Vous avez dit le crâne de Montcalm?

À la fin d’avril 1833, le corps d’un certain Louis Jalbert qui avait été longtemps au service des Ursulines, est inhumé dans leur chapelle, à Québec. En creusant sa fosse, le fossoyeur découvre un crâne qui, selon une religieuse de l’époque, était celui de Montcalm. Quelque 75 ans plus tôt, alors qu’elle était âgée de 8 1⁄2 ans, elle assistait à l’enterrement du général. C’est donc à partir du témoignage de cette religieuse que l’emplacement de la sépulture de Montcalm fut transmis oralement. Seul le crâne se serait conservé, le reste des os étant entièrement décomposé. Depuis ce jour d’avril 1833, il a été gardé précieusement par les religieuses jusqu’à sa ré-inhumation en 2011 (voir le texte de  France Rémillard ). Faisons-nous l’avocat du diable et demandons-nous si ce crâne est bel et bien celui de Montcalm. À la demande de la Commission de la Capitale nationale, nous avons procédé à un examen ostéologique détaillé, en espérant qu’il puisse répondre à la question.

État général

Malgré un séjour en terre de près de 75 ans, les os du crâne sont en excellent état, ni cassants, ni friables. Cependant, les fragiles os de la face sont incomplets. Ils ont été négligemment reconstitués avec une matière cireuse. La même substance fut utilisée pour fixer le maxillaire inférieur à la base du crâne, comme il se doit, mais il était en position beaucoup trop reculée. Cette reconstitution très imparfaite a résulté en un crâne dont la face était difforme. Une fois la cire enlevée et le maxillaire dégagé, nous avons pu procéder à nos observations sans entrave.

Une forme singulière

D’après le degré de fermeture des sutures du crâne, l’âge au décès se situe très probablement entre 45 et 55 ans. Il comporte davantage de caractères masculins que féminins : bord supérieur des cavités orbitaires émoussé, front bas et fuyant, relief musculaire marqué, apophyses mastoïdes fortes, menton carré. Parmi les traits plus féminins, signalons de petites arcades sourcilières, des bosses frontales et pariétales nettes et une mandibule petite et délicate.

La boîte crânienne présente des formes plutôt singulières. Sa largeur maximum est très reculée et elle est importante par rapport à sa longueur et à la largeur du front. En vue postérieure, ce crâne est beaucoup plus large dans sa partie supérieure qu’à sa base. Cette même vue permet de constater qu’à l’arrière, le côté droit est quelque peu « écrasé », très probablement une déformation acquise durant la période de croissance plutôt que pendant le séjour en terre. La plus remarquable des variations anatomiques observées est la non-fusion des deux moitiés de l’os frontal. Normalement, celles-ci se soudent l’une à l’autre durant l’enfance.

Une histoire de vie inscrite dans la matière osseuse

La boîte crânienne porte les marques de trois traumas. L’un d’eux est une dépression circulaire d’un diamètre d’environ un centimètre, située sur la portion gauche du frontal. Elle résulte très probablement d’un coup infligé par un instrument contondant, qui enfonça superficiellement le crâne. Les deux autres traumas auraient plutôt été infligés par des instruments tranchants, puisqu’ils ont entaillé l’os. L’une des entailles est située dans la portion postérieure du frontal droit et est longue de 49 mm. Un éclat d’os a sauté de l’une des lèvres de la plaie. La seconde entaille est pratiquement similaire. Elle est localisée à gauche de l’occipital. À nouveau, un large éclat d’os est absent sous l’entaille. La cicatrisation étant terminée, ces blessures ont donc été infligées un bon moment avant le décès, peut-être lors d’un même événement. De plus, la similitude entre les deux entailles suggère qu’elles peuvent avoir été causées par le même instrument. L’irrégularité de la surface de la boîte crânienne, observée presque partout, peut trahir une réaction inflammatoire de la mince membrane – le périoste – qui recouvre l’os.

Les maxillaires supérieurs sont absents. En contrepartie, le maxillaire inférieur est complet. Il est plutôt délicat et le menton est projeté vers l’avant. Seulement six dents sont présentes. Aucune n’a de carie, de tartre ou de défaut dans son émail. Par contre, trois dents avaient été perdues du vivant de cette personne, mais à des moments différents. Une résorption osseuse affecte toutes les autres alvéoles; les dents étaient donc toutes un peu déchaussées. Les troisièmes molaires étaient absentes, très probablement congénitalement.

Un humérus qui n’a rien à voir

On nous a aussi demandé d’expertiser un humérus gauche, présumé être associé au crâne, même si seul ce dernier est sensé avoir été trouvé en 1833. Brisé à mi-hauteur, nous n’avons que sa moitié inférieure. Le plan de cassure est franc, un peu oblique et ses bords sont tranchants. Cette extrémité brisée est propre, elle n’a pas été souillée par de la terre. Tout indique que cet humérus a été brisé au moment où il fut extrait du sol ou après, il n’aurait donc pas été fracturé du vivant de l’individu. Il a un aspect plutôt féminin et son extrémité inférieure, en excellent état, est exempte d’arthrose.

Vue latérale du crâne montrant un traumatisme osseux à l’occipital gauche, traumatisme survenu ante mortem. Photo R. Larocque

 

Détail du crâne montrant un traumatisme osseux à l’occipital gauche, traumatisme survenu ante mortem. Photo R. Larocque

Nos conclusions

Notre examen du crâne a permis d’en dégager plusieurs traits propres à le distinguer de tout autre crâne. De fait, il est extrêmement improbable que le même ensemble de traits soit observé sur un autre crâne. Le hic, c’est que nous ne pouvons pas affirmer qu’il décrit fidèlement celui de Montcalm. Pour ce faire, il faudrait avoir une description détaillée de la forme et des dimensions de son crâne ou de l’état de sa dentition par exemple, puis retrouver les mêmes traits sur le crâne que nous avons examiné. Or, il n’existe pas à notre connaissance, dans la documentation historique, une description suffisamment détaillée du physique de Montcalm qui aurait pu nous autoriser à établir un rapport certain entre cette description et les attributs que nous avons relevés.

Certaines observations concordent certes avec ce que nous savons du personnage. Par exemple, ce crâne présente des traits caucasoïdes et est presque certainement celui d’un homme. En outre, il serait décédé entre 45 et 55 ans. Or, Montcalm est mort en 1759, à 47 ans et 6 mois. De plus, nous savons qu’avant 1752 il a subi plusieurs blessures de guerre, mais on ignore s’il fut touché à la tête. Par contre, le degré de cicatrisation des lésions observées est tel que les blessures peuvent très bien remonter à plus de 7 ans avant le décès. Quant à la petitesse de l’humérus, il ne faut pas trop s’en étonner, sachant que Montcalm était petit. Cependant, puisqu’il était un militaire de carrière, on se serait attendu à ce que l’humérus affiche une certaine robustesse. Par ailleurs, est-il nécessaire de préciser que rien ne permet d’affirmer que le crâne et l’humérus appartiennent à la même personne ?

Ces deux pièces osseuses soulèvent d’autres questions. On s’étonne par exemple que seuls le crâne et un humérus aient été exhumés en 1833. Serait-ce que les autres os ne s’étaient pas conservés? C’est peu probable. On a en effet du mal à imaginer que crâne et humérus soient si bien conservés alors qu’il ne subsiste rien du reste du squelette. Il est certes tout à fait logique de garder le crâne comme relique historique, car c’est l’entité anatomique qui représente le mieux la personne dont on veut se souvenir. Mais pourquoi garderait-on un humérus? Et qu’est-il advenu de l’autre partie de cet os si, comme nous le pensons, il est très peu probable qu’elle fut totalement détruite? Une destruction en fosse ne laisse pas une cassure franche et propre comme celle observée, pas plus qu’une fracture qui serait survenue avant le décès.

Malgré les nombreux attributs relevés, nous ne sommes pas parvenus à authentifier les restes osseux qui ont été expertisés. Mais rien n’autorise non plus à affirmer que ces restes ne sont pas ceux de Montcalm. L’ultime recours serait de procéder à une analyse de l’ADN ancien. Un échantillon d’os a d’ailleurs été prélevé pour être comparé à celui d’un descendant du général. Contesté de son vivant et encore de nos jours, il vient une fois de plus soulever la controverse.

Robert Larocque

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