Mon cœur d’ancienne restauratrice bondit toujours quand j’entends que des gestionnaires de cimetière proposent encore et toujours à leur clientèle des nettoyages de stèle au jet de sable: aoutche! Et c’est la plupart du temps pour se débarrasser des malencontreux lichens. Surtout que cette opération de grand nettoyage vise habituellement les pierres poreuses donc les plus anciennes: celles en marbre.

Combien de fois l’ai-je dit, répété et publié: travail inutile et dangereux! Mais, je peux comprendre que la tentation soit forte de se débarrasser une fois pour toutes de cette végétation malvenue: ne vivons-nous pas dans une société du tout beau tout propre? Mais encore faut-il savoir à quoi on s’attaque.

Qui a peur du gros-méchant-lichen ?

D’abord, les lichens ne sont pas de la saleté. Au contraire, il s’agit d’espèces anciennes très sophistiquées qui ont développé un mode de vie bien particulier: celui de parasite symbiotique. Ce qu’il faut comprendre par cette appellation, et là c’est le Petit Robert qui parle, c’est quun parasite est un être qui vit en association avec un autre dont il se nourrit, sans le détruire ni lui apporter aucun avantage. Une sorte de Tanguy, quoi! Toujours selon le même dictionnaire, une symbiose est une association durable et réciproquement profitable de deux ou plusieurs êtres vivants. Pas loin du mariage!

Pour se perpétuer, les lichens ont développé une double nature: ils sont à la fois champignon et algue. Une association mutuellement profitable qui permet au mariage de durer. Le champignon vit en surface et l’algue à l’intérieur de la pierre. Dans leur entente consentie, le champignon apporte la lumière, l’eau et les minéraux, tout en assurant à l’algue une protection contre les éléments environnementaux qui pourraient lui être fatals. En contrepartie, l’algue lui prépare ses repas. En effet, comme elle est capable de fixer le carbone par photosynthèse, elle en régurgite la majeure partie au champignon, qui s’en nourrit. Vous aurez alors compris que ce qu’on voit sur la surface des pierres n’est que la pointe d’un iceberg: c’est le thalle du champignon. Il est constitué de cellules fertiles servant à la dispersion et à la reproduction du lichen et de cellules végétatives qui participent aux autres fonctions vitales. Sous la surface, se concentrent les algues et, plus en profondeur encore, les hyphes, qui constituent le système rhizoïde, ou racinaire,  de ce couple parasitique. Le lichen est donc entièrement et profondément incorporé à la pierre, si bien qu’en le délogeant, un peu de pierre en surface partira forcément avec lui.

Du respect pour le grand âge

Il est rassurant de savoir que la croissance des lichens est très lente: 1 mm par an. Ainsi, les lichens présents sur les stèles peuvent être très vieux, mais malgré cela bien vivants. Dans certains pays, ils sont même protégés par la loi, à cause de leur longévité et de leur rareté. Puis, avec leur variété de forme et de couleur, les lichens sont de belles et naturelles références à l’âge de la pierre, un peu comme les rides sur la peau… pas toujours si laides.

Et puis, sont-ils si méchants?

Avec les lichens, la détérioration de la pierre s’opère de différentes façons:

  1. pénétration et expansion du système racinaire ;
  2. expansion et contraction du thalle ;
  3. gonflement des sels et acides organiques ;
  4. incorporation de fragments de pierre dans le thalle.

En contrepartie, parce que les lichens sont durs et résistants, ils offrent une certaine protection de surface à la pierre sous-jacente. Ils agissent comme bouclier contre l’érosion par les éléments naturels que sont le vent, la pluie et le gel ; ils ne sont donc pas si méchants que ça.

Que faire alors avec les lichens?

Les stèles des cimetières au Japon sont toutes bien propres et exemptes de lichens. Et pour cause: tous les cimetières japonais offrent aux visiteurs des seaux, des brosses et de l’eau. C’est un geste de respect que de procéder au grand ménage du monument quand on visite son ancêtre. Régulièrement nettoyées, les stèles japonaises offrent peu de prise aux lichens et aux mousses. Malheureusement, cette tradition qui aurait pour effet, d’éviter les lichens, n’existe pas chez nous.

Au Japon, pas de lichens ou de mousses sur les stèles, et pour cause: elles sont régulièrement entretenues par les proches (photo: F. Rémillard)

Mais quand le lichen est implanté, toute action mécanique ou chimique visant son retrait ne peut être que destructive, partielle et temporaire. Pour cette raison, la non-intervention ou l’intervention minimale sont de loin préférables.

Pour révéler les inscriptions logées sous les lichens, il suffit alors de mouiller la surface, ce qui  rend les lichens transparents. Sans les avoir endommagées, on peut alors enregistrer les inscriptions en les photographiant, si possible sous un éclairage rasant pour accentuer leur lisibilité. Dans certains cas, la photographie laser 3D permet, par traitement de l’image, de déchiffrer les inscriptions dissimulées sous le lichen et sur une pierre déjà très érodées .

Aussi, il faut savoir qu’il est possible de ralentir la croissance des lichens ou de prévenir leur apparition en réduisant la végétation dans le périmètre immédiat de la pierre, en élaguant une branche d’arbre qui fait de l’ombre par exemple. Un brossage de la pierre, avec ou sans solvant, suivi d’un rinçage exhaustif à l’eau représente une alternative qui, bien que destructrice, peut donner les résultats attendus si l’implantation des lichens n’est pas très profonde et si la surface de la pierre n’est pas friable. Mais il faut s’attendre à ce que, de toute façon, l’effet obtenu ne soit que temporaire.

La non-intervention est l’avenue que nous privilégions: il faut regarder la croissance de ces végétaux comme faisant partie du vieillissement normal d’une pierre en milieu extérieur. Ce sont les recommandations qui apparaissent dans le petit Guide pour préserver son cimetière, qui est disponible gratuitement sur le site du Centre de conservation du Québec. Ce document, préparé en 1995 et réédité en 2012, est toujours d’actualité et contient plein d’informations utiles dont celles concernant le nettoyage au chapitre de la restauration. Pourquoi s’en passer ?

Quand un nettoyage s’impose, sachez que son effet sera temporaire et avant de faire quoi que ce soit consultez le Guide pour préserver son cimetière préparé par l’auteur ou une restauratrice du Centre de conservation du Québec (photo: F. Rémillard)

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