Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

Le 16 mai dernier, Alain Tremblay offrait une visite scolaire au cimetière Notre-Dame-des-Neiges à 40 étudiants. Il a répété l’expérience deux semaines plus tard. C’est la deuxième année que son organisme organise cette visite formatée pour des élèves de 5e secondaire. Un document pédagogique été mis au point pour encadrer l’activité. Les professeurs se disent très heureux du contenu de la visite. Selon Alain Tremblay, il s’agit d’une tradition qui semble intéresser de plus en plus la commission scolaire. Espérons que l’activité va progressivement gagner en popularité. Quelle belle façon de sensibiliser la génération montante !

Visite scolaire au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (photo: A. Tremblay)

Il en avait été question dans le bulletin, vol. 5 no. 2, Été 2017 (L’Écomusée hérite d’un fonds d’archives). L’Écomusée de l’Au-Delà a finalement reçu le fonds attendu. Il est arrivé de Strasbourg, le 12 avril dernier. C’est de six tonnes (environ 25 m3) de livres, revues et documents en tout genre en lien avec la mort, les rituels funéraires et la crémation que l’Écomusée a accueillis. Les héritières de Jean-Jacques Noth, qui a travaillé bénévolement sur le dossier de la crémation pendant plus de 60 ans et dont le père avait aussi accumulé une riche documentation sur le sujet, ne peuvent se douter à quel point elles nous rendent heureux avec ce legs. En effet, la découverte graduelle du contenu de chacune des 572 caisses nous permet de confirmer la valeur inestimable de cette collection documentaire.

Nous avons décidé de prendre tout l’été pour explorer le fonds et nous vous reviendrons à l’automne dans le bulletin, avec une description plus précise de la collection. Nous organiserons, autour du 2 novembre prochain, comme nous le faisons chaque année, une activité en lien avec la fête des Morts. Cette année, nous présenterons donc au public une partie de cette riche collection.

Encore un grand merci aux héritières de Monsieur Noth et nos plus sincères remerciements aux administrateurs de l’Association crématiste de Strasbourg. Nous les assurons que nous nous emploierons à préserver et rendre disponible cette collection exceptionnelle.

Fonds documentaire à l’arrivée réparti dans 572 boîtes: Impressionnant! (photo: A. Tremblay)

En 1991, dans son étude remarquable, Marthe Taillon avait identifié une douzaine de corbillards hippomobiles encore intacts au Québec. Certains étaient conservés dans des musées. Pensons, par exemple, à celui d’Onil Corriveau au Musée des chevaux à Saint-Vallier. D’autres, tels les trois corbillards de la famille Robert Lépine, dormaient dans une grange. Quelque trente ans plus tard, mon enquête auprès de voituriers révèle qu’il resterait une dizaine de ces voitures funéraires en bois hors musée, soit dans des entreprises funéraires, soit dans des paroisses. Si vous connaissez ces trésors du passé, auriez-vous l’obligeance de prendre en note leur provenance, leur date de production, leur localisation et de me faire savoir avec qui je peux entrer en contact pour les photographier ?

Je vous assure de ma reconnaissance.

Récemment, l’Écomusée de l’Au-Delà a été approché par la Société d’histoire du Haut-Richelieu (SHHR) afin d’obtenir de l’aide pour sauver son patrimoine funéraire qu’elle juge grandement menacé.

Sa présidente, Mme Nicole Poulin, nous a fait parvenir le message suivant:

Comme tout un chacun le sait tristement, nos églises, temples et autres lieux de culte sont les uns après les autres vendus, abandonnés ou démolis, faute pour les fidèles – qui ne cessent de se raréfier – de confier aux clergés les sommes nécessaires à leur remise en état. Cela a été dit et redit, mâché et remâché. C’est bien connu.

Ce qui l’est moins, c’est le sort des cimetières dispersés un peu dans tout le Québec, cimetières dont l’état – parfois encore plus lamentable – passe trop souvent sous le radar des citoyens et des amateurs de patrimoine.

La Société d’histoire du Haut-Richelieu a entamé un recensement des cimetières de son territoire et d’un peu au-delà.

Voici, un premier survol de l’état des lieux.

En tout bien tout honneur, il convient d’entamer ce résumé par le cas le plus désespéré : le cimetière d’Odelltown, cimetière des pionniers de la région, ouvert en 1823

Le temple dont il dépendait a été classé patrimonial par Québecnotamment parce que là s’est déroulée une bataille catastrophique pour les Patriotes de 1838, mais le cimetière est laissé à lui-même. Abandonnées depuis des lustres, nombre de ses pierres tombales ont été renversées et les tombes sont désormais occupées par les arbres de la forêt qui s’est emparée de l’emplacement.

Vue aérienne du cimetière d’Odelltown sis sur un site du patrimoine classé: prise de vue de 2004 ( Photo: Pierre Lahoud, Répertoire du patrimoine culturel du Québec)

De plus, le chemin qui y menait naguère n’est plus verbalisé depuis fort longtemps et son emprise est maintenant intégrée dans une ferme, tout comme le cimetière. Heureusement, les propriétaires accordent facilement l’autorisation de se rendre sur place, mais ce n’est clairement plus un lieu public.

Détail cimetière montrant ce qu’il reste du mur d’enceinte du cimetière : image saisie en 2018 (photo A. Tremblay)

Le cimetière catholique de Saint-Blaise s’en tire mieux pour le moment. Son église doit être vendue ou démolie – la décision n’est pas encore arrêtée – mais le cimetière est actuellement bien tenu.

Dans ce cas, le problème est administratif. Une partie du cimetière est en zone verte. Pour mieux vendre le site de l’église, la fabrique souhaite convertir cette zone verte en zone blanche, ce que lui refuse fermement la Commission de protection du territoire agricole. L’affrontement ne semble pas près de se régler.

Église de Saint-Blaise, à vendre… ou à démolir. (photo A. Temblay)

 

Cimetière apud eclesiam de l’église Saint-Blaise (photo: A. Tremblay)

 

Terrain adjacent en attente d’un changement de zonage (photo: A. Tremblay)

À Saint-Paul d’Abbotsford, la municipalité, soucieuse de bien entretenir le cimetière, a confié à ses cols bleus le soin de tondre le gazon, de soigner les arbres et de faire les menues réparations nécessaires.

Elle vient de recevoir une lettre de l’évêché lui indiquant qu’il est illégal pour une municipalité de soigner un cimetière catholique. Voilà une méthode mal avisée de susciter les bonnes volontés…

Cimetière catholique de Saint-Paul d’Abbotsford jusqu’ici entretenu par la ville jusqu’à ce qu’une missive de l’évêché vienne interdire la pratique (photo: A. Tremblay)

 

Cimetière anglican de Saint-Paul d’Abbotsford plus chanceux, continuera d’être entretenu par la ville (photo: A. Tremblay)

Au cimetière catholique de Saint-Jean-sur-Richelieu, cimetière régi par une Corporation composée de la fabrique Saint-Jean-l’évangéliste, du diocèse de Saint-Jean-Longueuil, de la Ville de Saint-Jean-sur-Richelieu et des Caisses Desjardins locales, la Société a été saisie du cas de la pierre tombale de l’abbé Roland Rémillard, curé fondateur de l’église Saint-Gérard-Majella en 1966, décédé en 2003.

Les inscriptions de ce monument érigé sur le lot de la famille Rémillard où l’abbé Rémillard et ses parents reposent ont été effacées et remplacées par des données concernant d’autres personnes qui y sont inhumées, et ce avec l’assentiment des autorités du cimetière. Ce n’est peut-être pas un cas unique, mais ce recyclage inopiné de pierres tombales a de quoi inquiéter puisque les monuments sont propriétés privées: ils appartiennent à l’acquéreur.

Toujours à Saint-Jean-sur-Richelieu, l’ancien cimetière méthodiste wesléyen, appartenant désormais à l’église unie évangéliste, est à vendre. Les familles dont les leurs reposent à cet endroit ont entrepris des démarches et mènent une campagne pour bloquer la vente. Le terrain des plus anciennes tombes était vendu et non pas loué comme maintenant, de telle sorte que des héritiers allèguent ce droit de propriété pour s’opposer à la volonté commerciale du clergé.

Cimetière oublié à Saint-Jean-sur-Richelieu : image saisie en 2018 (photo A. Tremblay)

À Notre-Dame-du-Mont Carmel à Lacolle, le terrain hébergeant l’église catholique et le cimetière a été vendu à rabais à la fabrique en 1907 pourvu que le tout serve perpétuellement au culte, faute de quoi le terrain reviendrait aux héritiers ou ayants droit. Or, la fabrique actuelle souhaite vendre une partie de ce terrain pour des fins commerciales. La légalité de la chose est remise en question.

La situation n’est pas partout uniformément désespérante. Ainsi, à Stanbridge Est, la Société historique de Missisquoi surveille l’état de 11 cimetières des alentours et s’assure de leur entretien depuis des années.

Finalement, à Saint-Cyprien-de-Napierville, en 1995, le petit cimetière Douglass, non confessionnel, a été cité par la municipalité, laquelle veille à son bon état.

Une pétition réclamant une nouvelle loi est en préparation

Alain Tremblay et Pierre Daveluy, respectivement directeur et secrétaire de la fédération Écomusée de l’Au-Delà, sont allés visiter ces différents cimetières pour évaluer par eux- mêmes la situation. Ils ont constaté que les problèmes soulevés par la SHHR sont typiques de ce qui se passe un peu partout à travers le Québec. Une rencontre a été planifiée pour la mi-juin avec les membres de la SHHR afin de discuter de pistes de solution. Alain Tremblay fait valoir les nombreuses interventions que l’Écomusée a faites depuis plus de 25 ans auprès du ministère de la Culture et des Communications pour obtenir la modification aux multiples lois qui gouvernent nos cimetières. Sans succès.

Récemment, le ministre de la Santé, M. Barrette, a fait adopter la Loi 66 sur les services funéraires au Québec. Si cette loi a permis de régler une partie des problèmes de la Corporation des thanatologues du Québec, qui est paniquée par les pertes de revenus provoquées par les nouvelles pratiques funéraires de la population, rien n’a été fait pour régler la question de la légitimité des fabriques paroissiales à gérer seules et sans partage nos cimetières et nos églises (la Loi sur les fabriques paroissiales est administrée par le ministère des Finances).

Nos cimetières ne devraient-ils pas être considérés comme un service public? Est-ce normal qu’en 2018 ce soit encore des corporations religieuses qui s’occupent de disposer de nos morts? Cela n’expliquerait-il pas, en partie, le désintérêt de la population qui délaisse de plus en plus nos cimetières au profit de la dispersion des cendres? Le conservatisme des églises dans la gestion des cimetières devient de plus en plus lourd à supporter. Nos cimetières sont peu accueillants (pas de bancs) et entourés de clôtures en mailles d’acier dites Frost.

Nous assistons à de nombreuses fusions de paroisses, de nouvelles corporations sont créées et graduellement les paroissiens sont évincés et n’ont plus rien à dire. Pire encore, quand il y a fermeture d’une paroisse, les biens des paroissiens sont transférés aux diocèses; les paroissiens, nos ancêtres qui ont payé pour la construction des églises _lesquelles n’ont jamais payé de taxes_ et l’aménagement des cimetières, n’ont plus droit au chapitre. Quand l’église est vendue, le profit de la vente retourne au diocèse. Pour le moment, les membres de l’Association des cimetières chrétiens du Québec semblent être davantage préoccupés par les problèmes de l’industrie funéraire que par les problèmes de légitimité des gestionnaires des fabriques.

Les membres de la SHHR et la fédération Écomusée de l’Au-Delà étudient actuellement un projet de pétition réclamant, entre autres, une loi spécifique pour les cimetières et une révision de la loi sur les fabriques paroissiales. Il est certain que, si le gouvernement n’accepte pas de réfléchir à la question, nos cimetières et nos églises sont appelés à disparaître.

Ceux et celles qui souhaiteraient se joindre à nous pour formuler cette pétition sont invités à nous contacter. Une mobilisation est prévue pour l’automne.

En 2016, la Fédération Écomusée de l’Au-delà déposait une demande de classement à deux volets incluant le monument aux Victimes politiques de 1837-1838, années marquant ce qu’il est convenu d’appeler le soulèvement des Patriotes, et le caveau funéraire qui lui est intimement associé, soit le caveau Doutre-Dandurand. En avril 2018, le ministère de la Culture et des Communications émettait un refus de classement.

Le monument aux Victimes politiques

Le premier, un obélisque sur dé, a été érigé entre 1858 et 1866. Il s’élève au-dessus du caveau voûté de Doutre-Dandurand . Sa présence à cet endroit est due aux efforts de persuasion de Joseph Doutre qui l’a fait ériger au prix de bien des efforts. Ce lien historique avec le caveau sous-jacent est renforcé par la forte présomption qu’il abrite les restes mortels des commémorés du soulèvement de 1837-1938.

Vue de l’obélisque aux Patriotes surmontant le Caveau Doutre -Dandurand où reposent probablement la plupart de ceux qui ont été pendus à la prison Au-pied-du courant. Cet ensemble  marque l’entrée du cimetière Notre-Dame-des Neiges (photo A. Tremblay)

Comme Siméon Mondou (1842-1923), alors secrétaire de la fabrique Notre-Dame-des-Neiges, le faisait alors remarquer, cette pierre funèbre est le tombeau d’avant-garde du cimetière de Montréal : c’est la tombe sentinelle de la nécropole catholique du Canada.

Ce monument est particulièrement important parce qu’il tire de l’oubli ceux qui ont été exécutés en lien avec le soulèvement et qu’il est le premier lieu de commémoration des Patriotes à avoir été érigé après les événements.

Le caveau

Avec sa très belle façade en pierres de taille et son fronton cintré, portant en imposte les armoiries de l’Institut canadien ce monument rappelle la mémoire de Joseph Doutre, un acteur clé de l’histoire du Québec. Comme le signale à juste titre Alain Tremblay dans son réquisitoire pour le classement, Doutre a été le promoteur de ce premier projet commémoratif et funéraire (l’obélisque), personnage historique, président de l’Institut canadien (1853), propriétaire, avec ses frères, du caveau funéraire, il mérite d’être reconnu pour son courage, son audace et son anticléricalisme, même s’il repose au cimetière Mont-Royal, le cimetière voisin, parce qu’excommunié. Je me permettrais d’ajouter que cet écrivain, journaliste, homme politique et avocat, représente une figure marquante de paysage politique du Québec du XIXe siècle. Il a défendu une politique progressiste d’avant-garde quand, en 1853, il a milité pour l’école non confessionnelle, l’éducation commerciale et l’abolition du système seigneuriale en faveur des censitaires. L’homme a pris la tête de l’Institut canadien de Montréal, alors  non seulement une bibliothèque, mais un lieu de conférence où se rencontrent tous les esprits progressistes de l’époque. C’est ainsi que cette organisation prendra le relai du Parti patriote dissout en 1841 et donnera naissance au Parti rouge. Joseph Doutre est surtout connu pour avoir pris la défense de Joseph Guibord (voir bulletin La Veille, Hiver 2017, vol. 5 no 1) lui aussi excommunié par l’évêque Ignace Bourget, qui en a excommunié plusieurs. Ce procès-fleuve donnera lieu à l’affaire Guibord qui alimentera la presse pendant vingt ans et sera finalement gagné devant le Conseil privé à Londres.

Autre raison militant en faveur de la préservation de ce bel édicule maintenant en piètre état: plusieurs indices portent à croire qu’il protège les restes mortels des Patriotes. Pour cela, il devrait donc faire l’objet d’une fouille archéologique et d’une analyse scientifique des restes exhumés. Une étude de confirmation que la perte du caveau mettrait en péril.

Pour toutes ces raisons, vous conviendrez qu’il est de la plus haute importance de protéger par un statut officiel de reconnaissance ces deux monuments. C’est la raison pour laquelle la Fédération Écomusée de l’Au-Delà par la voix de son président, Alain Tremblay, s’apprête à contester le refus de classement émis par le ministère de la Culture et des Communications. À suivre…

Lévis est une ville de 140 000 habitants sur le Saint-Laurent, juste en face de Québec, la capitale nationale. Aujourd’hui, elle regroupe douze municipalités, une fusion amorcée en 1989. L’ancienne cité de Lévis développée à partir de 1850 était le chef-lieu de la région avec ses grandes institutions religieuses: collège, couvent, hôpital, orphelinat, écoles. Après 1900, elle devient un centre économique majeur avec la fondation des Caisses populaires Desjardins devenues le grand Mouvement Desjardins. L’arrivée du rail au milieu des années 1850 desservant les deux rives stimulera le développement industriel qui tournait auparavant autour de l’industrie du bois et de la construction navale des chantiers maritimes Davie. Les plus anciennes paroisses de la Seigneurie de Lauzon, première division territoriale administrative au temps du Régime français, soit Lauzon, Saint-Jean-Chrysostome et Saint-Nicolas apparues au 17e siècle, sont des paroisses souches qui entretiendront les plus vieux cimetières, la première version sous la nef, ad sanctos; plus tard, autour de l’église, apud eclesia; et dans la seconde moitié du 19e siècle, à la périphérie des villes, in proxima. Ces trois paroisses souches donneront naissance à des agglomérations urbaines, dont Lévis érigée en municipalité en 1861. Chacune leur enclos des défunts.

L’étude et la présentation des lieux d’inhumation à Lévis permettent de cerner l’état actuel des cimetières catholiques du Québec, comme on en trouve dans plus de 600 municipalités et leur relation avec les fidèles de ce pays catholique qu’est le Québec, avec les non-croyants et avec les autres dénominations religieuses sans exception, incluant les musulmans.

Brève étude de cas après enquête auprès des responsables des cimetières confessionnels et des cimetières neutres de la région de Québec

Au Québec, on trouve historiquement des cimetières confessionnels : catholiques et protestants relevant de différentes dénominations, de même que des cimetières juifs. Il existe également des cimetières neutres, ces parcs de la souvenance, accueillant cette fois tout le monde. Lévis a connu des cimetières catholiques et des cimetières anglicans. Jadis dans les grandes villes, on pouvait identifier des cimetières privés relevant de communautés religieuses et des lieux publics de commémoration. À Lévis, le collège de Lévis fondé en 1853 entretient son cimetière des prêtres toujours actif. Les Augustines hospitalières, des moniales cloîtrées opérant l’Hôtel-Dieu depuis 1892, auront également leur propre enclos des défunts aménagé dans les jardins de la communauté. Partout, avec le départ des religieux et des religieuses de ces institutions, ces cimetières privés confessionnels seront déménagés et centralisés ailleurs, dirigés vers la maison-mère ou un cimetière paroissial. Même mouvement pour les cimetières protestants à la fermeture des temples. À Lévis, les deux cimetières anciens suivant les préceptes de Luther et remontant au milieu du 19e siècle verront leurs défunts réinhumés au grand cimetière anglo-protestant du Mount Hermon, à Sillery, dans Québec.

Enclos de communauté religieuse au cimetière Mont-Marie de Lévis (Photo F. Rémillard)

Aujourd’hui, le cimetière du Mont-Marie, le grand cimetière-jardin de Lévis, créé en 1887 sur un héritage plus ancien de champs des morts, regroupe plusieurs paroisses et sert les besoins funéraires d’une large communauté. Le site informatisé de l’organisme nous éclaire largement sur l’évolution récente de cet espace mortuaire.

«La Corporation du cimetière Mont-Marie est un organisme sans but lucratif au service de ses fabriques membres. Fondée en 1972 et administrée par des gens d’envergure. Elle a pour objectif de servir la collectivité tout en assurant, dans le respect des traditions et des croyances de chacun, la garde des dépouilles qui lui sont confiées.

Depuis la première sépulture de la paroisse de Lauzon en 1673, le nombre de défunts reposant dans l’un des nombreux secteurs du cimetière Mont-Marie s’élève à plus de 80 000. L’incinération étant un mode de disposition de plus en plus apprécié des Québécois, la Corporation a fait ériger depuis 1991 deux mausolées – columbariums aux secteurs Lévis et Saint-Romuald et s’assure d’offrir des columbariums extérieurs dans la majorité de ses secteurs.

Enfin, pour assurer la pérennité et la rentabilité du cimetière et pour offrir ce qu’il y a de mieux aux familles des défunts, la Corporation s’est associée en 2002 à la Coopérative funéraire des Deux Rives dans l’édification du Centre funéraire d’Aubigny. Ce partenariat a permis à la Corporation de devenir membre d’un grand réseau funéraire entièrement québécois, ce qui lui permet maintenant d’offrir à ses concessionnaires des services funéraires complets, adaptés aux besoins de sa clientèle, et ce, sous un seul et même toit».

Vue partielle du cimetière Mont-Marie à Lévis, (photo: M. Lessard)

L’ouverture d’accueil du cimetière confessionnel catholique

Une brève enquête auprès des gestionnaires actuels du cimetière du Mont-Marie de Lévis permet de mesurer la grande ouverture de ce lieu d’inhumation, ouverture représentative de l’esprit qui anime les 300 membres de l’Association des cimetières chrétiens du Québec. Ce constat dépasse la simple tendance.

Jadis, ce cimetière confessionnel était réservé aux fidèles du culte catholique, idéalement pratiquant, non excommuniés et non divorcés, en bonne relation avec les principes et les préceptes de l’Église. Le champ des morts des premiers temps était devenu un jardin, aménagé selon les règles de l’art, organisé, végétalisé, fleuri, artistiquement clôturé, montrant un beau portail pour passer de la terre profane à la terre bénie. Et les lots bénéficiaient d’un entretien généreux lié au culte des défunts. Les espaces mortuaires étaient devenus des jardins, selon des modèles européens célèbres enracinés dans les débuts du 19e siècle.

Depuis 50 ans, on a grandement sacrifié le côté jardin pour permettre à la tondeuse mécanique de dominer la surface des lots et des allées. Dans plusieurs cimetières, dont celui du Mont-Marie, après examen des baux, des centaines de stèles, de monuments et de croix ont été retirées et envoyées à la casse, souvent les éléments les plus anciens de l’espace sacré, tout cela pour non-paiement du loyer annuel. On se croyait installé à perpétuité: une fausse impression. Ce vandalisme institutionnalisé a abouti à l’amnésie sérieuse de ce lieu d’histoire et d’archives et aux sacrifices d’œuvres commémoratives de l’art funéraire. Ceux qui ont fait la ville, notamment, sont morts une seconde fois !

Vue partielle du cimetière Mont-Marie à Lévis, (photo: M. Lessard)

Et les lots fragmentés ont été revendus. Partout, les vieilles clôtures et les portails sortis des fonderies locales ont été remplacés par des pagées en maille de fer d’une grande banalité. Et les cimetières jardins ont vu apparaître des mausolées-columbariums d’une grande pauvreté architecturale, à l’imitation de ces barres de logements qu’on trouve maintenant dans toutes les villes. Pour un peuple de travailleurs de la terre, il était normal qu’on soit mis en terre. Pour une collectivité qui habite des complexes d’habitation, il est plus conforme de finir son temps mémoriel dans un bloc de niches ou d’enfeus.

À Lévis, si notre jardin des morts a perdu une grande partie de son cachet original, ses monuments ostentatoires et ses chapelles funéraires, il a par contre profité d’un ajustement aux nouvelles valeurs religieuses qui emportent nos sociétés modernes. Le cimetière chrétien est maintenant ouvert à tous, à condition de suivre les règlements qui s’appliquent et qui touchent l’environnement et la discrétion. Suicidés, divorcés, croyants et athées, baptisés et non baptisés ont maintenant leur place à l’abri des érables centenaires qui fleurissent en automne. Plus encore, toutes les dénominations religieuses sont accueillies et peuvent utiliser tous les services mis à la disposition des familles. Protestants de toute dénomination, témoins de Jéhovah, musulmans, bouddhistes, tous les humains de la terre sont attendus pour vivre ensemble la croyance de leur parcours final. Il y a donc au Québec, dans tous les cimetières catholiques, une place pour les disciples de Mahomet en s’intégrant à l’ensemble, dans l’ordre, sans carré spécifique, sans ghetto. On retrouve ainsi un peu de l’esprit qui prévalait à Lévis au début du pays dans nos champs des morts où les colons français, les quelques esclaves noirs, les nombreuses nations amérindiennes, les Abénakis, Malécites, Montagnais, Micmacs, Iroquois, se côtoyaient pour l’éternité. Il ne faut pas écarter le regroupement d’un même groupe religieux dans nos grands jardins historiques consacrés au monde de l’au-delà et à la croyance de chacun.

De culture et de tradition

Au Japon, ce sont des forêts de planchettes de bois calligraphiées de prières qui marquent les tombes des êtres chers. Ici, c’est en fleurissant nos morts qu’on honore leur mémoire. Cette tradition, bien que beaucoup moins répandue de nos jours, persiste dans notre culture d’influence victorienne.

Je me souviens d’un dimanche de mai, où j’ai accompagné mon père au cimetière de la Côte-des-Neiges pour une cérémonie de commémoration rituelle. Mon grand-père Wilfrid était décédé sous mes yeux l’année précédente. J’avais six ans ce jour de mai où nous nous étions rendus aux serres du cimetière pour acheter des bégonias en pot pour fleurir le ot du défunt. En récompense pour l’avoir sagement assisté dans l’exercice de mise en terre des fleurs de mémoire, j’avais eu droit à un bégonia pour moi-même. Trop heureuse de cette acquisition, je l’avais installé dans une plate-bande en façade de la maison. Je l’avais veillé durant tout l’été. Informée qu’il ne tolérait pas le froid, j’avais beaucoup insisté ce soir d’automne pour qu’on aille quérir ma pupille horticole au jardin pour la mettre à l’abri… ce qui m’avait été refusé.

Le lendemain matin, je n’ai pu que constater que mes craintes de gel s’étaient avérées fondées: mon précieux bégonia avait rendu l’âme. Si au décès de grand-père Wilfrid je n’avais pas pleuré, il en fut tout autrement à la mort de mon plant. Au moment du départ inopiné et définitif du grand-père, je ne comprenais pas le concept de la mort. Personne n’avait alors eu l’idée de me l’expliquer, tous étant alors trop occupés à assimiler ce décès soudain. C’est en voyant l’état mon bégonia non gélif que je l’ai saisi le concept de la mort dans toute sa réalité. Mes parents n’ont jamais compris que le destin  d’un bégonia puisse justifier une telle crise de larmes.

Devoir de mémoire

C’est cette anecdote qui m’est revenue à l’esprit cette semaine quand une amie, Madame Suzanne Lemire m’a raconté qu’en Hollande, ce sont les enfants des écoles qui fleurissent la mémoire. Comme plusieurs de nos lecteurs préoccupés de la protection des cimetières, la visite de ces lieux de mémoire fait partie des activités de voyage de mon amie. Lors d’un passage en Hollande, elle s’est rendue au cimetière d’Arnhem, un cimetière militaire situé à Oosterbeek. Elle a avoué avoir presque pleuré en arrivant sous le porche de ce cimetière. «J’ai ressenti une émotion indescriptible que je n’oublierai jamais», m’a-t-elle dit.

Vue du cimetière d’Arnhem à partir du portail d’entrée (photo: Suzanne Lemire)

Elle a alors été très étonnée de constater que toutes les stèles étaient fleuries. À la question de savoir qui s’occupait de fleurir les tombes des soldats tombés au combat, elle s’est fait répondre que les enfants des écoles s’acquittaient de cette tâche. Quelle belle idée ! La plupart de ces soldats étant morts en terre étrangère, ils ne peuvent compter que sur ces jeunes natifs pour entretenir le souvenir de leur vie abruptement interrompue. Pour les enfants, il s’agit d’une initiation à l’histoire, au concept de la mort, à l’effet désastreux des guerres et à la pratique de la commémoration.

Les morts d’Arnhem

Puisque nous commémorons cette année la fin de la première Grande Guerre (1914- 1918), cette information m’a amenée à documenter les morts de la Seconde Guerre, ceux d’Arnhem : il y en a au moins 1 759, juste à cet endroit.

C’est ainsi que j’ai appris que c’est en tentant de libérer les Pays-Bas, très tôt tombés aux mains des Allemands (en 1940), que ces soldats aient perdu la vie. J’ai aussi compris à quel point cette ville était un lieu stratégique important, une sorte de nœud de la guerre aussi férocement défendu que désespérément convoité.

En septembre 1944, une première tentative de reprise d’Arnhem, appelée Opération Market Garden, avait échoué, le maréchal Montgomery ayant sous-estimé la force militaire en place. Après cet assaut manqué, les Allemands n’eurent de cesse de renforcer cette position, naturellement protégée par les rivières qui l’encerclent et les hauteurs qui la fortifient. Aussi, a-t-il fallu attendre avril 1945 pour qu’une nouvelle offensive soit lancée. Cette fois, minutieusement conçue, tactiquement coordonnée et planifiée en trois phases, la bataille a été furieusement livrée et dramatiquement coûteuse en vies humaines. Et elle n’a réellement pris fin qu’avec la reddition sans condition des Allemands, le 5 mai. Les morts d’Arnhem, Anglais, Américains, Canadiens, et Polonais ont tous péri dans cette bataille.

Vue du cimetière d’Arnhem en Hollande, fleuri par les enfants (photo: Suzanne Lemire)

Les morts de la guerre en Hollande

Arnhem n’est pas le seul cimetière militaire à visiter. La Hollande à elle seule en compte pas moins de 10. Trois d’entre eux abritent les restes de nos compatriotes qui ont brutalement achevé leur vie en terre étrangère.

Les cimetières militaires en Hollande
LieuNationalitéNombre de stèles
Arnhem à OosterbeekBritanniques et autres
MargratenAméricains8 301 + 1 722 inconnus
GroesbeekCanadiens2619
Bergen op ZoomCanadiens1116
HoltenCanadiens1394
KapelleFrançais220
BredaFrançais156
RhenenNéerlandais4000
LoenenNéerlandais850
YsselsteynAllemands32000

Tellement de mémoires à honorer : les enfants des écoles de Hollande auront toujours l’embarras du choix pour les fleurir. Dommage qu’au Québec on tende à interdire cette pratique pourtant tellement riche de sens !

Détail du travail des enfants au pied d’une tombe (photo: Suzanne Lemire)

La mort non apprivoisée

Parmi les divers types de vestiges archéologiques, les sépultures et les restes humains sont dans une classe à part. D’abord, parce qu’ils requièrent, plus que tout autre, le plus grand soin lors de leur manipulation à toutes les étapes d’une recherche, tant en laboratoire que sur le terrain. Mais s’ils sont si particuliers, c’est surtout pour ce qu’ils représentent.

On a beau savoir que la mort est inéluctable, cette réalité est comme refoulée en nous. C’était moins vrai autrefois, quand la mortalité était très élevée et qu’elle touchait tous les groupes d’âge, en particulier les enfants. On mourait plus facilement de maladies qui, aujourd’hui, sont jugées banales, car soignées aisément. Aussi, les cimetières trônaient alors au cœur de la communauté, avant qu’on ne commence à enterrer les morts loin du village, vers le milieu du XIXe siècle. Comment donc imaginer que la mort ait été occultée quand on la côtoyait tous les jours. Bref, on vivait avec la mort.

La mort a toujours été crainte, elle ne laisse personne indifférent, même aujourd’hui, pourvu qu’on s’arrête à y penser. Au cours des nombreuses interventions archéologiques que j’ai réalisées dans des cimetières anciens, en particulier dans de petites communautés villageoises, j’ai pu noter la réaction de la population à l’égard de la fouille de sépultures : c’était un mélange d’étonnement, d’incompréhension, de questionnement. Si certains trouvaient inacceptable que l’on « dérange » les morts, d’autres étaient avides de tout savoir sur notre travail et nous observaient fouiller avec un intérêt évident.

Mais chez tous, nous  percevions d’abord de l’inquiétude. En leur rappelant brutalement que la mort existait, la vue de cercueils et d’ossements réveillait probablement chez eux des sentiments refoulés. Nous sentions que cela venait les chercher. Chez les plus curieux, un intérêt manifeste finissait par se développer. D’ailleurs, j’ai été invité à quelques occasions à aller présenter les résultats de mes travaux. Une vraie récompense pour l’archéologue.

L’archéologie et les restes humains

Nul autre type de vestiges archéologiques ne suscite autant de débats et ne polarise autant les prises de position que les sépultures, sans doute en raison de leur caractère sacré. On ne badine pas avec la mort ni avec les morts. Les cimetières ne sont-ils pas des lieux de dernier repos, donc inviolables ? Si cela était concevable autrefois, ça l’est beaucoup moins depuis que l’urbanisation des grands centres empiète sur tout; même les cimetières doivent céder leur place au « progrès ». Les anciens cimetières des agglomérations rurales ne sont pas épargnés; la mise à niveau des infrastructures (égouts, aqueducs …) nécessite des travaux d’excavation qui « obligent » à les détruire en tout ou en partie.

Avant que ne se développe l’archéologie professionnelle au Québec, au début des années 1970, on se souciait peu de la découverte de sépultures au cours de travaux d’excavation. Au mieux, les restes humains étaient prélevés manuellement et réinhumés dans une fosse commune au cimetière de la paroisse, au pire on faisait comme si on n’avait rien vu. Curieusement, dans une société prude, imbibée de religion, on semble avoir eu peu de scrupule à exhumer des sépultures par la manière forte.

L’avènement de l’archéologie vint changer cette façon de faire. En faisant valoir la valeur patrimoniale des sépultures, les archéologues ont progressivement imposé qu’elles soient fouillées avant que ne débutent les travaux qui les menaçaient. Au début, ils n’ont pas eu la vie facile. D’une part parce que nous étions des empêcheurs de tourner en rond : nous intervenions dans le cours « normal » des choses. D’autre part parce que nous voulions étudier les restes humains, « une chose qui ne se fait pas ». Comme pour nous mettre des bâtons dans les roues, on exigeait, en plus du permis de fouille archéologique délivré par le ministère de la Culture et des Communications, une autorisation émise par les autorités religieuses et la Cour supérieure. Il est arrivé qu’elles nous soient refusées. Or, un cimetière ancien qui se trouve aujourd’hui sous une rue ou un stationnement, ou dans un parc, a perdu sa vocation initiale et n’est plus un cimetière au sens de la loi. Sans compter que ces cimetières d’une autre époque ont tous dû être désacralisés à leur fermeture. Du moins était-ce le cas de certains dans lesquels nous sommes intervenus, comme l’attestaient les archives paroissiales.

Dans des conditions idéales, l’archéologue a tout son temps pour bien faire les choses (photo R. Larocque)

 

D’autres fois, l’archéologue est pressé par la poursuite des travaux d’excavation. (photo: R. Larocque)

Il est vrai qu’au début des années 1980, fouiller et analyser des restes humains était « révolutionnaire », même si ça se faisait déjà ailleurs (notamment en Ontario). Les autorités « compétentes » d’alors étaient encore très conservatrices. Pourtant, les archéologues proposaient une façon de faire beaucoup plus respectueuse des sépultures et qui permettait de préserver leur contenu patrimonial, tant biologique que culturel. Heureusement,  en près de 40 ans, les mentalités ont changé, les personnes en autorité aussi, et les archéologues ne se sont pas découragés, de sorte qu’aujourd’hui la fouille de sépultures se fait sur une base régulière.

Le cas des sépultures amérindiennes

Toute intervention archéologique dans un cimetière doit être gérée avec doigté, en particulier s’il s’agit d’un lieu d’inhumation amérindien. Les Autochtones sont très attachés aux liens traditionnels qu’ils entretiennent avec leurs morts et les âmes de ces derniers. Cet attachement doit être pris au sérieux. Par ailleurs, en cette époque où les Autochtones revendiquent leurs droits, l’archéologue ne peut plus fouiller comme auparavant, en leur tournant le dos et en s’appropriant les collections provenant de ses fouilles. Il a fallu la Native American Graves Protection and Repatriation Act (NAGPRA), une loi américaine adoptée en 1990, pour qu’il en prenne pleinement conscience. En vertu de cette loi, les musées et universités ont dû rendre aux Autochtones les collections de restes humains et d’artefacts qu’ils possédaient parfois depuis des dizaines d’années.

Depuis, les relations entre archéologues et Autochtones ont bien changé. Ceux-ci restent ouverts à la fouille de sépultures dont l’intégrité est menacée. En contrepartie, l’archéologue doit désormais considérer les Autochtones comme des partenaires dans ses projets, d’abord en les informant de ses objectifs , de ses méthodes de fouille et d’analyse, et ce avant même le premier coup de truelle. Par ailleurs, le Conseil de bande peut très bien être le maître d’œuvre d’un projet et en assumer la gestion financière. Et pourquoi ne pas engager des fouilleurs autochtones, en espérant susciter davantage leur intérêt et, qui sait, des vocations ? Ce changement d’attitude est primordial pour gagner leur confiance et s’assurer de leur collaboration et témoigne de notre respect envers leurs croyances et leurs défunts.

Conclusion

Même si la fouille de cimetières est presque devenue une routine au Québec, il faut rester vigilant. Le sort des sépultures dépend toujours de la bonne volonté et du bon vouloir de plusieurs. De fait, la découverte de restes humains – pas toujours accidentelle, car parfois prévisible – au cours de travaux d’infrastructure peut ne pas être rapportée par l’entrepreneur responsable des excavations ou le maître d’œuvre des travaux (par exemple une municipalité). Si on ferme sciemment les yeux, c’est surtout pour des raisons économiques. «Tomber» sur des sépultures oblige à interrompre les travaux et à payer une équipe d’archéologues. Dans les cas où la découverte de sépultures est envisagée, il est tellement plus simple de procéder à des fouilles préalables avant la date prévue pour le début des travaux. Et en ne devant pas les interrompre, on réduit aussi les coûts.

Il est regrettable que l’on ait commencé tardivement à fouiller nos vieux cimetières. Combien d’entre eux ont été détruits sans que l’on puisse en extraire des informations sur les modes d’inhumation aux siècles derniers (voir La Veille, Eté 2017, vol. 5 no  2 et Automne 2017 vol 5 no 3 ). Sans compter ce que l’analyse des restes humains peut nous apprendre sur les caractères physiques de nos ancêtres, sur la mortalité selon l’âge et le sexe, sur leurs maladies, traumas et causes de décès, sur la pratique d’interventions médicales, etc. Dans les numéros à venir, nous consacrerons donc quelques articles à l’apport des restes humains en archéologie : une mine de connaissances.

S’agissant des contributions des arbres à la qualité du milieu de vie des citoyens de la ville, on évoque souvent plusieurs de leurs bienfaits, pour la plupart reconnus. Leur apport à la diversité biologique, l’effet rafraîchissant de leur ombre sur les îlots de chaleurs minéralisés, leur important apport à l’esthétique des paysages et même le rehaussement de la valeur foncière des propriétés sont souvent évoqués, tous les intéressés en conviennent. On mentionne aussi souvent l’effet bénéfique des racines des arbres colonisant l’espace souterrain et leur capacité à capter les eaux de ruissellement, évitant ainsi une surcharge des réseaux de captation des eaux de surface et leur débordement. Cette dernière qualité s’accompagne de leur pouvoir, qu’on leur croit accessoire, à retenir en place les sols argileux ou limoneux susceptibles d’instabilité, particulièrement en état de saturation. Voici un fait historique qui confirme la véracité de ce pouvoir stabilisant des arbres sur les sols instables.

Un éboulis au cimetière

Nous sommes à Saint-Hyacinthe, au printemps 1917, à la fin du mois de mars. Comme chaque année, la crue de la rivière Yamaska est importante. Ce cours d’eau draine un grand territoire aux terres fertiles. Conséquemment, il est exploité depuis plusieurs décennies pour l’agriculture. On y déboise les terres, on creuse des fossés et des collecteurs d’eau de ruissellement qui, tous, mènent à la rivière. L’impact de cette grande quantité d’eau collectée s’exprime donc, chaque année, par une importante crue des eaux de la Yamaska au moment de la fonte des neiges.

Donc, durant la dernière semaine du mois de mars 1917, la température monte, nous sommes en pleine période de dégel. Les journaux locaux rapportent que le mardi 27 mars, l’inondation des quartiers maskoutains en bordure de la rivière est à son sommet. Les eaux n’ont jamais été aussi hautes depuis au moins quatre ans, y lit-on. Dans la nuit du vendredi 30 mars, jusqu’au lendemain, un grand choc secoue la terre du cimetière de la cathédrale, à Saint-Hyacinthe-le-Confesseur, et sa partie sud est emportée par toute cette eau qui dévale la pente vers la rivière. Cette section du cimetière est adossée à un méandre de la rivière Yamaska, situation particulièrement sensible à ce genre d’événement à cause de la pression exercée par l’eau de l’inondation. Cette fragilité est accrue par la présence, dans ce secteur, d’une couche d’argile sous-jacente. Votre chroniqueur jardinier et ex-fossoyeur a d’ailleurs constaté cette nature argileuse du sol, son instabilité et sa tendance à s’ébouler en période printanière, rendant particulièrement compliqué et pénible le creusage des fosses à la pelle. (J’aurai une petite anecdote à vous raconter à ce sujet)

La catastrophe est rapportée dans les médias locaux de la façon suivante: «C’était un désordre bien triste à voir que cette étendue de terre toute bouleversée au travers de laquelle on y voyait percer des crânes et des ossements nus, du bois de croix et des tombes. On voyait des cercueils complètement brisés et des vides; d’autres gardaient encore quelques ossements; dans quelques-uns qui étaient ouverts, il ne restait plus que des lambeaux de vêtements. D’autres tombes pendaient au-dessus du précipice, il eut suffi d’une simple secousse pour les précipiter dans le dégât. Il n’est pas exagéré de dire que la plupart des corps qui ont été entrainés par ce bouleversement sont des corps perdus à jamais.». (Le Clairon, 6 avril 1917)

On comprend que des drames personnels peuvent ainsi arriver. Le journal Le Courrier de Saint-Hyacinthe du samedi 14 avril rapporte le cas de M. Udger Beaunoyer, entrepreneur-peintre : « Sa femme, née Edvine Desmarais, décédée il y a environ huit ans, avait été inhumée dans cette partie du cimetière de la ville où s’est produit cet éboulis. Depuis quelques jours, son cercueil aux trois quarts découvert menace de tomber dans le ravin, sans qu’il soit possible de remédier à la chose. Sa deuxième femme Evelina Tanguay, est décédée cette semaine et lui-même est dangereusement malade».

Éboulis survenu le 27 mars 1917 au cimetière de la cathédrale de Saint-Hyacinthe (photo : Service d’archives Centre d’histoire de Saint-Hyacinthe histoiredemaska.com)

L’histoire ne dit pas comment tout cela s’est finalement résorbé et a été réparé. Je peux cependant vous affirmer, pour avoir joué à construire des cabanes près de la rivière dans les années 1960, que le tout a été remis en place et que des arbres s’y sont installés. Selon mon père, qui fut pour un temps le gardien du cimetière, ces arbres avaient été plantés pour prévenir un autre éboulis. Sur toute la bordure du cimetière longeant la rivière, deux espèces de peuplier ont été plantées, soient le peuplier de Lombardie (Populus nigra « Italica») et le peuplier deltoïde (Populus deltoides). J’appris plus tard, lors de ma formation horticole, que cela était logique, car ces espèces forment de vigoureuses racines colonisant le sol sur une grande étendue et sont particulièrement aptes à retenir les sols instables près des cours d’eau.

J’ai vu mourir de leur belle mort tous les peupliers de Lombardie dans les années 1980, victimes de leur grand âge (environ 60 ans), attaqués par la carie et souvent mis à terre lors de grands vents. Les peupliers deltoïdes, connus pour leur plus grande longévité ont été plantés dans la section où a eu lieu l’éboulis et ils y sont toujours. Ils sont aujourd’hui centenaires ou presque et se sont considérablement développés. En plus de bien retenir les sols, par leur apport important à la biomasse ils offrent une belle fraîcheur et participent à la diversité biologique. Aucun autre éboulis ne s’est produit. Une espèce à garder à l’esprit en ces temps de bouleversements climatiques extrêmes qui en amenant des crues abondantes et de nombreux glissements de terrain laissent entrevoir des pertes matérielles dans tous les cimetières localisés en bordure d’un cours d’eau.

Peupliers deltoïdes plantés il y a 90 ans pour stabiliser le sol en bordure de rivière (photo J-J Lincourt)

Vous aurez, lors de visites en nos vieux cimetières, constaté ici et là la présence de petits agneaux de pierre couchés sur le flanc avec une petite «pa-patte» repliée sur elle-même, sur des stèles jamais beaucoup plus hautes qu’un pied ou deux. Ils ne sont pas là pour indiquer l’inhumation d’un berger, mais plutôt pour commémorer la mort d’un enfant à un âge où l’on ne saurait l’admettre. L’agneau symbolise l’innocence et la fragilité. Quoi de plus indiqué pour marquer la sépulture d’un bambin!

L’inhumation d’un enfant représente la pire des épreuves pour les fossoyeurs. Déposer un petit cercueil dans le fond d’une petite fosse, ça vous remue les entrailles.

La mortalité infantile était telle au 19e siècle et au début du 20e que les cimetières se réservaient une section destinée uniquement aux enfants. Même qu’en ce fameux cimetière sur le mont Royal, on distinguait deux sortes de fosses communes : les grandes et les petites fosses.

Cette mortalité précoce n’épargnait pas les classes aisées, quoique dans une moindre mesure. Alors que les bébés enterrés dans des fosses communes ont pour lot un anonymat éternel, les familles en moyen faisaient souvent ériger sur leur lot ce petit monument supplémentaire, question de souligner le vif émoi d’un décès si injuste. Ce sont dans ces concessions que l’on retrouve ces agneaux tumulaires.

Les bébés non baptisés, que l’on disait voués aux limbes, étaient appelés ondoyés. Par exemple, un petit Gagnon était désigné dans le nécrologe ou sur un monument comme « Ondoyé Gagnon ». N’ayant jamais eu l’occasion de pécher, mais n’étant pas entrées en la vie sacramentelle, ces pauvres âmes voguaient dans un entre-deux, ni enfer, ni purgatoire, ni paradis, en attendant la résurrection du Messie. L’ondoiement était un « baptême de fortune » qui pouvait être prononcé par quiconque était présent lors de la délivrance du bébé.

À ce sujet Brigitte Garneau rapporte que «La mortalité infantile représentait […] 51,3 % des décès enregistrés en 1910, 46,7 % de ceux  enregistrés en 1920 et 40,7 %  \…\ en 1930.»

Au début du XXe siècle, d’après les témoignages recueillis par Suzanne Marchand, «la plupart des décès chez les très jeunes enfants étaient attribuables à des diarrhées ou des gastro-entérites.» Les maladies infectieuses et contagieuses faisaient aussi de nombreuses victimes, selon les statistiques officielles qu’elle a consultées.

À Dorothée, décédée trop tôt (à 11 ans), les parents ont inscrit le message suivant: Dors en paix mon enfant, l’amour et la prière te visitent souvent sous tes six pieds de terre. Émouvante de naïveté dans la séparation brutale. (photo: J. Des Ormeaux)

 

Quatre photos des agneaux qui émeuvent les fossoyeurs , tirés de l’album personnel de notre fossoyeur: J. Des Ormeaux