Note: Comme annoncé dans le bulletin La Veille, Hiver 2019, vol.7 no 1  Quand la politique trouble le dernier sommeil, cet article est le deuxième d’une série présentant certains cas de figure découlant de l’influence politique sur la pérennité du dernier repos de personnalités historiques, tant à l’étranger que chez nous. Dans un article à paraître dans une édition ultérieure de La Veille, seront abordés certains évènements ou situations touchant des commémorations controversées. Y seront traités entre autres cas, les mémoriaux militaires allemand, japonais, polonais, brésilien, irakien.

Monument du soldat inconnu à Ottawa, le jour du souvenir 2011 (photo : la Presse canadienne, © Adrian Wyld)

« Je ne connais pas la dignité de sa naissance, mais je connais toutefois la gloire de sa mort. » Général Douglas MacArthur, aux Philippines, en 1961

Quelques 9, 7 millions de soldats, marins et aviateurs sont décédés au cours de la Première Guerre mondiale. De ce nombre, du côté des Alliés, les cavaliers, les fantassins et les artilleurs en constituent la majorité, la plupart tombés en Belgique et en France. Si beaucoup de leurs dépouilles ont alimenté la création de nécropoles, de cimetières, d’ossuaires, une part importante est également disparue, leurs chairs déchiquetées enfouies à jamais dans une terre sans cesse malaxée par des bombardements incessants.

Il y a tous ceux qu’on a ensevelis sous une croix ou une stèle portant leur nom, leur grade, leur âge, leur unité et il y en a partout d’autres qui n’ont pour seule inscription, du moins pour les militaires britanniques et ceux du Commonwealth : « Known unto God » ou « Connu de Dieu seul ».

Si c’est la politique qui les a tous précipités ça et là dans ces lieux où on les fait reposer, c’est aussi la politique qui depuis des décennies a troublé le dernier sommeil de certains. Par delà leur sacrifice, elle a ainsi confié à ceux-ci une dernière mission.

EN FRANCE ET AU ROYAUME UNI, UNE MÊME IDÉE VOIT LE JOUR ET SE RÉALISE

La genèse en France

En France, la décision de créer une tombe du Soldat inconnu émanera des représentants de la nation. Il s’agit alors de donner aux familles des disparus un lieu de mémoire unique et solennel. Une idée simple, voire simpliste pour certains, que ce « fils de toutes les mères qui n’ont pas retrouvé leur fils », selon l’expression du général Weygand. L’idée remonte à 1916. À cette époque, l’État pense déjà offrir à la société en guerre un inconnu afin d’honorer les morts tombés depuis le début du conflit. En juillet 1918, le député Maurice Maunoury reprend l’idée et propose d’élever un tombeau à un soldat français anonyme. Le projet est adopté en novembre de la même année par l’Assemblée nationale. Un débat éphémère sur l’emplacement final de cette tombe est vite tranché : ce ne sera pas au Panthéon, mais plutôt sous l’Arc de Triomphe que le Soldat inconnu reposera.

La genèse au Royaume-Uni

Du côté des Britanniques, devant l’âpreté des combats initiaux et la perspective d’hécatombes, les autorités ont rapidement décrété qu’il n’y aurait aucun rapatriement de dépouilles de soldats tués, ceux-ci devant être inhumés dans les zones de guerre. C’est à l’ancien aumônier militaire, David Railton, que revient l’idée d’une tombe pour un soldat inconnu britannique. En 1920, sollicité par le Révérend Railton, le doyen de Westminster, Herbert Ryle, convainc le gouvernement de Sa Majesté et celle-ci qu’une telle sépulture pourrait symboliser celle de milliers de soldats britanniques dépourvus de tombe connue. Et c’est donc en l’Abbaye de Westminster que sera déposée la dépouille du Soldat inconnu. On pourra écrire alors : « Ils l’ont enterré parmi les rois parce qu’il avait le bien envers Dieu et Sa demeure. »

La sélection et l’inhumation du Poilu inconnu

Dans son film merveilleux, La vie et rien d’autre, le réalisateur Bertrand Tavernier reconstitue la scène émouvante de la sélection du Soldat inconnu français. Le 10 novembre 1920, dans la citadelle symbolique de Verdun, transformée en chapelle ardente, sont alignés huit cercueils drapés du tricolore français et contenant les restes d’autant de soldats anonymes tombés dans huit zones de combat du front ouest. Le simple soldat Auguste Thin, classe 1918, désigné au hasard et au dernier moment est invité par le ministre des Pensions, André Maginot, à déposer un bouquet sur le cercueil de son choix. Ce sera le numéro 6.

Cortège accompagnant le soldat inconnu jusqu’à la gare de Verdun vers Paris, (photo: novembre 1920, archives, © France Info)

Dès le lendemain, devant une foule recueillie, le cercueil de celui qui est maintenant le Soldat inconnu est déposé place de l’Étoile, sous l’Arc de Triomphe. L’idée de la flamme éternelle, émise à la même époque, sera concrétisée en 1923. Depuis chaque soir, à 18 heures 30, elle est solennellement ravivée.

Il est à noter qu’il existe également à la Nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette, sur le territoire de la commune d’Ablain-Saint-Nazaire, une Tombe du Soldat inconnu de la Guerre d’Algérie. Ce mémorial a été inauguré le 16 octobre 1962.

La sélection du Tommy inconnu et son inhumation

Ce même mois de novembre 1920, les Britanniques usent du même cérémonial que les Français. Ainsi le 7, quatre corps non identifiables sont exhumés de cimetières adjacents à quatre champs de bataille importants et drapés de l’Union Jack, ils sont regroupés dans la chapelle de Saint-Pol-sur-Ternoise, dans le Pas-de-Calais. À la différence toutefois du processus français, c’est plutôt au brigadier général L. J. Wyatt que revient le choix du Soldat inconnu britannique. Celui-ci, à minuit, muni d’une lanterne entre dans la chapelle. Il ferme les yeux un instant et touche au hasard un cercueil. Ce sera celui-là. Aussitôt deux thanatologues venus expressément de Londres transfèrent la dépouille sélectionnée dans un cercueil de chêne fabriqué spécialement pour l’occasion, scellent celui-ci et y attachent une épée donnée personnellement par le roi Georges V.

Page du quotidien de Londres de novembre 1920 relatant le retour du Soldat inconnu

Le 10, le cercueil est transporté à Boulogne où, en présence de milliers de Français, il est embarqué à bord du bien nommé destroyer HMS Verdun. Arrivé à Douvres, un train le mène à Londres. Partout la foule se presse sur son passage. Le lendemain, placé sur un affût de canon et escorté de centaines de militaires, il est acheminé vers Westminster. En route, on en profite pour dévoiler officiellement le tout nouveau cénotaphe. Big Ben sonne les 11 heures. On est presqu’en simultanéité avec la cérémonie parisienne. Pour son entrée à l’abbaye, une haie d’honneur composé de cent récipiendaires de la Croix de Victoria le reçoit. Outre le roi et les autorités civiles, militaires et religieuses, l’assistance est composée de mille veuves ou mères de guerre. Le service funèbre terminé, on dépose le cercueil dans sa niche avec huit récipients contenant de la terre de Flandres. Dans les cinq jours suivant cette inhumation, on estime que ce sont plus d’un million de personnes qui se seront recueillies sur ce nouveau lieu de mémoire.

DANS LES ANNÉES SUBSÉQUENTES, D’AUTRES NATIONS ALLIÉES PRENNENT EXEMPLE

Le Portugal

Les Portugais engagés contre l’Empire allemand à la fois en Europe de l’Ouest et dans leurs colonies africaines rapatrieront donc deux soldats inconnus. Tout comme pour leur homologue britannique, en avril 1921, ceux-ci seront officiellement inhumés parmi les rois, en l’occurrence au monastère royal de Batalha.

L’Italie

À Rome, le 4 novembre 1921, c’est dans le gigantesque édifice Il Vittoriano qu’a été inhumé le Soldat inconnu. Son choix avait été effectué par Maria Bergamas, une femme de Trieste qui avait perdu son fils à la guerre. Elle aurait laissé choir son voile noir sur l’un des onze cercueils présélectionnés.

Monument au soldat inconnu, Place Vittorio Emanuele II aussi appelée Place de la patrie, à Rome (photo: SteO153, 2006, CC)

 

Gardes sous la pluie devant le monument au soldat inconnu, Cimetière d’Arlington en Virginie, Etats-Unis (source: First Army Division East/via Facebook)

Les États-Unis

Pour le Sammy inconnu, l‘honneur de le sélectionner revint au sergent Edward F. Younger. Le 24 octobre 1921, à Châlons-en-Champagne, celui-ci déposa son bouquet de roses blanches sur l’un des quatre cercueils contenant les restes de quatre de ses frères d’armes tombés en divers endroits du front. Le cercueil fut ensuite embarqué à bord du USS Olympia, l’héroïque cuirassé victorieux de la bataille navale de Manille en 1898.

Arrivé à Washington le 11 novembre 1921, le cercueil fit une escale sous la rotonde du Capitole et fut ensuite transporté sur une prolonge d’artillerie jusqu‘à son lieu de dernier repos : le cimetière national d’Arlington. La plinthe de marbre l’ayant initialement accueillie fut remplacée en 1932 par un sarcophage lui aussi de marbre.

Une particularité: le 30 mai 1958, deux autres Soldats inconnus, l’un issu des champs de bataille américains de la Seconde Guerre mondiale, l’autre mort lors de la Guerre de Corée furent inhumés aux côtés du Soldat inconnu de la Grande Guerre. Semblable cérémonie se déroula le 28 mai 1984 pour honorer « le » Soldat inconnu de la Guerre du Vietnam. Le « séjour » de celui-ci fut toutefois de courte durée puisqu’il fut formellement identifié ultérieurement par son ADN et que son corps dut être réinhumé le 11 juillet 1998 dans un cimetière militaire de St. Louis, au Missouri: ce tournant de l’histoire vous sera raconté dans un prochain numéro.

Il existe également au Square Washington de Philadelphie une Tombe du Soldat inconnu de la Guerre d’Indépendance américaine. Aussi, à Biloxi, au Mississipi, repose le Soldat inconnu confédéré

La Belgique

Le 10 novembre 1922, c’est à la gare de Bruges que s’est effectué le choix du Soldat inconnu parmi cinq cercueils anonymes exhumés d’autant de champs de bataille importants. L’honneur de sélectionner revint à un aveugle de guerre, Raymond Haesebrouck. Celui-ci s’est dirigé spontanément vers le quatrième. Le lendemain, en présence du roi, des autorités et de milliers de citoyens, le cercueil sera déposé dans une crypte aménagée devant la Colonne du Congrès, à Bruxelles.

La Roumanie

En 1923, c’est au tour du gouvernement roumain d’honorer son Soldat inconnu. Une procédure est donc enclenchée pour exhumer dix soldats non identifiés tombés dans autant de zones de combat. Les cercueils sont rassemblés dans l’église de l’Assomption à Marasesti. Le 14 mai de cette année-là, c’est à Amilcar Sandulescu, un orphelin de guerre âgé de douze ans que revient l’honneur de choisir le Soldat inconnu. Le garçon s’agenouille alors devant le quatrième en disant : « Celui-ci est mon père. » Trois jours plus tard, transporté à Bucarest, le cercueil est officiellement inhumé dans le Parc Carol en présence du roi, des dignitaires et d’une foule nombreuse. Ce mémorial connaîtra certaines tribulations au fil des décennies suivantes. Ainsi dans la nuit du 22 au 23 décembre 1958, les autorités communistes le feront démanteler et transférer en grand secret au Mausolée de Marasesti et ce, pour faire de la place au Mausolée des Héros communistes où plusieurs leaders du Parti seront ensuite inhumés. En 1991, après la chute du régime, la Tombe du Soldat inconnu retrouvera son emplacement au Parc Carol et en 2007, on la rapprochera même davantage de son site originel.

La Grèce

Bien que ce soit en 1925 que le gouvernement grec ait décidé d’imiter les autres nations et de rendre hommage à ses morts de la Grande Guerre, ce n’est que le 25 mars 1932 que le monument commémoratif sera officiellement inauguré sous l’édifice du Parlement à Athènes. Parmi les inscriptions qui y sont sculptées, on trouve des citations de l’Oraison funèbre de Périclès rapportée par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dont celle-ci: « Un cercueil est rapporté vide pour les morts dont les corps n’ont pas été trouvés. » Donc, selon les traditions des anciens Grecs, la tombe demeure vide. Elle constitue une dernière demeure symbolique pour tous les soldats inconnus grecs. Attraction importante de la capitale grecque, le mémorial est gardé 24 heures 24 par des evzones, ces soldats aux si pittoresques uniformes.

Evzone (soldat grec en uniforme ) montant la garde devant la tombe du soldat inconnu, devant l’édifice du parlement à Athènes. (source: Greek Reporter, visité le 14 mai 2019)

DES DÉCENNIES APRÈS 1920, TROIS « RETARDATAIRES » SE MANIFESTENT

Mieux vaut tard que jamais, dit-on. C’est ainsi qu’au cours des années 1990-2000, l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande, trois pays ayant lourdement contribué à l’effort de guerre allié lors de la Première puis de la Seconde Guerre mondiale ont finalement décidé à leur tour de se doter non plus uniquement de cénotaphes nationaux, mais également d’un mémorial à un Soldat inconnu qui leur soit propre. Et pour ce faire, ils ont fait appel à des militaires tombés sur des champs de bataille en Europe de l’Ouest, lors de la Grande Guerre.

L’Australie

C’est le 2 novembre 1993 que les restes d’un Inconnu australien ont été exhumés d’un cimetière français et transportés à Canberra. Exposé solennellement dans l’ancien Parlement, le cercueil en acacia de Tasmanie comprenait aussi un chapeau typique à larges rebords, une branche de mimosa doré et de la terre provenant d’un champ de bataille français. Le Jour du Souvenir, le cercueil fut ensuite enterré dans le plancher du Hall du Souvenir au Mémorial australien de la guerre.

Le Canada

À l’approche du second millénaire et à l’initiative de la Légion royale canadienne, le gouvernement du Canada a convenu lui aussi d’aménager une tombe du Soldat inconnu à Ottawa. Par ce geste, on voulait honorer tous les Canadiens des forces armées « qui sont morts ou qui risquent de mourir pour leur pays dans toutes les batailles, passées, présentes et futures. » C’est dans le cimetière militaire de Cabaret Rouge, à Souchez, en France que le 20 mai 2000 fut exhumée la dépouille d’un soldat canadien anonyme. Ses restes furent placés dans un cercueil en bois d’érable argenté. Après une brève cérémonie au Mémorial de Vimy, le cercueil a été ramené par avion à Ottawa. Après avoir été exposé trois jours dans le hall d’honneur du Parlement en chapelle ardente, le coffre contenant la dépouille a été inhumé lors d’une cérémonie nationale le 28 mai. L’emplacement choisi : devant le Monument commémoratif de guerre du Canada (anciennement appelé le cénotaphe national). Cette tombe est un sarcophage fait de granite du Québec et de bronze avec une épée, un casque, une branche de laurier et des feuilles d’érable qui en ornent le dessus. Avec le cercueil, on a déposé de la terre provenant de la tombe originale en France ainsi que la terre provenant de chacune des provinces et de chacun des territoires. Le grand chef Howard Anderson a aussi déposé une plume d’aigle royal, symbole de force, de courage et de loyauté. Depuis 2000, après chaque cérémonie du Jour du Souvenir, les militaires et civils participants rougissent littéralement la tombe avec le dépôt de leur coquelicot commémoratif.

Triste souvenir : le 22 octobre 2014, à 9 h 52, des coups de feu furent tirés près du mémorial abattant le caporal Nathan Frank Cirillo, 24 ans, membre de la garnison du Argyll & Sutherland Highlanders du Canada, un régiment de réservistes basé à Hamilton, alors que celui-ci montait la garde d’honneur devant le monument.

La Nouvelle-Zélande

Le 6 novembre 2004, dans un cimetière militaire sis à Longueval, en France, est exhumé le corps d’un soldat néo-zélandais non identifié. Le responsable militaire du rapatriement, le maréchal de l’Air Force Bruce Ferguson s’est adressé à ce soldat en ces termes : « Nous te ramenons chez toi et ceux qui te ramènent, ce sont des soldats, des marins, des aviateurs, passés et présents. Sois le gardien de tout le personnel militaire décédé en service actif. Nous, les Néo-Zélandais, serons ton gardien à jamais. » Cinq jours plus tard, le Soldat inconnu est solennellement enterré dans une tombe aménagée dans le Mémorial national de la guerre, à Wellington. La tombe est installée à l’extérieur pour faciliter son accès public. Elle rappelle la constellation de la Croix du Sud et des inscriptions en anglais et en maori s’y retrouvent.

Dans un article à paraître dans une prochaine édition de La Veille, seront abordés certains évènements ou situations touchant des commémorations controversées. Y seront traités entre autres cas, les mémoriaux militaires allemands, japonais, polonais, brésiliens, irakiens.

« Les hommes éminents ont la terre entière pour tombeau. »

Périclès (431 avant Jésus-Christ). Oraison funèbre pour les morts de la Guerre du Péloponnèse.

Cercueil du soldat inconnu déposé à Westminster en novembre 1920 (photo: Horace Nicholls, archives des collections de l’Imperial War Museum)

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