Notre époque est marquée par l’apparition de nouvelles maladies dont plusieurs sont causées par des virus : la Covid-19 bien sûr, mais aussi le Sida, Ebola, Zika, etc. C’est ainsi qu’il est tentant de penser que les maladies actuelles sont, pour la plupart, différentes de celles d’autrefois. Si cela est vrai pour des maladies infectieuses – bien que certaines sont « vieilles comme le monde », la tuberculose et la syphilis par exemple –, gardons-nous de croire que le répertoire des maladies de notre temps est bien différent de celui d’autrefois.

Nombre de maladies actuelles ne sont pas nées d’hier, même les maladies cardiovasculaires et les cancers, causes de la majorité des décès aujourd’hui. De fait, ces affections existaient avant le XXe siècle. Qu’on n’en fasse pas mention dans les textes anciens et même dans les archives médicales n’est pas étonnant : elles étaient beaucoup plus rares que maintenant et les médecins ne disposaient ni des connaissances ni des outils nécessaires pour les diagnostiquer précisément. Par contre, ces maladies qui ont traversé le temps jusqu’à nos jours se manifestaient différemment autrefois. Par exemple, leur degré de sévérité et leur prévalence selon l’âge, le sexe, la classe sociale ou le milieu de vie, ont varié au fil du temps, en réaction aux changements dans les modes et les conditions de vie.

L’arthrose

Mais il y a de ces affections qui sont courantes aujourd’hui et qui, jadis, l’étaient tout autant. Mentionnons, entre autres, celles touchant la denture (voir l’article Les empreintes digitales d’un squelette vol.8, no 1, dans La Veille). L’arthrose, à laquelle les présentes pages sont consacrées, est un autre exemple.

Distinguons d’entrée de jeu l’arthrite de l’arthrose. Le mot arthrite est un terme général qui désigne une inflammation à une articulation. Elle comprend plusieurs types d’affections de causes variées et affectant les différents tissus composant une articulation, tandis que l’arthrose désigne une atteinte des os proprement dits. Cette atteinte commence toutefois par la destruction du cartilage qui recouvre les surfaces par lesquelles les os s’articulent entre eux. Cette destruction peut mener à l’exposition de la matière osseuse sous-jacente, qui réagira en s’érodant, en formant des excroissances osseuses ou en devenant poreuse.

Ses causes

Les causes de l’arthrose sont principalement mécaniques. Logiquement, plus une articulation est sollicitée, plus l’arthrose risque de s’y installer, et plus une personne est âgée, plus elle risque de faire de l’arthrose. Puisque nos ancêtres étaient physiquement beaucoup plus actifs que nous, les traces d’arthrose sont nombreuses sur leurs restes osseux. En revanche, ils vivaient bien moins longtemps que nous. C’est ainsi que l’arthrose peut être tout aussi fréquente à une époque qu’à une autre. Mais si on s’en donne la peine, on décèlera sans doute des différences à travers les siècles. Par exemple, en raison de notre sédentarité, l’arthrose apparaît à un âge plus avancé chez nous, alors qu’autrefois même les jeunes adultes étaient souvent affectés. Aussi, la division sexuelle des tâches ayant été plus marquée aux siècles derniers, on doit s’attendre à ce que les différences dans l’arthrose entre hommes et femmes aient, elles aussi, été plus marquées. D’autre part, les durs travaux des siècles derniers, surtout en milieu rural, ont eu pour effet de causer des lésions plus sévères : nos ancêtres ne se ménageaient certainement pas, la prévention n’était pas de mise et la CNESST n’existait pas.

Les lésions aux vertèbres

La colonne vertébrale est particulièrement vulnérable aux stress mécaniques qui s’exercent sur notre squelette. De fait, aux tensions qu’elle subit quand nous nous penchons, quand nous transportons une charge, s’ajoute le poids du corps dès que nous nous levons – il semble que notre colonne ne soit toujours pas parfaitement adaptée à la bipédie. Dans les collections archéologiques, les lésions aux vertèbres sont habituellement les plus nombreuses et sont parfois avancées. Elles concernent à la fois le corps de la vertèbre et ses petites surfaces articulaires.

Photo 1. Deux vertèbres cervicales en vue inférieure, montrant de la porosité (A) et un bourrelet osseux (B). (photo auteur)

Ses causes

Les vertèbres ayant à supporter le plus de poids – les dernières thoraciques et les lombaires – présentent les taux d’atteinte les plus élevés. Cependant, les vertèbres cervicales ne sont pas pour autant exemptées. La photo 1 montre deux telles vertèbres, qui exhibent de la porosité au corps et à une facette articulaire (A). Cette dernière est aussi bordée d’un bourrelet osseux (B), qui a pour effet de l’agrandir. Bien qu’il ne s’agisse pas d’arthrose proprement dite, les hernies discales trahissent elles aussi des tensions mécaniques qui se sont exercées sur la colonne. On les identifie à des dépressions à la surface du corps des vertèbres (photo 2). L’ossification de ligaments qui relient nos vertèbres représente aussi des stress mécaniques; elle peut mener à la soudure entre vertèbres (photo 3).

Photo 2. La dépression sur le corps de cette vertèbre résulte d’une hernie discale. (photo auteur)

 

Photo 3. Blocs de vertèbres soudées les unes aux autres par ossification de ligaments. (photo auteur)

Les os des membres

Ces lésions vertébrales peuvent être encouragées par toutes sortes d’activité physique. Il est donc difficile de les associer à un type précis d’activité. En revanche, il est plus probable de pouvoir relier à des gestes précis les traces d’arthrose qui sont relevées sur les os des membres, comme chez cet homme qui a été exhumé du cimetière Saint-Antoine (1799- 1854), à Montréal. C’est grâce à des plages d’usure, semblables à celles de la photo 4, observées sur les os de son coude et de son poignet droits, que j’ai pu reproduire le geste

Photo 4. Polissage par usure de l’extrémité inférieure du radius et de deux os du carpe, tous du côté gauche. (photo auteur)

qu’il a posé à répétition et qui a causé ces lésions, soit la flexion et la rotation de l’avant- bras. Il n’a cependant pas été possible de dire si ces deux mouvements ont été effectués lors de la même action. Cet homme – clairement un droitier – était-il un forgeron, un charpentier ?

Bien que ce geste ne soit pas spécifique à un métier donné, il peut arriver que des lésions articulaires soient révélatrices d’activités précises. C’est ainsi que des lésions aux os des mains, sans autres lésions sur ceux des membres supérieurs, suggèrent qu’elles résultent d’une activité réalisée principalement avec les mains (photo 5). Il est tentant de supposer qu’on a alors affaire à une couturière, surtout si les marques d’arthrose sont nombreuses et si le reste du squelette présente des traits féminins (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille, vol. 7 no 2). Par ailleurs, de nombreuses traces d’arthrose aux os des genoux (rotule, fémur, tibia) ont déjà été notées sur les restes osseux présentant des traits féminins et provenant du cimetière d’une communauté religieuse. Ayant passé beaucoup de temps à prier en position agenouillée, on ne se surprend pas que les sœurs aient fait de l’arthrose aux genoux.

Photo 5. Plage de porosité et d’usure sur l’extrémité d’une phalange de doigt. (photo auteur)

La collectivité d’abord

Il y a près de 40 ans paraissait une étude pionnière. Le bioarchéologue Charles Merbs (Patterns of Activity-induced Pathology in a Canadian Inuit Population. Collection Mercure no 119, Musées nationaux du Canada) a cherché à relier les traces d’arthrose relevées sur les restes d’Inuits à leurs activités quotidiennes, comme l’indique bien le titre de sa thèse. Le choix de restes d’Inuits a grandement facilité la mise en évidence de tels liens, et ce pour trois raisons : la division sexuelle des tâches était très marquée chez cette population, et ces tâches étaient très spécialisées et peu diversifiées. C’est ainsi que l’auteur a pu, entre autres, attribuer l’arthrose à l’articulation entre la mandibule et le crâne à une activité féminine : la mastication des peaux pour les assouplir. Ajoutons que l’usure des dents était beaucoup plus avancée chez les femmes. Quant aux traces d’arthrose notées sur les os des membres supérieurs des hommes, elles sont tout à fait compatibles avec le lancer du harpon et le maniement de la pagaie d’un kayak.

De semblables liens sont plus difficiles à établir sur les restes de nos propres ancêtres. De fait, aux siècles derniers, les activités, tant en milieu rural que urbain, étaient plus diversifiées que dans les communautés inuites. De plus, la division sexuelle des tâches, bien que plus marquée qu’aujourd’hui, n’était pas aussi tranchée que chez les Inuits. Néanmoins, les quelques exemples que nous avons donnés plus haut – forgeron, couturière, sœurs – démontrent que la reconnaissance d’un lien entre lésions articulaires et types d’activités n’est pas impossible, du moins sur certains individus. Mais l’étude de Merbs doit motiver le bioarchéologue à aller plus loin encore, en cherchant à identifier des activités pratiquées par un ensemble d’individus, plutôt que des activités propres à chacun. C’est seulement ainsi qu’on peut mettre en évidence des comportements collectifs plutôt qu’individuels. On l’a déjà écrit, les unités d’attention du bioarchéologue sont des groupes d’individus et non des individus considérés séparément (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille vol. 7 no 2). L’arthrose se prête bien à l’identification de comportements de groupes, car elle a laissé d’abondantes traces sur les restes de nos ancêtres.

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