Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : P. Daveluy
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

Une entrevue menée par Suzanne Beaumont avec Madame Johanne Gagnon, conseillère au Développement des services aux familles et à la Communauté de la Compagnie des cimetières Saint-Charles et Belmont à Québec.

Madame Gagnon, quel est votre mandat dans la compagnie des Cimetières Saint-Charles et Belmont?

Mon mandat comporte deux volets. Le premier est de bonifier et d’améliorer les services déjà existants pour nos familles, dont ceux offerts à l’accueil et lors des commémorations annuelles. Nous avons également ajouté des célébrations à la fête des mères et des pères. Nous recevons nos familles avec un petit goûter. Toutes ces petites attentions sont très appréciées de notre clientèle.

Le second volet de mon mandat est d’offrir des évènements nouveaux à notre clientèle et à la communauté, évidemment en lien avec nos activités, comme les visites guidées, mais également des conférences et des cafés-rencontres spirituels. Je travaille également sur toutes sortes de projets spéciaux avec des groupes communautaires et des associations de retraités.

Le but est de faire découvrir ou redécouvrir nos lieux d’une grande beauté, pleins de richesse au point de vue historique, et ainsi, d’offrir une expérience positive d’une visite au cimetière.

C’est Johanne Gagnon qui a eu l’idée originale d’utiliser un véhicule motorisé pour transporter ses visiteurs. Ce faisant, elle a élargi l’éventail de mobilité de la clientèle et permis de tenir l’activité en continu pendant l’été, et ce, même s’il pleuvait. (photo: cimetière Belmont)

Nos lecteurs sont  curieux de savoir comment vous est venue l’idée de ces ballades historiques dans le cimetière.

Des visites guidées avaient déjà été offertes par le passé, des balades à pied et nous avons également une application gratuite qui se télécharge avec un téléphone intelligent, qui offre deux circuits : le premier est celui des premiers ministres du Québec et le second, est celui des maires de la ville de Québec. Je trouvais que le filon des visites devait être exploité, je cherchais un moyen, disons, motorisé, de transporter mes visiteurs et je souhaitais également recevoir un large public, non pas seulement des adeptes de politique ou d’histoire.

Avec l’aide de collègues et après beaucoup, beaucoup de marches dans le cimetière, j’ai conçu un circuit composé d’artistes, de politiciens, de grands commerçants, de drames qui ont perturbé notre ville, en passant par les mœurs de l’époque ainsi que certains symboles sur les œuvres funéraires. J’ai fait le pari que le public serait charmé.

Pour le choix de la calèche-tramway, c’est mon collègue Robert Julien qui en a eu l’idée, je lui en dois donc le crédit.

Quel a été votre plus grand défi dans la réalisation de ce projet?

Avoir des visiteurs sans que nous investissions dans la publicité. Le déboursé pour la calèche-tramway était considérable. Je souhaitais également avoir des groupes organisés programmés pour tout l’été.

J’ai fait du démarchage auprès de maisons de personnes retraitées, d’associations de professionnels retraités et de groupes communautaires. J’ai présenté la visite guidée aux personnes responsables de ces groupes et je dois avouer que les gens manifestaient beaucoup d’enthousiasme. Alors, rapidement et assez simplement, j’ai pu combler les 28 plages horaires des visites guidées, du début de juin à la mi-septembre.

Parlez-nous de vos sources pour le contenu de la visite.

Beaucoup de lecture ! Les écrits de Thérèse Labbé, Brigitte Garneau et Lorraine Guay. Des recherches sur Internet, sur le site Ancestry, et des découvertes extraordinaires dans nos archives. Comme j’aime beaucoup l’histoire, la tâche fut agréable.

Avez-vous été surprise de la réponse du public de Québec?

En fait oui, ça dépasse mes espérances. Nous avons reçu des dons, ainsi que des appels et courriels de remerciements. La calèche a toujours été remplie. Il y a même une liste d’attente.

Pouvez-vous nous annoncer dès maintenant si l’activité reviendra l’été prochain ? Dans une autre formule ou dans un autre cimetière?

Oui, nous répèterons l’expérience au cimetière Belmont et nous ajouterons également le cimetière Saint-Charles de Québec.

Merci de votre temps Madame Gagnon, et longue vie à vos projets.

 

Bien assis dans un tram électrique, les participants se laissent instruire par leur guide. Une des vedettes de la visite est sans conteste le calvaire qu’on aperçoit en arrière plan et qui sera présenté en détail dans l’article sur le sujet de ce bulletin. (photo: Cimetière Belmont)

Lac-Mégantic soulignait cet été le 5e anniversaire de la tragédie ferroviaire qui faucha 47 vies dans la nuit du 6 juillet 2013. Devant l’église Sainte-Agnès, où a été installé un mémorial aux victimes, tout près du majestueux lac et des rails qui traversent la ville en plein centre, un grand espace nu a remplacé les 80 bâtiments détruits dans l’ancien centre-ville. Au sous-sol de l’église, l’exposition La solidarité au cœur de notre mémoire permet de comprendre la séquence des événements qui ont produit l’accident ferroviaire et d’apprécier les gestes de solidarité qui ont permis aux méganticois de se relever du drame. Parmi ces actions, mentionnons le parcours interactif du Marcheur d’étoiles qui ceinture l’ancien centre-ville et nous fait découvrir 48 sculptures monumentales inspirées de l’histoire et du patrimoine du territoire.

Réparties sur deux kilomètres, elles ont été réalisées par des sculpteurs des quatre coins du Québec, membres du Conseil de la sculpture du Québec. Sur la rive du lac, des bancs inclinés vers le ciel nous rappellent que Lac-Mégantic fait partie de la Réserve internationale de ciel étoilé du Mont-Mégantic qui protège les paysages nocturnes. En 2019, L’Espace de mémoire sera construit à l’emplacement de l’ancien Musi-Café sur la rue Frontenac. Élaboré par l’Atelier Pierre Thibault, cet espace commémoratif sera un lieu de recueillement et marquera une étape importante dans la réappropriation des lieux par la population méganticoise.

Devant l’église paroissiale, le monument commémorant la tragédie de Lac Mégantic (photo: Lorraine Guay)

En plus de faire partie du répertoire des jurons des Québécois, lequel, on le sait, puise abondamment au vocabulaire religieux, calvaire fait référence au promontoire sur lequel furent implantées les trois croix des suppliciés de l’an 33 de notre ère : le Christ et deux brigands. Icône largement répandue dans la culture catholique, elle est souvent reprise dans les cimetières et les croix de chemin. La représentation va de la simple croix à la mise en scène élaborée grandeur nature, présentant le crucifié, en présence de ses proches : sa mère, la vierge Marie, son apôtre préféré, Jean et Marie-Madeleine, une disciple assidue. Parfois même, c’est une mise en scène complète du dernier acte de la vie du Christ qui inclue les deux larrons en croix, ajoutant parfois des soldats ou encore des anges au décor. La documentation des calvaires de cimetière passe forcément par celle des croix de chemin et des chemins de croix qui ont parfois eu recours aux mêmes sources commerciales et aux mêmes modèles que ceux utilisés pour les calvaires de cimetière.

Le déclencheur

C’est la très belle mise en valeur d’un de ces calvaires de cimetière à quatre personnages, photographié par Suzanne Beaumont, membre de Pierres mémorables (voir photo 1), qui a titillé ma curiosité. En effet, l’ensemble en fonte de fer récemment restauré du cimetière Belmont avec son Christ en ostensoir est installé à l’entrée de ce jardin de mémoire et fait figure de vedette incontournable des visites guidées qui y sont menées.

À cause de cette photo, je me suis mise à la recherche d’information relative à la signature de cette œuvre, celle du fondeur de Vaucouleurs (voir photo 2 : Union artistique de Vaucouleurs, (Meuse) France). Au début du XXe siècle, ces artistes français de la fonderie d’art, ont littéralement inondé le Québec de leur production, principalement de statues religieuses.

Comme moi, vous avez très certainement déjà croisé de ces calvaires de cimetière ou de chemin et probablement aussi comme moi, vous avez pensé qu’ils étaient tous identiques, qu’ayant été produits en série par l’industrie, ils avaient une faible valeur culturelle. Il y a lieu ici de rajuster votre opinion. En y regardant de plus près, vous constaterez que si les calvaires se ressemblent tous, ils ne sont pas identiques et en plus et les modèles se relient à de belles valeurs artistiques qui ne laissent rien à désirer par rapport aux productions faites mains par des professionnels d’ici.

Calvaire du cimetière Notre-Dame de Belmont récemment mis en valeur dans cette présentation avec un Christ en ostensoir

 

Détail montrant la signature du monument ; UNION ARTISTIQUE DE VAUCOULEURS (MEUSE) , France (photos: Suzanne Beaumont)

À propos de Vaucouleurs

Plusieurs calvaires en métal du Québec portent la signature de Vaucouleurs. En consultant les catalogues commerciaux anciens de fonderies de cette commune française, on trouve l’origine de plusieurs de nos calvaires de cimetière ou de chemin. En effet, les maîtres de forges du XIXe siècle offraient dans leurs catalogues illustrés une grande diversité d’objets dont une infinie variété de statues profanes et religieuses souvent reproduites à partir d’œuvres anciennes originales de grande qualité artistique. Ces œuvres industrielles étaient réalisées par moulage de modèles académiques originaux du XVIIIe. J’ai été impressionnée de trouver dans un des catalogues de modèles de l’Institut catholique, coulés à la fonderie Tusey, de Vaucouleurs, un Christ Bouchardon (voir gravure ci-contre).

Or Edmé Bouchardon est un sculpteur issu d’une famille de sculpteurs. À un jeune âge, il se voit décerner un grand prix de Rome où il sera rapidement repéré pour son talent et sera invité à titre de sculpteur, à Paris, à la cour du roi Louis XV. Il faut voir et revoir la vidéo de l’exposition de 2016 au Louvre pour constater l’envergure et le talent de cet artiste dont on dit qu’il est le plus grand dessinateur et sculpteur français du XVIIIe.

 

Gravure tirée d’un catalogue commercial des fonderies de Tusey (Vaucouleurs) , entre 1874 et 1884, offrant à ses clients un Christ Bouchardon.

 

Photo 3: Détail du calvaire à trois personnages de Sainte-Anne-de-la-Pocatière dont le Corpus est un Christ Bouchardon. L’ensemble, probablement en fonte bronzinée, est signé de l’Union artistique de Vaucouleurs (photo Gérard Arbour)

Concernant l’attribution de ce Christ Bouchardon, que plusieurs fonderies françaises du XIXe siècle offraient d’ailleurs dans leur catalogue, il plane une incertitude qui oblige à parler d’un «Christ dit de Bouchardon». Une incertitude qui restera sans doute à jamais puisque le Christ de référence, qui avait  connu deux lieux d’hébergement avant son acquisition finale par la ville de Paris en 1840, a été acheté comme «prétendu E. Bourchardon». Il n’en demeure pas moins que la qualité des œuvres offertes par les maîtres de forges de Vaucouleurs demeure impressionnante. Celles-ci oeuvres sont empreintes de réalisme et imprégnées de l’esprit du baroque. J’ai cherché  au Québec  un «christ Bouchardon» . Le calvaire de Sainte-Anne-de-la-Pocatière (voir photo 3) est un exemple.

Effervescence et déclin d’une production de fonte d’art

Au XIXe siècle, quand la fonte d’art en fer investit le marché, celle en bronze existe déjà depuis belle lurette. Mais le bronze étant coûteux, la production d’œuvres en bronze est réservée à une élite. L’apparition de modèles en fonte de fer de grand format déclenche la révolution industrielle. Toutefois, son effervescence sera de courte durée, son déclin s’entamant avec la fin du siècle qui l’a vu naître. Il faut savoir que si la fonte d’art en fer apparaît si tard dans l’histoire des technologies métallurgiques c’est en partie parce qu’il n’est pas simple d’extraire le fer de son minerai d’origine pourtant si abondant dans la nature. De plus, si avant la révolution industrielle on arrive déjà à couler des objets en fonte de fer, les produits restent de petites dimensions. C’est qu’on maîtrise encore mal l’extraction des gaz émis pendant la coulée dans les moules  et que ces gaz emprisonnés causent des imperfections incompatibles avec la solidité et l’apparence du produit final. De plus, la fonte d’art en fer exige beaucoup de minerai, énormément d’énergie, des équipements dispendieux et surtout un très grand savoir-faire.

Les premiers maîtres de forges apparaissent en Angleterre à Iron Bridge, municipalité située au nord-ouest de Birmingham, qui, comme on s’en doute, doit son nom à ce premier pont de fer érigé en 1781 à cet endroit. Les Anglais deviennent  pionniers dans la maîtrise d’une fonte de fer de qualité et en grand format et sans imperfection. Rapidement, la France envoie ses spécialistes en éclaireurs pour s’initier à ce nouvel art de la sidérurgie. Et, elle intégrera dans sa propre production les pratiques apprises chez les Britanniques. L’essor en France de ces nouvelles technologies est concomitant à un nouvel urbanisme mis en place dans la capitale par le baron Haussmann (1809- 1890) et un modèle qui fera école dans toutes les villes. Ce nouvel urbanisme, plus aéré et plus organisé requiert une abondance de mobilier nouveau : fontaines, lampadaires, bancs publics, statuaire ornementale, gardes de galerie, rampes d’escaliers, etc., et ce sont les maîtres-fondeurs du fer qui répondront à l’immense demande. Ce nouvel art de vivre en ville remplira les carnets de commandes des usines de sidérurgie en émergence. Dans cette foulée apparaitront les premières fonderies d’art en France dont celle de Tusey en périphérie de Vaucouleurs. Pour satisfaire leurs besoins en modèles, ces fonderies obtiennent des musées l’accès aux collections pour nourrir les maîtres en moulage : c’est notamment le cas du Louvre à Paris et du Victoria and Albert Museum, à Londres. Une salle de ce dernier est d’ailleurs entièrement consacrée à ces modèles en plâtre reproduisant des œuvres anciennes en différentes matières. Pour constituer la statuaire des villes, les modèles issus des grandes collections royales devenues collections d’État seront moulés en plâtre, remoulés en creux avant d’être coulés en fer et souvent patinés pour imiter le bronze. Ainsi donc, ce sont les œuvres d’art des grands musées et des grands temps de l’histoire de l’art qui s’offrent à la vue dans nos calvaires produits industriellement.

La fonderie d’art en fer disparaîtra progressivement si bien qu’à la fin du XIXe, les hauts-fourneaux qui donnent dans la fonte de fer se raréfient : nombreux sont ceux qui ferment leurs portes alors que les autres qui restent en affaires le font au prix d’une diversification et d’une réorientation progressives de leur production vers des modèles techniques d’armement, de mécanique et d’ingénierie. De nombreux facteurs expliquent le déclin de la fonte d’art en fer, l’un d’eux étant la loi française de 1905 séparant l’Église et l’État et réduisant la présence du sacré dans l’espace habité.

De l’Union artistique

L’atelier de l’Union artistique situé à Vaucouleurs sur la Meuse, en territoire lorrain, a été créé en 1887 par Martin Pierson (1836-1900), sculpteur et homme d’affaires. Ce dernier avait déjà monté en 1865, un premier atelier, l’Institut catholique de Vaucouleurs (voir illustration ci-jointe). Celui-ci  donnait principalement dans l’art religieux et faisait déjà, couler ses pièces de fonderie d’art à Tusey en périphérie de Vaucouleurs. Après la fermeture en 1881 de ce premier atelier, Pierson en remettra un autre sur pied, à l’étiquette commerciale de l’Union artistique. Celui-ci ci se maintiendra en activité jusqu’en 1967, presque cent ans, repris tour à tour par Charles (_ -1923) le fils du fondateur, et par Albert (_ -1976) le fils de Charles (voir l’illustration ci- dessous). Malheureusement, peu d’information subsiste sur cette entreprise, ses archives ayant été détruites. On sait par contre que les fonderies de Tusey (Vaucouleurs) ont continué de couler pour l’Union artistique probablement jusqu’en 1920.

Page couverture du catalogue commercial de 1893 de l’Institut catholique de Vaucouleurs

De la fonderie d’art de Tusey

À Vaucouleurs en Lorraine se trouve une ancienne fonderie d’art de Tusey, toujours en opération, mais qui a changé de créneau de production. Fondées en 1832 par le maître de forges Pierre Adolphe Muel, lui-même issu d’une famille de maîtres de forges, les fonderies de Tusey se sont spécialisées dès leur création dans la fonte d’art et ont acquis une réputation d’excellence dans le domaine. De 1839 à 1843, l’entreprise de Tusey sera dirigée par l‘ingénieur, professeur et homme d’affaires André Guettier, qui témoignera du haut niveau d’expertise acquis en cette matière de fonte d’art dans un traité savant de plusieurs centaines de pages, intitulé De la fonderie. Après sa création, l’entreprise passera de mains en mains, fusionnera et scindera tour à tour. Elle sera rachetée en 1904 par Laurent Chevaillier qui fera lentement migrer la production de la fonte d’art vers la fonte d’armement. notamment les grenades citron de la guerre 14-18,  et la fonte mécanique de sorte que le catalogue de 1926 n’offre plus guère que de la serrurerie fignolée.

À propos des spécimens du Québec

C’est à partir de l’acquisition en 1904, par Chevaillier, et jusqu’en 1920 alors que cette fonderie de Vaucouleurs abandonne progressivement le champ de la statuaire, que le Québec s’enrichira de plusieurs monuments en fonte de fer signés par l’Union artistique de Vaucouleurs. C’est le cas du spectaculaire chemin de croix du Sainte-Anne de Beaupré (voir photo 6), installé entre 1913 et 1945 et de celui d’Huberdeau (voir photo 7).

Détail de la station VIII du chemin de croix de Sainte-Anne de Beaupré, en fonte de fer bronzinée avec ses personnages grandeur nature (photo: Suzanne Beaumont)

 

Station XII du chemin de croix d’Huberdeau, petite municipalité de moins de 1 000 habitants située en bordure de la rivière Rouge, dans les Laurentides. Se limitant à cinq stations, ce chemin de croix est incomplet. Aquis entre 1910 et 1920, durant la Grande Guerre, les composantes de la séquence se sont perdues en mer après bombardement et destruction des navires qui les transportaient.

Pour en revenir au calvaire du Belmont

Les personnages de ce calvaire du Belmont sont du même modèle que ceux de Chaunay, au centre ouest de la France, un calvaire inauguré en 1915 (Calvaire de Chaunay). De plus, on reconnaît dans ce calvaire des modèles identiques à ceux du calvaire d’Huberdeau. Les mêmes traits de caractère figurent encore dans la station XII du très beau chemin de croix de Sainte-Anne de Beaupré en fonte bronzinée (chemin de croix Sainte-Anne-de-beaupré). Il est également étonnant de constater que la Vierge et le Saint-Jean du calvaire du cimetière Saint-Patrick à Québec sont également du même modèle alors que ceux-ci ne sont pas en fonte, mais plutôt en béton fin, ou poussière de pierre comme on dit souvent (voir photo 8). Et ce cas n’est pas un unique. On retrouve plusieurs de ces modèles en béton sur le territoire du Québec dont celui du cimetière de l’Hôpital général à Québec (voir photo 9), lui aussi inspiré de la statuaire industrielle en fonte de fer. Comment expliquer cette mutation du fer au minéral ? Comment et quand sont apparus dans le paysage québécois ces multiples exemplaires en béton fin ? Il serait plausible de croire qu’après la rupture d’approvisionnement des fonderies, on ait utilisé nos statues de fer comme modèle pour les reproduire localement en béton.

Calvaire du Cimetière Saint-Patrick à Québec (photo: Suzanne Belmont).

 

Calvaire de l’Hôpital général (photo :France Rémillard). Bien que tous les personnages de ces deux calvaires soient en béton fin, les modèles diffèrent, mais ils pourraient être tirés de modèles en fonte de fer de Vaucouleurs.

La production industrielle en fonte de fer suit de près celle de la statuaire religieuse et profane en plâtre qui orne toujours nos églises et nos édifices publics. Au Québec, la diffusion de ces modèles d’académie a certainement fourni l’inspiration dont se sont nourris plusieurs de nos sculpteurs, prolongeant dans notre XXe siècle québécois les styles du XVIIIe Européen. D’où est venue l’inspiration de Louis Jobin (1845-1926) pour ne citer que cet artiste, pour son Christ en croix, son Saint George terrassant le Dragon, sa Vierge de Lourde ou son Saint-Jean ? Les catalogues de fonderies permettraient probablement d’établir un parallèle de notre production locale en bois avec celle en fonte.

Les œuvres en fer issues des fonderies d’art européennes, surtout françaises, longtemps boudées par nos chercheurs méritent qu’on s’y attarde, qu’on en dresse l’inventaire et qu’on les documente.Il y a là un beau sujet de recherche. Ce court article aura-t-il suscité un nouvel intérêt chez nos lecteurs ? Les aura-t-il convaincus que nos calvaires moulés en fonte de fer, qu’ils soient en bordure de chemin ou au cimetière, même s’ils proviennent d’une production industrielle, sont aussi des objets de sens précieux à conserver? Nous l’espérons.

Il y a cent ans, la pandémie d’influenza de souche H1N1, communément appelée alors « grippe espagnole », ravageait le monde.

De toutes les maladies, la grippe espagnole fut de loin la pire à avoir frappé l’humanité. Même la peste noire du Moyen Âge n’a pas fauché autant de vies. Nulle guerre, nulle catastrophe naturelle, nulle famine n’ont été aussi meurtrières. En dix-huit mois, en 1918-1919, environ 500 millions de personnes, soit un tiers de la population mondiale à l’époque, ont contracté la grippe. Le nombre exact de vies perdues ne sera jamais connu, mais la meilleure estimation se situe entre 50 et 100 millions. Sur le territoire québécois, on évalue que ce sont 14 000 personnes qui en sont décédées, dont 3 500 à Montréal et 500 à Québec.

Une des dernières opérations de ma vie professionnelle au sein de l’appareil d’État auxquelles j’ai participé fut en 2006 et 2007, un plan de communication gouvernemental en cas de pandémie. La pandémie majeure alors appréhendée n’est toujours pas survenue, mais l’épisode de vaccination automnale massive de 2009 contre le virus grippal A (H1N1) a mis en lumière ce risque majeur. Lors de notre préparation, j’ai eu à potasser plein de documents sur la grippe espagnole, un sujet alors mésestimé par les historiens québécois.

Il semble toutefois que la «frousse» de 2009 en ait activé certains puisque, dans l’édition du 13 octobre 2009 de la revue Histoire et société, on trouve un article sur le sujet. J’en livre ci-après un extrait pour établir le lien avec la trace dans la pierre dont il est question ici.

La grippe espagnole frappe Québec

Ainsi, y lit-on que si « La maladie est recensée en mai 1918, elle n’arrive “officiellement” à Québec, donc dans les médias, qu’autour du 27 septembre 1918. Dans la capitale, c’est le Bureau de santé qui forcera » […] la fermeture des théâtres, des écoles, des tavernes et même des églises, en plus de restreindre les heures d’ouverture des magasins en octobre 1918. Malgré cela, la grippe frappe fort au milieu du mois, avec ses effets les plus dévastateurs ressentis entre le 10 et le 20. Elle fait pratiquement 500 morts dans la seule ville de Québec, dont une quarantaine de victimes par jour entre le 14 et le 20. Une des caractéristiques principales du virus fut qu’il a tué en majorité des adultes en bonne santé, moins de trois jours après l’apparition des premiers symptômes. Certains étaient terrassés en 24 heures et mouraient de détresse respiratoire. Elles-mêmes, jeunes adultes, les neuf Sœurs Grises dont j’évoquerai plus loin le destin funeste, ont connu leur trépas en plein durant cette phase critique de la pandémie à Québec.

La ville est pratiquement fermée pour une bonne partie du mois d’octobre. Le manège militaire est mis en quarantaine dès le 2 et des écoles sont utilisées comme hôpitaux temporaires ou cliniques de fortune. La Société Saint-Vincent-de-Paul, les communautés religieuses de la ville (en particulier les Sœurs Servantes du Saint-Cœur de Marie et les Sœurs Franciscaines Missionnaires de Marie), des étudiants en médecine de l’Université Laval et la Ligue des ménagères fournissent du personnel médical bénévole (assistants, infirmiers et infirmières) pour passer à travers cette crise.

Tirée d’un périodique d’époque, cette publicité proposait un sirop pour affronter la grande tueuse, c’était bien mal connaître sa virulence.

 

Cette photo ancienne porte au verso l’inscription suivante: Enterrement à l’Hôpital du Sacré-Coeur de sœurs (des Augustines de  Miséricordes de Jésus) décédées de la grippe espagnole, automne de 1918. La scène croquée dans la cour de l’institution montre six cercueils alignés dans une fosse commune. Une autre fosse est visible à l’arrière, sur la gauche et une autre à droite. Sur la croix qui apparaît en arrière-plan, on peut lire O crux ave, spes unica ( salut ô croix. notre unique espérance). Image tirée de la collection personnelle de Michel Lessard

Par ailleurs, bien qu’il ne soit pas fait mention des Sœurs de la Charité de Québec, il n’est pas exclu que ces religieuses, dont les vocations étaient établies dans divers établissements d’enseignement et de soins (incluant le tout nouvel Hôpital Laval), soient, elles aussi, aux premières loges dans le soin des malades. À Québec, la mortalité diminue rapidement dès le début novembre 1918. C’est la dernière épidémie majeure que la ville ait connue.

Silence dans les cimetières

Si cette contagion a marqué de façon durable les survivants, le patrimoine funéraire est peu loquace pour perpétuer le souvenir des victimes. Il existe toutefois au moins un endroit à Québec où, d’un clin d’œil, on peut mesurer l’ampleur de cette tragédie. Il s’agit du cimetière Notre-Dame-de-l‘Espérance, où reposent depuis des décennies les Sœurs de la Charité de Québec. Selon la tradition, elles sont inhumées dans l’ordre chronologique de leur décès. Au hasard de l’une de ses allées, on retrouve, côte à côte, les sépultures de neuf d’entre elles, trépassées dans la force de l’âge entre 18 et 36 ans. Leurs stèles indiquent qu’elles sont décédées entre le 5 et le 23 octobre 1918, donc fort probablement durant l’épisode de grippe espagnole.

Je joins une translittération épigraphique et une photo des stèles rappelant la tragédie.

Croqué au cimetière Notre-Dame-de-l’Espérance, situé derrière l’ancien hôpital Robert-Giffard, à Québec, un cimetière privé, une séquence émouvante de neuf stèles de religieuses vraisemblablement décédées en portant secours aux malades touchés par la grippe espagnole ( photo Guy Gagnon retravaillée pour en augmenter la lisibilité).

Translittération épigraphique relevée sur les neuf stèles du cimetière des Sœur de la charité de Québec probablement des décès attribuables à la grippe espagnole (voir photo des stèles, ci-dessus

D’abord le mystère

Un mystérieux monument, plutôt anonyme, est situé dans une section du cimetière Notre-Dame-des-Neiges où les lots à deux places prévalent et où on ne retrouve pas de concessions institutionnelles. La mention 1939-1945 sur l’épitaphe laisse supposer un lien avec la Seconde Guerre mondiale, mais nous n’avons pas d’indice qui puisse nous éclairer sur cette énigmatique concession, d’autant que, théoriquement, il n’y git personne, aucune entrée sur le nécrologe n’y ayant été constatée. Le premier lecteur qui nous aidera à y voir clair aura droit à une visite guidée gratuite.

Cependant, votre chroniqueur rencontra, alors qu’il était encore jeune fossoyeur, en des circonstances n’étant dues qu’au hasard et en dehors de ses fonctions, un monsieur d’un certain âge qui lui fit moult récits sur le cimetière, où il avait travaillé dans les années quarante et cinquante. Ce qu’il racontait était très crédible aux oreilles d’authentiques fossoyeurs. Il faisait référence à des notions qui ne peuvent être comprises que par eux, mais aussi faisait référence à des événements concernant les cimetières du Mont-Royal et de Notre-Dame-des-Neiges. Il se rappelait même de bâtiments dont on ne connaît l’existence que grâce à des cartes anciennes.

La stèle sans nom sur une concession énigmatique (photo: Julien Des Ormeaux)

C’est entre deux bouffées de pipe que le vieil homme parla du tabac de contrebande de l’époque et, ce qui nous intéresse plus particulièrement ici, de boîtes en bois que l’armée aurait amenées de l’Ontario et qui, à ses dires, contenaient des ossements de soldats allemands (sans doute catholiques) destinés à l’inhumation. Il ne fit pas mention de l’endroit où la fosse aurait été creusée ni d’un quelconque monument. S’aigirait-il du morceau de la petite histoire de ce monument?

Ensuite l’incongruité

Lorsque l’on grave une épitaphe dans la pierre, il faut s’aviser d’écrire sans faute et de valider le texte en consultant plusieurs sources afin de ne pas figer dans l’éternité une grosse erreur ou pire une grossièreté. Les graveurs le savent.

Dans la littérature historique, lorsqu’il est question de la Première Guerre mondiale, on l’appelle aussi la Grande Guerre, et pour celle de 1939-45 on parle de la Seconde Guerre mondiale. Il n’a jamais existé de première grande guerre puisqu’il n’y en a qu’une qui soit nommée ainsi. Or, on trouve au cimetière de Notre-Dame-des-Neiges une stèle affichant cette belle incongruité.

Une erreur de traduction? Il faut savoir que le concessionnaire du lot et propriétaire du monument est le War Grave Commission Office. Votre chroniqueur trouverait scandaleux qu’une institution vouée au devoir de mémoire militaire fasse si peu de cas des traductions qu’elle fournit lorsqu’il s’agit du français, et que manifestement, cette institution n’ait pas fait réviser son texte par un locuteur compétent en français, comme c’est la règle dans les instances relevant du fédéral.

Monument commémoratif et détail de ce monument montrant l’épitaphe (photo: Julien Des Ormeaux)

Les candidats et candidates aux élections provinciales de 2018 doivent nous dire ce qu’ils entendent faire pour sauver notre patrimoine religieux!

En décidant de ne pas se décider, l’Église catholique, dépassée par l’ampleur du défi de gérer et conserver son parc immobilier, devient responsable d’un véritable désastre patrimonial. Mais c’est surtout l’État qui, en refusant d’assumer son rôle de fiduciaire de notre héritage collectif, est l’ultime responsable de ce désastre. Rappelons que ce sont les fabriques des paroisses qui gèrent les églises, les cimetières et les presbytères et qui décident si elles souhaitent les conserver. Malgré le caractère vénérable de ces institutions, nous croyons qu’elles sont devenues désuètes et qu’il est temps de réviser la loi qui les gouverne.

Nous remettons en question le droit et la légitimité des fabriques, et ultimement de l’Assemblée des évêques du Québec, à gérer seules et sans partage l’avenir en péril de nos églises et cimetières.

Rappelons que les fabriques sont des institutions très anciennes, créées principalement pour distancer les biens des communautés religieuses de ceux des paroissiens, dont l’église et le cimetière – un service public -, tous deux financés par les citoyens paroissiens. C’est le ministère des Finances qui est responsable de la Loi sur les fabriques.

(Avant sa fusion avec le ministère des Finances, c’était le ministère des Institutions financières qui s’occupait de la Loi sur les fabriques.)

Dans les années 1960, quand l’État a décidé d’assumer sa responsabilité en santé et en éducation, en retirant à l’Église ces tâches, il a omis de clarifier la question des biens des fabriques. Ce faisant, il a eu tort. Depuis, il y a eu le concile Vatican II et le délaissement des pratiques religieuses. Nous connaissons la suite : perte de paroissiens, de revenus et, maintenant, de légitimité.

Dans les années 1990, a été créée, à l’initiative de l’abbé Claude Turmel, féru de patrimoine, la Fondation du patrimoine religieux du Québec, organisme qui a permis pendant un certain temps de recueillir les subventions de l’État pour essayer de sauvegarder nos églises. Plus récemment, l’organisme est devenu plus inclusif et s’est transformé pour devenir le Conseil du patrimoine religieux du Québec, organisme qui fait un travail remarquable, compte tenu du peu de moyens financiers dont il dispose et de son pouvoir décisionnel presque inexistant.

Rappelons qu’en fin de compte, c’est la fabrique qui décide, et elle le fait en fonction de considérations cultuelles et non culturelles et patrimoniales. Ne l’oublions pas, les marguilliers, qui gèrent les fabriques, sont élus par des paroissiens qui n’existent pratiquement plus. Ainsi, ils doivent d’abord allégeance aux curés.

Plusieurs diront que l’État n’a pas les moyens de prendre à sa charge le patrimoine religieux de nos ancêtres. Comme l’Église nous le rappelle souvent, elle n’a pas les moyens, elle non plus. Mais l’État pourrait établir un programme à long terme basé sur un inventaire des biens religieux patrimoniaux à préserver s’appuyant sur des critères de sélection précis , établis en concertation avec les milieux clérical, culturel et municipal.

Sommes-nous condamnés à assister, impuissants, à la destruction et à la disparition de notre patrimoine religieux? Cette situation a assez duré. L’État doit assumer son rôle et achever la Révolution tranquille.

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