Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

Il y a quelques mois, l’Écomusée a été approché par les responsables de la liquidation du fonds d’archives de la défunte Association crématiste de Strasbourg (France), fondée au début du siècle dernier et refondée au début des années 1950, pour savoir si nous serions intéressés à recevoir ces archives. Le legs se décomposerait de la manière suivante : – des revues nationales et internationales traitant de la crémation, des cimetières et de la mort (de 1880 à nos jours) – des livres (XIXe et XXe siècles) traitant de la crémation, des modes de sépulture, du deuil et de la mort (nous n’avons pas la liste exacte de tous les titres disponibles) au nombre d’environ 1200 – des documents traitant de ces mêmes sujets : articles de journaux originaux ou photocopiés, extraits de livres photocopiés (en très grande quantité) – des diapositives et photographies (1960 à 2000) de cimetières et crématoriums à travers le monde. – quelques affiches des années 1930-1960. Ces documents sont majoritairement en langue française, mais il y a aussi des documents en anglais, allemand, italien, suédois, etc.

La plus grande partie de ce fonds est classée dans des caisses. Mais il en reste une petite portion encore en vrac qui mériterait un classement. Le volume total est estimé a priori à un peu plus de 20 mètres cubes.

Nature du legs

Rapidement, il y a eu des échanges de courriels avec Mme Catherine Noth, fille de feu M. Jean-Jacques Noth, fondateur de l’Association crématiste. Mme Noth nous a informés que des démarches auprès d’organismes européens avaient été entreprises, mais que ceux-ci n’étaient intéressés que par certaines parties de la collection. Par contre, Mme Noth préfère la garder intacte dans son intégralité,  ne pas la diviser, point de vue que nous partageons.

Préparatifs en vue du transfert

Suite à nos discussions, Mme Noth nous a fait part qu’elle n’avait pas d’objection à ce que la partie «dossiers» soit numérisée, ce qui rend, pour nous, l’offre beaucoup plus intéressante. Ainsi, nous croyons être en mesure de réduire considérablement la taille du don. La partie du legs qui sera numérisée permettra, grâce au web, d’accroître la visibilité de notre organisme, et la partie «livres et magazines» nous permettra d’atteindre une masse critique de documents intéressants nécessaire pour justifier à court terme l’ouverture d’un local permanent accessible aux chercheurs et à nos membres.

Une première évaluation du coût du transport de la collection a été effectuée et s’élève à 10 000 $. Il faut dire ici qu’il s’agit de 4 tonnes de documents. Une collecte de fonds a donc été entreprise. La collection devrait arriver à Montréal à l’automne prochain. Le lieu d’entreposage n’a pas encore été déterminé. Notre présidente, Mme Dusseault-Letocha, s’est dite très honorée par l’offre qui nous a été faite et reconnaissante auprès des liquidateurs de l’Association crématiste.

Mme Noth nous a fait parvenir une vidéo ainsi qu’un inventaire sommaire.

Visuellement un fonds d’archives n’est pas bien excitant, mais les trésors qu’il contient sont à découvrir (photo: C. Noth)

Depuis des années, nos concitoyens de confession musulmane – ils sont 350 000 au Québec – souhaitent disposer de lieux du dernier repos dans leur terre d’accueil. Un souhait légitime pour tout être humain et pourtant depuis longtemps ignoré par notre collectivité. Ce souhait a refait surface après l’attentat meurtrier survenu à la grande mosquée de Québec, le 27 janvier dernier.

J’ai toujours aimé la terre... dit la stèle Bencherqui, au cimetière Saint-Michel de Sillery. C’est à celle-ci que j’ai pensé suite aux évènements de janvier. Benoit El Hadj n’était pas musulman puisqu’il est enterré dans un lieu catholique. Il était fils d’immigrant, marié à une fille du pays et il a eu besoin d’un lieu pour accueillir ses restes mortels (photo: F. Rémillard )

Plus qu’un souhait, un besoin

Selon le Dr Brahim Benyoucef, journaliste et urbaniste, « les musulmans du Québec ne disposent que de deux cimetières confessionnels presque saturés, un sunnite et l’autre chiite, tous les deux à Laval. Récemment, trois carrés ont été réservés aux musulmans dans des cimetières non confessionnels, à Saint- Hubert, à Dollard-des-Ormeaux et à Laval. » (Le Soleil, 9 avril 2017)

Il y a bien eu un projet de cimetière musulman à Huntington, mais il a été rejeté par le conseil municipal pour des motifs que le maire Stéphane Gendron ne s’explique pas (La Presse, 26 août 2013). Les compensations municipales étaient pourtant au rendez-vous.

À Québec : pas de place

À Québec, aucun cimetière ou concession dans un cimetière n’est consacré aux disciples de cette religion. Ici encore, il y a bien eu un projet d’entente en 2008 avec le cimetière Belmont, à Sainte-Foy, mais il a avorté à cause des compensations municipales jugées démesurées. Depuis, le cimetière Belmont, qui a fusionné avec le Saint-Charles, ne souhaite plus vendre de concession. Pourtant, en 2013, il a monnayé à prix fort des lots dits excédentaires à la Ville de Québec, qui en a fait un dépotoir à neige.

On se rappellera le cri du cœur du maire Labeaume, quelques jours après l’attentat : « Je veux vous dire : vous aurez ce cimetière musulman. » (La Presse, 3 février 2017). Cette promesse qui avait suscité beaucoup d’espoir a fondu comme neige au soleil quelques jours plus tard quand il a expliqué que la Ville se limiterait à donner aux requérants musulmans un accès à des spécialistes municipaux. Même aide mitigée de la part du maire de Lévis, et même refus de la coopérative du cimetière du Mont-Marie qui gère une trentaine de champs des morts sur la rive sud. Chaque gestionnaire de cimetière y va de son conseil aux musulmans, se contredisant l’un l’autre quant à la meilleure approche à adopter.

Mohamed Labidi, vice-président de la mosquée où s’est produit l’attentat, entouré du premier ministre Philippe Couillard et du maire de Québec Régis Labeaume (photo : Radio-Canada/Maxime Corneau)

Enfin une entente

Une entente est enfin survenue entre le Centre culturel islamique de Québec et le groupe Harmonia. Je rappelle ici qu’Harmonia, fondée en 2006, est une entreprise qui offre des services d’accompagnement aux personnes dans le deuil. Ses services étant axés sur la crémation, elle dispose d’un parc cinéraire à Saint-Apollinaire, un lieu de commémoration dédié à la disposition des cendres humaines. Le terrain, propriété d’Harmonia, est zoné Commercial industriel permettant l’usage des services funéraires et de la crémation et inhumation de cendres humaines. Selon Monsieur Sylvain Roy, président–directeur général de Parc cinéraire Harmonia-Saint-Apollinaire, qui a travaillé étroitement avec le Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) depuis octobre 2016 donc bien avant l’attentat, à l’établissement dudit cimetière musulman, «celui-ci accueillera les corps des musulmans décédés suivant les rites musulmans. » Ces rites sont simples. Le corps doit être inhumé rapidement après le décès. Il doit avoir été lavé quatre fois, puis enveloppé de quatre linceuls blancs et mis en bière, selon la loi québécoise, seule province au Canada à exiger un cercueil. Le défunt est alors couché sur le côté droit. Après les prières rituelles, il est mis en terre de façon que sa tête soit orientée vers La Mecque.

À Saint-Apolinaire, le Parc cinéraire Harmonia est et demeurera un lieu laïque ou neutre, tandis que le Cimetière musulman de Québec voisin sera religieux et confessionnel. Cohabitation unique au Québec. Cette annonce de l’entreprise Harmonia a été faite le 20 février 2017.

Puis revirement de situation

Depuis cette annonce, une quinzaine de citoyens de Saint-Apollinaire se sont mobilisés pour faire avorter le projet. Comme celui-ci exige une modification de zonage, ils ont sollicité l’ouverture d’un registre de signatures pour la tenue d’un référendum sur cette modification. Ils ont obtenu gain de cause : le référendum devrait se tenir en juillet. Non satisfaits d’avoir gagné, ces mêmes citoyens demandent maintenant que le conseil municipal rejette le projet. Ils invoquent les coûts d’un référendum pour la municipalité et le fait qu’un soi-disant bien meilleur projet soit offert aux musulmans. Ces citoyens font allusion à l’offre d’une concession de 1 500 000 pi2 dans le cimetière privé de Lépine Cloutier/Athos, à Saint-Augustin-de-Desmaures. Ce cimetière, Les Jardins de Québec, est privé et non confessionnel. Peut-on qualifier une location de terrain de bien meilleur projet qu’une acquisition ? Les requérants musulmans ont l’intention de respecter le processus d’acquisition, mais il est à prévoir qu’advenant un refus de vente ils exigeront des justifications. Si celles-ci ne sont pas légales, on peut logiquement s’attendre à ce qu’ils intentent des recours. C’est l’escalade.

Des craintes et des braquages

Pour les municipalités, un cimetière représente une perte de revenus puisque ces entités ne paient pas de taxes. Elles peuvent toutefois négocier des compensations. Pour les acheteurs, il faut obtenir un changement de zonage et un certificat d’autorisation du ministère de l’Environnement. Rien d’insurmontable quand on y met un peu de bonne foi de part et d’autre. Le citoyen moyen éprouve certains malaises à l’endroit des adeptes de l’islam, étant donné l’existence avérée d’extrémistes qui utilisent la religion pour instrumentaliser la violence. Cette crainte devient irrationnelle quand elle tend à démoniser des morts. Les citoyens de confession musulmane sont venus au Québec, sachant qu’ici la liberté de conscience et de religion est inscrite dans nos lois. Serait-elle absente de nos valeurs ? Est-il juste et raisonnable de vouloir imposer à une minorité les traditions et les coutumes d’une majorité ? Les Québécois de confession musulmane veulent enterrer leurs morts entre eux et selon leurs rites et coutumes. L’intégration de ces personnes passe par l’ouverture aux autres. Quoi de plus légitime pour des croyants que de vouloir mourir dans la dignité et dans le respect de ses valeurs, tant que celles-ci ne nient pas les nôtres?

Avant de conclure

Nous ne pouvions conclure cet article, sans consulter un membre de l’Association de la sépulture musulmane au Québec. Hadjira Belkacem, aussi membre active de la Fédération Écomusée de l’Au-Delà, préside l’Association de la sépulture musulmane. Cette citoyenne québécoise de confession musulmane s’occupe depuis plusieurs années de trouver des lieux d’inhumation pour les défunts de sa confession. Son constat indique que l’obtention d’une concession réservée dans un cimetière existant, ce qu’elle appelle un carré musulman, est et demeure la meilleure des solutions. On le sait, l’entretien d’un cimetière exige une infrastructure d’accueil et de gestion, du personnel et des équipements. C’est pourquoi il y a de réelles économies d’échelle à s’associer à une entreprise funéraire existante pour créer ces lieux de dernier repos pour les communautés des différentes confessions musulmanes. Il faut réaliser que les musulmans de Québec et du Québec ne sont pas homogènes dans leur provenance, leur pratique et leurs croyances. Les adeptes de cette religion qui en 2015, représentaient près du quart de la population mondiale (deuxième religion en importance après le christianisme) sont divisés en plusieurs congrégations : sunnisme, chiisme, kharidjisme, etc. Une mosquée accueille les musulmans de l’une ou l’autre de ces congrégations. Accorder un cimetière à une congrégation, comme il est demandé à Québec, sans accommoder les autres ne serait pas équitable. _ On compte environ 10 000 musulmans dans la région et la Mosquée de Québec en accueille 500. _ Dans ce cas, combien faudrait-il créer de cimetières pour accommoder chaque communauté ? Chacune dispose-t-elle des moyens financiers pour soutenir l’entretien et la protection de ces lieux ? En Europe, il n’y a pas de concession affectée à une mosquée, mais des carrés intégrés dans des cimetières existants. En France, il existe maintenant 250 de ces carrés musulmans.

Madame Hadjira Belkacem dit s’être rendue à Québec après l’attentat de janvier pour offrir l’aide de son association, mais ce fut une fin de non- recevoir. Contrairement, à l’affirmation de l’imam de Québec, l’offre d’une concession dans Les Jardins de Québec à Saint-Augustin-de-Desmaures dont il a été question dans cet article est de loin antérieure aux événements de janvier, mais l’iman insiste pour disposer d’un cimetière propre à sa mosquée et ce quitte à ce qu’il soit plus éloigné de la concentration musulmane de Québec : 15 km de plus pour se rendre à Saint-Apollinaire qu’à Saint-Augustin. À l’opposé du cimetière privé relevant d’une mosquée, un carré musulman accueille les défunts de toutes les congrégations souscrivant au Coran évitant de reproduire dans la mort les schismes existants dans la vie et qui ont parfois justifié les flux migratoires vers des terres d’accueil. Ne serait-il pas préférable pour les familles de pouvoir compter sur la proximité d’un de ces carrés facilement accessibles et bien entretenus où elles pourraient ensevelir leur défunt selon les rites et croyances qui leur appartiennent et venir à l’occasion retrouver le calme et la paix nécessaires leur permettant de rétablir le contact spirituel avec le défunt perdu ?

Inauguration officielle du cimetière musulman dans le cimetière privé de l’entreprise funéraire Magnus Poirier à Laval le 4 octobre 2015. (photo: A. Tremblay)

À l’Université Laval, le 25 avril dernier, Ève L’Heureux, membre de Pierres mémorables, soutenait avec brio son mémoire terminal du programme de diplôme d’études supérieures spécialisées en muséologie. Ce mémoire avait pour titre La protection par l’usage : exploration du modèle de parc-musée.

C’est un stage qu’elle a effectué dans l’entreprise funéraire Magnus Poirier, à Laval, et relaté dans un récent numéro de La Veille (vol. 4, no 3, automne 2016), qui a inspiré à Ève L’Heureux le concept original développé dans son essai. Ce travail de recherche et de réflexion, qui avait pour objectif audacieux d’explorer l’applicabilité d’un concept de musée au patrimoine funéraire, a été encadré par Alain Tremblay et par quelques membres de Pierres mémorables.

Après avoir exposé en détail l’état de la situation et expliqué la problématique de désertion non équivoque de ce patrimoine, Ève L’Heureux a d’abord inventorié les facettes d’intérêt qui le définissent. L’hypothèse de madame L’Heureux est que la sauvegarde des cimetières passe par une augmentation de leur fréquentation, qu’elle associe au début d’une appropriation de ces lieux, laquelle est essentielle à l’apparition d’une réelle volonté sociale de protection des cimetières. Elle a examiné différentes tentatives de mise en valeur de ce type de patrimoine pour en arriver à élaborer un modèle muséologique adapté. Le concept qu’elle privilégie est celui de parc-musée, jusqu’ici sans équivalent dans le monde muséologique, qu’elle définit et justifie en tenant compte des bénéfices de l’expérience immersive que procurent des concepts s’y approchant, tels que la Maison du granit (Écomusée de la Haute-Beauce) et le parc-musée de la mine de Saint-Étienne (Puits Couriot, France).

Une fois son concept défini, elle a poussé la recherche plus avant en définissant les composantes du plan de mise en œuvre :

  • Étude de viabilité et de faisabilité, comprenant un inventaire des ressources humaines et matérielles disponibles. Cet inventaire l’a amené à investiguer toutes les sources de financement existantes, tant publiques (fédérale, provinciale et municipale) que privées (mécénat et entreprises funéraires), tout en gardant à l’esprit l’implication et l’intégration des communautés locales au nombre des ressources humaines à solliciter.
  • Examen des processus de transmission du patrimoine par la définition des parcours devant mener à une expérience multisensorielle et par le support de guides-interprètes, par des activités éducatives et des expositions.

Selon Ève L’Heureux, son concept, bien qu’inusité et comportant quelques embûches, s’avère l’avenue à privilégier puisque ce n’est qu’en redonnant ces lieux à la société par une mise en valeur structurée et respectueuse qu’on redonnera à notre société la mort et son patrimoine et le goût de s’y engager, ou à tout le moins de revendiquer sa protection.

Scène d’été au cimetière Notre-Dame–des-Neiges, (photo : A. Tremblay)

Les coutumes funéraires dans le Québec des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles sont relativement bien documentées grâce aux travaux des Gagnon, Brisson, Guay, Simard, Brault, Hubert et autres. Ils viennent jalonner les rituels funéraires de jadis, depuis le décès d’une personne jusqu’à sa mise en terre. Cependant, il subsiste des lacunes dans nos connaissances, que les archives n’arrivent pas à combler de manière satisfaisante. Heureusement, ces « trous de mémoire » peuvent être en bonne partie colmatés par les recherches archéologiques qui sont réalisées dans des cimetières anciens aujourd’hui disparus du paysage et de la mémoire collective. Invitation à visiter les « dessous » de nos vieux cimetières, pour voir comment les sépultures y étaient disposées.

Nous sommes habitués à des cimetières dont les sépultures sont rigoureusement ordonnées : les pierres tombales de nos cimetières actuels sont parfaitement alignées et leur orientation est invariable. On se doute qu’autrefois l’organisation des sépultures était plus relâchée. De fait, l’archéologue est en mesure d’affirmer qu’elles étaient plus ou moins bien alignées et que leur orientation était irrégulière. Dans le cimetière Saint-Antoine (1799-1854), à Montréal, il est clair qu’on a voulu les aligner, mais cet alignement est en dents de scie. En outre, si une nette majorité des défunts ont la tête au nord, nombre d’autres ont la tête au sud, à l’est ou à l’ouest. Ces entorses à l’orientation sont également nombreuses dans le premier cimetière (1709-1843) de Pointe-aux-Trembles, dans l’est de la ville. Fait intéressant, dans ces deux cimetières, l’orientation des enfants varie beaucoup plus que celle des adolescents et des adultes. Les cercueils d’enfants étant plus petits, s’en serait-on servi pour combler les vides entre les cercueils adultes afin de maximiser l’utilisation de l’espace, quitte à enfreindre les règles relatives à l’orientation des défunts édictées par le clergé ?

L’organisation des sépultures est également variable dans les premiers cimetières de Rimouski (1712-1863) et de Sainte-Marie (1748-1878), en Beauce. À Rimouski, on devine une volonté d’aligner les sépultures, mais sans plus, car les rangées de fosses sont très brouillonnes. Par ailleurs, deux secteurs ont pu être délimités : l’un où les sépultures sont pour la plupart orientées nord-sud, l’autre où elles sont majoritairement est-ouest. Ils pourraient correspondre à deux phases d’utilisation du cimetière.

Plan de distribution des sépultures de la moitié nord du cimetière de Rimouski. Elles sont orientées est-ouest, sauf cinq, marquées d’un point rouge, qui sont nord-sud. C’est dans cette moitié qu’on a trouvé les fosses les plus profondes ainsi que celles les moins profondes. (Crédit : Ville de Rimouski, Larocque 2009)

Dans le second secteur, on a aussi pu circonscrire une partie contenant les sépultures les plus profondes de tout le cimetière, et une seconde renfermant les moins profondes. À nouveau, chacune de ces deux parties a probablement été en usage durant une période déterminée.

D’après les archives de la paroisse de Sainte-Marie, le cimetière a été agrandi à deux reprises. Dans la plus ancienne partie et le premier ajout, l’orientation est-ouest était nettement prédominante et la tête des défunts était surtout du côté est. Puis, à la suite du second agrandissement, les défunts étaient plus souvent orientés nord-sud.

Si on peut attribuer ce changement dans l’orientation qui était privilégiée à l’adoption de nouvelles normes après le second ajout, on s’explique toutefois mal pourquoi des défunts y ont été enterrés en position tête-bêche, même s’ils étaient directement l’un par-dessus l’autre ou côte à côte (photo). À Sainte-Marie comme à Rimouski, la variation dans l’orientation des défunts, à l’intérieur d’une même partie du cimetière, est plus probablement imputable au laxisme des fossoyeurs qu’à une volonté d’économiser l’espace, comme on pense que ce fut le cas dans les cimetières montréalais.

Deux sépultures adultes du cimetière Sainte-Marie, en cours de dégagement. Elles sont côte à côte et à la même profondeur, mais en position tête-bêche. ( photo : MTQ/Roche, Ethnoscop 2006)

L’inhumation de défunts dans des fosses communes est attestée par la documentation historique. On y avait recours en temps d’épidémie ou pour enterrer les personnes décédées durant l’hiver. Une telle fosse a été découverte dans le cimetière Sainte-Anne (1691-1844), rattaché à la basilique Notre-Dame-de-Québec. Elle contenait, pêle-mêle, les restes de jeunes enfants inhumés en pleine terre et partiellement recouverts de chaux. Sans doute ont-ils été enterrés à la hâte durant une épidémie. Sous-jacents à cette fosse, se trouvaient deux niveaux de cercueils – surtout d’adultes -, niveaux qui se distinguaient par l’orientation des défunts : nord-sud pour l’un, est-ouest pour l’autre.

Les cercueils du premier niveau de la fosse commune mise au jour dans le cimetière Saint- Antoine, après prélèvement des ossements. (photo : Ville de Montréal, Ethnoscop 2014)

Ce groupe de défunts du cimetière Sainte-Anne contrastait nettement avec celui du cimetière Sainte-Famille (1657-1841), lui aussi contigu à la basilique, où il n’y avait pas de fosse commune et dont les sépultures étaient toutes orientées est-ouest. Pourtant, les deux cimetières ont été contemporains pendant 150 ans. Il est tentant de croire que celui de Sainte-Famille fut utilisé en temps ordinaire et celui de Sainte-Anne durant les crises sanitaires.

Revenons à Montréal, au cimetière Saint-Antoine, où au moins une fosse commune a été mise au jour. Nous y avons identifié 12 sépultures, mais il y en avait sans doute plus, car seule une partie de la fosse fut fouillée. Les cercueils, très bien conservés, étaient serrés les uns contre les autres et distribués sur deux niveaux (photo). L’absence de terre entre ces niveaux et entre les cercueils d’un même niveau plaide en faveur de la simultanéité des inhumations.

On pourrait certes multiplier les exemples démontrant que les fouilles archéologiques permettent de compléter les archives, voire d’y suppléer. Souvent même, elles viennent les corriger. Combien de fois a-t-on vu dans les archives paroissiales qu’un cimetière a été vidé de ses sépultures après sa fermeture; pourtant, même dans ces cas, les fouilles mènent toujours à la découverte de sépultures, oubliées ou sciemment laissées en place. L’archéologie atteste également que les règles dictant l’inhumation des enfants auraient rarement été respectées. L’une d’elles voulait que les enfants morts sans avoir été baptisés soient enterrés à part des autres défunts, dans ce qu’on appelait le «petit cimetière». Or, en règle générale, les restes de fœtus et de nouveau-nés sont retrouvés parmi les enfants plus âgés et les adultes. Ces fœtus et nouveau-nés ont-ils donc tous été ondoyés? Probablement pas. Une chose est sûre : jamais n’a-t-on trouvé de « petits cimetières » au cours de fouilles archéologiques.

Étant disparus avant d’avoir été corrompus par le monde des adultes, les enfants baptisés décédés avant l’âge de 7 ans méritaient un «espace distingué» dans le cimetière. En 1775, Mgr Hubert demanda donc qu’ils soient séparés des adultes. Or, après quelque 30 ans de fouilles d’anciens cimetières, en une seule occasion pensons-nous avoir mis au jour une portion de cimetière qui leur fut réservée, dans une annexe de l’un des cimetières de Sainte-Anne-de-la-Pérade. Cette annexe fut en usage de 1797 à 1870. La directive de Mgr Hubert n’aurait donc pas souvent été suivie. Les enfants de moins de 7 ans auraient, eux aussi, été mis en terre parmi les autres défunts.

Une autre directive a nécessité un rappel à l’ordre par les autorités religieuses, cette fois à propos de la profondeur des fosses. C’est très probablement parce qu’elle était souvent transgressée qu’on obligea les fossoyeurs du cimetière Saint-Antoine à utiliser une règle pour en mesurer la profondeur. D’ailleurs, au Saint-Antoine comme dans presque tous les autres cimetières que nous avons fouillés, la profondeur des fosses varie appréciablement d’un secteur à l’autre ainsi qu’à l’intérieur d’un même secteur.

Nos anciens cimetières étaient clairement moins bien organisés que ceux d’aujourd’hui. Avant de marquer durablement les sépultures avec des pierres tombales, leur emplacement précis risquait de se perdre. Même quand elles étaient identifiées par des croix de bois, celles-ci finissaient par pourrir et disparaître. On comprend donc qu’avec le temps les rangées de fosses ont fini par être en dents de scie. On a aussi vu que l’orientation des défunts importait moins que maintenant. Qu’elle ait varié ne se voyait pas de l’extérieur. Aussi, à partir du moment où des lots familiaux furent vendus, une nouvelle contrainte s’imposa : celle d’enterrer toute la famille dans un espace bien délimité. Voilà peut-être une des explications au fait que certains cercueils – surtout d’enfants – sont perpendiculaires aux autres, afin d’économiser l’espace en comblant les vides restants entre les plus grands cercueils. Un seul monument servant désormais à tous les membres de la famille, les sépultures n’étaient pas marquées individuellement. À nouveau, la variation dans leur orientation n’était donc pas apparente de l’extérieur.

Dans le prochain numéro, nous poursuivrons notre incursion dans les dessous de nos cimetières. Nous parlerons des cercueils et des attentions apportées aux défunts lors de leur mise en cercueil.

À suivre…

La vie d’un salarié au début du vingtième siècle n’était pas rose. L’on ne dansait pas le menuet tous les jours. Il fallait trimer dur pour un salaire de misère dans un contexte où les conditions de travail étaient le plus souvent dictées par les intérêts immédiats de l’employeur.

Il y eut bien sûr des patrons plus prévenants que d’autres. L’un des éminents pensionnaires du cimetière de la Côte-des-Neiges que nous vous présentons ici sut se distinguer à ce chapitre. Son passé de président de l’Union des typographes l’influença-t-il ? Qui sait !

De typographe à entrepreneur, Trefflé Berthiaume réussit, après plusieurs aventures dans le domaine des journaux, anglophones comme francophones, et même de Nouvelle-Angleterre, à prendre le contrôle de La Presse, journal fondé en 1884. Les circonstances firent qu’il dut vendre quelques années plus tard; mais il prit les moyens de racheter après quelques années, notamment grâce à Wilfrid Laurier, à qui il promit son «discret appui au Parti libéral», tradition qui semble s’être maintenue jusqu’à ce jour.

Portrait de Trefflé Berthiaume (1848-1915) Typographe de talent, il fonde sa compagnie d’impression avant de créer le Monde illustré et d’acquérir La presse en 1894. Son fils et son gendre lui succèderont à la tête du quotidien. Trefflé Berthiaume fut également homme politique. (photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec)

Mais là où Berthiaume Trefflé se distingua le plus – c’est d’ailleurs ce qui lui vaut l’honneur de cette chronique -, c’est qu’il prit soin d’acheter une concession au bénéfice de ses employés qui auraient le malheur de mourir en la fleur de l’âge et qui n’auraient pas accès à un lot familial, un luxe à l’époque, comme on sait. Beaucoup de gens devaient donc se contenter d’une sépulture dans une grande fosse commune. Dans ces années-là,  pour les Québécois qui attachaient aux rituels de la mort la plus haute importance, le fait de se retrouver dans un lot privé par l’initiative d’autrui devait constituer un honneur, une forme de reconnaissance et d’hommage.

Il y a fort à parier que cette clause d’antan soit tombée en désuétude et qu’aucun employé de La Presse contemporaine ne sache qu’un lot de sépultures honore leurs prédécesseurs…et puisse même théoriquement les accueillir !

Monument Trefflé Berthiaume au cimetière Notre-Dame-des-Neiges ( photo : Paul D. Barrette)

 

Marqueur de la concession réservée aux employés de La presse au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (photo: Julien Des Ormeaux)

Vue du cimetière de Saint-Odilon, (photo: Yves Hébert)

Montmagny se situe sur la Côte-du-Sud à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la ville de Québec. Une promenade respectueuse dans le cimetière de cette ville d’un peu plus de 11 000 habitants permet de constater rapidement que ce lieu de dernier repos possède un patrimoine funéraire particulier. Ce cimetière est le quatrième à voir le jour dans cette localité depuis 1679.

Le premier cimetière de cette localité est aménagé en bordure du fleuve, où l’on retrouve l’église et les premières maisons de Saint-Thomas-de-la-Pointe- à-la-Caille. À cause de l’érosion provoquée par les eaux du fleuve qui grugent les terrains du cimetière et de l’église, le choix s’impose en 1770, de déménager le cimetière et l’église dans un lieu plus sûr . Cette année-là, le noyau institutionnel catholique de Saint-Thomas se retrouve sur un nouvel emplacement à proximité de la rivière du Sud. Ce noyau est à l’origine de la formation du village de Saint-Thomas.

Cent ans plus tard, avec l’augmentation de la population et de la mortalité, le besoin d’un nouveau cimetière devient impératif . On déménage alors les sépultures du deuxième cimetière sur un terrain au sol argileux, à quelques pas au nord de l’église. Puis, en 1902, le curé de la paroisse, Odilon Marois, achète avec son argent un vaste terrain à l’ouest de la ville pour l’aménagement d’un nouveau cimetière. Notons que l’acquisition de ce nouvel espace funéraire n’est pas étarnger au fait que, au début des années 1900, les paroissiens sont de moins en moins favorables à l’enfouissement de sépultures dans des fosses argileuses gorgées d’eau.

Le nouveau lieu de dernier repos porte désormais le nom de cimetière Saint-Odilon, appellation qui témoigne du dynamisme de son propriétaire, le curé Odilon Marois. Comme le cimetière se situe à deux kilomètres de l’église, on assiste à la création d’un premier service de pompes funèbres en 1902, celui de la famille Normand.

Ce jardin des morts ne fut jamais officiellement consacré religieusement. On adopte plutôt la pratique de consacrer individuellemenr les fosses. Ce nouveau site sera agrandi et aménagé à quelques reprises pour lui donner l’aspect d’un cimetière jardin. Un observateur de l’époque n’hésite pas à affirmer que le cimetière de Montmagny «sera l’un des plus enchanteurs du Québec pourvu que l’on procède à un plan méthodique et que les embellissements, les monuments et les inscriptions soient contrôlés par qui de droit».

Le cimetière de Montmagny possède un patrimoine funéraire diversifié. On y trouve, datant des années 1900, un calvaire sculpté en bois, qui est remplacé en 1923. On aurait utilisé de la pierre blanche provenant de l’ancienne église de la paroisse pour ériger sa base. Ce calvaire est alors flanqué par quatre sculptures en bronze réalisées par l’Union artistique internationale de Vaucouleurs en France. Elles représentent Jésus en Croix, sa mère, Marie-Madeleine et saint Jean. Le cimetière de Montmagny aurait pour un temps accueilli six grandes sculptures provenant de l’ancienne église de la paroisse Saint-Thomas et ayant représenté les six évangélistes, le Sacré-Cœur et le Saint-Joseph. Mais nous ignorons le sort de ces œuvres.

Ayant appartenu au curé Odilon Marois durant une vingtaine d’années, le cimetière est acquis officiellement par la fabrique de Saint-Thomas le 2 mai 1921. Dans les années suivantes, la fabrique procède à certains aménagements. On décide de ne plus y placer de croix en bois et de croix en fonte fabriquées à la fonderie d’Amable Bélanger, parce que la base en béton s’effrite, rendant vulnérable ces deux types de croix. Mentionnons que la production de croix en fonte fut l’un des créneaux de cette fonderie établie à Montmagny en 1867 et ayant donné son nom aux appareils ménagers de marque Bélanger.

Vue de détail prise dans le cimetière à découvrir de Saint- Odilon de Mont-Magny (photo: Y . Hébert)

La partie boisée du cimetière comprend plusieurs monuments funéraires consacrés à des personnalités publiques et des notables magnymontois. La stèle funéraire d’Étienne-Paschal Taché (1795-1865) rappelle le rôle de ce médecin militaire et homme politique, considéré aujourd’hui comme l’un des Pères de la Confédération. L’histoire de la sépulture de Taché est étonnante, car on a procédé aux translations de ses restes à deux reprises.

Les sépultures de plusieurs notables magnymontois se retrouvent, entre autres, sur un plateau aménagé en 1960 et qui comprend des lots de famille bétonnés. S’y trouve également un chemin de croix érigé en 1924 avec des pierres de taille de Saint-Marc-des Carrières. Plus tard, au début des années 1980, deux columbariums sont érigés par la Maison funéraire Laurent Normand. Une corporation de gestion, formée en 1992 et réunissant des représentants des fabriques de Saint-Mathieu et de Saint-Thomas, assume l’aménagement de ce cimetière.

Le cimetière de Montmagny comprend un monument commémoratif rappelant la mémoire des soldats tombés au front lors de la Première Guerre mondiale. Ce marbre est inauguré en présence de Lord Bing de Vimy, alors gouverneur général du Canada, le 18 septembre 1923. Plusieurs stèles funéraires rappelant la mémoire de maires ou d’hommes d’affaires de Montmagny sont dignes d’intérêt. Mentionnons celles du premier maire, Nazaire Bernatchez (1838-1906), et de l’industriel Émile Collin (1881-1958). Le cimetière comporte aussi un caveau surmonté en saillie par l’inscription Bernier. Il est resté à l’abandon.

En 2015, la ville de Montmagny marquait le 150 e anniversaire du décès de Sir Étienne Paschal Taché. Ses archives faisaient état de funérailles grandioses, les plus fastes que n’ait jamais connues Montmagny.

 

En somme, le cimetière de Montmagny est un trésor bien gardé sur la Côte-du-Sud. Voici les principales personnalités publiques qui y reposent :

  • Sir Étienne-Paschal Taché (1795-1865), premier ministre du Canada-Est en 1864-1865;
  • Amable Bélanger (1846-1919), le fondateur de la fonderie Bélanger;
  • David Ovide Lespérance (1864-1941), sénateur;
  • Philippe-Auguste Choquette (1854-1948), homme politique et sénateur;
  • Joseph Marmette (1844-1895), écrivain.

En 2015, la ville de Montmagny marquait le 150e anniversaire du décès de Sir Étienne Paschal Taché. Ses archives faisaient état de funérailles grandioses, les plus fastes que n’ait jamais connues Montmagny.

La maison du cimetière de la cathédrale, à Saint-Hyacinthe, fut construite vers la fin du 19e siècle à l’intention du gardien du lieu. La construction d’un charnier pour la mise en attente  des dépouilles de hiver et un grand garage complétèrent l’installation.

Petite maison du jardinier du cimetière de la cathédrale, à Saint-Hyacinthe, où grandit l’auteur. L’étonnante construction adjacente est le crématorium, déjà parue dans le numéro précédent : vol 5, no 1.  Photo: Jean-Jacques Lincourt

Mon père y prit ses fonctions en 1953 et y installa sa famille, alors composée de deux jeunes garçons. Je vins m’ajouter et vis le jour dans cette maison même en 1955, à l’époque où les médecins de campagne accouchaient les mères à domicile. À la grande joie de mon père, les naissances de mes trois sœurs (enfin des filles!) viendront compléter la famille jusqu’en 1961. Nous occupâmes cette maison et ces lieux durant presque quarante ans,  période où mon père, Jean Lincourt, assurait la conduite des activités d’enterrement et d’entretien du cimetière, sous la supervision du procureur de la Corporation épiscopale catholique romaine du diocèse de Saint-Hyacinthe.

La propriété diocésaine est située dans un secteur périphérique de la ville, dans la paroisse de Saint-Hyacinthe-le-Confesseur, plus précisément au lieu-dit du village Casavant. Celui-ci est composé de plusieurs éléments, dont le cimetière lui-même, qui s’étend sur une superficie d’une dizaine d’hectares et qui est bordé au sud par la rivière Yamaska. Situé plus à l’est, le cimetière de la paroisse Notre-Dame-du-Rosaire est plus modeste et longe également la rivière. En face, au nord, se trouve la ferme laitière du Séminaire de Saint-Hyacinthe, sa maison et ses dépendances sont occupées par la famille Perrault. Le Séminaire, plus à l’ouest, accueille de nombreux étudiants du cours classique depuis 1853 et est entouré de vastes parterres, de terrains sportifs et de boisés. Entre le séminaire et le cimetière, les usines des célèbres frères Casavant – d’où le nom du village -, facteurs d’orgues mondialement connus, procurent du travail à la cinquantaine de familles qui habitent les quelques rues avoisinantes. Enfin, au centre, l’école Saint-Antoine accueille les petits du village et ceux du rang du Rapide-plat, de la première à la septième année.

Depuis 1879, les facteurs d’orgues Casavant ont pignon sur rue à Saint- Hyancinthe. Ils ont fabriqué toutes les orgues de nos églises et continuent à produire ces instruments pour des clients partout dans le monde. Ici, celui de la basilique Notre-Dame à Montréal (photo: Montréalais, Wikipedia)

C’est donc dans ce petit monde, si vaste et si magique dans nos têtes d’enfants, que nous faisons nos premiers pas. Imaginez un peu un jeune garçon d’une dizaine d’années doté d’une bicyclette, accompagné d’une bande de copains de son âge, jouant à Robin des Bois dans les boisés du Séminaire, pêchant le doré avec ses grands frères dans la rivière Yamaska ou participant aux matchs de baseball improvisés avec les Millette, Laperle, Chicoine, Cantin et compagnie, résidents de la rue Aristide, du nom d’Aristide Casavant. Que de beaux étés nous avons passés au son des orgues accordés par les musiciens, des notes qui nous parvenaient des fenêtres grandes ouvertes des ateliers! Que de beaux souvenirs ces lieux, cette maison et tous ces personnages nous ont permis d’inscrire dans nos mémoires!

Sans trop m’allonger, car ces souvenirs pourraient composer un grand récit, j’évoquerai celui du pèlerinage annuel qui a lieu chaque premier dimanche du mois de septembre. C’est la rentrée, nous avons déjà amorcé l’année scolaire ou nous nous apprêtons à le faire. L’été est terminé, mais persiste encore, au centre de la journée, un air chaud, estival, malgré les nuits qui commencent à fraîchir. La végétation a bien profité de ces belles journées, de ces pluies et de cette humidité, si bien que les saint-joseph (pétunias) et les vieux-garçons (tagètes) plantés par ma mère au printemps sont à leur apogée floral et nous offrent le meilleur de leurs couleurs et de leurs parfums. Les potagers ont bien produit également et ont donné abondance de bons légumes, mais aussi de belles cultures ornementales comme les glaïeuls, les zinnias ou les quatre-heures.

Une fébrilité s’empare de la maison, nous attendons beaucoup de monde. En plus de toutes ces familles maskoutaines qui viendront se recueillir sur la tombe de leurs défunts, notre famille élargie, grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines sont invités à venir assister à la messe du pèlerinage et à passer la journée sur la galerie de la maison, face au cimetière et à son activité inhabituelle. Le jardin des morts a été astiqué durant la semaine précédente, les bordures des allées taillées, la pelouse tondue. Une odeur de gazon fraîchement coupé flotte dans l’air. La veille, samedi, mon père a préparé l’estrade pour la grand-messe que le curé de la cathédrale viendra dire devant la statue de Saint-Joseph, à l’entrée principale du cimetière. Dimanche matin, il fait beau, la journée s’annonce lumineuse et nous complétons les derniers préparatifs par l’installation des tapis-gazon et d’une rallonge électrique pour le microphone. Les gens arrivent, assistent à la messe et vont par la suite déposer des brassées de glaïeuls et autres récoltes fleuries devant le monument funéraire familial. Il y a des fleurs partout, le cimetière devient une mosaïque colorée et parfumée qui émerveille nos yeux d’enfants.

Après la messe, en début d’après-midi, c’est le moment que j’attends avec le plus d’impatince. L’orchestre philharmonique de Saint-Hyacinthe viendra défiler jusqu’à la pierre tombale de Léon Ringuet, musicien et compositeur, directeur de la philharmonique pendant plus d’un demi-siècle. J’admire la trentaine de musiciens vêtus de leur bel uniforme de parade bourgogne et or qui forment leur ordre de marche et s’ébranlent. Avec ma sœur, je suis la fanfare tout au long de son parcours, je dois courir, car mes petits pas ne suffisent pas à joindre la cadence. Arrivée à destination, devant le monument, la troupe fait halte, puis, demi-tour à gauche! La philharmonique exécute alors quelques airs originaux de Léon Ringuet. Toujours ébahi par ce spectacle, je surveille le moindre mouvement des musiciens, j’enregistre la moindre note. Puis, apothéose suprême, un trompettiste se détache du groupe et, dans un grand et lent moment de solennité paralysante, il exécute la sonnerie aux morts. Tous se taisent, sérieux, recueillis. Un lourd silence s’abat sur la foule, rompu uniquement par le bruissement des feuilles de peupliers qui s’agitent au loin, près de la rivière. Le musicien reprend son rang et la fanfare son parcours, toujours accompagnée de mes petits pas sautillants, rejointe cette fois par mes autres sœurs et quelques cousins et cousines.

Léon Ringuet (1858-1932), chef de musique, organiste, pianiste et compositeur prolifique . Il a dirigé la musique du 84e bataillon d’infanterie (1885-1928). À Montréal une rue porte son nom. On dit de lui qu’il est le père de la musique à St-Hyacinthe. (photo: Centre d’histoire de St-Hyacinthe)

C’est la fin de la journée. Les invités sont partis, l’autel a été démonté. Nous parcourons, ma sœur et moi, le cimetière et admirons ses fleurs, éclairés par la lumière du soleil déclinant de septembre et enveloppés de la fraîcheur qui s’annonce. Bientôt, nous irons dormir, ivres des émotions de cette journée et de cet été qui nous aura vu grandir un peu plus et permis d’entreprendre une autre année d’apprentissages, de joies, de peines et de petits bonheurs, blottis les uns contre les autres dans notre petite maison.

Les garçons au travail

Comme le veut la tradition rurale et familiale paternelle, les garçons, l’âge de raison venu, participent aux travaux des champs ou aux corvées de la maisonnée. Mes frères, dès le début des années 1960, prennent donc part à l’entretien du cimetière. Pour ma part, après une saison passée sur la ferme d’une connaissance, à l’été de mes treize ans, j’occupe, à partir de l’âge de quatorze ans, mes vacances scolaires à tondre l’abondante pelouse du cimetière. Mes frères ayant préféré d’autres occupations, je suis le seul des fils qui persévèrera à effectuer ces travaux manuels, qui me conviennent parfaitement par ailleurs. Le reste de mon temps est consacré à mon éducation au Séminaire de Saint-Hyacinthe, où je reçois une version édulcorée du cours classique, mais dont l’esprit a été préservé. Depuis peu, le cours classique a laissé place au nouveau parcours scolaire, qui comprend maintenant le cégep. Les semaines de travail sont presque exclusivement remplies de ces travaux de tonte, sauf les quelques interruptions pour aider mon oncle Georges, l’autre employé du cimetière, qui s’occupe principalement des enterrements et du creusage des fondations pour les monuments. Une excavatrice est appelée selon le besoin pour le creusage des fosses, surtout pour les six pieds.

À partir de l’automne, lorsque la pelouse cesse de croître, je suis le seul employé à assister mon père. Le samedi est souvent une journée choisie par les familles pour la célébration funéraire de leur défunt. Comme c’est encore l’époque où l’enterrement est le moyen presque exclusif de disposition des restes mortels, il n’est pas rare que nous ayons, le samedi, deux, parfois trois fosses à creuser. Mon père me disait : « Tibi [surnom que je portais à la maison, comme les autres avaient le leur], je donne 20 $ à la pépine; si tu veux creuser la fosse, l’argent est à toi ». Je m’empresse d’accepter et je me retrouve donc ces samedis à creuser, à la pelle, une ou deux fosses de quatre pieds de profondeur, les six pieds nécessitant deux hommes ou l’excavatrice. J’assure ainsi grassement mes dépenses personnelles. En ce début des années 1970, un adolescent gagnant 40$ la journée n’a pas à se plaindre.

J’ai donc, à la fin des années 1960, durant six années, pratiqué ce sain métier de fossoyeur. Mes amis et autres contemporains de la brasserie Chez Willie, fondée par Willie Lamothe, célèbre chanteur maskoutain, m’appellent Tibi notre ami le fossoyeur et me le chantent sur l’air de Skippy le kangourou (pour ceux qui connaissent!). J’apprécie bien ces blagues, car j’aime ce métier qui me permet d’être dehors et de poursuivre mon contact avec cette nature qui me nourrit intérieurement. J’aime le calme et la solitude du cimetière, ainsi que le grand air qui vivifie. À l’instar de Julien, notre fossoyeur-chroniqueur, je peux dire qu’une journée qui débute la pelle à l’épaule, qui se poursuit à déployer les efforts répétés du creusage, puis à s’enfoncer graduellement dans le sol, pelletée après pelletée, n’a pas son pareil. J’ajoute qu’il n’y a rien de tel pour préparer une bonne nuit de profond sommeil réparateur.

Durant cette période, en 1973, mon parcours au séminaire est terminé et j’arrive à ma majorité. Mes généreux émoluments m’ont permis d’amasser un joli magot de 1 000$ et d’acheter un billet pour Paris, pour la somme de 220$, avec retour ouvert durant un an. J’interromps donc ma pratique durant cet hiver, car je ne serai de retour qu’au printemps venu, non sans avoir écrit régulièrement à ma mère qui me l’avait fait promettre avant mon départ. Je lui mentionne dans ces lettres, le manque qui me vient parfois de sentir l’odeur de la terre de mes creusages et de ces bonnes journées de travail au cimetière.

Après quelques travaux de vendanges bordelaises et six mois de vagabondage méditerranéen à loger souvent à l’Hôtel du Courant d’air, je suis de retour juste à temps pour le dégel et le grand ménage printanier. Mon avenir n’étant pas encore clairement tracé après l’obtention de mon certificat de secondaire V, je poursuis mon travail au cimetière et entreprends une autre saison, jusqu’au moment où d’autres passions viendront remplacer les premières.

Les pierres tombales nous parlent: la vieille partie du cimetière Saint-Charles à Québec : 1855-1967

La notion de patrimoine funéraire, qu’il s’agisse du patrimoine bâti ou enfoui, est peu développée de par le monde (CASTELLANOS JUAREZ, Mariana, 2012). Au Québec, ce sont l’histoire, les arts et traditions populaires, l’histoire de l’art, l’ethnologie et l’archéologie qui ont fait avancer les recherches sur ce sujet (SIMARD, Jean; BRAULT, François, 2008). L’anthropologie est restée silencieuse. J’ai délibérément choisi cette voie pour examiner la vieille partie du Saint-Charles, le plus ancien, le plus populeux et le plus vaste cimetière catholique à forte majorité francophone de la ville de Québec.

Mes observations attentives de ce champ des morts m’ont fait découvrir un patrimoine qui garde les traces de l’histoire sociale et religieuse d’un Québec populaire. Des confréries de dévotion laissent leurs noms sur les stations du chemin de croix. Des secteurs sont réservés à des Chinois christianisés. Des sépultures d’enfants baptisés, morts avant l’âge de 7 ans, sont regroupées. Les statues du Sacré-Cœur, de la Vierge Marie, de saint Joseph, des pleureuses et des anges forment un cortège d’offrandes avec lesquelles les survivants invoquent leurs protecteurs, incarnent leur douleur et personnifient leurs défunts.

Ce livre abondamment illustré vous guidera à travers les pierres tombales de grandes familles issues d’une élite marchande et d’ouvriers de la basse-ville de Québec, mais aussi de défunts négligés par la recherche : les femmes, les enfants et les jeunes adultes. Il lève le voile sur une culture funéraire qui a prévalu dans de nombreux milieux jusqu’au concile Vatican II et à la Révolution tranquille. Et, surtout, il redonne à la population les visions de ses ancêtres face à la mort et au-delà, entre 1855 et 1967.

Édité aux Éditions GID, cet ouvrage de 315 pages vous captivera. Il sera lancé officiellement le 8 juin 2017 à Québec avec une invitation spéciale aux membres de la Fédération.

Six Cimetières jardins de la ville de Québec

Depuis 2010, Pierres mémorables a organisé chaque année une visite guidée dans chacun des six cimetières-jardins de la ville de Québec : les cimetières Saint-Charles, Saint-Sauveur, Belmont, Saint-Michel-de-Sillery, Mount Hermon et St. Patrick. À ces occasions, Pierres mémorables a accueilli le grand public qui s’est émerveillé de l’architecture funéraire, de l’histoire de personnages publics et de la beauté de la nature dans ces lieux méconnus. Les commentaires rassemblés lors de ce cycle de visites guidées nous ont incités à concevoir un dépliant promotionnel axé sur le patrimoine historique et sylvicole de ces cimetières, invitant du même souffle la population à les utiliser, la plupart des visiteurs ignorant qu’ils sont toujours en service. Grâce à la participation financière du cimetière Saint-Charles, notre commanditaire principal, à celle des cimetières concernés, à celle d’Yvon R. Rodrigue de l’entrprise funéraire Harmonia, grâce également à la ténacité et à la persévérance de notre relationniste Suzanne Beaumont, un dépliant illustré, accompagné de courts textes et d’une carte de localisation verra le jour au cours de l’été 2017 et sera produit en 5,000 exemplaires.