Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

Nos lectrices et nos lecteurs se rappelleront certainement que la Fédération Écomusée de l’Au-Delà a acquis un important fonds documentaire: le fonds Noth. Ce fonds d’archives comportant 572 caisses de documents nous est arrivé de Strasbourg le 12 avril 2018 (voir La Veille, Été   2018, vol. 6 n0 2,  Le fonds documentaire .

Nos efforts pour conclure un partenariat avec la revue Frontières à l’université du Québec à Montréal (UQAM), en vue du partage d’un local à l’université pour pouvoir commencer à gérer le fonds documentaire et le rendre accessible n’ont malheureusement pas donné de résultat. L’UQAM n’autorise pas la revue Frontières à loger dans ses locaux un organisme qui n’appartient pas à l’université.

Contrairement à ce qui avait été mentionné dans notre dernier bulletin, c’est la Fédération Écomusée de l’Au-Delà qui avait approché la directrice de la revue Frontières pour une collaboration, et non l’inverse. Nous remercions Mme Laflamme, directrice de la revue, d’avoir bien essayé de nous aider. Pour le moment, nous étudions d’autres options pour trouver un lieu afin de traiter ces quelques 18m3 de précieux documents. Nous ne sommes pas trop inquiets pour le moment; les documents sont en sécurité dans un entrepôt, nous finirons bien par trouver une solution à ce beau problème d’espace de travail.

Subvention du fonds Mécénat, Placements, Culture

Comme vous le savez, la Fédération Écomusée de l’Au-Delà participe, depuis 2011, au programme d’appariement Mécénat Placements Culture, du ministère de la Culture et des Communications du Québec. En vertu de ce programme, le ministère accorde une subvention d’appariement de 305 % pour chaque dollar recueilli aux organismes du domaine de la culture, afin de les aider à développer des habitudes d’autofinancement et l’organisation de collectes de fonds. La subvention de 72 000$ que nous venons de recevoir est le résultat de notre dernière collecte de fonds qui avait recueilli 24 000$. Nous sommes très reconnaissants à feu Monsieur Guy Joron, un grand ami, pour ses contributions substantielles qui ont permis à la fédération de recueillir depuis le début du programme plus de 250 000$ en subventions. Rappelons que le fonds de dotation de la fédération, administré par la Fondation du Grand Montréal (FGM), atteint maintenant la somme de 200 000$. De la présente subvention, 50 000$ iront dans le fonds de réserve (conservé pour un minimum de deux ans) et 22000$ dans le fonds de dotation perpétuel.

Merci à tous ceux et celles qui sont en mesure de nous aider financièrement afin de consolider nos assises financières. Vous pouvez faire des dons directement à la FGM, qui vous remettra un reçu pour fins fiscales.

Le plus grand cimetière du Québec a un nouveau directeur. Après le départ à la retraite de Yoland Tremblay, le 1er janvier 2017 (après 21 ans de service),  remplacé par Manon Blanchette, une professionnelle du domaine de la muséologie, entrée en fonction le 31 octobre 2016.  Celle-ci avait même été nommée présidente-directrice générale, une première pour une fabrique paroissiale. Congédiée après seulement quatre mois, madame Blanchette fut remplacée par Daniel Cyr le 23 mars 2017, le successeur pressenti de l’ancien directeur pour un très long intérim. Depuis le début de janvier 2019, le cimetière Notre-Dame-des-Neiges a enfin son nouveau directeur en la personne de Luc Lepage, semi-retraité et gestionnaire d’expérience du domaine de la santé. Les difficultés à recruter un remplaçant donnent la mesure des défis à relever. des défis, celui-ci en aura plusieurs. Le premier, et non le moindre, sera la négociation simultanée de trois conventions collectives, à savoir celle des employés du cimetière, celle des employés de bureau du cimetière et celle des travailleurs de la Basilique Notre-Dame. Grosse commande qui devra tenir compte de l’état des finances du cimetière et de la basilique.

Le second défi sera de répondre aux nouvelles réalités contemporaines en ce qui concerne les services funéraires, qui sont en grande transformation. Il lui faudra s’adapter aux nouveaux rituels et au désir de la population de fréquenter des cimetières plus écologiques. Le directeur arrivera-t-il à convaincre ce segment de marché qui aime les places en mausolées et qui opte pour les funérailles traditionnelles, de changer ses habitudes ? Offrira-t-il des solutions alternatives aux monuments faits en série, la plupart du temps en Chine, de faible valeur artistique et dont l’installation sur de grandes fondations collectives en béton est désastreuse tant sur le plan environnemental que patrimonial ? Rappelons que les quatre cimetières de la montagne comptent déjà plus de 175000 monuments et que l’espace commence à se faire rare. Saura-t-il convaincre ses administrateurs de prendre le virage de la gestion durable et différenciée des espaces selon des principes écologiques, comme le réclame la population ? Tout cela pour éviter que les clients ne désertent le cimetière et ne se tournent vers des entreprises plus ouvertes aux nouveaux rituels et plus sensibles à l’environnement.

Finalement, le défi suprême sera de démocratiser l’institution qui idéalement, devrait être municipalisée. N’est-il pas grand temps que la population ait son mot à dire sur l’avenir d’un lieu qui les concerne ? Le fardeau d’assurer le devenir du plus important cimetière du Québec n’est-il pas trop lourd à porter pour une fabrique paroissiale ?

Espérons que monsieur Lepage, qui, même s’il n’a pas œuvré dans le domaine de l’industrie funéraire, saura relancer le cimetière, régler convenablement les conventions collectives en suspens, faire face à ses administrateurs que sont le curé et le conseil de fabrique et les marguilliers, s’ouvrir aux idées nouvelles et être à l’écoute de ceux qui réclament plus de démocratie et de transparence.

Nous tenons en terminant à féliciter monsieur Lepage pour sa nomination. Nous désirons lui offrir tout notre appui moral dans cette entreprise. Nous lui offrons, s’il le juge à propos, de mettre à sa disposition tout le savoir et l’expertise des professionnels de notre institution qui, depuis plus de 25 ans, chérit ce lieu et en fait la promotion.

Entrée magistrale du plus grand cimetière du Québec : 343 acres qui se déploient sur les pentes du Mont-Royal à Montréal (photo: A. Tremblay, 2013).

En novembre dernier, nous avons assisté au premier Salon de la mort au Palais des congrès de Montréal. L’organisatrice, Madame Phoudsady Vanny, a eu un défi majeur à relever : intéresser la population et l’industrie funéraire à son projet. Après des débuts difficiles, impliquant la recherche d’exposants, et des coûts de location trop élevés qui faisaient hésiter l’industrie, certains gros joueurs se sont levés. Ils ont investi des sommes considérables dans la publicité du salon et dans la promotion de leur industrie. En conséquence, les coûts de location des espaces pour les exposants ont été considérablement réduits et le projet a pu prendre son essor.

Hésitant à investir temps et argent dans cette aventure, la Fédération Écomusée de l’Au-Delà a choisi de ne pas exposer, préférant se limiter à un statut de visiteur lui permettant de mieux évaluer la pertinence de ce salon. Bonne décision, puisque cela nous a laissé beaucoup de temps pour voir les kiosques des exposants, écouter les conférences — en général intéressantes — poser des questions et faire d’heureuses rencontres.

La plupart des exposants interrogés sur leur degré de satisfaction et leur intention de récidiver l’an prochain ont répondu positivement. La population et les consommateurs ont semblé apprécier l’expérience, mais peut-être pas pour les mêmes raisons que les gens de l’industrie funéraire. Pour ces derniers, le salon représente une belle occasion de présenter leurs produits à d’éventuels clients. Pour les clients, le salon offrait la possibilité de se familiariser avec une gamme de produits, utiles et inutiles, avec lesquels ils ne sont pas familiers. Il leur permettait de réfléchir avant de prendre des décisions coûteuses. Il est en effet souhaitable d’acheter les produits et services funéraires à tête reposée : certaines décisions, prises sous le coup de l’émotion intense qui accompagne le deuil, peuvent coûter cher.

Le directeur d’un des plus grands cimetières du Québec, avec qui nous avons discuté, trouvait l’engouement du public surprenant. « C’est le même genre de salon auquel nous avons l’habitude d’assister pour l’industrie, mais ouvert à toute la population. » Une première à ce qu’il paraît. Par contre, il s’indignait de voir des entreprises funéraires permettre aux visiteurs d’essayer des cercueils et de s’y faire photographier. Cela discréditerait l’image d’une industrie qui cherche à bien paraître. Toutefois, à voir l’engouement devant ce kiosque, cette crainte ne semblait pas partagée par les visiteurs.

Les exposants qui ont semblé faire de bonnes affaires sont les compagnies d’assurances et les notaires, qui se sont fait poser de nombreuses questions et qui ont remis de nombreux formulaires de planification funéraire. Il y avait certainement un besoin pour la population de pouvoir s’informer sur ces questions.

En ce qui concerne l’industrie de la commémoration, beaucoup de nouvelles entreprises étaient présentes. Certaines proposaient la confection de mémoriaux physiques et virtuels. Pour la disposition des cendres, des bijoutiers offraient la possibilité de les intégrer dans leur œuvre.

Pseudo sarcophage en bronze sur le thème du dernier adieu, cimetière Notre-Dame-des-neiges (photo A. Tremblay 2014).

Et, nouveauté, certains artistes proposaient d’ajouter des cendres dans la peinture de leurs tableaux. Ion peut toutefois se questionner sur le vieillissement des œuvres ainsi produites, ainsi que sur l’intérêt des survivants de conserver les restes de leurs proches et de leurs ancêtres de cette façon.

Pour maintenir l’intérêt du public, le salon devra se renouveler et trouver de nouvelles attractions. L’heure étant à la recherche de solutions de rechange écologiques pour la disposition des restes humains et leur commémoration, le salon pourrait chercher des fournisseurs de tels services. Aussi, il y a lieu de s’interroger sur l’à-propos de certains modes de disposition des restes, telle l’aquamation. Nous avons appris que cette approche, qui consiste à désintégrer à chaud et dans des solutions caustiques les dépouilles mortelles — un service offert par seulement deux entreprises au Québec —, est actuellement remise en cause par le ministère de la Santé. Ce dernier évalue les impacts environnementaux du rejet à l’égout des restes liquides générés par ce procédé. Le ministère a en effet temporairement suspendu l’émission de permis, le temps de faire la lumière sur la question. Cette réaction fait ainsi écho à la question posée par notre fossoyeur, Julien Des Ormeaux, dans son article sur le sujet paru dans notre bulletin de l’automne 2017 (vol. 5, no 3). Si l’industrie a sauvé le salon, il n’est pas certain que le salon sauvera l’industrie.

Nous devons en terminant féliciter l’organisatrice qui a mené à bien ce projet ambitieux et lui souhaiter bonne chance pour la suite.

Lorsqu’on pense aux hommes qui se sont illustrés sur les champs de bataille lors des rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada, le nom de Jean-Olivier Chénier nous apparaît comme une évidence. Il représente à lui seul l’archétype de l’opiniâtre patriote. Pour plusieurs, il s’agit d’un héros national puisque décédé les armes à la main sur le champ de bataille de Saint-Eustache, le 14 décembre 1837.

Chénier, patriote

À son arrivée à Saint-Benoît en 1828, le jeune médecin Jean-Olivier Chénier, déjà bien établi et reconnu dans sa pratique, s’intéresse aux activités politiques de sa région. Son étroite collaboration avec les notables locaux, Girouard, Scott, Dumouchel, Berthelot et surtout Labrie, son beau-père, l’amène à s’impliquer de plus en plus au niveau public. Sa première action politique survient dès 1828 lorsqu’il fait partie d’un groupe de sept personnes accusées d’obstruction par le commandant de la milice, le lieutenant-colonel Eustache-Nicolas Lambert-Dumont, et ce, parce qu’ils n’ont pas procédé aux rassemblements des miliciens généralement effectués à l’été de chaque année.

Portrait au fusain de Jean-Olivier Chénier par Jean-Joseph Girouard (collection Bibliothèque et Archives Canada)

Aux élections générales de 1830, Jacques Labrie et William Henry Scott sont réélus députés pour le parti canadien. Ils sont appuyés par Girouard, Chénier, Berthelot, Féré et plusieurs autres. Rapidement, le jeune docteur devient sensible aux agissements du gouvernement colonial. Grand partisan des politiques réformistes de Papineau, il s’insurge devant l’arrogance des représentants de la couronne britannique. Se révoltant contre la corruption qui sévit au sein des conseils exécutif et législatif, il dénonce par ailleurs le favoritisme dont jouit la clique bureaucrate du gouverneur.

À la fin de mai 1832, il est secrétaire d’une assemblée populaire à Saint- Benoît, qui a pour but de condamner les agissements de l’armée britannique lors de l’élection partielle du 21 mai 1832 à Montréal. La même année, au dire de Laurent-Olivier David, « on voit son nom figurer en tête d’une réquisition visant à protester contre le vol organisé des terres publiques et à demander un mode de concession plus juste et plus avantageux ».

Lors d’une assemblée tenue aux portes de l’église de Saint-Benoît, le 21 juin 1832, sous la présidence du notaire Girouard, Chénier est nommé au sein d’un comité de 30 personnes pour la paroisse de Saint-Eustache. Il est aussi secrétaire et membre du Comité permanent du comté des Deux-Montagnes lors d’une assemblée à Saint-Benoît le 20 mars 1834. Lors de ce rassemblement, il propose la 12e motion selon laquelle l’assemblée devait communiquer ses résolutions aux éditeurs des journaux libéraux dignes de foi et indépendants d’idéologie, en particulier le Vindicator et La Minerve. À la lumière de son implication active dans les assemblées patriotes, Chénier devient graduellement un leader en vue au nord de Montréal.

1834 : année charnière

Suivant l’adoption des 92 Résolutions par la Chambre d’assemblée du Bas- Canada en février 1834, Chénier incite la population du comté des Deux-

Montagnes à soutenir celles-ci. Durant la même année ont lieu les élections générales dans la province. Dans Deux-Montagnes, Jean-Joseph Girouard et William Henry Scott se présentent sous la bannière tricolore face à Frédéric- Eugène Globensky de Saint-Eustache et James Brown de Saint-André pour le parti bureaucrate. Malgré l’effervescence politique et surtout la violence qui caractérisent cette élection, les deux candidats patriotes sont élus en raison du désistement de leurs adversaires. Durant la campagne électorale, Chénier fut l’un des plus fervents partisans des candidats patriotes.

Les assemblées se poursuivent

À partir de 1834, Chénier participe à plusieurs assemblées publiques visant à appuyer les résolutions du parti patriote, notamment celle du 18 juin 1835 à Saint-Benoît, lors de laquelle il est nommé au sein d’un comité d’organisation pour la paroisse de Saint-Eustache. Lors de cette assemblée est créée l’Union patriotique du comté des Deux-Montagnes, « une association nationale vouée à assurer au peuple une protection mutuelle et efficace contre les violences d’un gouvernement hostile et corrompu […], et de lutter contre son oppression militaire, administrative et judiciaire. » Mentionnons aussi l’assemblée du 11 avril 1836, à Saint-Benoît, au cours de laquelle il est nommé secrétaire, en compagnie du docteur Luc-Hyacinthe Masson.

La « République » des Deux-Montagnes

On le retrouve aussi à la grande assemblée de Sainte-Scholastique le 1er juin 1837 où l’on dénonce les résolutions de lord Russell. Pour l’occasion, il est l’un des orateurs invités. De plus, il propose une motion lors de la 5e séance du Comité permanent du comté des Deux-Montagnes à l’occasion d’une réunion à Saint-Benoît le 13 août 1837. Lors de la 8e séance du comité tenue à Saint-Benoît le 1er octobre suivant, on lui reconnaît généralement les paroles suivantes : « Ce que je dis, je le pense et je le ferai. Suivez-moi, et je vous permets de me tuer si jamais vous me voyez fuir. » Chénier occupe encore le poste de secrétaire lors de l’assemblée du rang de Saint-Joachim à Sainte-Scholastique le 15 octobre 1837. Pendant ce rassemblement, il est nommé juge de paix et amaible compositeur pour la paroisse de Saint- Eustache. Aussi, comme plusieurs dirigeants du parti patriote, Chénier est présent à l’assemblée des Six Comtés à Saint-Charles le 23 octobre 1837 arborant fièrement le drapeau des patriotes du comté.

La prise des armes

À la mi-novembre, le gouverneur Gosford lance des mandats d’arrestation contre 26 chefs patriotes accusés de haute trahison. Parmi ceux-ci, il y a Chénier pour qui 500 livres sterling sont offertes, l’équivalent de nos jours de 92 500 $.

Place publique de Saint-Eustache après l’agrandissement de 1833 avec le presbytère à droite et le couvent à gauche (Dessin: Serge Villeneuve).

La résistance commence donc à Saint-Eustache. Chénier rassemble des partisans pour ratisser les campagnes à la recherche d’armes et de vivres pour les insurgés. Pour ce faire, il organise avec Girod une expédition sur la mission du Lac des Deux-Montagnes, à Oka, prévue au matin du 30 novembre 1837. Lors de ce raid, il est à la tête de 80 hommes. D’abord nommé major lors d’une réunion tenue au presbytère de Saint-Eustache le 18 novembre, Chénier obtient le grade de lieutenant-colonel lors d’une autre réunion, tenue cette fois-ci à Saint-Benoît le 23 novembre, en remplacement de Scott qui désapprouve la résistance armée. Durant cette rencontre, on crée aussi un Comité des affaires militaires dont Chénier fait partie, avec Girouard en tête.

Un camp armé à Saint-Eustache

Le 1er décembre 1837, Chénier s’empare de force des clés du couvent de Saint-Eustache au curé de l’endroit, Jacques Paquin, un fervent partisan loyaliste. En ce lieu, il établit le principal camp armé du comté des Deux-Montagnes. En dépit de l’insistance du curé Paquin à convaincre Chénier de ne pas prendre les armes, il lui répond : « Je suis décidé à mourir les armes à la main plutôt que de me rendre. La crainte de la mort ne changera pas ma résolution. »

La bataille de Saint-Eustache

Le 14 décembre 1837, vers 11 h 15, lorsque l’armée de John Colborne s’approche du village, Chénier, apercevant les volontaires loyalistes de Maximilien Globensky de l’autre côté de la rivière des Mille-Îles, prend le commandement d’un groupe de 150 à 300 insurgés et va à leur rencontre. Il est presque aussitôt surpris par la mitraille venant des troupes régulières de Colborne, alors situées à moins d’un kilomètre à l’est du village, sur le chemin de la Grande-Côte. Immédiatement, il rebrousse chemin jusqu’au village, où il s’entretient avec Girod sur la stratégie à adopter face à l’ennemi. Ils placent donc les 200 à 250 patriotes, restés de gré ou de force, dans le presbytère, l’église, le couvent et la maison seigneuriale des Dumont, qui constituent les seules fortifications du village. Considérant la situation désespérée, Chevalier de Lorimier fait part de son intention à Chénier de quitter les lieux de l’affrontement en lui conseillant d’en faire autant. « Non, faites ce que vous voudrez, dit Chénier, quant à moi je me bats et, si je suis tué, j’en tuerai plusieurs avant de mourir. » Profondément ému, de Lorimier lui tend ses deux pistolets en lui disant : « Vous en aurez besoin. »

Suite au départ improvisé d’Amury Girod, Chénier prend le commandement des insurgés de Saint-Eustache et se poste, avec une soixantaine d’hommes,

dans le jubé de l’église. Lorsque ces derniers lui disent qu’ils n’ont pas d’arme, Chénier leur répond froidement : « Soyez tranquilles, il y en aura de tués, vous prendrez leurs fusils. »

L’armée britannique incendie les bâtiments où sont réfugiés les patriotes. Vers 16 h, seule l’église résiste encore à l’assaut des troupes de Colborne. Toutefois, l’initiative de quelques lieutenants de l’armée réussit à incendier le temple catholique. Rapidement, c’est l’embrasement total. Voyant la situation perdue pour ses gens, Chénier n’a plus que deux choix : brûler vif dans l’église ou sauter par une fenêtre et tenter de se frayer un chemin entre les balles tirées par les soldats de Colborne. D’après l’historien Gérard Filteau, « Chénier et ses hommes apparaissent aussitôt aux fenêtres, déchargent leurs fusils sur les soldats et s’élancent dans le vide. Plusieurs, atteints en plein vol, meurent avant de toucher le sol ». Les derniers à sauter de l’église avec Chénier sont Joseph Guitard, Joseph Deslauriers, François Cabana et Luc Langlois .

Les défenseurs tentent de fuir l’église en flammes (gravure: John H. Walker in G. R. Tuttle, Popular History of the Dominion of Canada, 1877).

Décès de Chénier

Il existe plusieurs versions de la mort de Chénier. L.-O. David rapporte le témoignage de F.-M. Grignon, un témoin oculaire de la scène. Selon ce dernier, Chénier a tiré plusieurs fois sur l’ennemi après avoir atterri dans le cimetière. Il ajoute que Chénier et Guitard n’ont pas voulu fuir avec les autres, mais qu’ils ont fait face à l’ennemi et se sont battus jusqu’à la mort.

D’après le témoignage de François Cabana, Chénier saute par une fenêtre, et c’est là qu’une première balle le terrasse. Il se relève sur un genou, fait feu, mais une deuxième balle l’atteint en pleine poitrine. Cette fois, il tombe inerte au sol. Pour l’historienne Elinor Kyte Senior, qui s’inspire de la version de l’abbé Dubois, Chénier est frappé d’une balle au flanc gauche. Il réussit tout de même à courir une certaine distance en direction de l’arrière de l’église, mais il est touché une seconde fois, près du pont qui enjambe un profond ravin derrière le cimetière. D’après Les Notes d’Alfred Dumouchel sur la Rébellion de 1837-38 à Saint-Benoît, des nommés Dumais et Brown lui dirent « que Chénier s’était battu en brave ; il était dans le cimetière, ne voulut jamais se rendre et tomba les armes à la main ». Néanmoins, sa mort met fin à plus de quatre heures de combat.

La mort de Chénier (Dessin: Henri Julien, The Montreal Star, vol. XIX, no.280, 30 novembre 1887).

Le cœur de Chénier

Vers 18 h, on retrouve le corps du chef patriote à l’arrière du cimetière. On l’amène immédiatement dans l’auberge Addison, transformée pour l’occasion en hôpital pour soigner les blessés des deux camps. Voulant s’assurer de l’identité du chef et de la cause exacte de son décès, les autorités font l’autopsie de son corps. C’est François Lemaître, rédacteur en chef de La Quotidienne, qui lance la « rumeur », dans un article publié dans Le Libéral, selon laquelle le cœur du défunt docteur aurait été extirpé de ses entrailles et exhibé au bout d’une baïonnette par des soldats. Amédée Papineau confirme ce récit, alors que d’autres, dont le vicaire François-Xavier Desèves, dans le Journal historique des événements arrivés à Saint-Eustache par un témoin oculaire, contredisent ledit témoignage.

Selon les dires de la veuve de Chénier, Zéphirine Labrie, les autorités mirent trois jours avant d’autoriser sa famille à l’enterrer dans un drap, sans cercueil, et dans la plus totale discrétion. Il est alors inhumé dans le cimetière des enfants morts sans baptême, qui se situe entre l’église et l’actuel presbytère. En mars 1838, sa veuve le fait exhumer pour l’ensevelir convenablement dans un cercueil au même endroit.

Réhabilitation religieuse et civile

Il faut 150 ans avant que l’Église catholique accepte la réhabilitation religieuse du chef patriote. Effectivement, l’inhumation de ce dernier en terre bénite se fait le 26 juillet 1987, lors des fêtes du 150e anniversaire des patriotes à Saint-Eustache.

Pour ce qui est de sa réhabilitation civile, elle s’est faite un peu plus rapidement. En effet, malgré le refus de lui ériger un monument à Saint-Eustache en 1885, un premier l’honore désormais depuis 1895 au carré Viger, à Montréal. Pour le centenaire des rébellions, en 1937, un modeste monument en granit orné d’un bas-relief en bronze à son effigie est inauguré à Saint-Eustache. En 1975, celui-ci sera relocalisé en face de l’église. La même année, il est désigné héros national des Québécois lors d’une émission télévisée à Radio-Canada.

Monument commémoratif dédié à Jean-Olivier Chénier avec portrait en bas relief coulé en bronze monté sur tableau en granit rose, installé devant l’église depuis 1975. (Photo: J. Lemire)

Les tribulations entourant les restes

En 1891, le docteur David Marsil, de Saint-Eustache, est autorisé à exhumer les restes de Chénier dans le but de les transférer au monument du cimetière de la Côte-des-Neiges. La décision est toutefois révoquée par Mgr Fabre. Marsil conserve alors les restes chez lui, dans une magnifique urne funéraire. Suite à son décès, c’est son fils Tancrède qui assure leur sauvegarde. Par la suite, c’est la maison Henry Birks, de Montréal, qui garde les reliques de Chénier dans une voûte pendant 30 ans. En 1954, la Société Saint-Jean- Baptiste, alors établie sur la rue Saint-Laurent, à Montréal, en obtient la garde, avant de déménager sur la rue Sherbrooke. Finalement, les restes sont inhumés le 26 juillet 1987 au cimetière de Saint-Eustache, par Mgr Charles Valois, évêque du diocèse de Saint-Jérôme. Aujourd’hui, l’urne historique vide repose à la mairie de Saint-Eustache, dans un espace clos, sécurisé, mais bien à la vue du public.

Jean-Olivier Chénier demeure avant tout un homme de parole et un symbole de résistance et de ténacité face à l’oppression. Malgré son opposition à la réhabilitation civile et religieuse de Jean-Olivier Chénier, Charles-Auguste- Maximilien Globensky a écrit ces quelques lignes : « Partisans comme adversaires, respectons la mémoire d’un malheureux qui, victime de la position qu’il s’était faite, est tombé sur un champ de bataille. Celui qui reçoit pour quelque cause que ce soit la palme du martyre a droit au respect de tous. »

Monument présentant le Dr Jean-Olivier Chénier, conçu par Alfonso Pelzer en 1891, sera inauguré en 1895. Ici représenté sans son mousquet disparu après 2007. Installé à l’origine au square Viger, il est temporairement indisponible . (Photo Jean Gagnon, Wikipedia)

Note: Cet article est le premier d’une série présentant certains cas de figure découlant de l’influence politique sur la pérennité du dernier repos de personnalités historiques, tant à l’étranger que chez nous.

Parmi les autres sous-thèmes qui seront abordés ultérieurement: les interdits de sépulture, les inhumations clandestines, les exhumations et les profanations vengeresses, les translations préventives, les panthéonisations et dépanthéonisations, les Soldats inconnus et certaines sépultures militaires controversées et quelques autres situations anecdotiques cocasses.

«Il est facile d’être un saint si vous n’avez aucun désir d’être humain.» Karl Marx

Déjà canonisés de leur vivant par un culte de la personnalité paroxystique, auquel tous leurs compatriotes devaient se plier, une part importante des démiurges de l’ère communiste du XXe siècle a « transcendé » sa mort pour un temps, grâce aux techniques modernes de momification. Et tout comme pour les rois-dieux de l’Égypte antique, on leur a offert de pharaoniques mausolées pour perpétuer de «l’au-delà» leur autocratique mission «ici-bas».

La politique étant toutefois une donnée sans cesse changeante, trois de ces huit momies recensées ont vu, depuis, leur « deuxième vie » annihilée, alors que les cinq autres « survivent » encore dans des régimes dictatoriaux qu’ils ont eux-mêmes créés, ou dont leurs héritiers politiques ont choisi de ne pas se départir de leurs vestiges charnels.

LES MOMIES «ROUGES»

Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine (1870-1924)

Bien que Lénine ait préalablement indiqué dans ses volontés qu’il voulait être inhumé, lorsqu’il a trépassé en 1924, ses camarades, influencés notamment par la réception de quelque 10 000 télégrammes venant de partout sur le territoire soviétique, ont décidé que son corps serait plutôt embaumé et placé dans un sarcophage de verre à l’intérieur d’un mausolée ouvert à la dévotion du peuple. À l’exception d’une petite « vacance » sibérienne dictée par la menace d’occupation de Moscou par les troupes hitlériennes, il continue toujours de régner sur la Place Rouge et ce, au prix d’un entretien physicochimique de sa personne au coût de 13 millions de roubles par an (environ 260 000 dollars canadiens) selon un communiqué publié en 2016 par le gouvernement russe. Bien que le doyen des momies « rouges » jouisse encore d’un sursis hors terre, il n’est pas dit que son sort ne soit pas éventuellement modifié puisqu’un sondage, datant d’il y a trois ou quatre ans, effectué auprès d’un échantillon de 8 000 Russes indiquait que 62% d’entre eux étaient en faveur que ses restes soient dorénavant inhumés en bonne et due forme. Une idée toujours écartée par le Kremlin.

Momie de Lénine conservée dans l’imposant mausolée de la Place rouge à Moscou (source: Sputnik)

Joseph Staline (1878-1953)

Sa mégalomanie et sa férule étant de loin supérieures à celles de son prédécesseur, lorsque le «Petit Père des Peuples», Joseph Staline, décéda en mars 1953, il apparut alors tout à fait dans l’ordre des choses pour ses héritiers politiques que l’on conférât à sa dépouille le même traitement que celui attribué en 1924 à Lénine et qu’il reposât désormais aux côtés de celui-ci. Une cohabitation qui se révéla bien éphémère puisque la lutte de succession porta Nikita Krushtev à la tête de l’U.R.S.S. Cet Ukrainien roublard joua habilement ses cartes pour se débarrasser de l’encombrant héritage stalinien. D’abord en 1956, lors du percutant XXe Congrès du Parti communiste, où les crimes de Staline furent dénoncés dans un accablant rapport, puis cinq ans et deux congrès plus tard, par une résolution adoptée par le Parti de retirer le corps de Staline du mausolée, « en raison de ses graves violations des principes léninistes, de ses abus de pouvoir et des répressions massives à l’encontre d’honnêtes citoyens. » Le 31 octobre 1961 donc, la dépouille de Staline fut retirée de nuit, dans le plus grand secret, pour être placée dans un cercueil et inhumée devant les remparts du Kremlin. De nos jours, si une garde d’honneur officielle continue de veiller sur le mausolée de Lénine, la tombe de Staline, quant à elle, ne reçoit à l’occasion que la vigile temporaire de quelques nostalgiques.

Georgi Mikhaïlov Dimitrov (1882-1949)

L’émulation des vassaux est-européens inféodés à Moscou ira jusque dans les rites funéraires. Ainsi, la première momie « rouge » non soviétique fut celle du leader bulgare Georgi Mikhaïlov Dimitrov. Celui-ci meurt en 1949 dans un sanatorium moscovite, alors qu’il y suivait un traitement médical. Immédiatement embaumé par les thanatologues attitrés à la dépouille de Lénine, son corps est transféré à Sofia, où les autorités réussissent un tour de force en lui érigeant en seulement six jours un gigantesque mausolée basé sur celui de Lénine. Il y resta jusqu’en 1990, alors que le nouveau gouvernement postcommuniste décida de le faire incinérer et enterrer au Cimetière central de Sofia. Quant à son mausolée, il a connu également une fin pour le moins rocambolesque. Après un âpre débat politique survenu en 1999, et malgré un sondage d’opinion indiquant que les deux tiers de la population bulgare étaient en faveur de sa préservation, il fut détruit… à la quatrième tentative de dynamitage. Les sous-sols de cet édifice massif étant demeurés intacts, le conseil municipal de Sofia, par un arrêté du 8 février 2018, a convenu de transformer ceux-ci en galeries d’exposition pour la division de l’art contemporain du musée d’art municipal.

Mausolée de Dimitrov à Sofia en Bulgarie, avant sa destruction (photo anonyme c 1982, source: Blogspot)

Klement Gottwald (1896-1953)

Le relais macabre des momies «rouges» se poursuivit très rapidement, alors que le vassal tchécoslovaque Klement Gottwald se sentit mal dans l’avion le ramenant de Moscou, où il avait assisté aux funérailles de Staline. Il meurt le 14 mars et les autorités pragoises conviennent immédiatement de le faire momifier «à la russe» et de l’exposer en permanence dans le mémorial national de Vitkov, érigé entre 1929 et 1932 et initialement dédié à la mémoire des légionnaires tchécoslovaques ayant combattu aux côtés des Alliés lors de la Première Guerre mondiale. En 1962, suite au piètre embaumement dont il avait été l’objet, on convint d’incinérer son corps. En 1990, lors de la Révolution de Velours qui libéra Tchèques et Slovaques du joug communiste, ses restes, et ceux de quelques fidèles collaborateurs qui l’avaient rejoint dans le mausolée furent transférés dans divers cimetières du pays.

Klement Gottwald momifié, avant qu’il ne soit finalement incinéré (photo ancienne, source: site tchèque: g.cz).

Ho Chi Minh (1890-1969)

«Rouge» de cœur, jaune de peau : la première momie communiste non-européenne est vietnamienne. En effet, à l’encontre même des dernières volontés de leur leader historique Ho Chi Minh, qui voulait être incinéré, ses successeurs l’ont plutôt fait embaumer : une opération menée dans une grotte dans la jungle, à l’abri des bombardements américains. Ils ont aussi bâti à Hanoï, pour sa momie encagée de verre, un mausolée où continuent de défiler depuis 1970 des générations de compatriotes fidèles et des hordes de touristes que cette attraction fascine. Il appert toutefois que, malgré l’expertise russe, le temps fait son œuvre sur ce corps devenu pour certains une relique bouffie aux traits difficilement reconnaissables.

Hi Chi Minh momifié (photo ancienne source: Les embaumés de l’histoire, Le Point international).

Mao Zedong (1893-1976)

Quand on a été une figure marquante de son siècle, le Grand Timonier de tant de millions de Chinois et, jusqu’à un certain degré, le légataire de nombre de dynasties impériales prestigieuses, il était évident que, suite à son décès en 1976, les successeurs de Mao ne respecteraient pas le souhait que celui-ci avait émis vingt ans plus tôt : que «tous les leaders culturels devraient être incinérés après leur mort.» Six mois ont suffi pour construire le gigantesque mausolée qui borde la Place Tien An Men, où il repose toujours. Détail cocasse : comme à son décès, il existait un froid idéologique et politique entre Pékin et Moscou, les Chinois durent composer sans l’expertise russe pour la construction d’un sarcophage de verre. Tant bien que mal, on procéda à la chinoise à divers tests d’étanchéité et même de résistance à un tremblement de terre. Selon quelques rares éléments dévoilés dans le Quotidien du peuple, «aux heures de fermeture du mausolée, le tombeau est descendu dans un conteneur maintenu à basse température.» Pour ce qui est de la momie elle-même, les experts demeurent perplexes quant à son degré réel de préservation.

Momie de Mao Zedong (Source: Shaolinkungfu, Chinainfoguide)

Kim Il Sung (1912-1994) et Kim Jong Il (1941-2011)

Stalinien parmi les staliniens, mais aussi ami et compagnon de Mao, Kim Il Sung ne voulait pas être en reste au moment d’accéder «à l’éternité.» Lorsque vint son tour en 1994, le« Grand Dirigeant et Éternel Président» nord-coréen fut lui aussi momifié et installé dans un gigantesque mausolée aux abords de Pyongyang, à l’architecture typique du «mégalo- communisme». En 2011, dynastie oblige et malgré les coûts exorbitants du maintien d’une telle opération pour un pays exsangue économiquement, son fils Kim Jong Il vint le rejoindre après préparation de son corps par les fidèles experts russes. Détail surréaliste : on dit qu’une lumière filtrante baigne le sarcophage pour donner un teint rosacé aux traits du «Cher Dirigeant».

Momie de Kim II Jong ( source: Les embaumés de l’histoire: le Point international).

Pas tous momifiés

Ce ne sont pas tous les leaders communistes qui ont subi ou fait subir à leur peuple semblable traitement morbide. Ainsi en fut-il pour les Polonais, les Hongrois, les Est-Allemands, les Albanais, les Mongols, les Laotiens, les Cubains.

Le cas des époux roumains Nicolae (1918-1989) et Elena Ceaucescu (1916-1989) est unique puisque, fusillés sommairement à la Noël 1989, leurs dépouilles ont séjourné dans un lot «anonyme» avant d’être réinhumées en 2010 dans une autre tombe du cimetière Ghencea, à Bucarest. Cette fois, celui qui fut, entre autres titres ubuesques, le « Génie des Carpates » a même retrouvé sur sa stèle l’inscription «Président de la République socialiste de Roumanie».

Pour sa part, le maréchal Josef Broz, dit Tito (1892-1980), héros de la Seconde Guerre mondiale et fédérateur de la Yougoslavie communiste, dispose d’un monument funéraire relativement modeste à l’intérieur du Mausolée dit des Fleurs, un complexe mémorial à Belgrade. Malgré l’éclatement de la Yougoslavie, la mémoire de sa geste libératrice est demeurée somme toute intacte au sein des actuels peuples serbe, croate, monténégrin, slovène, bosnien et nord-macédonien.

Les prétendants au trône d’Ubu pouvant être partout, il s’en est trouvé un au Turkménistan, en la personne de Saparmyrat Nyýazow (1940-2006), ancien satrape communiste devenu président fondateur de son pays. Ses délires mégalomaniaques sont devenus légendaires. Songeons au changement du nom des mois, aux bibliothèques expurgées de tous les livres sauf les siens et à combien d’autres lubies, presque toujours néfastes pour ses concitoyens. Outrancier jusqu’à faire ériger pour son repos éternel la mosquée de Gypsat, à quelques kilomètres d’Achgabat, la capitale turkmène. Cet édifice monumental est au centre de controverses, du fait de la présence de nombreuses citations du Ruhmana – le « catéchisme » narcissique commis en 2001 par Nyýazow lui-même – au sein de l’enceinte sacrée, et ce, au côté de versets du Coran. Une cohabitation assurément blasphématoire pour les musulmans.

Dernier cas surréaliste: celui du Vénézuélien Hugo Chávez (1954-2013). Le 5 mars 2013, son successeur Nicolas Maduro annonce en grande pompe que «le Comandante sera embaumé, pour qu’il puisse être exposé dans un cercueil de verre et que le peuple puisse l’avoir avec lui dans son musée de la Révolution pour l’éternité.» Or, comme Chávez est mort depuis dix jours et que l’embaumement aurait déjà dû être entamé, les scientifiques russes et allemands consultés ont dû convaincre Maduro des perspectives non concluantes d’une telle opération de momification.

Voilà pour cette fresque, hélas bien représentative de quelques dérives et divagations totalitaires récentes, dont certaines sont actuelles. Le caractère inéluctable de la mort et de la putréfaction des corps ne semble pourtant pas avoir altéré le cynisme de leurs auteurs. De quoi méditer ces vers d’Horace, toujours aussi d’acuité et d’actualité : «Quid mortalis homo jacta te, quidve superbis ? Cras forsan fies pulvis et umbra levis !» (Que te vantes-tu, homme mortel, pourquoi t’enorgueillir ? Demain peut-être ne seras-tu que poussière et ombre légère !)

Mausolée de Mao à Pékin (Photo Georgio 2007, permission GFDL).

J’ai déjà fait état dans ma chronique de l’impact positif que les espaces verts des cimetières apportent à la qualité de vie des territoires urbains. Comme tous les espaces verts, les cimetières offrent de nombreux bénéfices, dont l’amélioration de la qualité de l’air et de la gestion des eaux de surface, ainsi que la lutte aux îlots de chaleur. Ils contribuent également, de façon certaine, au maintien de la diversité biologique menacée par l’irrépressible développement économique. Ces effets auront une contribution d’autant plus significative que nos cimetières seront dotés d’une diversité végétale et, surtout, munis d’un bon couvert arborescent. Des études démontrent par exemple que, dans un territoire donné, lorsque l’indice de canopée se situe autour de 40 % (pourcentage du territoire couvert par la couronne des arbres), on note une réduction des particules fines dans l’air et une diminution de l’incidence des maladies cardio-vasculaires chez ses habitants.

Partant de là, il n’y a qu’un pas à faire pour arriver au concept de cimetière écologique. Un concept loin des parterres de pelouse bien lisse et uniforme, conçu plutôt comme un milieu naturel et diversifié dans lequel, à l’instar des espaces forestiers, on trouve une strate arborescente, une strate arbustive en dessous et, au sol, une strate herbacée présentant une mixité de pelouses plus ou moins bien peaufinées.

Cimetière type avec ses allées asphaltées et sans autre végétation qu’une pelouse lisse et monotone. (photo J-J Lincourt)

Une telle structure végétale permet d’accueillir de multiples espèces d’insectes, d’oiseaux et de petits mammifères, créant ainsi une biomasse diversifiée. Dans l’ensemble de la trame urbaine, ces milieux doivent idéalement être connectés à d’autres espaces semblables par des corridors verts ou d’autres aménagements pour créer une dynamique biologique en santé. Les bordures d’autoroutes et de chemins de fer ou une succession de parcs et de boisés peuvent efficacement tisser cette trame. Je l’ai constaté à plusieurs reprises en notant l’errance du renard roux qui a fait du Repos Saint-François d’Assise son pied-à-terre dans l’est de Montréal.

Dans un autre ordre d’idées, l’actualité nous ramène ces temps-ci aux impacts de nos modes de vie sur notre milieu de vie et sur la santé de notre planète. Notre économie productrice de carbone engendre changements climatiques et bouleversements physiques et géographiques, qui font régulièrement la une des médias et nous interpellent : rapport alarmant du GIEC l’automne dernier, pacte pour l’environnement initié par Dominic Champagne, pressions sur le nouveau gouvernement Legault pour une prise de position claire en matière d’environnement, etc. Les Québécois sont, semble-t-il, sensibles à ces questions et désirent s’engager dans cette mouvance de changement. Veulent-ils aussi consentir à faire des efforts pour ajuster leurs modes de vie ? Il semble, là aussi, dans une certaine mesure, que oui, mais ils ont besoin d’être éclairés.

Un couvert arborescent, tout à fait compatible avec la fonction d’un cimetière, permet d’accueillir de multiples espèces animales et de leur offrir un corridor de migration (photo J-J Lincourt)

Dans ce contexte, il est sans doute approprié de se questionner sur l’impact de nos rites funéraires et d’examiner la question des processus de disposition de nos défunts. Le concept du cimetière écologique peut-il apporter une réponse aux défis auxquels nous faisons face ? Certains de nos choix peuvent-ils produire une réduction significative de la production de gaz à effet de serre ? Sommes-nous, au Québec, mûrs pour un changement de nos habitudes ? Vastes et complexes questions réclamant beaucoup de nuances dans les réponses.

Avant même d’en arriver à l’aménagement du cimetière, il faut sans doute s’interroger, calculer et comparer les modes de disposition des dépouilles et la consommation des ressources qu’elles supposent. Déjà, la comparaison des modes en usage n’est pas simple. La mise en cercueils de dépouilles embaumées, puis en mausolée de béton en hiver, semble de prime abord être au sommet de la pyramide de consommation de ressources. L’inhumation suit sans doute, à cause de la consommation d’espace et d’énergie. La crémation, qui exige beaucoup sur le plan énergétique, ne figure peut-être pas au dernier rang. L’aquamation, ce nouveau mode de disposition dont on entend parler dans la publicité et qui a déjà été expliqué dans la chronique du fossoyeur du bulletin de l’automne 2017 (vol. 5, no 3), est prometteur, mais pour l’instant  à l’étude par le Ministère de la Santé, qui s’inquiète des impacts environnementaux de cette méthode. Loin de moi la prétention d’apporter des réponses à ces questions fort complexes. Y a-t-il un spécialiste capable de nous éclairer ? Une étude exhaustive comparant l’impact total de toutes ces méthodes sur l’environnement serait sûrement utile pour faire des choix éclairés. Il faudrait aussi que cette comparaison soit régulièrement mise à jour, les procédés actuels étant en voie d’amélioration continue (voir à cet effet . La veille médiatique de notre bulletin d’hiver 2017, vol. 5, no 1).

Pour ma part, en tant que jardinier urbain toujours avide de plus de jardins et d’espaces verts, je trouve sympathique ce concept dans lequel un espace naturel du cimetière est mis à la disposition des clients pour la dispersion des cendres. Je constate que la crémation semble un mode de plus en plus en usage au Québec et que le cimetière traditionnel ne propose que l’inhumation des cendres comme arrangement final après incinération. J’ai œuvré plusieurs années au Jardin botanique de Montréal, où j’ai été témoin du désir de plusieurs personnes de disperser les cendres de leurs proches dans un lieu de nature, de calme et de méditation, comme celui qu’offre un jardin botanique. À plusieurs reprises, j’ai eu à traiter des requêtes à cet effet. Pour toutes sortes de raisons, la réponse a toujours été négative. Je sais cependant que certains se passaient de permission et procédaient discrètement à une dispersion. J’ai aussi souvent entendu parler de dispersion des cendres d’un proche au milieu d’un lac, à la mer ou en forêt. C’est pourquoi j’imagine très bien un lieu de mémoire implanté dans un espace de nature et de beauté propice au recueillement, où un rite de dispersion serait permis.

La présence d’arbres dans un cimetière offre plusieurs avantages (photo: J- J Lincourt)

Il est possible de concevoir un tel lieu, non seulement dans de nouveaux sites, mais aussi et surtout dans des cimetières existants, transformés en tout ou en partie par la plantation de végétaux et l’adoption de méthodes d’entretien appropriées, dont celle appelée « gestion différenciée », qui vise, par la modification des techniques d’entretien à s’adapter à de nouvelles attentes concernant les fonctions paysagère et écologique. Cette approche est déjà appliquée dans l’entretien des parcs et espaces verts de plusieurs villes européennes. L’idée n’est pas d’investir de précieux milieux naturels, lesquels sont déjà rares et fragilisés, mais plutôt d’offrir des espaces nouveau genre en transformant des zones de cimetières existants qui, souvent, sont des déserts de diversité biologique à cause de la tonte régulière de la pelouse.

Au-delà des questions préalables sur les rites et les modes de disposition des restes humains, pour lesquelles je réitère mon appel à tous, je vous entretiendrai au cours des prochaines chroniques du contenu et de l’aménagement d’un cimetière écologique idéal. Le choix des bonnes espèces d’arbres, épine dorsale d’un tel concept, fera l’objet du premier chapitre.

Au tournant d’une allée au cimetière Notre-Dame-des-Neiges (photo A. Tremblay)

On nous demande souvent si nous inhumons pendant l’hiver. Comme les gens ne cessent pas de mourir parce qu’il fait froid, nous ne connaissons pas de morte-saison, bien qu’il n’en fut pas toujours ainsi.

Anciennement, les cimetières dignes de ce nom avaient tous un petit édicule bâti en maçonnerie et sans fenêtre, que l’on appelait «charnier» ou «caveau», où l’on entreposait les cercueils des paroissiens qui nous avaient quittés pour un monde meilleur pendant l’hiver. Les cercueils y restaient jusqu’à ce que le bedeau-fossoyeur juge que la terre du champ des Anciens était suffisamment dégelée et drainée pour ouvrir les lots des défunts concernés. C’était à l’époque où le travail se faisait encore à bras d’homme.

Cimetière en hiver, Saint-Edmond de Coaticook (Photo A. Tremblay).

Un sol gelé est presque aussi dur que du roc et ne peut donc pas être creusé. Toutefois, il faut savoir que s’il neigeait abondamment et tôt en automne, il était possible de retarder l’usage du charnier. La neige étant un bon isolant, la terre ne gelait pas, à moins d’un redoux. Cela peut sembler paradoxal, mais le redoux est un facteur de gel. En effet, lorsque la neige qui isolait jusque-là la terre se met à fondre, le sol, très perméable à l’eau, l’absorbe. Dès que l’hiver reprend ses droits, le sol, gorgé d’eau, gèle à pierre fendre.

De nos jours, l’équipement lourd permet de casser la couche de terre gelée. L’hiver ne représente donc plus une difficulté insurmontable, à moins que la concession ne soit inaccessible, parce que située en terrain trop pentu.

Une excavatrice équipée d’un marteau hydraulique casse quelques pouces de terre gelée, puis une autre évacue avec son godet ce que la première a cassé. Le travail en alternance des deux excavatrices se poursuit jusqu’à atteindre la terre meuble, qui se situe habituellement à quatre pieds de profondeur. Lors d’un hiver où il y avait eu plusieurs redoux suivis de gels violents, votre serviteur se souvient d’avoir constaté que le gel était descendu en bas des quatre pieds habituels.

Pour les inhumations de cendres, on peut employer une tarière hydraulique qui se moque bien des molécules d’eau au-dessous de zéro. Il faudra tout de même prévoir de la terre non gelée lorsque viendra le moment d’enterrer l’urne.

La pire saison pour ouvrir une fosse est celle du dégel, quand, à la faveur de la fonte des neiges et des giboulées, le fond du terrain devient saturé d’eau et se transforme en masse boueuse inconsistante, dans laquelle les travailleurs et la machinerie s’enlisent méchamment. Et c’est alors, si une telle chose est possible, que l’on regrette l’hiver.

La sortie en salle de ce film d’horreur américain est prévue pour avril prochain. L’oeuvre cinématographique a été réalisée par Kevin Kölsch et Dennis Widmer. Il pourrait s’agir d’un remake du film Simetierre mis à l’écran il y a 30 ans par Mary Lambert et adapté du roman homonyme de Stephen King, paru lui en 1983. Pour les amateurs du genre.

Affiche du film