En cette période de huis clos persistant, il est bon de constater que nous ne sommes pas les seuls à vivre repliés en isolement sur notre île intime. De même pour nous, membres d’un organisme voué à la défense du patrimoine funéraire, il est rassurant de découvrir que d’autres personnes partagent notre passion. Ainsi, nous ne sommes pas les seuls à avoir compris l’importance des cimetières. Nous ne sommes pas les seuls à aimer les fréquenter. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir les valoriser. C’est le premier constat qui m’est venu à l’esprit en consultant le site Les cimetières du Québec, une imposante base de données sur nos cimetières.

La base

Depuis dix ans se construit cette base de données, une base en perpétuelle évolution. Y sont répertoriés quelque 630 cimetières, organisés suivant les régions touristiques (21) du Québec. Pour chacun, un inventaire photo des monuments, avec translittération des épitaphes, est fourni. En introduction, l’emplacement géographique et topographique y est décrit, et des informations d’intérêt historique et toponymique sont présentées. Il est possible d’y admirer des vues générales des lieux et certains détails du mobilier funéraire, calvaires, chapelles, portails et enclos et quelques monuments sont choisis soit pour leur valeur de commémoration de personnages ayant marqué leur communauté, soit pour leur originalité conceptuelle, soit pour leur simplicité émouvante. Outre ces 630 cimetières déjà en ligne, il y a 315 dossiers en préparation. Certains sont complets, tandis que d’autres concernent des ajouts à intégrer à des cimetières déjà en ligne.

Si vous passez un jour à Petite- Rivière-Saint-François, ne manquez pas son cimetière. Vous y verrez entre autres ce drôle de monument à la mémoire des époux Tremblay– Bouchard, deux nés-natifs que les voiles avaient menés vers d’autres rives (Lévis pour l’un et Beaupré pour l’autre), mais qui sont revenus reposer éternellement en paix dans leur coin de pays (photo: Cimetières du Québec).

Le nom de chaque défunt est inscrit par ordre alphabétique et renvoie à une ou plusieurs vues de son monument. Vous cherchez la mémoire de votre ancêtre et vous savez dans quelle ville ou quel village il est décédé. Vous sélectionnez la région touristique et repérez le nom du cimetière. S’il a déjà été couvert par un inventaire, vous entrez le nom de l’aïeul et pop-là!, pincement au cœur, apparaît une ou plusieurs vues du monument recherché. L’effet est immédiat: la mémoire de l’ancêtre se matérialise, les souvenirs refont surface, l’histoire orale ou écrite de ce proche prend forme tout à coup. C’est la magie des retrouvailles, grâce à un témoin tangible.

Au cimetière de Sainte-Rose à Laval, sous la stèle un peu ostentatoire de son père, l’honorable juge Thomas Fortin, repose le fils. Celui-ci a voulu suivre sa voie. Il a préféré une vie de contemplation vécue dans la pauvreté pour dépeindre le Québec en de magiques paysages et en arbres majestueux, à nul autre pareil. Ses œuvres lui ont conféré une célébrité qui outrepasse de loin celle son père. C’est en parcourant les listes de défunts enregistrés sur les faces latérales du socle que vous découvrirez son nom, modestement inscrit: Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) (Photo: Alain Laurin, Cimetière du Québec).

Les idéatrices

À l’origine de cette base, deux passionnées, deux sœurs complices partageant des intérêts convergents: Diane et Nicole Labrèche. C’est à elles que nous devons la création de ce site. Toutes deux sont originaires de Montréal, où elles ont grandi. Ces deux retraitées du monde du travail sont animées par une grande curiosité. En prenant connaissance de leur parcours respectif, on comprend que toutes deux avaient la générosité bien chevillée au corps: l’une, Nicole, fut tour à tour enseignante, travailleuse sociale et « bénévole de profession », l’autre, Diane, fut toute sa vie (34 ans) enseignante et interprète pour malentendants. Nicole nourrissait une passion contagieuse pour la généalogie et Diane – celle qui nous a accordé une entrevue – un amour envoûtant pour les cimetières. « Ce sont des lieux de quiétude et d’une beauté inqualifiable », dit-elle. Elle avoue préférer les petits jardins de mémoire, ceux des villages, parce qu’ils demeurent très fréquentés, constamment fleuris et imprégnés de la visite régulière de leurs habitués.

Cette adepte des champs des morts plus « vivants » voue également une prédilection à ceux qui sont très arborés: les imposants spécimens matures offrent des îlots propices à la méditation, selon Diane. Chaque été, pendant dix ans, elle passait un mois à Maria, en Gaspésie. C’est au cours de ses fréquentes ballades dans les environs qu’est née sa passion pour ces paysages de pierres si paisibles. Diane Labrèche avait l’habitude de les mémoriser en images, des visuels qu’elle partageait ensuite sur la grande toile du réseau internet. Rémi Saint-Onge, un ami informaticien des Productions Tornade, firme spécialisée dans la création et l’entretien de site web, lui suggéra d’en tirer une base de données. L’idée fit son chemin. Rémi, aidé de Vincent Drouin, de Netigo, élaborèrent la base soutenus dans cette entreprise par Jocelyne Robertson. Le 17 janvier 2011 la base était en ligne.

Diane et Nicole Labrèche, les deux passionnées à l’origine de la base de données Les cimetières du Québec (photo: collection Labrèche)

Les collaboratrices et collaborateurs:

Depuis sa création le site est fréquenté. De cette fréquentation ont surgi plusieurs images documentées de stèles familiales qui ont alimenté l’un ou l’autre des inventaires. Plusieurs offres de collaboration sont survenues. Ainsi, une contribution est venue d’Abitibi: une résidente a envoyé un bloc de 5 000 entrées documentées à l’écrit et à l’image.

Cimetière Saint-Edmond-de-Vassan, Val d’Or, en Abitibi. Lieu non organisé: c’est ainsi que le l’on désigne Vassan qui n’est donc pas une municipalité à proprement parler, mais qui malgré tout possède son cimetière. Celui-ci témoigne que des personnes y ont vécu, y sont décédées, y vivent encore et y meurent toujours (photo Hélène Coulombe, Cimetières du Québec).

Puis 15 000 photos de diverses régions sont arrivées provenant d’une même personne. Une autre a couvert tous les cimetières de Gatineau. D’autres fans de notre site ont documenté ceux de Sherbrooke et d’autres encore ceux des Hautes-Laurentides. Une participation étonnante fut celle de cette Gaspésienne, préoccupée par les cimetières abandonnés de son coin de pays. Si c’est chose simple de se promener dans un cimetière paroissial gazonné et tondu de frais, c’est une autre de se frayer un chemin à travers la broussaille, la forêt et les moustiques pour retrouver de petites nécropoles oubliées (photo du cimetière Saint-Jean Brébeuf).

Dans les années 70, plusieurs ports de pêche ont été fermés suite à une décision gouvernementale occasionnant la mort de nombreux villages. Ces fermetures expliquent le nombre élevé de cimetières oubliés dans cette région. Voici ce qu’il reste de celui de Saint-Jean-de-Brébeuf, à Nouvelle, en Gaspésie. Ouvert en 1930, il a fermé en 1971. (photo: Suzanne Blanchette, Cimetières du Québec)

Autre collaboration digne de mention: celle couvrant tous les cimetières des Îles-de-la- Madeleine, accompagnée d’une mise à jour aux deux ans. Une personne qui s’est jointe récemment au projet a voulu prêter main-forte pour transcrire les épitaphes dans l’application Excel, une application qui, au départ, lui était totalement étrangère. Diane Labrèche s’est donc remise à l’enseignement et, depuis, l’application n’a plus de secret pour cette bénévole qui œuvre désormais régulièrement et efficacement à la base de données.

Cimetière de Saint-Pierre, à La Vernière, Îles-de-la-Madeleine. Ce lieu étant toujours en activité, l’inventaire est mis à jour sur base biennale par des bénévoles de la place (Photo: Sébastien Cyr, Cimetières du Québec).

Pour encadrer les intervenants sur le terrain, les sœurs Labrèche ont conçu un protocole qu’elles font parvenir aux personnes qui se proposent pour documenter un lieu. Plusieurs offrent leurs services, mais rares sont ceux qui complètent leur dossier. Les sœurs Labrèche doivent faire appel à de généreuses personnes qui acceptent de terminer ces dossiers. Le projet compte maintenant plusieurs dizaines de collaboratrices et de collaborateurs. Une chose ne cesse d’étonner les conceptrices: elles ne les ont jamais rencontrés en personne, si bien qu’elles croiseraient dans la rue ces précieux bénévoles sans les reconnaître.

Les initiatrices du projet tenant mordicus à maintenir la gratuité d’accès à leur site, toutes les collaborations sont bénévoles. Les débours sont uniquement réservés aux services techniques en informatique. Ces dépenses sont couvertes par quelques publicités. Ces nombreuses participations volontaires ne sont pas sans conséquence sur l’occupation du temps de nos deux idéatrices. En effet, les sœurs Labrèche sont un peu victimes de leur succès, accaparées qu’elles sont par la tâche de préparation à la mise en ligne des informations qui leur arrivent régulièrement. En effet, une fois un dossier reçu, il reste plusieurs étapes à franchir avant de pouvoir publier sur le réseau l’inventaire partiel ou complet qu’il contient. Il faut trier les images, les recadrer, les redimensionner, les numéroter, faire la translittération des épitaphes, alimenter les données historiques par des recherches, etc. Tout ça, sans oublier de donner les sources et les crédits à tous et chacun. Une tâche colossale !

Monument pour une mère inconnue tombée en terre étrangère d’un fils biologique reconnaissant. (Photo: Pierre Wolgensinger né Nicolas Mandres, fils de Viorika Mandres)

Anecdote

Diane nous raconte l’histoire de cet homme originaire de quelque part en Europe, à la recherche de la stèle de sa mère biologique. Celle- ci, d’origine serbe, est décédée à Montréal et inhumée, au cimetière du Mont-Royal. Exceptionnellement, parce que ce travail déborde du cadre normal de leur mission, les deux sœurs se rendent sur place. Elles constatent alors que le lot en question est dépourvu de marqueur. Elles en envoient la preuve photographique au demandeur. Quelque mois plus tard, elles reçoivent la photo d’une dalle épigraphiée, un monument tout neuf. Le fils adoptif avait, pour honorer le souvenir de cette mère inconnue, fait poser une pierre de mémoire.

En conclusion

La page Facebook et la boîte courriel de Les cimetières du Québec débordent d’éloges et de remerciements. Peut-on y voir un autre signe que les Québécois, tout férus qu’ils sont de généalogie, tiennent à leurs racines et demeurent très attachés à leurs lieux de mémoire. Il fallait donc absolument saluer le travail des sœurs Labrèche: elles constituent à elles seules une succursale opérationnelle de notre ministère de la Culture, tout ça bénévolement ! Un site indispensable pour toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire, au patrimoine, à la généalogie, un site à parcourir absolument pour le plaisir des yeux et pour constater l’ampleur du projet, qui n’a pas fini de nous éblouir.

La suite dans un prochain numéro…

2 réponses
  1. Elaine tremblay
    Elaine tremblay dit :

    Bonjour, j aimerais savoir pourquoi les cimetières de Desbiens au lac st jean ne sont pas répertoriés dans la liste.
    Merci à l avance pour votre réponse.

    Répondre
    • Alain Tremblay
      Alain Tremblay dit :

      Pour répondre à votre question madame Tremblay, il faut savoir que tout le travail du site les Cimetières du Québec est l’oeuvre de volontaires bénévoles. Ainsi, si vous désirez répertorier les monuments du cimetière de Desbiens vous communiquez avec Diane ou Nicole Labrèche par le biais de leur site. Elles vous fourniront un protocole d’intervention. Une fois la docimentation écrite et pgotographique complétées,vous la faite parvenir aux responsables et elles se chargeront de mettre toute l’information fournie en ligne et le cimetière de Desbiens pourra être consulté grâce à vous.

      Répondre

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