Mausolées en perdition, fierté en deuil

Dans le dernier numéro de La Veille (Les mausolées ces mal-aimés) , il avait été question de mausolées. Les coûts d’entretien de ces bâtiments et les obstacles au processus de restauration avaient alors été abordés. Dans le présent article, nous justifierons l’intérêt patrimonial de ces bâtiments et dirons pourquoi il est important de les conserver.

Une question d’éthique

Les mausolées résultent habituellement d’élans individuels visant à pérenniser la mémoire d’un défunt et de sa famille. Les conserver peut donc être assimilé au respect des dernières volontés sacrées énoncées par un individu avant son grand départ pour l’au-delà.

Mausolée des Couture, Cimetière du Mont-Marie, Lévis, (Photo: France Rémillard)

Bâtiments repères et bâtiments témoins

Tout comme les châteaux en Europe, les clochers sont chez nous des repères identitaires des villes et des villages. Dans les cimetières, les mausolées jouent le même rôle que les clochers des églises : ces petits bâtiments dominent le champ des morts et font partie intégrante de l’aménagement d’ensemble d’un cimetière-jardin. Ils marquent le paysage du lieu. De nos jours, peu de gens commandent ce type de construction funéraire. Ils sont donc l’expression des us et coutumes d’une autre époque dont il est important de conserver les traces dans une société en constante évolution.

L’organisation spatiale de nos cimetières offre un microcosme de notre société : les nantis s’implantent bien haut et bien en vue, alors que les autres groupes sociaux se manifestent plus modestement au travers d’îlots de stèles, fondus dans une des multiples agglomérations du jardin funéraire. Les membres des communautés religieuses se regroupent uniformément et sans ostentation dans des enclos dédiés à leur mémoire : ils demeurent ainsi en communauté.

Œuvres architecturales d’intérêt

Les mausolées apparaissent comme des œuvres architecturales intéressantes parce qu’elles s’inscrivent dans la dynamique des styles de l’histoire de l’art et de l’architecture. Les emprunts stylistiques sont variés et remontent à des époques aussi lointaines que le IVe siècle av. J.-C., alors qu’Artémise, épouse sans descendance de Mausole, un gouverneur grec, fait édifier le premier bâtiment monumental – et le premier mausolée – à la mémoire de son bien-aimé. C’était bien pour apprendre cette grammaire des styles qu’à l’époque où je fréquentais l’école d’architecture de l’Université de Montréal, le professeur nous envoyait croquer et relever ces éléments architecturaux éclectiques fort présents au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges.

Mausolée Ulric Tessier, cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec. (Photo F. Rémillard)

Biens historiques collectifs

Les mausolées sont des biens familiaux et privés qui, souvent par le biais de l’histoire, acquièrent un intérêt collectif qui leur confère le statut de biens publics. Ils méritent ce statut du fait de leur prestance physique et esthétique, mais également grâce à leur pouvoir de matérialiser l’histoire de grands personnages, habituellement des gens en autorité ou appartenant aux plus hauts niveaux de l’organisation sociale. En somme, des personnes ayant marqué leur collectivité. Pour toutes ces raisons, les mausolées devraient être objets de fierté et de respect.

Dans le présent article, nous avons choisi trois exemples significatifs relevés dans trois lieux de sépulture différents. Alain Tremblay,  nous en révélait un quatrième: celui de Napoléon Bourassa.

Le mausolée Couture au cimetière du Mont-Marie, à Lévis

Ce mausolée-caveau, à la façade ouvragée, date de 1888. Construit à flanc de colline, sur un soubassement épaulé par un enrochement rappelant le stomium mycénien, ce tempietto est accessible par un escalier monumental agrémenté d’une rampe massive menant à sa porte de fer. Tout l’esprit du style palladien explose dans cet emboîtement de portails à frontons cintrés supportant un attique. Tout évoque la porte céleste et s’inscrit dans la manière et la composition des nombreuses façades d’églises de Vicenze, signées Andrea Palladio et remontant à la Renaissance.

Cette construction mortuaire abrite la dépouille de George Couture (1824-1887), homme d’affaires prospère avec son magasin général et ses traversiers, ce notable sera maire de Lévis pendant onze avant d’être appelé au Conseil législatif sous Jos.-Adolphe Chapleau. Cet éminent personnage est un digne descendant de la cinquième génération de Guillaume Couture, premier colon et maître de la seigneurie de Lauzon, aujourd’hui Lévis.

Le mausolée d’Ulric Tessier

Ce monument, érigé au cimetière Notre-Dame-de-Belmont, à Québec, a déjà été présenté dans notre précédent bulletin. Émouvante construction, le mausolée d’Ulric Tessier nous captive par son opulence. D’un style puisant au roman et au byzantin, il est en pierre de taille et présente un plan en forme de croix. On y accède grâce à un portail cintré flanqué de colonnes et de pilastres. Le bâtiment est percé de fenêtres géminées et son intérieur dispose d’un autel . Au-dessus du portail le visiteur remarque un mascaron à tête de pleurant, selon Thérèse Labbé dans «Cimetières: patrimoine pour les vivants», il s’agit d’un exemple unique au Québec du thème funéraire de la déploration.

Il protège le repos éternel de Joseph-Ulric Tessier (1817-1892), enfant du pays, décrit comme avocat, homme politique, professeur, homme d’affaires, seigneur et juge. Ce notable fut aussi maire de Québec et sénateur. Fondateur de la Banque nationale, on retient de lui son action pour créer un ensemble de sociétés financières qui allaient permettre aux francophones de prendre leur place dans la vie économique du Québec.

Le mausolée Desbarats

Cette œuvre funéraire a également été décrite dans le précédent bulletin. Elle s’élève dans le cimetière de Notre-Dame-des-Neiges, à Montréal. Conçu dans l’esprit de l’architecture mycénienne, ce petit temple présente une façade architecturée composée d’un fronton porté par un entablement reposant sur des colonnes et de massives pierres de taille. Des acrotères à palmette surmontent le toit pentu. Les deux projections latérales en pierres taillées à l’antique esquissent le stomium mycénien (couloir à ciel ouvert menant au portique). Derrière cette façade se trouve le tumulus soutenu par un voûtement, le tholos, qui abrite les sépultures.

Ce bâtiment a été érigé à la mémoire de George-Édouard-Amable Desbarats, (1838-1893) un avocat qui mènera une brillante carrière dans l’édition et l’imprimerie. Avec son associé, William- Augustus Leggo, il invente deux procédés de reproduction visuelle en imprimerie : la similigravure et la photogravure, aussi appelée Leggotype. Ces inventions lui valent de devenir le premier imprimeur officiel du Canada. Il est le fondateur de nombreux périodiques illustrés, dont le Canadian Illustrated News, en 1869, et l’Opinion publique, en 1870.

Mausolée Desbarats, Cimetière Notre-Dame des neiges, Montréal. (photo Janine Huot).

Ces trois monuments, évocateurs d’histoire et d’us et coutumes, constituent des trésors de mémoire de grande valeur. Les personnages qui leur sont associés sont des sources de fierté nationale. Ils devraient être chéris. Or, ils sont en mauvais état et si rien n’est fait ils continueront de s’endommager jusqu’au point de non-retour.

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