Les mausolées de nos cimetières, ces mal-aimés

Nous sommes plusieurs à nous inquiéter de l’avenir de ces constituantes incontournables du paysage architectural et ethnographique de nos cimetières : les mausolées. Ces mausolées commémorent le plus souvent des personnages qui ont fortement marqué notre collectivité. Les membres de Pierres mémorables sont particulièrement préoccupés par la conservation du mausolée Tessier, au cimetière Belmont, à Québec. En effet, le monument, qui date de 1860, est valorisé tant pour sa grande richesse architecturale que pour la valeur historique du personnage qu’il commémore, un homme qui a marqué l’histoire économique et financière du Québec. Plusieurs démarches ont été entreprises pour assurer sa préservation.

À Montréal, une autre citoyenne, Madame Janine Huot, remue elle aussi ciel et terre pour sauvegarder deux mausolées. Nous présentons ici son point de vue, ainsi que les obstacles qu’elle a rencontrés dans son désir de sauvegarde. Puis, nous exposerons les résultats de sa réflexion sur la question et sur les pistes de solution envisagées, résultats qui sont résumés par Brigitte Garneau.

Le point de vue d’une citoyenne responsable

Les cimetières de nos villes et villages constituent un patrimoine précieux, propriété des familles qui ont obtenu une concession de la fabrique paroissiale. La loi stipule que ces familles sont entièrement responsables de l’entretien et de la restauration des monuments funéraires et des mausolées privés. Or, il est désolant de constater que de nombreux éléments de notre patrimoine funéraire sont grandement détériorés. Plusieurs raisons expliquent cette situation : l’exposition aux intempéries, l’usure du temps, le vandalisme, l’abandon par les familles, la négligence des concessionnaires ou les exigences financières et les contraintes de restauration imposées aux familles qui ont à cœur de maintenir les monuments et les mausolées en bon état.

Très beau mausolée d’Ulric Tessier au cimetière Belmont à Québec. D’un style puisant au roman et au byzantin, il est en pierre de taille et présente un plan en forme de croix. On y accède via un portail cintré flanqué de colonnes et de pilastres engagés qui est surmonté d’un mascaron à tête de pleurant (détail en vignette), exemple unique au Québec, du thème funéraire de la Déploration. Il est percé de fenêtres géminées et son intérieur dispose d’un autel.

Curieusement, le classement patrimonial de ces œuvres funéraires demeure le pire ennemi de leur conservation, en particulier dans le cas des mausolées privés. En effet, le ministère de la Culture et des Communications exige leur mise en valeur lorsque des travaux doivent être entrepris. Or, cette exigence triple ou quadruple le coût des travaux, puisqu’il faut alors recourir à des professionnels et des artisans spécialisés dans la restauration du patrimoine pour reproduire l’état d’origine d’un bâtiment. Dans ces conditions, il n’est pas surprenant qu’il y ait plusieurs mausolées familiaux dont les murets et la façade menacent de s’écrouler. Que faisons-nous pour aider les familles à sauvegarder le patrimoine funéraire privé ? Certainement pas assez!

Les obstacles

Force est de constater qu’il existe différents obstacles reliés à la restauration des mausolées privés dans les cimetières du Québec, selon que le cimetière est classé comme un bien patrimonial ou non :

  1. Programmes de subvention existant à la Ville de Montréal : les familles sont concessionnaires et non propriétaires fonciers (c’est-à-dire propriétaires du terrain sur lequel reposent ces petits bâtiments), ce qui les exclut de ces programmes.
  2. Programme d’Aide aux immobilisations du ministère de la Culture et des Communications : le statut juridique des mausolées privés exclut les familles qui en sont propriétaires.
  3. Programmes de subvention du Conseil du patrimoine religieux (CPRQ), volet 1 – Restauration de biens immobiliers du programme de restauration du patrimoine culturel à caractère religieux. L’aide financière pour les propriétaires privés d’immeubles non classés est de l’ordre de 15 % des dépenses admissibles. La première exigence concerne l’accessibilité de l’immeuble au public. Il faut fournir la politique d’accessibilité et le Code de l’Inventaire des lieux de culture du Québec. Ainsi, on ne fournit que 15 % des coûts des travaux en subvention pour un bien non classé, alors qu’on exige que les propriétaires mettent en valeur le mausolée, le considérant comme un bien classé au sens de la loi sur les biens culturels.
  4. Programmes de financement du ministère du Patrimoine canadien: les programmes s’adressent à des projets de plus grande envergure que la restauration de ce type de patrimoine funéraire.
  5. Dans le cadre d’un Programme de déduction fiscale, on exige des preuves de propriété pour les mausolées privés. Or, le transfert d’un mausolée ne se fait pas par legs testamentaire d’un membre de la famille à un autre. Il n’y a pas de règle solide pour réclamer une déduction fiscale.
  6. Il n’y a aucun fonds de restauration mis à la disposition des familles par la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal ou la direction du cimetière Notre-Dame-des-Neiges, bien que l’entretien des mausolées privés soit une préoccupation affirmée .
  7. Dans un cimetière classé bien patrimonial, les travaux de restauration doivent respecter les caractéristiques du bien à l’origine, ce qui requiert les compétences de professionnels et d’artisans spécialisés aux honoraires élevés, alors que, dans un cimetière non classé, les travaux ne sont pas soumis à de telles exigences. Par exemple, pour des travaux totalisant 18 000 $ en 2009-2010, les propriétaires ont dû débourser 12 000 $ en frais d’architecte et 6 000 $ en matériaux et artisans.
  8. Dans l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, l’approbation des travaux doit faire l’objet d’une demande de permis à l’arrondissement de la Ville de Montréal et au ministère de la Culture et des Communications.
  9. Dans un cimetière, le contrat de sépulture entre la Fabrique et les concessionnaires confère d’importantes responsabilités à ces derniers: ils assument seuls la responsabilité des ouvrages funéraires. La mission du cimetière catholique romain n’inclut pas la conservation d’ouvrages funéraires érigés pour le seul bénéfice du concessionnaire.
  10. Dans certains cas, le nombre restreint de descendants vivants fait peser sur eux une lourde charge financière pour la restauration et la mise en valeur d’un mausolée.

Six pistes de solutions envisagées

  1. Faire pression pour modifier les règles d’attribution de subvention à la restauration du patrimoine funéraire, tant au niveau provincial que municipal.
  2. Faire pression pour que les mausolées familiaux fassent l’objet de travaux correctifs par le biais d’un financement organisé par le cimetière, en collaboration avec les familles.
  3. Maintenir à jour les connaissances relatives à l’état physique des plus anciens charniers, dans la perspective de l’ouverture d’un programme public d’aide financière.
  4. Actualiser les inventaires des mausolées et dresser un plan d’action pour leur conservation.
  5. Faire pression pour ajouter une convention supplémentaire aux Ententes de développement culturel entre les villes et l’État québécois.
  6. Mener une recherche sur ce qui se fait ailleurs et pour définir les critères d’admissibilité des projets, en considérant qu’il s’agit de biens privés dont les propriétaires veulent souvent conserver l’usufruit. Une fois ces données en main, il faudrait réunir des experts de différents domaines, incluant ceux du ministère du Revenu et du ministère de la Culture, pour identifier des avenues permettant de soutenir financièrement la protection de ces composantes de notre patrimoine funéraire.

Rédigé avec la collaboration de  Janine Huot

Mausolée Desbarats, au cimetière de Notre-Dame-des-neiges à Montréal. Conçu dans l’esprit de l’architecture mycénienne, il présente une façade architecturée composée d’un fronton porté par un entablement reposant sur des colonnes et de massives pierres de taille. Des acrotères à palmette surmontent le toit pentu. Les deux projections latérales en pierres taillées à l’antique esquissent le stomium (couloir à ciel ouvert menant au portique) mycénien. Derrière cette façade se trouve le tumulus soutenu par un voutement, le tholos, qui abrite es sépultures.

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