En temps normal, je n’aurais sans doute pas eu l’idée d’écrire ce texte, le sujet me paraissant trop loin de la raison d’être de la Fédération. De fait, les maladies virales, qu’elles dégénèrent en pandémie ou pas, n’ont rien en commun avec le patrimoine funéraire. Sauf que l’actuelle pandémie n’est pas ordinaire: elle est planétaire et elle tue plus que bien d’autres infections virales. Le spectre de la mort a rarement été aussi présent que maintenant, du moins pour nous, Occidentaux privilégiés que nous sommes. Tellement présent qu’il évoque le cimetière. Si nous devions identifier un point vers lequel convergent la présente pandémie et le patrimoine funéraire, c’est dans le cimetière qu’il se trouve.

Pourquoi donc la COVID-19 est-elle si menaçante ? Fondamentalement, pour des raisons biologiques, puisque tout part de là. Tout a commencé quand le premier être humain a contracté le virus d’un animal: c’est le patient 0 à l’échelle planétaire. Comme le virus se transmet facilement entre humains, il a donné lieu à une épidémie, au départ localisée, mais avec le potentiel de se répandre. La suite allait dépendre pas juste des propriétés du virus, mais aussi de nos comportements: lorsqu’une maladie contagieuse se déclare dans une communauté, ce sont en bonne partie des facteurs d’ordre culturel, politique et économique qui déterminent son cours: sera-t-elle étouffée dans l’œuf ou prendra-t-elle de l’expansion, et si oui jusqu’à quel point ?

Même si des maladies à coronavirus affectaient déjà les humains, celui de la COVID-19 est à ce point nouveau pour nous qu’il n’avait infecté personne jusqu’au jour où le patient 0 l’a attrapé d’un animal. Sans doute depuis longtemps présent dans la nature, c’est grâce à des mutations que ce virus est parvenu à pouvoir infecter les humains. Personne ne peut donc jouir d’une immunité préalable contre ce nouveau virus — en présumant qu’il en confère une. C’est toute la population mondiale qui y est vulnérable.

Cette situation est bien différente des épidémies auxquelles nous sommes habitués. Prenons la rougeole, une autre maladie virale, très contagieuse, qui se répand en tuant ou en immunisant ses victimes. Mais, chaque personne tuée ou immunisée est une victime de moins. Mauvaise stratégie de survie pour des virus, qui ont absolument besoin de victimes pour se reproduire: s’ils tuent ou immunisent tous les habitants d’une communauté, ils disparaîtront de celle-ci. Mais s’ils parviennent à s’y maintenir, c’est parce qu’ils sont « approvisionnés » régulièrement en victimes potentielles. Or, puisque tous les enfants nés après la dernière épidémie n’ont jamais été exposés au virus, ils ne peuvent pas être immunisés ; ils seront ainsi les premiers visés par les virus. Ce sont donc surtout les enfants qui permettront à une épidémie de se poursuivre. D’où le nom de maladie de l’enfance donné à la rougeole.

Mais pour que l’approvisionnement en victimes soit constant, le nombre des naissances doit être très élevé. Or, seules les communautés d’au moins quelques centaines de milliers de personnes peuvent produire suffisamment d’enfants pour qu’une épidémie s’y maintienne. C’est pourquoi on donne parfois aussi le nom de maladie des foules à la rougeole. Si l’épidémie vient à manquer d’enfants réceptifs, elle s’évanouira, mais elle pourra ressurgir lorsque le bassin d’enfants sans défense se sera rempli à nouveau. C’est pourquoi, traditionnellement, la rougeole réapparaissait de façon cyclique.

Clairement, la rougeole ne pouvait pas exister durablement avant les premières grandes agglomérations, donc pas avant les grandes civilisations (vers 2000 – 3000 ans av. J.-C). Elle existe dans l’Ancien Monde depuis des siècles et elle sévit toujours partout sur la planète. De nos jours, un foyer de rougeole s’allume ici et là à l’occasion. Son omniprésence chez les humains depuis fort longtemps fait que, à tout moment, un large pan de la population est immunisé, naturellement ou par la vaccination. Dans ces conditions, une éclosion de rougeole ne peut pas durer.

Dès le début de l’actuelle pandémie, j’ai été frappé par le fait qu’elle s’apparente aux épidémies qui ont décimé les populations autochtones d’Amérique à partir de la fin du XVe siècle. Nous reviendrons plus loin sur ce point. D’ici là, voyons d’où vient cette très grande vulnérabilité qu’avaient les Amérindiens aux maladies importées par les Européens. Reculons donc encore plus loin dans le temps.

Bon nombre des virus qui affligent les humains proviennent d’animaux, dont ceux de la variole et de la rougeole (issus du bétail) et de l’influenza (issus des oiseaux de basse-cour). C’est à la faveur de la domestication d’espèces sauvages que des virus se sont introduits dans les agglomérations humaines, où ils ont continué d’évoluer dans des troupeaux de plus en plus grands. Or, la même règle s’applique, tant chez les animaux que chez les humains: ces virus ont eu besoin de grandes populations d’animaux d’élevage pour pouvoir s’y implanter et se perpétuer. Ce n’est donc pas avant la domestication animale intensive qu’ils ont pu y parvenir, soit au Néolithique, qui a débuté vers 8500 ans av. J.-C., au Proche-Orient. Or, il n’y a jamais eu de domestication à grande échelle en Amérique précolombienne. C’est pourquoi ces virus n’ont tout simplement jamais existé en Amérique avant que les Européens ne les y introduisent. La rougeole, la variole, l’influenza étaient donc des maladies totalement inconnues des autochtones. Ainsi, tous risquaient de les contracter. Or, c’est exactement ce qui se passe présentement avec la COVID-19, mais à l’échelle planétaire: toute la population mondiale se retrouve dans la même situation que les autochtones d’Amérique au tournant du XVIe siècle à l’égard des virus apportés par les Européens. Mais là s’arrête la comparaison.

À la Renaissance, les conditions et les modes de vie en Europe n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Les connaissances médicales, encore très rudimentaires, la promiscuité et l’insalubrité dans les grandes agglomérations, ont fait en sorte que les maladies infectieuses comme la rougeole avaient toutes les chances de se propager. Même en admettant que la médecine de l’époque ait soupçonné l’existence d’un lien entre la promiscuité, l’insalubrité et la propagation d’une maladie, l’idée même qu’une maladie puisse se transmettre d’une personne à l’autre n’était probablement pas ancrée dans la conscience collective. Ne connaissant pas l’existence de ces êtres invisibles que sont les virus et les bactéries, comment pouvait-on savoir de quelle manière se transmettait une maladie et comment éviter de la transmettre ? Même si les médecins de l’époque avaient soupçonné l’existence de « quelque chose du genre », on était encore loin de comprendre leurs modes de transmission: par contact direct entre humains, par contact avec des objets, par voie aérienne, par contact avec des animaux. C’est dans ce contexte que s’est faite la découverte de l’Amérique.

Trois-Rivières, juillet 1634. Les Hurons, venus y faire la traite, retournent en leur pays, au nord du lac Ontario. Une épidémie sévit alors parmi les Montagnais présents à Trois- Rivières:

[…] la pluspart des Montagnais qui estoient aux Trois Riuieres […] estoient malades, et que plusieurs en mouroient ; comme aussi, qu’il n’est quasi point reuenu de canot de la traitte, qui n’aye esté affligé de ceste contagion. Elle a esté si vniuerselle parmy les Sauuages de nostre cognoissance, que ie ne sçay si aucun en a euité les atteintes. Jean de Brébeuf, Relation de 1635

Il a suffi qu’un autochtone contracte un virus d’un colon fraîchement arrivé de France pour qu’il déclenche chez ses compatriotes une réaction en chaîne — ce qu’on appelle aujourd’hui de la transmission communautaire. De là, la maladie s’est rapidement transmise d’une nation à l’autre.

Outre les produits de la traite, les Hurons ramènent de Trois-Rivières de discrets passagers: des virus. C’est ainsi que l’épidémie se propage jusqu’en Huronie. L’année 1634 marque le début d’une succession de contagions qui déciment les groupes autochtones alliés des Français. Par exemple, forte de plus de 20 000 habitants, la nation huronne n’en compte plus que quelques centaines en 1649, dont certains s’établissent à Québec. En raison de la virulence et de la contagiosité élevée des virus en cause, et de l’absence totale d’immunité des Amérindiens, les virus ont fait beaucoup de décès ; mais il faut préciser qu’ils ont eu des complices redoutables.

Les Abénakis du Maine frappés par l’épidémie de variole de 1740. (source: dessin d’un missionnaire français)

À l’époque, la transmission d’une maladie entre personnes était, au mieux, suspectée par la communauté médicale. Ne se doutant pas qu’ils pouvaient être vecteurs de maladies, les Européens se sont enfoncés de plus en plus dans le territoire. Les coureurs des bois, les explorateurs et les missionnaires ont semé des virus partout où ils passaient. Obsédés par la volonté d’aller sauver des âmes, les missionnaires arrivaient souvent trop tard, la maladie et la mort les ayant précédés. Cette obsession les a aveuglés au point où les Autochtones semblent avoir compris avant eux: Les bourgs plus proches de nostre nouuelle maison [ont] esté les premiers attaquez, et des plus affligez […] Ils [les Hurons] remarquoient auec quelque sorte de fondement, que depuis nostre arriuée dedans ces terres, ceux qui auoient esté les plus proches de nous, s’estoient trouués les plus ruynez des maladies, et que les bourgs entiers de ceux qui nous auoient receus se voyoient maintenant du tout exterminez.

Jerome Lalemant, Relation de 1640

Dans l’ignorance des modes de transmission de la maladie, rien n’a donc été fait pour isoler les malades ou les communautés atteintes, ni pour restreindre les déplacements: pas de confinement, pas de quarantaine, pas de « deux mètres » entre les personnes, pas de masque, pas de lavage de mains. Les virus en ont profité.

On imagine facilement le désarroi des Amérindiens devant une maladie en train de les décimer, alors que les Européens, grâce à l’immunité dont ils jouissent presque tous, ne sont pratiquement pas touchés: Dieu […] nous a fait la grace a tous [les jésuites] de passer l’hyuer en tres-bonne santé, quoy que nous ayons esté la pluspart du temps parmy les malades et les morts, et que nous en aions veu tomber et mourir plusieurs par la seule communication qu’ils auoient les vns auec les autres. Les Sauuages s’en sont estonnez […] et disent parlant de nous: Pour ceux là, ce ne sont pas des hommes, ce sont des Demons.

François Le Mercier, Relation de 1635

Les autochtones avaient toutes les raisons de perdre leurs repères: des maladies inconnues, qui frappent fort et sans discrimination, une médecine traditionnelle impuissante à les soulager, des guérisseurs qui perdent leurs pouvoirs, les Européens qui les ont trompés. Si une contagion frappe une société dite vierge à l’égard de cette maladie, les jeunes hommes et femmes ne sont pas épargnés, même qu’ils sont parmi les plus affectés, eux qui sont largement responsables des activités de subsistance. C’est ainsi que la pêche, la chasse et les récoltes ne sont plus assurées. La famine s’instaure, donnant davantage prise à la maladie. Comme presque tous sont malades en même temps, il ne reste à peu près personne pour s’occuper des malades, ni pour faire le feu, ni pour aller chercher un peu d’eau, ni pour enterrer les morts ; […] quand il ne restait plus de bois pour faire du feu, ils brûlaient leurs bols, leurs arcs et leurs flèches ; quelques-uns se traînaient à l’extérieur pour aller chercher un peu d’eau, […] certains n’en revenaient pas.

Chroniqueur anonyme, années 1630, cité par Heagerty, 1928, Four Centuries of Medical History in Canada.

Comme si ce n’était pas assez, les guerres s’en sont mêlées. De fait, nombre de nations autochtones, dans le Nord-Est américain, étaient alors en conflit. Les rivalités qui existaient déjà entre les nations, en particulier entre Hurons et Iroquois, ont sans doute été exacerbées par la présence européenne. Le commerce des fourrures, notamment, est venu bouleverser les échanges commerciaux traditionnels, en favorisant certaines nations au détriment d’autres nations. Les jeunes hommes hurons étant particulièrement affectés par les maladies, nombre d’entre eux n’étaient plus en état d’aller à la guerre. Le cocktail épidémie + guerre a bien failli exterminer la nation huronne.

La Fête des Morts chez les Hurons, qui a eu lieu à Ossossané en 1636, soit 2 ans après le déclenchement des épidémies en Huronie. (source: Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Les bouleversements que les épidémies ont engendrés dans tous les aspects de la vie des autochtones ont certainement participé à la très forte mortalité: la rupture de l’ordre social a poursuivi et achevé ce que les virus avaient commencé: ces derniers ont agi comme un détonateur, le chaos social a fait le reste. L’ampleur de la décimation des nations amérindiennes n’est pas juste attribuable à leur absence d’immunité.

Imaginons que les mesures de protection contre l’actuelle épidémie de COVID-19 aient été appliquées à l’époque: la mortalité aurait certainement été bien moindre. À l’inverse, que serait-il arrivé si aucune des mesures mises de l’avant pour contrer la COVID-19 n’avait été prise, comme si nous étions ignorants de la façon dont la maladie se transmet ? Les épidémies chez les autochtones de la période du contact avec les Européens le laissent entrevoir.

Certes, les deux situations sont incomparables, même si, dans les deux cas, tous les acteurs sont réceptifs aux virus respectifs. Mais si nous n’avions rien fait contre la COVID- 19, il est clair que le nombre de cas aurait été beaucoup plus élevé. Et qu’en serait-il de la mortalité ? Plus élevée bien sûr, mais encore!

Les épidémies n’ont pas épargné les Aztèques. (source: Codex florentin, de Bernardino de Sahagun, XVIe siècle)

« Notre » virus est différent de ceux des maladies qui ont décimé les autochtones. Notre patrimoine génétique est différent du leur. Nos conditions et nos modes de vie actuels n’ont rien à voir avec leurs coutumes de l’époque. Même si nous aussi pouvons tous attraper « notre » virus, certaines différences ressortent donc entre « leurs épidémies » et « notre épidémie ». Toute comparaison de la mortalité est donc hasardeuse. Par exemple, la COVID-19 recrute le gros de ses victimes chez les plus de 70 ans, tandis que les enfants et les jeunes adultes sont largement épargnés. Chez les Amérindiens, tous semblent avoir été affectés, en particulier les enfants. Il faut toutefois préciser que l’obsession des missionnaires à baptiser en priorité les enfants les a amenés à s’en approcher davantage et à en parler davantage dans les relations qu’ils nous ont laissées. Sans cette proximité, la mortalité infantile aurait peut-être été moins élevée. À propos de la surmortalité de nos personnes âgées, il faut à nouveau apporter une précision: elles sont beaucoup plus nombreuses qu’elles ne l’étaient chez les Amérindiens. Ainsi, la surmortalité des enfants autochtones rapportée par les chroniqueurs et la surmortalité de nos aînés serait en partie due à un mirage.

Ces deux exemples sur la mortalité selon l’âge montrent que, au-delà du parallèle évoqué plus tôt entre l’épidémie de COVID-19 et celles qui ont affligé les autochtones d’Amérique, il y a des différences notables. Vouloir pousser le rapprochement plus loin nous exposerait à des dérapages.

C’est au tournant des années 1630 que les conditions semblent avoir été réunies en Nouvelle-France pour que des fléaux durables et étendus se développent: les contacts de plus en plus étroits et prolongés entre Autochtones et Européens, le bouleversement des modes de vie autochtones, les guerres, etc., ont créé un terreau fertile pour les épidémies et leur propagation. Un triste épisode de l’histoire de l’humanité.

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