur 150 familles, 148 acceptèrent. Le pas était franchi, et des maisons funéraires commencèrent à offrir ce service en Australie et aux États-Unis.

Verra-t-on l’aquamation damer le pion à la crémation dans un proche avenir? Y aura-t-il une guerre sans merci entre le feu et l’eau, entre le sec et le mouillé?

Les partisans aquamatistes misent sur les vertus écologiques et les coûts plus faibles de leur option, tout comme les crématistes voyaient dans les fours une alternative moins polluante et moins coûteuse que l’inhumation traditionnelle.

Il reste cependant un écueil à l’aquamation : la perspective d’envoyer dans les réseaux sanitaires des restes humains et une solution à pH très élevé. Les usines de traitement des eaux usées n’y voient aucun problème puisque les chairs sont rompues et n’ont plus rien qui les relie (il n’y a plus d’ADN) à un cadavre humain. Ne serait-ce que du point de vue symbolique, ça n’apparaît pas très sexy, repos éternel et eaux usées n’étant pas des concepts ayant beaucoup d’atomes crochus. Qu’arriverait-il si le régime des aquamations s’accélérait créant un afflux important de soude caustique, ou autre alcali, dans les usines de traitement des eaux?

On aura beau dire, la coutume musulmane de disposition des corps, sans cercueil et sans embaumement, demeure encore la façon plus écologique de traiter les dépouilles mortelles. Il faut savoir que conserver un corps pour les Bédouins de l’époque, avec la chaleur du désert, était impensable. Pour cette raison, il es

t prescrit d’inhumer une dépouille dans les 24 ou 48 heures suivant le décès. L’adoption de cette coutume assurerait l’avenir de la profession de fossoyeur tout en donnant une chance à l’environnement. Encore faudrait-il changer la ‘Loi sur les inhumations et exhumations‘, une loi vétuste qui exige que les cadavres soient enterrés dans un contenant.

D’ici là, on peut rêver et ce n’est qu’une question de temps avant que ne nous arrive un nouveau mode de disposition des corps pouvant concurrencer en audace l’aquamation : des Scandinaves ont mis au point un procédé qui consiste à plonger le défunt dans un bain d’azote liquide (-196 °C) pour ensuite le placer sur une plaque vibrante qui le réduirait en cendres.

Comme quoi on n’arrête pas le progrès.

 

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