C’est un secret de Polichinelle, tout le monde le sait, chaque village, chaque paroisse du Québec compte un vaisseau spatial, toujours prêt à décoller vers l’Univers infini et ses mystères. Ses moteurs tournent rondement lorsque le témoin rouge de l’aéronef dans sa gaine d’argent est allumé et visible aux yeux de tous. Vous avez compris que je veux parler du temple paroissial, érigé au beau milieu de la place et de la lampe du sanctuaire accrochée au plafond entre le chœur et la nef volante. Ce vaisseau loge également le trésor matériel et artistique vénéré de chaque communauté.

Des équipements à la fine pointe de la contemplation extraterrestre

C’est à coup de dix cents que les citoyens se sont dotés d’un tel équipement sophistiqué qui permet de se promener parmi les étoiles dans le firmament. Nos anciens ont fait appel aux meilleurs architectes, aux peintres et sculpteurs les mieux cotés, aux ornemanistes les plus habiles, aux maîtres-orfèvres du design en vogue et aux artisans-verriers pour animer et historier la lumière des fenêtres. Ils ont commandé aux mains les plus habiles la coupe des uniformes colorés à la hauteur de cette agence de voyages, de lourds vêtements faits de riches tissus et brodés de fils d’or et d’argent. Nos anciens n’ont pas hésité à intégrer dans leur vaisseau la musique d’orgues ultra-performants et d’un design recherché. Enfin, tout ce qui appartenait au sens de la beauté, de la révérence a été appliqué à cet édifice de gloire et d’exploration de nos questionnements existentiels. Élevé au cœur du village, on l’accompagnera d’une résidence pour les pilotes, le presbytère, qui servira également de salle d’attente des voyageurs, d’écoles pour la formation des équipages et des voyageurs. Un cimetière, jamais très loin, sera réservé en prévision de l’inhumation de ceux et celles qui ne reviendront pas à leur base après les différentes sorties.

Cet espace infini ouvert au voyage sera toujours bien affirmé dans l’antenne du vaisseau, dans la pointe de son clocher où triomphent le coq, grand symbole de la France et de la Bonne Nouvelle et la croix de fer forgé couronnée d’épines rappelant l’élan généreux de l’inventeur modèle d’une telle activité.

Un vaisseau de civilisation

Aucun moment important de la vie personnelle et collective ne pourra se clore sans une petite sortie collective dans l’espace infini. La naissance, l’union des couples, les funérailles seront l’objet d’une ballade de sens, même chose pour les anniversaires de toutes sortes qui animent toute société. Mêmes bonnes intentions pour les célébrations des nombreux jours de fête qui divisent et rythment nos sociétés depuis des millénaires. Mais retenons ici les rencontres qui marquent nos rites personnels de passage d’un état d’être à un autre état d’être.

Ce vaisseau spatial allume joyeusement ses fusées lors de l’arrivée d’un nouveau-né. Poupons ou adolescent, les heureux parents aiment bien présenter à tous leurs héritiers ou leurs héritières, fruits de leur amour et affirmation harmonieuse de leur continuité. Dans l’univers de 14 milliards d’années, depuis le big bang, selon les sciences de la terre qui évaluent le cheminement de la planète bleue à 4,5 milliards d’années, tout est en expansion. Même les galaxies et conséquemment tout le vivant. Une naissance oblige à un voyage cosmique sous le sceau de la fête. La mère responsable du gynécée a préparé un trousseau, couverture de laine ou de lin fin fantaisiste et robe brodée, ornée de dentelle. La rencontre se mène sous les ablutions magiques de purification, sous le feu, les encens, le repas de circonstances, parrains et marraines protecteurs en liesse, tout le monde chausse ses souliers vernis et enfile son complet des grands jours. On annonce au monde qu’un enfant nous est né et qu’on en espère la réussite en se conciliant l’harmonie des astres et des constellations.

Éclairant l’intérieur du Notre-Dame de Lévis, ce vitrail est l’œuvre de Vincent Poggi. Une vierge en costume stylisé se préparant au décollage. (source : brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004 )

Éclairant l’intérieur du Notre-Dame de Lévis, ce vitrail est l’œuvre de Vincent Poggi. Une vierge en costume stylisé se préparant au décollage. (source : brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004)

Cette sortie de civilités universelles se répète au moment de l’union d’un couple qui annonce sa liaison à la face du monde. Encore ici, une célébration au temple confirme que deux familles se soudent dans la solidité. Le moment est magique, on passe au studio du photographe pour immortaliser le moment ou mieux encore, depuis l’entre-deux- guerres, on commande une photographie de groupe devant le portail du navire céleste. Parents des élus, bouquetières au corsage ou à la boutonnière, aînés et enfants, invités des deux lignées judicieusement placées en rangées, souriants, tous et toutes dans leurs plus beaux atours, expriment leur joie et leur contentement dans une physionomie engageante pour l’avenir. Et on ne vous parle pas du repas de noces, de toutes ces santés, ces discours sur la contemplation espérante du futur, du bon vin et du gâteau à plusieurs étages dans l’espoir du septième ciel.

Les funérailles offrent une troisième occasion de rappeler nos élans de civilisation par un voyage cosmique organisé dans le vaisseau stellaire toujours disponible et toujours ouvert aux départs énergiques.

Pour célébrer l’arrivée dans la finitude

Étiez-vous là au printemps de 2016 quand on a célébré les funérailles religieuses du peintre Marius Dubois dans la petite église de Sainte-Pétronille de l’île d’Orléans ? J’en ai eu le souffle coupé. Un service chrétien catholique comme on en célèbre partout des milliers depuis des lunes. Même émotion à l’enterrement de ma mère Marie-Alexandrine Poulin, en 2012, dans le superbe vaisseau de Notre-Dame de la Victoire de Lévis, un navire amiral réputé pour ses caractéristiques artistiques et son audace technologique et de design. Elle venait tout juste d’avoir cent ans, notre Maria.

Funérailles du peintre Marius Dubois, au printemps 2016 à l’église de Sainte- Pétronille, Île d’Orléans (photo © M. Boulianne)

Et je ne vous parle pas des cérémonies funèbres de première classe dans le temple paroissial de Saint-Joseph-de-Beauce en présence des catafalques d’adultes ou d’enfants, ces autels de lumière architecturés, érigés pompeusement entre le chœur et la nef de l’aéronef. Aujourd’hui, on meurt lentement dans un centre palliatif et on a tout le temps qu’il faut pour faire son deuil. Mais jadis, le coup de mort était soudain et tout ce rituel décoratif et sociologique sophistiqué marquant le grand voyage vers l’Infini aidait à accepter dans la tristesse, le départ soudain d’un proche. Le noir était de mise, le violet et le mauve permettaient de calmer bien des émotions comme le veulent leurs symboliques. Tableaux, statues, représentations de personnages célestes, tout était enveloppé dans le sombre de circonstance. Rien ne se compare à un départ pour sa finitude. scénarisé dans un temple paroissial ronronnant au beau milieu de la place. Il ne s’agit pas ici de rejeter les mausolées – columbarium, les parcs de la souvenance et leur commode rituel inscrit dans la vie moderne qui poussent partout sur notre territoire national. Mais pour saluer dignement une sortie de scène de nos théâtres de vie, rien ne se mesure au temple spatial comme on le vérifie régulièrement avec les plus grands de notre monde, politiciens, artistes, sportifs, les renommés et les puissants, les hommes et femmes d’affaires, plusieurs athées et agnostiques et même, pour certains passagers, inscrits dans l’anticléricalisme le plus virulent.

Catafalque pour adulte de Saint-Joseph-de-Beauce illuminé de 180 chandelles, 1920. Textiles restaurés par Louise Lalonger, mobilier restauré par Michel Gilbert et son équipe (photo : Michel Gilbert et Liette Gilbert).

Je, Michel Lessard, souhaite ardemment annoncer la fin de mes jours et l’ouverture aux lumières stellaires par des funérailles dans mon surprenant vaisseau de Notre-Dame de Lévis, sorti des usines de notre génie culturel et historique en 1851. Une enceinte d’essoufflement devant le vide sidéral de nos pauvres parcours toujours en questionnement sur leurs fondements existentiels. Il y a ceux et celles qui s’inscrivent religieusement sur cette liste de passagers pour des raisons de croyance et de culte comme Maurice Richard en 2000; il y a les autres qui choisissent ce mode de traversée du Styx pour des raisons d’art, de culture, d’enracinement et d’histoire. Les laïques, comme on les appelle, Pierre Bourgault en 2000 et Jean-Paul Riopelle en 2002 auront eu droit à de tels saluts publics avant le grand décollage.

Des cérémonies de grand équipage

Lévis comme Saint-Joachin de Montmorency ou Sainte-Anne-de-la-Pérade, tous disposent de vaisseaux d’infini qui nous touchent et nous marquent par leur action sur nos cinq sens. La vue d’abord, en nous offrant un spectacle d’ingénierie architecturale bien nourri qui ouvre la nef à la lumière historiée par ses vitraux et à ce que nous avons produit de plus émouvant. L’odorat flatté constamment par les fumées de l’encens dans des brûle-parfums richement décorés, inscrits dans tous les styles de notre cheminement culturel. Une quête originale du grand Infini. Ce vaisseau comporte ses frémissements sonores, le clocher qui tonne les départs dans l’au-delà en faisant vibrer la structure sur ses fondations, l’orgue aux mille tuyaux et les harmoniums qui puisent dans un répertoire musical universel et millénaire. Chant choral, solos de tous les styles, musiciens d’orchestre de chambre, bribes d’opéra et partitions les plus audacieuses peuvent se mélanger dans la carlingue pour bercer les cœurs et rassasier l’âme. Le voyage sidéral du deuil joyeux s’effectue toujours dans des agapes organisées pour les plus fins palais, normalement après une rencontre où tout le monde se touche, se serre, rit et se projette dans l’avenir. Voilà les raisons qui expliquent la popularité de ce mode de voyage somptueux auprès d’une clientèle sensible et éduquée. Des funérailles sous le sceau de la fête, en intégrant le passé, en explosant de joie et en contemplation de l’avenir.

Répétons-le, nos temples sidéraux appartiennent à tous et à toutes. Des voyages inoubliables ont jadis marqué tous nos rites de passage. Ces sorties minutieusement organisées nous ont tenus dans la civilisation planétaire enracinée. Et ce sont tous nos aïeux, nos pères et mères qui se sont cotisés pour acquérir le dernier modèle de véhicule. Aujourd’hui, il faut ouvrir toutes les portes pour accueillir l’autre, votre voisin, votre voisine, les arrivants comme les descendants de lignées qui puisent dans des siècles de voyagement. Il faut demander à nos metteurs en scène — nous entretenons les meilleurs au monde — de nous offrir une scénographie confortable de rituels laïques conçus pour une mise en scène dans ces espaces, pour toutes les étapes de nos cycles de vie, présentation au temple, épousailles et notamment, les funérailles, sans tomber dans le livre de recettes et marquant nos espoirs de voyager ensemble dans le plus grand confort enraciné.

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NDR: Cet article s’inscrit dans la suite logique des deux articles précédents du même auteur: Capsule temporelle pour Marie-Alexandrine et Trousse pour traver le Styx

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