Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

Note: Le texte qui suit résume les présentations des intervenants lors du colloque des 2 et 3 novembre 2017 , un évènement organisé par la Fédération Écomusée de l’Au-Delà pour le patrimoine funéraire du Québec en collaboration avec l’Association pour la sépulture musulmane du Québec . Son auteur, est conseiller bénévole pour l’Association.

Mots de bienvenue de M. Alain Tremblay — Directeur général de la Fédération Écomusée de l’Au-Delà (FÉAD) et de Mme Louise Dusseault- Letocha — Historienne d’Art et Présidente de FÉAD

Les conférences du jeudi 2 novembre

1er conférencier M. Rachid Baïou,

Conseiller bénévole de l’Association de la sépulture musulmane au Québec (ASMQ)

M. Baïou présente d’abord un cadre de réflexion prospective pour aborder la question des cimetières multiconfessionnels et comment participer à la construction du « Nous » au Québec. Une carte mentale partagée par M. Baïou a permis de présenter ce cadre avec les acteurs, les enjeux, les lois fédérales et celles de la province de Québec, les bonnes pratiques, les processus de concertation et les mécanismes existants qui peuvent être impliqués.

MusulmansNombre
Au Québec264 585
Montréal221 040
Laval25 740
Gatineau7 190
Québec6 760
Sherbrooke2 610
Trois-Rivières910
Saguenay335

Par la suite, quelques définitions et clarifications sur les musulmans, leurs origines et leur répartition dans le monde et au Québec (voir tableau ci-haut) ainsi que leurs pratiques religieuses sont présentées. À ce propos, il invite le public à lire les 10 livres du Dr Mohamed Chahrour pour de plus amples informations sur l’histoire et le présent du monde musulman. Une projection établie par Statistique Canada sur l’évolution des communautés religieuses au Canada ainsi que celle de la diversité religieuse jusqu’en 2036 est montrée et discutée. Ces informations permettent de voir que ce sont les musulmans qui, de par leur nombre, portent actuellement le flambeau de la revendication de l’accès aux cimetières en général et aux cimetières multiconfessionnels au Québec. La réflexion finale a porté sur la nécessité d’être proactif et non plus réactif pour répondre peu à peu à cette revendication dans une société en pleine mutation.

2e conférencier — M. Michel Lessard, Historien

M. Lessard aborde le sujet des inhumations dans les cimetières catholiques en prenant comme exemple l’histoire des cimetières à Lévis, sa ville, une cité de 140 000 habitants. Après avoir dressé l’histoire des cimetières depuis le 17e siècle dans sa ville, il s’attarde précisément sur le grand cimetière Mont-Marie, un espace funéraire jardin créé dans le dernier tiers du XIXe. Il note que plusieurs communautés religieuses catholiques institutionnelles ont eu leur propre cimetière, mais elles sont désormais intégrées aux cimetières existants. Il fait état de la diminution du pouvoir ecclésiastique sur l’acceptation des gens inhumés. Après avoir consulté différents intervenants, il en arrive à la conclusion qu’aujourd’hui toutes les dénominations religieuses sont accueillies dans les cimetières catholiques pour l’inhumation dans le respect de la règlementation touchant l’hygiène publique et du niveau d’ostentation confessionnelle sur les monuments, étant entendu que l’implantation d’un cimetière d’une autre confession dans le cimetière catholique n’est pas acceptée. On est dans la mort comme on fut dans la vie. Jadis, les travailleurs de la terre retournaient à la terre. Aujourd’hui pour des citoyens vivant en logement, on trouve des aménagements cinéraires inscrits dans ce nouvel art de vivre.

De droite à gauche: Alain Tremblay, directeur, Nancy Shaink, Louise Letocha, Rachid Baïou, Michel Lessard et Omar Koné (photo: F. Rémillard)

3e conférencier — M. François Chapdelaine, Président de l’Association des cimetières chrétiens du Québec (ACCQ)

Tout d’abord, M. Chapdelaine souligne le fait que les cimetières chrétiens du Québec sont des lieux d’accueil, ouverts aux personnes d’autres confessions religieuses ou athées ; pourvu que les gens soient à l’aise avec le fait que le lieu de sépulture est confessionnel et régi par une règlementation particulière. Afin d’éviter toute ambiguïté aux yeux des membres de sa famille, il mentionne toutefois l’intérêt pour la personne de confession musulmane qui choisit d’être inhumée dans un cimetière confessionnel chrétien de confirmer par écrit son choix.

À titre de directeur de la Compagnie du cimetière Saint-Charles, il présente également son expérience récente de facilitateur en marge des démarches d’un groupe de musulmans de Québec qui souhaitait obtenir un lieu d’inhumation réservé. Ses principaux outils : la rencontre de représentants reconnus de la communauté musulmane locale, l’écoute de leurs besoins, ainsi que la collaboration technique offerte au démarrage des opérations de ce nouveau cimetière musulman. Pour une communauté établie depuis au moins 3 générations dans cette ville, il lui apparait légitime que ce groupe souhaite désormais être inhumé en sol québécois, selon ses propres rites et coutumes, en un lieu administré en tenant compte des principes de l’Islam.

À la question posée sur la viabilité à long terme des cimetières chrétiens du Québec, M. Chapdelaine évoque la transformation importante qui a été amorcée, afin de s’ajuster au phénomène des columbariums dans les salons funéraires. Grâce au regroupement des petites entités, il note un mouvement de professionnalisation des cimetières au Québec.

4e conférencier — M. Omar Koné, Imam du centre soufi Naqshbandi de Montréal

M. Koné nous parle de son expérience québécoise et du délicat problème de l’inhumation des musulmans au Québec avant la création de l’ASMQ. Il confirme la diversité des pratiques culturelles des musulmans présents au Québec. Il mentionne qu’il est toujours important de travailler à l’évolution de la société civile et de mettre en place des mécanismes facilitant l’inhumation ici au Québec par la communauté, mais aussi dans le respect des législations d’ici. Il est important d’avoir ces mécanismes afin de pouvoir accompagner les familles des défunts en fonction de leurs besoins. Il conclut qu’il est possible d’inclure d’autres cultures sans perdre son âme ou son identité québécoise.

5e conférencière — Mme Nancy Shaink, Doctorante en théologie pratique

Mme Shaink nous parle des situations insolites dans les cimetières au Québec. Si la région centre n’a pas de sites d’inhumations musulmanes, une petite communauté musulmane est présente en région. En dépit d’un tissu social généralement chrétien, on retrouve dans les cimetières de sa région des éléments ou des situations insolites qui nous permettent de voir que nous devons aussi nous pencher sur ce qui est accepté comme symbole dans nos cimetières. Plusieurs photographies illustrent son propos : graffiti, vandalisme de monuments, cimetière protestant détruit en une nuit, symboles racistes, refus d’un marqueur temporaire représentant un dragon médiéval (pour la tombe d’un enfant, en attendant le monument permanent) celui-ci étant associé à une représentation du mal. Ce refus a soulevé l’intérêt médiatique provincial et l’ire de certains citoyens alléguant le manque de compassion et d’ouverture.

Autant d’exemples qui mettent en lumière le besoin d’une concertation sociale sur ce qui est généralement acceptable et ce qui ne l’est pas dans nos lieux de paix.

Conférenciers et participants du jeudi 3 novembre

Principales questions débattues le jeudi 2 novembre

M. Baïou mentionne qu’il est bien difficile de parler de valeurs universelles islamiques ou autres dans l’absolu. Ces valeurs réfèrent à un partage et à un consensus construit par l’humain. Comme elles représentent le pôle axiologique d’une société donnée, elles sont rattachées à quatre autres pôles normalement inhérents à la construction de cette société :

  1. L’objectif et la finalité définis du vivre ensemble — Le pôle téléologique ;
  2. Les lois et les règles du vivre ensemble bâties sur l’expérience et le savoir humain accumulés des sociétés définissant ainsi le consensus social — Le pôle déontologique ;
  3. Le modèle de société – Le pôle épistémique ;
  4. Le traitement et la mémoire des faits et des chiffres – Le pôle statistique.

Si un des pôles est défaillant ou manquant, la société connaîtra de sérieuses crises.

La construction du Québec s’est faite en renforcement d’une culture. Les immigrants doivent respecter les valeurs de cette culture tout en l’enrichissant. Il n’y a pas de place pour la peur sur les identités respectives.

Historiquement au Québec, le processus funéraire incluant les cimetières a été pris en charge par le pouvoir religieux et non par la société civile. Cela explique l’absence du palier gouvernemental municipal, régional et provincial jusqu’à nos jours. Avec le changement que nous vivons, les acteurs absents devraient s’impliquer.

La question esthétique et celle du patrimoine des cimetières au Québec ont été soulevées. Une réflexion partagée a porté sur le lien entre le beau et la spiritualité.

Les conférences du vendredi 3 novembre

1er conférencier — M. Jacques Poirier, Président de Magnus Poirier

M. Poirier présente son entreprise familiale de 3e génération. Il explique comment Magnus Poirier accommode dans leurs cimetières les musulmans. La formule préconisée depuis 2015 à Laval en concertation avec l’ASMQ permet à la fois l’accès aux musulmans au cimetière en octroyant une section réservée à leurs sépultures et assure toute la procédure des funérailles selon le rite musulman. Cette ouverture et cette pratique sont également appliquées avec succès à d’autres confessions et satisfont les attentes des clients. Il mentionne que des règles définies par Magnus Poirier doivent aussi être respectées. M. Poirier fait aussi le point sur l’histoire d’acquisition et de gestion des cimetières au Québec et sur le changement en cours illustrant l’intervention d’acteurs privés dans ce processus et l’absence de l’acteur civil des différents paliers gouvernementaux. Il informe aussi la communauté musulmane sur 2 points : il y a des coûts funéraires à payer ici au Québec et ce n’est pas la municipalité qui octroie des terrains à usage de cimetière comme en Europe ou d’autres pays.

Conférencière et conférenciers du 3 novembre, De droite à gauche: Hadjira Belkacem, Jacques Poirier, Foudil Selmoune et Mohamed Kesri (photo : ASMQ)

2e conférencier — M. Mohamed Kesri, Coordonnateur du Projet de cimetière du centre culturel islamique de Québec (CCIQ)

M. Kesri a présenté tout le processus engagé par le Centre Culturel Islamique de Québec (CCIQ) dans la recherche d’un terrain destiné à la construction d’une mosquée attenante à un cimetière musulman dans la région de Québec. Cette recherche a commencé il y a plus de 20 ans.

Au début des années 2000, une négociation menant à une offre d’achat sur un terrain appartenant au cimetière Belmont à Québec a avorté à cause des exigences de la ville de Québec relativement au paiement de taxes dites d’espaces verts. La difficulté de trouver des terrains, zonés lieu de culte ou cimetière, à vendre pousse les intervenants à dissocier l’acquisition d’une mosquée et d’un cimetière.

En 2008, le CCIQ fait l’acquisition d’une bâtisse appartenant à la Caisse Populaire Desjardins qu’il transforma en une Grande Mosquée de Québec (GMQ). À partir de cette date, le comité mettra toute son énergie dans la réalisation du cimetière musulman. Ce n’est qu’en 2016, lors du service funéraire d’un défunt musulman par la compagnie Harmonia, que le comité commence à négocier le terrain de Saint-Apollinaire.

Le 29 janvier 2017, date de l’attentat terroriste à la Grande Mosquée, survient la difficulté d’enterrer à Québec les six victimes musulmanes. Jusqu’à cette date, aucun politicien, aucune association et aucune coopérative funéraire, ni aucun cimetière multiconfessionnel existant ne portaient de l’intérêt à l’enterrement des musulmans dans la ville de Québec sauf le CCIQ qui était en négociation très avancée avec Harmonia et la municipalité de Saint-Apollinaire pour l’acquisition d’un terrain. Durant cette période de négociation, les intervenants reçoivent la visite du directeur de Magnus Poirier et d’un représentant de l’Association de la sépulture musulmane au Québec (ASMQ) pour les aider et leur offrir un carré musulman dans un cimetière multiconfessionnel. Le CCIQ a refusé cette offre en précisant que les musulmans de Québec veulent leur propre cimetière comme c’est le cas pour les chrétiens et les juifs.

Ils ont donc poursuivi leur négociation avec Saint-Apollinaire jusqu’à ce qu’à la veille du vote pour le changement de zonage, les médias les informent que le cimetière privé Lépine Cloutier de Saint-Augustin leur offrait dans son cimetière un carré réservé. Ils ont été déçus par cette intrusion soudaine du cimetière de Saint-Augustin et déçus de l’issue du vote à Saint-Apollinaire. Malgré cet échec et malgré que leurs avocats étaient favorables à une poursuite judiciaire contre la municipalité de Saint-Apollinaire, les responsables du CCIQ ont préféré s’abstenir surtout qu’à cette date (fin juillet 2017) le cimetière Saint-Charles était prêt à vendre une partie de son terrain.

En effet, de façon inattendue, le 31 juillet 2017, le maire Labeaume et les techniciens de la ville de Québec convoquent les représentants du CCIQ pour vendre une partie de leur terrain qui se trouve voisin du cimetière Belmont (maintenant fusionné au cimetière Saint-Charles). Une offre d’achat conditionnelle est signée par les 2 parties le 28 août 2017. Actuellement, le CCIQ est à vérifier la qualité environnementale et géotechnique du terrain à acquérir et cela avant de passer chez le notaire.

M. Mohamed Kesri affirme que le CCIQ doit acquérir un cimetière propre aux musulmans afin de respecter les préceptes de l’Islam et la jurisprudence musulmane du Waqf (bien inaliénable appartenant à la communauté musulmane). La Charte des droits et libertés du Québec et du Canada nous donne cette opportunité d’offrir aux familles des défunts plus de choix sur les lieux d’inhumation (rapatriement au pays d’origine, cimetière musulman à Québec ou à Montréal, carré musulman dans un cimetière confessionnel à Québec ou à Montréal…).

3e conférencier — M. Foudil Selmoune, Imam de la mosquée Masdjid Quba de Brossard

M. Foudil Selmoune présente le centre communautaire islamique de Brossard, le plus grand centre communautaire au Québec. Au travers de diapositives, il montre les principales activités de ce centre créé en 2006 à Brossard, telles que des portes ouvertes, des cérémonies d’acquisition de la citoyenneté canadienne, des cérémonies religieuses de multiples confessions, des journées de rupture de jeûne, la collecte de sang, des rencontres multiculturelles BBQ, l’invitation des écoles pour les informer sur l’Islam, l’aide aux sans-abris et des activités bénévoles pour intervenir lors de sinistres tels que les inondations. Par ailleurs, des services spécifiques funéraires selon le rite musulman avec une salle de lavage des corps sont aussi offerts.

Après plusieurs tentatives infructueuses étalées sur une dizaine d’années pour acheter sur la Rive-Sud un terrain à usage de cimetière entièrement dédié aux musulmans, le conseil d’administration s’est résigné à acheter une section dans le cimetière Les Jardins Urgel Bourgie à Saint-Hubert. M. Selmoune a aussi expliqué la structure des coûts funéraires appliqués par défunt.

M. Selmoune, Imam de Brossard, explique les contraintes rencontrées avec cette formule « d’achat » de la section musulmane et il mentionne celle du délai d’envoi du fax avant 10 h le matin pour procéder aux funérailles le lendemain et l’impossibilité d’inhumer le dimanche. Il dit que ces contraintes lui font préférer un cimetière entièrement dédié aux musulmans sur la Rive-Sud et que le cimetière à Laval pose aussi d’autres contraintes telles que l’éloignement.

4e conférencière — Mme Hadjira Belkacem, Présidente de l’ASMQ

Mme Belkacem a présenté la mission de l’ASMQ et a annoncé que cette association reconnue maintenant comme organisme de bienfaisance enregistré donc a obtenu son numéro de charité, permettant de produire dorénavant des reçus fiscaux pour les dons effectués. Mme Belkacem a expliqué que la situation de délabrement du plus ancien cimetière musulman à Laval a été la motivation première pour créer de cette association et remédier à la situation. Elle est fière que ce cimetière soit maintenant bien pris en charge quant à sa gestion et son entretien et qu’il soit inscrit au titre du patrimoine funéraire musulman. Par ailleurs, elle mentionne que le volet communication est aussi mis de l’avant par l’ASMQ sur son site Internet pour informer et éclairer les familles musulmanes du Québec du processus funéraire au Québec et des choix qui s’offrent à elles quand elles ont un décès. Elle invite les familles à devenir membres de cette association pour soutenir toutes les actions de bienfaisance inscrites dans sa mission et particulièrement l’aide aux familles démunies, le soutien pour l’inhumation de leur défunt et pour vivre le deuil dans la dignité, ainsi que la recherche de lieux de sépulture selon le rite musulman.

Mme Hadjira Belkacem a ensuite présenté une vidéo sur les sections musulmanes dans certains cimetières du Québec.

Les principales questions débattues le 3 novembre :

Une question de la part du CCIQ, adressée à M. Poirier : pourquoi ne pas vendre une parcelle de terrain au lieu de garder la propriété de son cimetière ? La réponse a permis de révéler d’un côté le caractère privé du monde des affaires au Québec et donc d’une décision souveraine d’affaire de l’entreprise et de l’autre. La solution d’achat s’avère difficilement reproductible , car les communautés musulmanes ne sont pas toutes prêtes financièrement à procéder aussi aisément dans les autres villes et villages du Québec.

Une autre question a été posée à M. Poirier qui est liée aux coûts funéraires pour les musulmans, révélant que les procédures et préparations funéraires sont plus simples pour un enterrement ici au Québec.

La question de la concession de droit d’usage pour cimetière cédé pour 99 ans a été discutée en rapport avec la loi au Québec.

L’aspect de la sépulture à caractère sacré et inviolable ad vitam aeternam a été aussi soulevé en lien avec la notion de biens Waqf ou «biens de mainmorte», inaliénable de la sépulture et du cimetière musulman. Un exemple de déplacement de cimetière en Algérie (à Constantine) a été mentionné pour des besoins de construction d’une université selon les règles du rite musulman sans transgresser les règles en Islam. Il a été aussi mentionné qu’il y a plusieurs lectures et jurisprudences sur les biens Waqf en Islam.

Encore une fois, les participants constatent l’absence de l’acteur important que représente le palier municipal et supramunicipal dans la disponibilité de terrains à usage de cimetières a été aussi soulevée et discutée. La mise en place de processus de concertation avec cet acteur doit être envisagée au Québec.

Conférenciers et participants du vendredi 3 novembre

Cette entrevue a été réalisée auprès de mon grand-père maternel, Walter Morin (1898-1989). L’homme, alors âgé de 80 ans, se remémore quand il a déterré le cadavre de son grand-père maternel en 1939 à l’occasion de la mort de sa grand-mère maternelle. Le tout se passe au cimetière Saint-Martin de Beauce. Ses propos sont intéressants à plusieurs égards. Ils démontrent que la résidence dans la mort dans le Québec traditionnel est influencée par le système de filiation indifférenciée, où l’individu doit accomplir ses devoirs et ses obligations envers ses ancêtres, autant du côté maternel que paternel. Ils font également état d’us et coutumes en matière de relocalisation de restes humains individuels. Enfin, ils dévoilent la tenue vestimentaire d’un défunt cultivateur issu de milieux ruraux beaucerons durant les années 1920.

« Ma grand-mère [Marie Rodrigue (1848-1939)] venait d’être enterrée, pis mon grand-père [Abraham Paré (1843-1922)], on l’avait mouvé. On l’avait pris à l’autre bout du cimetière, on l’avait mis dans une petite boîte, pis on l’a remis dessus [ma grand-mère]. [En 1952], il avait creusé, lui, pis Marie-May, on l’a mis par-dessus.

La tombe de ma grand-mère [Marie Rodrigue (1848-1939)] est la première au fond, pis mon grand-père, c’est rien qu’une petite boîte, parce qu’on l’avait sorti d’une autre tombe, on a pris juste les os, on les a mis dans une petite boîte, pis on les a mis par-dessus en enterrant ma grand-mère. On a pris les os dans la tombe qu’on a déterrée à l’autre bout du cimetière. On a pelleté avec une pelle, moi, pis un autre, après, on a levé le couvert, pis lui, c’était mon grand-père. Pis il avait une grand-barbe, pis la barbe était sur son habit un peu plus brune que quand il est mort, elle était là, elle avait pas dérangé, les cheveux étaient tout descendus, il en avait pus, pis la caboche, les os, là, pis son habit il portait tout, sa blouse, ses culottes, ses bottines, il y avait des bottines dans ce temps-là, c’était tout ben sain, dans une bottine, y avait encore le pied, y était pas tout désossé, dans l’autre, les os ont sorti, mais dans lui, il y avait encore de la chair pourrie un peu dans une bottine. Pis les os, on a jalé cela, on a jalé tout cela, dans l’eau, il y avait un pouce d’eau dans la tombe. On a pris un « fou » pour pas avoir l’eau trop, pis on a commencé à jaler tout cela. On a commencé à prendre la tête par un œil, pis on a sorti cela, pis on a sorti, pis on a pris un crochet, pis on a crocheté tout ce qui venait, qui se tenait, pis on a pris un autre outil, pis on levait cela dedans l’eau, pis on mettait cela, on cordait cela dans la tombe, dans la petite boîte.

Mon père [Télesphore Morin (1863-1940)] avait eu la permission de St- Joseph de le déterrer, pis de la mouver, parce qu’on voulait les mettre tous dans le même coin. Mon père était malade, il est mort deux ans après. Si ça avait pas été moi, ça aurait été un autre. Le gars qui pelletait avec moi, Turcotte, il aimait pas trop cela. Moi, je m’en foutais ben. Il avait peur. Il y en a qui ont peur. Il avait jamais touché à cela de sa vie. Moi, j’avais pas peur, je l’ai pris, il m’a rien faite (rires).

Photo en impression solaire rehaussée au fusain représentant Marie Rodrigue et Abraham Morin c. 1870 (collection privée)

C’est moi qui menais, Ernest était en haut, il avait de l’ouvrage. Moi, j’étais après me bâtir, j’avais un homme engagé, j’en ai amené deux, Armand Veilleux, pis Turcotte, ils ont pelleté, quand cela a été rendu certain qu’on a pu lever le couvert, après qu’on a levé le couvert, là les autres aimaient pas cela, ça fait que je l’ai fait. Je me suis mis un pied chaque bord de la tombe, j’ai tout sorti ce qu’il y avait là. »

Monument familial en granit gris sis dans le cimetière Saint-Martin de Beauce (photo B. Garneau, 2016)

Je désire exposer ici le sujet de la thèse de doctorat, que je soutiendrai vers la fin de l’année 2018 qui portera sur la formation de l’enseignement anatomique dans les écoles de médecine québécoises du XIXe siècle.

C’est au début de ce siècle que l’enseignement anatomique s’institutionnalise au Québec. L’exigence de disséquer un corps humain fait partie du cursus de la formation en médecine dès la constitution des premières écoles médicales québécoises. Chaque nouvelle école de médecine accentue par conséquent le besoin en sujets de dissection. Il en résulte une pénurie de corps à disséquer, qu’on ne peut se procurer légalement qu’à des prix élevés. Dans ce contexte, les lieux de sépulture deviennent rapidement des sources d’approvisionnement en sujets anatomiques pour les étudiants en médecine.

En 1843, l’École de médecine et de chirurgie de Montréal est fondée. C’est l’année où le Medical Board of Montreal dépose à l’Assemblée législative du Québec une pétition réclamant une loi d’anatomie pour le Québec; cette loi fut adoptée la même année. Elle devait réglementer le transfert, vers les salles de dissection, des cadavres non réclamés provenant des hôpitaux, des prisons et des établissements publics d’assistance, sous la supervision d’un inspecteur d’anatomie. L’application de cette loi fut un échec. Des commentateurs de l’époque l’attribuent au laxisme de l’inspecteur d’anatomie, au souci des communautés religieuses de donner une sépulture chrétienne aux morts non réclamés, ainsi qu’à l’absence, dans la loi, de sanctions pénales pour les établissements contrevenants. Au cours des quarante années suivantes (1843-1883), les vols de cadavres se poursuivent et semblent faire l’objet d’un certain laisser-faire.

Chronique Histoire

À l’hiver 1882-1883, une série particulièrement scandaleuse de vols de cadavres dans les environs montréalais est l’élément déclencheur d’une réforme de la loi québécoise d’anatomie, que l’Assemblée législative adopte le 30 mars 1883.

Cette nouvelle loi impose des sanctions aux salles de dissection et aux établissements bénéficiaires de subventions publiques qui ne collaboreraient pas au système de distribution des cadavres administré par les inspecteurs d’anatomie. Dès lors, ce système met fin aux vols de cadavres au Québec.

En raison des préjugés populaires tenaces entourant les corps des défunts, les facultés de médecine et les cliniques privées éprouvaient, au siècle dernier, de grandes difficultés à se procurer suffisamment de cadavres pour répondre aux besoins de la recherche et de l’enseignement. Les étudiants avaient alors recours au vol de cadavres dans les cimetières. Cette besogne macabre n’allait pas sans risque comme on peut le lire dans cet avertissement paru dans Le Canadien du 18 février 1843 : AVIS aux étudiants de médecine : après huit heures au cimetière, on tire.
Tiré de A dead Robbery or Boning a Subject, c. 1855, estampe, ANC ( fonds Saunders c-127468)

Les cimetières de l’Hôpital général de Québec

Ce cimetière  appartient à la municipalité Notre-Dame-des-Anges qui, avec ses 0,4 km2, constitue la plus petite municipalité du Québec. La création de cette agglomération, enclavée dans la ville de Québec, avait pour objectif de soustraire ce complexe aux taxes foncières. Cet ensemble institutionnel remonte aux origines du pays. L’Hôpital général de Québec, maintenant transformé en centre d’hébergement longue durée, a été fondé en 1692 sur un site encore plus ancien ayant appartenu aux Récollets. Il avait alors pour objectif d’accueillir les pauvres de la colonie. Le complexe regroupe plusieurs bâtiments, dont un monastère, un hôpital et même un moulin. En 1977, il est reconnu site historique classé, en vertu de la Loi sur les biens culturels du Québec.

Ce site historique comporte pas moins de trois cimetières, dont deux sont réservés aux Augustines de la Miséricorde de Jésus. Pour sa part, le cimetière paroissial de Notre-Dame-des Anges, qui est inactif depuis 1979, a été fondé en 1710, ce qui en ferait le plus ancien cimetière au Canada. En plus d’être protégé par son statut de site historique du Québec, il est auréolé d’un deuxième statut de reconnaissance majeur. En effet, l’hôpital a servi d’hôpital militaire pendant la guerre de Sept Ans, une guerre que les historiens considèrent comme première guerre mondiale. Cette guerre a mené à la perte de la colonie française aux mains des Anglais. Pendant cette période, les Augustines soignaient les blessés des deux camps sans discrimination et enterraient dans ce champ des morts ceux qui ne survivaient pas à leurs blessures, probablement la majorité. Le cimetière a ainsi accueilli les restes mortels de plus de mille combattants de cette guerre sans merci, qui accueille les combattants de la bataille des plaines d’Abraham. Tous ces morts, enterrés en fosse commune, figurent au registre soigneusement tenu par les Augustines. Plus de 4 000 noms y sont inscrits, avec  leur âge et leur lieu de naissance. Tant de sépultures sur une si petite superficie !

C’est dire l’immense richesse archéologique du sous-sol de ce cimetière, un fonds historique qui s’est élaboré sur plus de trois cents ans d’existence.

En 1999, le cimetière, que l’historien Pierre-George Roy avait nommé cimetière des héros, a été déclaré lieu historique national, en vertu de la Loi canadienne sur les lieux et monuments historiques nationaux, lui conférant de ce fait un deuxième statut de reconnaissance. Même si, cette année-là, les Augustines avaient consenti à la cession d’une partie du site et de certains bâtiments à l’État québécois, elles sont demeurées propriétaires des cimetières.

Détail de la partie ancienne du cimetière avec l’ancien charnier transformé en mausolée pour accueillir les restes mortels deu général  Montcalm (photo F. Rémillard)

Lieu de commémoration depuis 2001

Le cimetière paroissial a été le siège d’une importante cérémonie de commémoration en 2001, sous la présidence de l’honorable Bernard Landry, alors premier ministre du Québec. À cette occasion, un monument commémoratif dédié aux victimes en terre d’Amérique de cette guerre de Sept Ans (1756-1763) y a été dévoilé. La cérémonie a également mis en scène la translation des restes du général Montcalm, restes jusqu’alors conservés chez les Ursulines de Québec (voir La Veille, vol. 4 no 3, « On ne crâne pas avec l’histoire » et « Vous avez dit le crâne de Montcalm ? »). Pour accueillir les restes du général-marquis de Montcalm, l’ancien charnier du cimetière a été transformé en mausolée (photo). Et pour l’occasion, les augustines avaient commandé la restauration des monuments du cimetière. Un projet qui a dû attendre plusieurs années avant de prendre forme.

Remise en état

Quinze ans plus tard, le cimetière avait grandement besoin qu’on s’occupe de lui. Plusieurs stèles bancales menaçaient de casser, d’autres ayant subi des restaurations inappropriées étaient en morceaux et d’autres encore demandaient des interventions urgentes. C’est pourquoi Mélanie Tremblay, ingénieure chargée de l’entretien et de la conservation du complexe immobilier des Augustines, a demandé et obtenu de Parcs Canada une subvention pour la remise en état du cimetière. À la demande de madame Tremblay, j’ai agi comme expert-conseil dans ce dossier.

Plusieurs fractures sur les monuments avaient déjà été réparées, avec un mortier cimentaire gris et débordant. Même si ces réparations n’étaient pas très esthétiques, il a été convenu de les laisser en place et de n’intervenir que sur les fractures dont la réparation n’avait pas tenu. Une reprise de restauration est toujours plus longue et plus délicate qu’une première restauration, surtout si elle n’a pas été faite dans une perspective de réversibilité. Certaines reprises sont d’ailleurs quasi impossibles à réaliser; c’est le cas de celles auxquelles des rails latéraux sont collés sur les champs des monuments. Ainsi, seules les stèles dont les fractures sont nouvelles ou dont les réparations n’ont pas tenu seront considérées dans l’exercice de remise en état.

La première année, la subvention ayant été accordée tard à l’automne, les travaux se sont limités au redressement de 19 stèles bancales pour prévenir leur bris pendant l’hiver.

Le gros des travaux s’est donc déroulé à l’été 2017. Sur les 281 monuments du cimetière, on comptait (voir les 3 photos) :

  • redresser une stèle (1);
  • traiter les croix de fer (12);
  • réparer les stèles cassées (13) (toutes les cassures, sauf une, résultaient d’anciennes restaurations qui n’avaient pas tenu);
  • infiltrer les fissures des monuments et des bases (3);  consolider les monuments en grès qui se délitent (4);
  • traiter les armatures rouillées de monuments en béton et combler les pertes (4);
  • refaire une base de monument cassée et incomplète;
  • faire faire une structure de présentation pour la stèle délocalisée.

Trois exemples des dommages observés sur les monuments du cimetière: base cassée, croix de fer rouillée, et monument en morceaux. (photo: F. Rémillard)

Pour ces travaux, des devis d’exécution détaillés ont été préparés et les travaux ont été exécutés en respectant ces devis, même si certains monuments ont nécessité une intervention adaptée à leur état. Ce fut le cas notamment pour une stèle de marbre cassée en plusieurs fragments, dont un était manquant. Pour celle-ci, une structure en attelle a été conçue pour assurer sa stabilité à long terme (voir croquis). Une autre, probablement la plus ancienne (1857), délocalisée (emplacement d’origine inconnu) était du type sans base, c’est à dire un modèle planté directement en sol (voir photo).

Stèle délocalisée (emplacement d’origine inconnu) et reposant à même le sol. Celle-ci est la plus ancienne du cimetière. Au lieu d’être fiché dans un socle en pierre, ce type de stèle était planté directement en terre, d’où ce pied de stèle non dégrossi et de forme irrégulière (photo: F. Rémillard)

Ce type de monument  (emplacement d’origine inconnu) et reposant à même le sol  est très ancien et cette stèle est la plus ancienne du cimetière. Son emplacement d’origine n’étant pas connu, il a été convenu de la faire reposer sur une structure en acier inoxydable conçue sur mesure, qui le dégagerait du sol tout en la supportant en plan incliné. Cette solution permettait la mise en valeur et la protection de cet élément, en perturbant le moins possible le sol du cimetière.

Tentative de décryptage épigraphique

Une fois l’ensemble du cimetière stabilisé, il restait à compléter la documentation des monuments rendus illisibles sous l’effet de l’abrasion naturelle. Bien que la numérisation laser permette grâce à certains logiciels de déchiffrer des inscriptions lapidaires, nous avons voulu décrypter certaines épitaphes par un exercice d’appariement. Nous disposions pour ce faire d’un répertoire photographique élaboré en 2000 et d’un inventaire épigraphique datant de 1995, effectué par sœur Juliette Cloutier, archiviste. Le répertoire photographique des 281 monuments associait chaque image à un monument situé sur le plan du cimetière. L’appariement des photos aux inscriptions épigraphiques relevées en 1995 a permis de d’identifier des stèles maintenant illisibles. De plus, en croisant certains noms encore partiellement lisibles avec ceux fournis dans l’index onomastique du document de 1995, nous avons pu en renommer d’autres.

Pour cette stèle ancienne en marbre, haute et mince, cassée en plusieurs fragments et incomplète (partie manquante dans la zone inférieure de la partie en ogive) dont la réparation antérieure avait flanché, il a fallu concevoir un support . En acier inoxydable, le support démontable a été installé au dos de la stèle (photo et dessin technique: F. Rémillard )

Au total, 27 monuments illisibles se sont vus réattribuer leur nom. En éliminant les monuments en fer et en béton pour lesquels la numérisation laser ne pourrait rien, il reste 34 monuments (soit 12 % de l’ensemble) pour lesquels un décryptage par numérisation laser ou autrement devrait être tenté pour permettre une réattribution nominale.

Pour conclure

Voilà donc un ensemble funéraire qui a reçu tous les soins appropriés à son état. Il peut donc perpétuer sa fonction commémorative et affronter sans crainte une nouvelle décennie. Est-il besoin de rappeler qu’aucune intervention ponctuelle ne peut prétendre à la pérennisation d’un cimetière. En effet, ce type de mémoire demeure, en raison de son âge, de la nature de certaines pierres et de l’environnement extérieur auquel il est exposé jour après jour, un patrimoine fragile. Ainsi, on peut donc s’attendre à devoir redresser d’autres monuments que des mouvements de sol auront fait bouger. On s’attend aussi à de nouvelles fractures, surtout des monuments les plus anciens, et ceux qui ont subi des restaurations en béton inadéquates ceux-ci étant conçus en minces tableaux de marbre, une pierre tendre et fragilisée par les pluies acides. On prévoit toutefois que nos restaurations de 2017 résisteront encore longtemps, au moins trois décennies. Un cimetière requiert une attention soutenue et des soins professionnels de qualité. Nous souhaitons longue vie à ce jardin des morts chargé d’histoire, et pour cela il lui faudra des gardiens attentifs et consciencieux, un programme de surveillance et un plan d’entretien. Un programme de mise en valeur basé sur la documentation des lieux serait également souhaitable pour créer un attachement citoyen.

Dans un article du magazine Continuité (no 49, 1991)  intitulé Les deux grands cimetières du Mont Royal, Gabriel Bodson et  Louis-Alain Ferron comparent les paysages des deux grands cimetières de Montréal, celui du Mont-Royal et le celui de Notre-Dame-des-Neiges. Sans reprendre dans le détail le contenu de l’article, on y apprend que le premier présente des paysages naturels et bucoliques . Il est plus près des jardins à l’anglaise où le paysage se découvre progressivement et où les végétaux sont disposés sans trame formelle, s’inspirant, d’une certaine façon, de la nature. Les arbres sont présents sur l’ensemble du territoire et forment des îlots à distance des sentiers. De là, le promeneur apprécie les perspectives qui s’offrent à lui. Le second, ceui de Notre-Dame-des-Neiges, répond davantage à une disposition rationnelle des éléments. Il génère une esthétique plus construite, empreinte de formalité. Les arbres y sont alignés le long des voies de circulation et délimitent les diverses parties du site. Ces deux concepts reflètent,  peut-on y lire, les deux grandes cultures en présence au Québec soient l’anglo-protestante et la franco-catholique.

À l’anglaise ou à la française

À l’instar des cimetières, on pourra aussi évoquer les deux styles qui se démarquent dans de nombreux jardins et espaces verts du Québec. Le style formel des jardins français de Versailles et autres châteaux de l’Hexagone et celui bucolique ou pastoral des jardins de châteaux et de manoirs anglais conçus à l’image de leur campagne.

Qu’en est-il de ces approches, dans la conception et la réalisation des autres cimetières jardins d’apparition récente ou encore dans le verdissement de cimetières déjà existants ? Examinons la question du haut des airs, par l’intermédiaire du très pratique outil qu’est Google Earth. J’ai concentré cette recherche sur les grands sites de Montréal et Québec ainsi que sur les grands et anciens cimetières de nos voisins américains à Washington (Arlington) et Boston (Mount Auburn). Même sans une analyse exhaustive de la question, on peut rapidement constater que l’approche paysagère anglaise caractérise les vieux cimetières américains alors qu’un mélange des styles se retrouve dans ceux du Québec.

Cimetière Arlington à Washington avec son imposant couvert forestier (photo: Google 2016, Europa Technologies)

À Montréal, le Repos Saint-François d’Assise implanté dans l’Est, présente deux modèles d’organisation distincts. Dans la partie la plus ancienne, les pierres tombales sont disposées selon un plan en îlots, alors que dans les sections plus récentes, couvrant la presque totalité du lieu, l’implantation rectiligne en rangées, sans doute plus efficiente pour l’usage intensif du terrain, est flagrante. Les arbres sont disposés à l’avenant, au centre des îlots pour la partie ancienne et en bordure des chemins pour l’autre. Un peu plus loin, à Pointe-aux-Trembles, le cimetière Hawthorn-Dale, extension du cimetière Mont-Royal, présente une organisation rectiligne, mais une disposition d’arbres qu’on pourrait qualifier d’aléatoire, donnant davantage l’apparence d’un style paysager à l’anglaise. Les arbres y sont d’ailleurs remarquables et on devine même un effort de leur mise en valeur par l’identification botanique de certains beaux spécimens de pins blancs.

La ville de Québec possède aussi ses styles marqués avec notamment le beau vieux cimetière Mount Hermon au paysage enchanteur et le cimetière St-Charles avec son plan singulier, du moins du haut des airs, qui forme un cœur presque parfait.

Vue aérienne de la vieille partie du cimetière Saint-Charles avec don plan si singulier (Photo Google Earth)

Enfin, il existe un dernier modèle, que je qualifierais d’austère : le cimetière sans arbres. Ce dernier est souvent celui qui caractérise des cimetières catholiques romains localisés près des églises. Pour une raison que j’ignore et qui s’explique sans doute, les arbres comme la végétation en général sont peu ou pas présents dans ces cimetières. Aujourd’hui, on pourrait supposer un manque de ressources et la crainte de générer trop de frais d’entretien liés aux arbres, mais ce n’était sans doute pas le contexte au moment de leur implantation. Le cimetière de La Cathédrale de Saint-Hyacinthe où on cherche les arbres représente l’exemple parfait de ce modèle.

Exemple de cimetière sans arbres, celui de Clarenceville (photo A. Tremblay)

Quand survient un projet de verdissement

La variété et le métissage des modèles existant au Québec permet donc dans un projet de verdissement, d’imaginer celui que l’on veut : des plantations en bordure des chemins ou des plantations au centre des sections et de créer ainsi d’intéressants paysages et ce, sans risque de faire accroc à l’histoire du lieu. À l’instar du cimetière Mont-Royal, il est également concevable d’enrichir le paysage funéraire d’un arboretum composé de nos beaux arbres indigènes du Québec et d’une palette appréciable de végétaux exotiques. Un arboretum améliore l’apparence d’un cimetière tout en accroissant la qualité de vie du quartier avoisinant. Ainsi, le site du cimetière de la Cathédrale qui est maintenant enclavé dans un quartier récemment développé bénéficierait grandement d’une présence forestière rafraîchissante.

Dans l’iconographie funéraire, le cercueil tient une place de choix. À la base, un simple réceptacle, il est devenu un symbole de prestige et un marqueur social, comme le sont les voitures, les résidences et les bijoux. Combien de familles se ruinent afin que, pendant les quelques heures que durent les cérémonies funéraires, l’être cher puisse, de façon ostentatoire, parader dans un écrin de luxe ? Nous sommes loin des boîtes en sapin brut.

Nous posons-nous les bonnes questions lorsque nous choisissons ces cercueils sophistiqués pour ne pas dire alambiqués ? Quels impacts environnementaux ont-ils lorsqu’au fond de la fosse ? Comme ils sont le plus souvent construits en panneaux d’aggloméré (composé de particules de bois liées avec des dérivés de la chimie du pétrole) assortis d’un placage enduit de laques et de vernis à base de polymères de synthèse, ils ne manqueront pas de contaminer le sol et ce, pendant longtemps, sans compter la quincaillerie métallique du cercueil, les textiles et les bourres synthétiques qui capitonnent l’intérieur qui, tous , finiront tous par se décomposer. Même en bois naturel, les cercueils ne sont pas facilement biodégradables. Et on ne parle même pas des cercueils métalliques, souvent munis d’anodes sacrificielles et de joints en caoutchouc, ni  des cercueils doubles (lorsque celui contenant le corps est mis dans un second cercueil).

Nos amalgames et nos prothèses dentaires, nos hanches artificielles et nos stimulateurs cardiaques représentent autant de sources de contamination inévitables. La mort devient encore plus polluante quand, pour avoir droit à une exposition, le corps du défunt est soumis à l’embaumement. Nous polluons déjà par le simple fait de vivre, il serait bien qu’on en perde l’habitude pendant le grand repos.

Ah ! Mais il y a la crémation, direz-vous, en reprenant les arguments du chroniqueur dans ses prétentions voulant que la réduction par les fours soit moins polluante que l’inhumation traditionnelle. Mais celui-ci vous rétorquera que les crémations sont les plus efficientes avec les cercueils de carton. Une crémation dans une boîte de bois aggloméré requiert plus de carburant et de temps, sans compter la pollution que produit la combustion des liants synthétiques contenus dans l’aggloméré ou le contrepalqué. De plus, contrairement aux bois naturels, l’aggloméré brûle mal.  Et tout cela sans compter les coûts écologiques de la combustion à haute température qu’exige la crémation et sans tenir compte des gaz à effet de serre qu’elle génère.

Cercueil en fonte de fer du XIXe, dit À l’Égyptienne, contenant les restes de Audet dit Lapointe, constructeur de l’église, enterré sous la nef, à  Saint-Anselme de Dorchester. Une plaque rotative en fonte dissimule un hublot en verre scellé par lequel il est possible de voir les restes mortels de son propriétaire. (Photo : M. Lessard)

Ce sont nos amis musulmans qui ont les coutumes les plus écologiques . En ette, ceux-ci  enterre leurs défunts sans embaumement. Le corps est mis en terre dans un suaire. Voilà qui est sage. Malheureusement, au Québec, la loi exige pour l’inhumation que le corps soit mis en cercueil.

Pour être plus vert dans la mort, on pourrait exiger un cercueil d’osier, de bois brut ou de carton. D’ailleurs, il existe de plus en plus d’entrepreneurs qui offrent des alternatives intéressantes et créatives. Il suffirait que ceux qui ont le pouvoir effectif de changer les choses s’y mettent : les consommateurs. Consommer, c’est voter. Que les consommateurs se mobilisent, le marché ne leur refuse jamais rien !

La dernière fois que le magazine Continuité sest intéressé au patrimoine funéraire c’était en 1991. Cette année, le dossier spécial de l’avant-dernier numéro (no 154) du magazine  portait sur le sujet. Les journalistes Brigitte Trudel, Valérie Gaudreau, Nicole Beaulieu et Jeanne Corriveau ont interviewé plusieurs intervenants spécialistes du milieu. Tous ces savants actifs et érudits ont dressé un portrait souvent critique, mais toujours éclairant et passionné, de ce patrimoine.

Ainsi, Jean Simard nous apprend que, chez les anglicans, la tradition voulait que les femmes soient enterrées avec leur famille d’origine, soit leur père et leur mère, plutôt qu’avec la nouvelle famille qu’elles ont créée: soit avec leur conjoint et les enfants du couple. Yvon Rodrigue pour sa part nous livre une information de pointe quand il révèle qu’en l’espace de quatre décennies, l’incinération a connu un gain de plus de 70 %, alors que l’inhumation est en baisse de 30 %. Brigitte Garneau, elle, se désole de la perte progressive des repères identitaires enchâssés dans nos cimetières. Elle nous présente la piste de solution choisie par l’Ontario qui, législation à l’appui, oblige désormais les propriétaires de cimetière à réserver à son entretien 40 % du coût d’achat d’une concession . Relatée par Claudine Filion-Dufresne, la documentation de onze cimetières de la Ville de Sutton a mené à la mise en ligne d’un audioguide téléchargeable. Il s’agit certainement d’un exemple à suivre en matière de protection et de mise en valeur de ces lieux de mémoire. Alain Tremblay, quant à lui, martèle son credo, soit de miser sur la connaissance et la diffusion de ce patrimoine et de créer des alliances porteuses.

Pour nos lecteurs, le dossier « Patrimoine funéraire : Ode à la vie » du magazine Continuité, poétiquement illustré qui consacre pas moins de quatre articles de fond à ce champ de la culture constitue un choix de lecture intéressant puisqu’il  investigue  de nos sujets de prédilection. Je vous invite à lire ce numéro 154 . Il est disponible en ligne:   No 154 du magazine Continuité

Pour alimenter la réflexion, le magazine a demandé à l’ethnohistorien Michel Lessard de bloguer sur le sujet. Dans un long et savant texte, il explore tous les aspects de la question: pour le lire.