NDLR Ce texte est présenté dans la chronique Conservation puisqu'à notre avis l'expérience qui y est décrite est une manière de préservation attentionnée et de protection d'un bien. Ainsi, elle répond à la définition de la conservation : « A careful preservation and protection of something », d'après le dictionnaire Merriam-Webster.

Dans mon enfance passée dans la banlieue sherbrookoise, mes frères et moi lancions des explorations territoriales sur ce qui nous semblait un vaste périmètre autour de la maison familiale. Nos expéditions en forêt, qui duraient souvent toute une journée, nous avaient un jour menés à une grande clairière parsemée de pierres bien taillées, tondue de près et fleurie de surcroît. Le contraste entre le côté touffu et aléatoire du boisé et celui clair et ordonné de ce terrain gazonné avec ses allées gravillonnées nous avait surpris et émerveillés. C’est en rapportant à la maison quelques ornements floraux prélevés çà et là dans ce vaste jardin organisé que nous avions appris que notre belle clairière était en fait un cimetière. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait du Elmwod Cemetery, fondé en 1890. À cet âge – nous avions entre 5 et 7 ans –, mes frères et moi ignorions tout de la mort et des rituels qui l’entouraient. Cela se passait en 1956. Les années allaient se charger de nous éduquer.

De l’appréhension à la compréhension

Les experts s’entendent pour dire que c’est vers l’âge de neuf ans que la plupart des enfants réalisent ce qu’est la mort, son caractère définitif, inévitable et universel. Ils constatent que tout être vivant mourra, y compris les êtres chers et soi-même. Cette prise de conscience s’accompagne souvent d’un éveil de l’intérêt pour l’au-delà et pour le caractère énigmatique de la mort et de ce qui l’entoure.

Les enfants de l’école Lambert, à Saint-Joseph-de-Beauce, avaient 10 et 11 ans quand, en 1984, ils ont mené, sur deux semaines, un projet de création littéraire sur le thème des Secrets du cimetière. Ils l’ont fait sous la direction éclairée de l’enseignante Liliane Lessard. Cela avait commencé par la célébration de l’Halloween et les mystères qui entourent la fête des Morts : feux-follets, sorcellerie, loups-garous, fantômes et autres personnages à faire peur. Dans ce contexte, le professeur et essayiste Jean-Claude Dupont (1934- 2016), dont certains disent qu’il fut le plus important ethnologue des croyances et des légendes au Québec, avait été invité. Son discours a très certainement nourri l’imaginaire fertile de ces gamins et gamines, tant et si bien que le cimetière fut sélectionné comme lieu propice à leurs travaux de recherche et d’acquisition de connaissances. Vingt- deux enfants ont pris alors part à l’exercice.

Approche pédagogique

Après avoir identifié des pistes à explorer, les élèves ont choisi ce qui les intéressait, puis ils se sont organisés en équipes de deux ou trois, mêlant les 4e et 5e années. La poursuite de l’expérience s’est fondée sur la visite d’un cimetière, préparée sur la base des informations recherchées, des directions à explorer et des outils requis pour la cueillette des informations, tels que papier, crayon, pédomètre, boussole, règle, herbier, etc.

Page couverture de cette création collective des enfants de 4e et 5e année de l’école Lambert à Saint-Joseph-de-Beauce.

De cette première visite, d’autres sujets ont émergé, suscitant de nouvelles adhésions chez les enfants. Les données de terrain et celles des livres et revues se sont accumulées et ont alimenté leur désir de savoir et leurs projets de création.

Les enfants ont exploré la mort et l’au-delà sous tous ses aspects. Ils en ont décortiqué le vocabulaire. Ils ont examiné la conception qu’en avaient les Égyptiens anciens. Ils ont interviewé ses acteurs, dont le curé et le thanatologue, sans oublier le fleuriste. Ils ont évalué en détail le coût des funérailles, incluant celui des lots au cimetière. Ils ont scruté les statistiques de décès inscrits sur les pierres. Ils ont fouillé l’histoire des personnages qui y reposent, dont celle du célèbre juge Robert Cliche (1921-1978). Ils ont arpenté le lieu, l’ont mesuré et cartographié. Ils se sont intéressés à sa topographie, et sa flore. Ils ont comparé les stèles sur le plan des matériaux, de la forme et de l’iconographie. Ils ont même dressé un répertoire de proverbes et de superstitions reliés à la mort. Ils ont beaucoup joué avec le concept du testament. Ils ont monté des jeux-questionnaires et ont aussi conçu ce qu’ils ont appelé un rallymetière. Ce faisant, ils ont presque tout couvert.

Tirée de Les secrets du cimetière, bande dessinée sur le thème du vandalisme au cimetière, de l’élève Frédérik Grondin

Cela se passait dans les années 80. Selon mon évaluation, ces enfants d’alors sont maintenant des adultes de 47 et 48 ans. Si leur curiosité et leur créativité m’ont étonnée, charmée et émue, je me demande ce qu’eux-mêmes ont conservé de cet exercice. Sont- ils passé de l’appréhension à la compréhension? Ont-ils moins peur de la mort?

Pédagogique dans sa forme et ludique dans son expression, ce travail leur a certainement ouvert de nouveaux horizons, dont ceux de la finitude de la vie et de leur immuable condition de mortel, une condition à laquelle nul n’échappe, mais que nous tentons d’évacuer de notre esprit. J’ose croire que, pour ces jeunes adultes, le cimetière a acquis un sens, une fonction sociale et mémorielle. Dans la mémoire héritée des enfants, ces lieux sont des sources de grands frissons et de peurs. À l’âge mûr, ce sont des endroits de calme et de repos, de mémoire et de contemplation. Cet exercice aura à tout le moins précocement changé leur perception du champ des morts et leur a permis de comprendre la précarité de la vie, d’atténuer leur angoisse de mourir et de modifier leur perception folklorique des lieux de sépulture. En témoigne ce poème d’une jeune participante de 10 ans :

 

« Le cimetière tout en bois et en pierres

N’a pas que des poussières sous terre :

Mais des mystères entre ciel et terre

Et nous les avons découverts. »

 

Ces individus seront-ils de meilleurs défenseurs de ce patrimoine? J’aime le croire, il me faut le croire, car il y a là une partie de l’âme enracinée du Québec.

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