De culture et de tradition

Au Japon, ce sont des forêts de planchettes de bois calligraphiées de prières qui marquent les tombes des êtres chers. Ici, c’est en fleurissant nos morts qu’on honore leur mémoire. Cette tradition, bien que beaucoup moins répandue de nos jours, persiste dans notre culture d’influence victorienne.

Je me souviens d’un dimanche de mai, où j’ai accompagné mon père au cimetière de la Côte-des-Neiges pour une cérémonie de commémoration rituelle. Mon grand-père Wilfrid était décédé sous mes yeux l’année précédente. J’avais six ans ce jour de mai où nous nous étions rendus aux serres du cimetière pour acheter des bégonias en pot pour fleurir le ot du défunt. En récompense pour l’avoir sagement assisté dans l’exercice de mise en terre des fleurs de mémoire, j’avais eu droit à un bégonia pour moi-même. Trop heureuse de cette acquisition, je l’avais installé dans une plate-bande en façade de la maison. Je l’avais veillé durant tout l’été. Informée qu’il ne tolérait pas le froid, j’avais beaucoup insisté ce soir d’automne pour qu’on aille quérir ma pupille horticole au jardin pour la mettre à l’abri… ce qui m’avait été refusé.

Le lendemain matin, je n’ai pu que constater que mes craintes de gel s’étaient avérées fondées: mon précieux bégonia avait rendu l’âme. Si au décès de grand-père Wilfrid je n’avais pas pleuré, il en fut tout autrement à la mort de mon plant. Au moment du départ inopiné et définitif du grand-père, je ne comprenais pas le concept de la mort. Personne n’avait alors eu l’idée de me l’expliquer, tous étant alors trop occupés à assimiler ce décès soudain. C’est en voyant l’état mon bégonia non gélif que je l’ai saisi le concept de la mort dans toute sa réalité. Mes parents n’ont jamais compris que le destin  d’un bégonia puisse justifier une telle crise de larmes.

Devoir de mémoire

C’est cette anecdote qui m’est revenue à l’esprit cette semaine quand une amie, Madame Suzanne Lemire m’a raconté qu’en Hollande, ce sont les enfants des écoles qui fleurissent la mémoire. Comme plusieurs de nos lecteurs préoccupés de la protection des cimetières, la visite de ces lieux de mémoire fait partie des activités de voyage de mon amie. Lors d’un passage en Hollande, elle s’est rendue au cimetière d’Arnhem, un cimetière militaire situé à Oosterbeek. Elle a avoué avoir presque pleuré en arrivant sous le porche de ce cimetière. «J’ai ressenti une émotion indescriptible que je n’oublierai jamais», m’a-t-elle dit.

Vue du cimetière d’Arnhem à partir du portail d’entrée (photo: Suzanne Lemire)

Elle a alors été très étonnée de constater que toutes les stèles étaient fleuries. À la question de savoir qui s’occupait de fleurir les tombes des soldats tombés au combat, elle s’est fait répondre que les enfants des écoles s’acquittaient de cette tâche. Quelle belle idée ! La plupart de ces soldats étant morts en terre étrangère, ils ne peuvent compter que sur ces jeunes natifs pour entretenir le souvenir de leur vie abruptement interrompue. Pour les enfants, il s’agit d’une initiation à l’histoire, au concept de la mort, à l’effet désastreux des guerres et à la pratique de la commémoration.

Les morts d’Arnhem

Puisque nous commémorons cette année la fin de la première Grande Guerre (1914- 1918), cette information m’a amenée à documenter les morts de la Seconde Guerre, ceux d’Arnhem : il y en a au moins 1 759, juste à cet endroit.

C’est ainsi que j’ai appris que c’est en tentant de libérer les Pays-Bas, très tôt tombés aux mains des Allemands (en 1940), que ces soldats aient perdu la vie. J’ai aussi compris à quel point cette ville était un lieu stratégique important, une sorte de nœud de la guerre aussi férocement défendu que désespérément convoité.

En septembre 1944, une première tentative de reprise d’Arnhem, appelée Opération Market Garden, avait échoué, le maréchal Montgomery ayant sous-estimé la force militaire en place. Après cet assaut manqué, les Allemands n’eurent de cesse de renforcer cette position, naturellement protégée par les rivières qui l’encerclent et les hauteurs qui la fortifient. Aussi, a-t-il fallu attendre avril 1945 pour qu’une nouvelle offensive soit lancée. Cette fois, minutieusement conçue, tactiquement coordonnée et planifiée en trois phases, la bataille a été furieusement livrée et dramatiquement coûteuse en vies humaines. Et elle n’a réellement pris fin qu’avec la reddition sans condition des Allemands, le 5 mai. Les morts d’Arnhem, Anglais, Américains, Canadiens, et Polonais ont tous péri dans cette bataille.

Vue du cimetière d’Arnhem en Hollande, fleuri par les enfants (photo: Suzanne Lemire)

Les morts de la guerre en Hollande

Arnhem n’est pas le seul cimetière militaire à visiter. La Hollande à elle seule en compte pas moins de 10. Trois d’entre eux abritent les restes de nos compatriotes qui ont brutalement achevé leur vie en terre étrangère.

Les cimetières militaires en Hollande
LieuNationalitéNombre de stèles
Arnhem à OosterbeekBritanniques et autres
MargratenAméricains8 301 + 1 722 inconnus
GroesbeekCanadiens2619
Bergen op ZoomCanadiens1116
HoltenCanadiens1394
KapelleFrançais220
BredaFrançais156
RhenenNéerlandais4000
LoenenNéerlandais850
YsselsteynAllemands32000

Tellement de mémoires à honorer : les enfants des écoles de Hollande auront toujours l’embarras du choix pour les fleurir. Dommage qu’au Québec on tende à interdire cette pratique pourtant tellement riche de sens !

Détail du travail des enfants au pied d’une tombe (photo: Suzanne Lemire)

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