Bulletin trimestriel
FÉDÉRATION DU PATRIMOINE FUNÉRAIRE ET DE LA COMMÉMORATION DU QUÉBEC

Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

La rencontre du 2 novembre dernier qui avait pour thème Pratiques funéraires en mutation et leur impact  s’est tenue au Carter Hall, un lieu plein de charme situé dans le Vieux-Québec, sur fond de panne de courant affectant une grande partie du quartier. Elle a tout de même connu un franc succès puisque tous les participants attendus étaient au rendez-vous. Après un mot de bienvenue et une introduction du modérateur, Jean-Robert Faucher, les présentations se sont succédées à un bon rythme.

Les conférences

C’est Brigitte Garneau, anthropologue, autrice et conférencière qui nous a d’abord tracé un portrait fort intéressant des pratiques funéraires d’autrefois et de leur évolution, de 1845 à 1975. Madame Garneau a remonté le temps jusqu’à une époque où l’embaumement ne se pratiquait pas encore, en ces

Marie-May Morin (1924-1952) décédée en couches à l’âge de 27 ans 11 mois, épouse de Laurent Garneau. Exposition à domicile, Saint-Martin de Beauce, fin mai 1952, chez le père et sa mère de la défunte, M. et Mme Walter Morin ( coll. Brigitte Garneau)

temps où l’on exposait les corps à la maison, sur les planches. Sa présentation nous a permis de constater, nombreuses images et photos à l’appui, l’évolution des pratiques tant dans la perception de la mort que dans les rituels, et nul doute que cette conférence sera reprise dans un avenir rapproché pour les membres de Pierres mémorables qui l’ont manquée.

Ensuite, c’est Yvon Rodrigue, président fondateur de l’entreprise funéraire Harmonia qui a pris la parole. Il nous a raconté le développement de l’industrie funéraire depuis 1973. Un retour sur son expérience en tant que concepteur et fondateur du Parc commémoratif La Souvenance a permis de retracer l’évolution du domaine jusqu’à l’entrée en vigueur en août 2018 de la Loi actuelle sur les activités funéraires.

À son tour, Jacques Poirier, président de Magnus Poirier, nous a entretenus des impacts des nouvelles pratiques sur le cimetière de Laval dont il est administrateur. Selon monsieur Poirier, les changements sociaux, les nouvelles modalités d’inhumation, les apports culturels des communautés musulmanes et roumaines, pour ne citer que celles-ci, sont des nouvelles réalités qui changent les façons de faire. Une plus grande sensibilité quant aux nouveaux besoins de la population ainsi qu’une attention particulière portée aux tendances plus écologiques ont amené des modifications importantes dans les façons de concevoir le cimetière et de le rendre plus attractif.

Dans l’après-midi, c’est David Mendel, historien et président de Visites guidées Mendel, qui nous a raconté la réussite de la transformation du cimetière St Mathews en un joyau patrimonial. Un partenariat entre la Ville de Québec, le diocèse anglican et le ministère de la Culture, entre autres, a permis de préserver comme il le dit lui-même, ce coin d’Angleterre dans le quartier St-Jean-Baptiste.  Ce lieu figure aujourd’hui dans les circuits touristiques de la Ville de Québec.

Par la suite, nous avons eu le plaisir d’entendre Nancy Shaink, doctorante en théologie, animatrice et artiste multidisciplinaire, très active dans le Centre du Québec. Par son approche artistique et culturelle, madame Shaink contribue depuis plusieurs années à la promotion du patrimoine funéraire auprès de toutes les générations en faisant vivre à chaque participant à ses ateliers des expériences particulières comme par exemple, le frottis de pierres tombales pour en tirer des esquisses uniques.

Le cycle des présentations s’est terminé par celle d’Alain Tremblay, fondateur de l’Écomusée de l’Au-delà. Après un retour sur son parcours de défenseur reconnu et salué de la cause de la sauvegarde du patrimoine funéraire, monsieur Tremblay nous a fait partager ses réflexions sur les changements qu’ont connus les cimetières au cours de ces dernières années, en particulier ceux de Montréal. Il nous a aussi dévoilé son idée d’une mnémothèque, un futur mémorial dédié au culte des morts, alliant nouvelles technologies et répondant à la nécessité de fournir aujourd’hui un lieu virtuel pour honorer nos disparus.

Quelques participants présents à la table-ronde du 2 novembre 2019 attentifs aux présentations (photo: Martin Boucher)

Enfin, sous la houlette expérimentée de Jean Robert Faucher, l’assistance a ensuite plongé dans une plénière qui a abouti à une déclaration commune que vous pouvez lire à la fin de cet article. Beaucoup de passion, beaucoup d’idées partagées au cours de ces échanges, et à la fin, un consensus tout à l’honneur de ceux et celles qui ont bien voulu y contribuer.

Le conseil d’administration de Pierres mémorables remercie toutes les personnes qui ont participé au succès de cette table ronde et espère que nous verrons bientôt les retombées de l’engagement commun qui a conclu cette intéressante journée.

Brigitte Garneau, anthropologue, autrice lors de sa présentation devant les participants de la Table-ronde du 2 novembre 2019

Il faut saluer ici le travail d’Ève L’Heureux, vice-présidente du c.a. de Pierres mémorables, et de sa collaboratrice Sunny Létourneau, administratrice, pour l’organisation de la journée. Tenue dans un lieu parfaitement choisi, l’activité s’est déroulée rondement, au grand plaisir des participants et participantes. Un grand merci à Jean-Robert Faucher, journaliste, réalisateur et consultant en patrimoine qui a mené de main de maître les échanges et les discussions . Le choix de monsieur Faucher s’est révélé le plus judicieux, à preuve le succès de cette rencontre.

Le projet de loi 178, modifiant diverses dispositions législatives concernant la protection du consommateur, à l’article 81,  oblige désormais les maisons funéraires offrant des services de préarrangement à tenir un registre de ces contrats . Les rencontres de l’industrie funéraire avec l’Office de protection du consommateur laissent présager une entrée en vigueur des règlements régissant ces modifications en juin 2020.

Chaque année, environ 10% des citoyens qui avaient payé à l’avance des services funéraires auprès d’une entreprise spécialisée décèdent sans avoir fait connaître ce détail aux personnes chargées de liquider leur succession. Où va cet argent ?

À l’Association des cimetières chrétiens du Québec (ACCQ), on nous dit que les services non réclamés représentent de 5 à 6 millions de dollars par année. D’où la motivation du gouvernement à créer un registre des préarrangements. Donc, chaque fois qu’une famille arrivera chez l’entrepreneur pour l’organisation de funérailles, celui-ci aura l’obligation de vérifier si le défunt avait signé et payé un entente préalable. Comme rien n’est gratuit, il en coûtera, à chaque consommateur de ces produits, un montant d’environ 35$ afin de financer le nouveau programme.

De plus, à partir de juin 2020, chaque entreprise funéraire aura l’obligation de revoir dans ses dossiers tous ceux qui sont en dormance. On comprend que les petits cimetières qui font peu de préarrangements ne disposent peut-être pas du personnel nécessaire pour faire ces recherches. C’est davantage l’industrie funéraire qui s’est accaparée ce marché de services. On peut imaginer que  celle-ci ne sera  pas vraiment intéressée à faire ces recherches: les préarrangements représentent un marché annuel d’environ 50 millions. Imaginez un individu qui avait signé un contrat d’arrangements préalables à l’âge de 80 ans en 1980, et dont on découvre en 2020 que le service n’a pas encore été livré ! Pourtant le lient est certainement décédé. Nous pouvons facilement imaginer les démarches administratives requises: rechercher les familles du défunt, vérifier s’il est décédé, si oui, en quelle année et déterminer à qui les montants pour le service non réclamé doivent être versés… Beau problème!

L’industrie nous dit que les coûts moyens des préarrangements sont d’environ 3 000$. Les bénéficiaires consommeront ce service plus ou moins 12 ans plus tard. Donc, en plus de récupérer l’intérêt de ces services prépayés pendant 12 ans, les entreprises ont engrangé les sommes versées et non réclamées. Nous pouvons rapidement déduire la réticence de l’industrie à aborder le problème et l’intérêt de l’Office de protection du consommateur de le régler!

Il y a environ 69 000 décès par année au Québec. De ce nombre, 19 600 individus font des arrangements préalables. Y en aurait-il 1 900 qui ne réclameraient pas leur dû que c’est près de 6 millions de dollars qui continueront de rapporter des revenus dans les caisses de fournisseurs de services.

L’ACCQ s’oppose vivement à ces nouveaux frais. Selon elle, dans le cas des petits et moyens cimetières les ententes préalables se situent entre 300$ et 900$. Pour ces clients, le 35$ supplémentaire suffira à les faire fuir parce que trop élevé.

Pourquoi les gens, âgés principalement, optent-ils pour des préarrangements ? Parce qu’ils sont prévoyants et que les taux d’intérêt sont bas depuis plusieurs années, même plus bas que l’inflation. Donc, tous les consommateurs vont devoir payer pour l’imprévoyance de personnes qui avaient pourtant tout, ou presque, prévu!

Comme il sera vraisemblablement impossible de récupérer tout cet or qui dort pour le remettre aux familles, pourrait-on imaginer un fonds où l’argent non réclamé serait destiné à aider à la sauvegarde du patrimoine funéraire? Certainement, une question qui se pose!

Même si l’on passe sa vie active à inhumer son prochain, il n’y a pas de raison de se priver, le soir venu, d’alimenter ses réflexions sur le sujet en plongeant dans des ouvrages de référence, et c’est pour partager avec vous ces moments de bonheur que je vous présente cetarticle que j’appelle le ‘Le livre de chevet du fossoyeur curieux ‘.

C’est en glanant dans l’abondante bibliothèque de l’Écomusée que je tombai sur un livre publié chez Gallimard et paru en 2018 au titre évocateur de ‘Le travail des morts’, écrit par Thomas W. Laqueur, états-unien, fils de pathologiste et auteur de deux précédents ouvrages sur la sexologie historique.

Laqueur nous fait découvrir, au travers de 744 pages denses, «l’histoire culturelle des dépouilles mortelles », car bien que les rituels funéraires soient aussi vieux que l’humanité, le traitement du cadavre, lui, a varié considérablement selon les époques et les civilisations.

Il commence son propos crûment en citant Diogène le Cynique qui demandait à ce qu’on jetât son corps par-dessus le mur pour le laisser à la disposition des bêtes sauvages, ne voyant en son ultime résiduel qu’un banal déchet biologique. Venant d’un type réputé pour vivre dans un tonneau, on ne s’étonnera qu’à moitié; mais il n’empêche qu’il a fondamentalement raison, un cadavre n’a d’existence et d’importance qu’auprès de ceux qui lui survive. C’est la culture qui détermine la place du mort dans la société, et ce qui peut paraître acquis ou évident aujourd’hui aurait pu paraître outrageant autrefois et vice-versa.

Laqueur nous intéresse ensuite à la dynamique de l’enclos paroissial ( qui n’est pas encore un cimetière au sens où on l’entend aujourd’hui) sous l’ancien et le nouveau régime (dans un cadre anglais s’entend) et sur l’évolution de la sépulture chrétienne , de son anonymat à sa personnification, et comment cela était géré au jour le jour par l’Église avec l’installation progressive d’un cadre juridique par l’État. La personnification évolutive de la sépulture débouche sur la notion de commémoration, de pérennisation du nom du mort, du monument, du souvenir des victimes de guerres, des génocides et des catastrophes.

Il y a un chapitre consacré aux questions éthiques concernant l’âge d’or des premières dissections, de l’utilisation de corps pour l’enseignement et des façons plus ou moins élégantes de se les procurer.

Il nous raconte les péripéties des militants crémationnistes en Europe et du juste combat qu’ils ont mené à cent contre un, ainsi que de l’histoire de l’ingénierie des fours crématoires, qui ont même, apprend-on, bénéficié d’apports technologiques conseillés par des fondeurs et des sidérurgiques!

Il est presque dommage que la Noël soit passée , car c’est là un cadeau de choix pour qui apprécie le patrimoine funéraire.

Sans doute avez-vous, comme moi, une fibre sensible pour le passé et le patrimoine, que celui-ci soit funéraire ou autre. Peut-être aimez-vous, tout comme moi, observer attentivement de vieilles photos, ou imaginer votre milieu de vie tel qu’il devait être il y a 100 ans, 200 ans. Je me dis même parfois que j’aurais aimé vivre à une autre époque, comme si j’avais la nostalgie des siècles que je n’ai pas connus. Mais plus que tout, comme bioarchéologue, c’est la vie quotidienne de nos ancêtres que je cherche à connaître. Toutefois, il est une chose qui ne me fait pas regretter d’être né au XXe siècle plutôt qu’au XVIIe : ce sont les souffrances que nos ancêtres ont dû subir.

Imaginer l’époque d’avant les antibiotiques, la vaccination, l’anesthésie, les infrastructures sanitaires, entre autres choses, me suffit pour apprécier notre propre époque. En effet, des affections qui sont aujourd’hui banales, qu’on arrive à diagnostiquer aisément et à soigner avant même qu’elles nous fassent souffrir, pouvaient jadis entraîner la mort. Bien sûr, nos ancêtres étaient aussi atteints de maladies encore graves de nos jours, tels le cancer, les affections cardiovasculaires, les infections (variole et tuberculose par exemple). Hélas, aussi sérieuses soient-elles, ces pathologies ne se répercutent pas sur les os, ou si peu souvent que le bioarchéologue ne parvient pas à savoir comment telle maladie se manifestait dans la population. En revanche, les petits maux de tous les jours laissaient beaucoup plus souvent de traces sur leur squelette. Avec plus de « cas », il est possible de caractériser les manifestations de ces petits ennuis de santé et de savoir comment elles s’exprimaient dans la population selon l’âge, le sexe ou le milieu social. Les lésions bucco-dentaires sont du nombre.

Les caries dentaires

Songeons à une simple carie dentaire. Certes, on avait recours à des remèdes de grand-mère pour soulager la douleur, mais en l’absence de traitement approprié, l’infection risquait de se propager ailleurs dans l’organisme et même de causer le décès. La prophylaxie et les soins médicaux étant alors rudimentaires, on comprend pourquoi les caries étaient si fréquentes et si graves.

Des dents cariées comme celles de la figure 1 n’avaient rien d’exceptionnel. Au départ grosse comme une tête d’épingle, une carie avait le champ libre et pouvait se développer jusqu’à détruire complètement la couronne de la dent. Comme ils en ignoraient la cause, nos ancêtres consommaient à leur insu des aliments cariogènes et n’étaient pas portés sur l’hygiène buccale. Personne n’était épargné, même pas les enfants en bas âge. Pour nous figurer la fréquence de la carie dentaire autrefois, nous avons préparé un tableau où sont données les fréquences des quatre principales affections bucco- dentaires chez les défunts du cimetière Saint-Antoine (1799-1854), situé à la place du Canada, à Montréal. La moitié des enfants et adolescents et plus de 9 adultes sur 10 avaient au moins une carie. Elles n’étaient certes pas toujours aussi impressionnantes que celles de la figure, mais cela donne une idée de l’ampleur de ce problème sanitaire. Les femmes étaient un peu plus souvent touchées que les hommes.

 

Pourcentages des affections bucco-dentaires, par nombre d’individus, place du Canada

AffectionJuvénilesAdultes
Pertes ante mortem82,3
Carie50,090,6
Tarte48,395,5
Hypoplasie71,2

Un second tableau permet de comparer l’état de la denture – en termes de nombre de dents affectées – au cimetière Saint-Antoine à celui de quatre autres cimetières. On voit que les fréquences des lésions bucco-dentaires à Montréal – du moins au XIXe siècle – n’avaient rien d’exceptionnel et étaient sensiblement les mêmes qu’ailleurs au Québec, en particulier pour la carie. Il reste que, pour certaines affections, il y a des différences notables entre deux communautés. Les facteurs expliquant ces écarts sont sans doute nombreux et il est sûr qu’ils ont interagi. Il est évident que des communautés qui n’ont pas vécu à la même époque ni dans le même environnement afficheront des différences. On touche ici à l’essence même du travail du bioarchéologue, soit établir des liens entre ses résultats d’une part, et les modes et conditions de vie d’une époque ou d’une communauté d’autre part, qu’on aura recomposés à partir de la documentation historique.

Pourcentage des lésions bucco-dentaires sur les dents permanentes de quatre autres collections, par nombre de dents

AffectionPlace du CanadaNDQ*RimouskiSainte-Marie (Beauce)Contrecœur
Pertes ante mortem2425203433
Hypoplasie2822221925
Carie1810161625
Tarte75375576

* NDQ : basilique Notre-Dame-de-Québec.

La perte des dents

L’une des conséquences de la carie dentaire est la perte de la dent. Celle-ci peut soit tomber d’elle-même ou avoir été extraite. Le « trou » ainsi laissé va se combler graduellement d’os poreux jusqu’à sa cicatrisation complète, reconnaissable à de l’os uni. Le degré de cicatrisation des alvéoles permet donc d’établir dans quel ordre les dents sont tombées. Sur la mandibule de la figure 1, la deuxième molaire gauche (M2G) est tombée peu avant le décès; son alvéole, encore bien apparente, est poreuse et commence juste à se combler. Sa perte avait été précédée par celle des dents situées à l’avant de la M2 droite, là où une « ligne » d’os poreux subsiste. Quant aux autres dents absentes, elles ont été perdues bien avant le décès. Il n’est pas exceptionnel qu’une personne soit complètement édentée, et ce bien avant sa mort. Dans le Montréal de la première moitié du XIXe siècle, 82,3 % des habitants avaient perdu au moins une dent – du moins parmi ceux de l’échantillon du cimetière Saint-Antoine –, tandis que 24 % des dents permanentes étaient tombées avant le décès, un pourcentage largement surpassé dans les collections des cimetières de Sainte-Marie et de Contrecœur (voir les tableaux).

Figure 1. Plusieurs dents de cette mandibule sont tombées à divers moments de la vie de cet individu. Des six dents qui restaient au décès, quatre sont tombées après le décès ou n’avaient que la racine. (photo de l’auteur)

Le tartre

Une autre cause possible de la perte des dents est l’accumulation de plaque dentaire, encore plus importante en l’absence d’un brossage régulier. À la longue, elle favorise la formation d’une concrétion solide (tartre ou calcul) qui adhère à la dent. Cette concrétion finira par irriter les tissus qui soutiennent la dent (gencive, ligament, os). À un stade avancé, l’os formant l’alvéole se sera affaissé au point d’exposer la racine. Une dent ainsi déchaussée risque évidemment de tomber. D’ailleurs, il nous arrive de trouver des dents branlantes, qui devaient ne tenir à rien au moment du décès. Ces dents seraient tombées à court terme si l’individu n’était pas décédé.

Le tartre visible sur trois des dents de la figure 2 est un cas léger. Sur les deux dents de gauche il s’est formé à la jonction de la couronne et de la racine. Mais sur celle immédiatement à leur droite, il est situé franchement sur la racine, indiquant que cette dent était déchaussée jusqu’à ce niveau quand le tartre s’est formé. Le bord de son alvéole est situé encore plus bas sur la racine; la dent a donc continué de se déchausser par la suite. Parfois, le tartre peut être envahissant et très proéminent, et recouvrir entièrement la face d’une dent.

Figure 2. Trois affections buccales sont présentes sur ce maxillaire gauche, vu à l’envers : A) la carie, B) le tartre et C) la résorption alvéolaire. (photo de l’auteur)

Les dépôts de tartre sont omniprésents dans les collections archéologiques. Presque tous les adultes en avaient au cimetière Saint-Antoine. De tous les types de lésions bucco-dentaires relevés par le bioarchéologue, c’est habituellement celui qui est le plus fréquent, comme dans chacune des collections du second tableau d’ailleurs. Certes, ces chiffres incluent les dépôts même légers, mais les cas légers de carie et d’hypoplasie de l’émail ont aussi été considérés dans nos calculs.

L’hypoplasie de l’émail

Lorsqu’un stress physiologique prolongé survient chez un enfant, qu’il s’agisse par exemple d’une maladie infectieuse ou d’une carence nutritionnelle, sa croissance risque d’en être affectée, non seulement celle des os, mais aussi des dents. Une interruption de la croissance laissera sur la couronne d’une dent qui est en développement un défaut dans la formation de son émail, qui prend le plus souvent l’aspect d’un sillon transversal (figure 3).

Figure 3. Hypoplasie de l’émail sur les incisives inférieures. La double flèche représente la mesure entre un sillon d’hypoplasie et l’extrémité de la couronne. (photo de l’auteur)

Une fois le stress disparu, l’émail se forme à nouveau normalement. À chaque sillon correspond donc un trouble de la croissance, mais les sillons de plusieurs dents peuvent résulter du même état morbide. Ainsi, sur la figure, on compte trois épisodes d’interruption. Précisons qu’un sillon d’hypoplasie est là pour rester, c’est une trace indélébile qui suit un individu toute sa vie, c’est la trace d’un stress qu’il a vécu quand il était enfant. Il est aussi possible d’estimer l’âge auquel chaque épisode de maladie est survenu. Pour ce faire, il suffit de mesurer, à l’aide d’un instrument spécialisé, la distance entre un sillon d’hypoplasie et l’extrémité de la couronne (figure 3). Puisqu’une dent se développe depuis l’extrémité de sa couronne jusqu’à l’extrémité de la racine, chaque sillon se situe à l’endroit où était rendu le développement de la couronne au moment de la maladie. On n’a alors qu’à consulter une charte qui donne la dimension de la couronne en fonction de l’âge pour estimer l’âge auquel s’est produit le stress.

L’hypoplasie de l’émail n’a pas que des qualités : elle ne « veut » pas qu’on puisse en déterminer la cause avec certitude. En effet, elle peut être due à plusieurs affections bien différentes les unes des autres. On dit que c’est un marqueur non spécifique de stress. Néanmoins, il arrive que l’on puisse suspecter la cause du stress si des lésions osseuses positivement identifiables à une maladie donnée sont notées sur les ossements du même individu.

Plus de 7 adultes sur 10 affichaient des signes d’hypoplasie au cimetière Saint-Antoine. Les troubles de la croissance ont donc vraisemblablement été fréquents à Montréal dans la première moitié du XIXe siècle. Même que, en termes de nombre de dents permanentes exhibant de l’hypoplasie, c’est à la place du Canada que le taux d’hypoplasie est le plus élevé.

Les artefacts

Nous entendons par artefact une altération des dents ou des os d’origine artificielle ou accidentelle, par opposition à une altération naturelle. L’extraction d’une dent est un bel exemple. Mais rappelons qu’il n’est pas possible de dire, en l’absence d’une dent, si elle a été extraite (artefact) ou si elle est tombée d’elle-même (fait naturel). Une usure singulière des dents illustre également très bien ce qu’on entend par artefact, comme celle causée par un tuyau de pipe (figure 4). Les pipes d’autrefois étant en plâtre, elles étaient très abrasives. Par ailleurs, dans l’exercice de certains métiers (cordonnier, couturière, cordier), on utilisait les dents comme outil de préhension, non sans que cela laisse des traces d’usure distinctives sur les dents. Citons également le cas des femmes inuit qui, jadis, assouplissaient les peaux en les mastiquant, usant ainsi prématurément leurs dents. Les traitements dentaires sont aussi à classer parmi les artefacts, comme les obturations (figure 4), les dents en or et, d’une certaine façon, les dentiers. La découverte de telles altérations est toutefois rare.

Figure 4. À gauche, une molaire obturée par un plombage. À droite, un trou de pipe. (photos de l’auteur)

En conclusion

Les observations que le bioarchéologue effectue sur les dents sont innombrables et peuvent être aussi détaillées qu’il le désire, à tel point qu’on a parfois le sentiment d’entrer dans l’intimité d’une personne. Or, c’est justement ce que l’on veut. Avec autant de données détaillées et tous les liens qu’elles nous autorisent à établir avec d’autres données prélevées sur le reste du squelette et avec les données historiques, le bioarchéologue est en mesure de jeter un regard sur la vie quotidienne d’une communauté. Les dents caractérisent les individus d’une communauté probablement mieux que tout autre type de données qu’on peut tirer de leurs ossements, elles sont comme leurs empreintes digitales. Cela n’est pas sans rappeler le médecin légiste, qui se base largement sur la dentition pour identifier une personne. À un niveau d’analyse plus avancé, un traitement approprié de l’ensemble des données individuelles, en les regroupant par groupe d’âge et par sexe notamment, permet d’établir des liens entre la santé bucco-dentaire d’une communauté et des facteurs sociaux ou environnementaux, liens qui participent au dynamisme d’une population.

N.D.R. Du même auteur dans ce bulletin , voir les vol 5 nos 2 et 3 et le vol 6 no 2.

Nos églises paroissiales demeurent les plus émouvantes œuvres d’architecture de notre société québécoise. Elles triomphent toutes au milieu des agglomérations en ville et en région. C’est à coup de dix cents que nos anciens, selon leurs moyens, ont pris tout le temps qu’il faut pour ériger des lieux sacrés afin de dialoguer avec les divinités sur la portée de la croyance et de la foi. Le temple était notamment le haut-lieu de consécration des grands rituels personnels de fêtes et de passage, la naissance par le baptême, le mariage pour sceller les unions d’amoureux et les funérailles soulignant le grand départ vers l’au-delà. Sans oublier tous les grands moments collectifs hebdomadaires et annuels des communautés de fidèles, confirmés par des cérémonies à l’église-musée-salle de spectacle. Nos églises apparaissent toutes comme des lieux d’art et d’histoire.

Comme toutes les églises paroissiales du Québec, l’église NotreDame-de-la-Victoire de Lévis, demeure l’édifice le plus important de la communauté. Des œuvres d’art et d’histoire de mémoire enracInée, (Brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004)

Comme toutes les églises paroissiales du Québec, l’église NotreDame-de-la-Victoire de Lévis, demeure l’édifice le plus important de la communauté. Des œuvres d’art et d’histoire de mémoire enracInée, (Brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004)

Nouvelles valeurs

Depuis cinquante ans, au pays du Québec, la croyance religieuse et la fréquentation de ces édifices signaux ont bien changé. Chez plusieurs, pour ne pas dire une majorité, le rationalisme scientifique a remplacé la bible, l’histoire sainte et les textes sacrés du christianisme de Rome. Dorénavant, on se rapporte à la science pour expliquer l’origine de l’univers et l’apparition de la vie sur terre sous toutes ses formes, incluant la forme humaine. Mais nos églises-musées composent toujours un urbanisme original multiplié par des centaines de spécimens disséminés sur le territoire national, des traces de culture et d’enracinement. Musées d’art parce que les fabriques des paroisses qui gèrent ces biens ont fait appel aux meilleurs artistes de leur temps pour ériger le temple à la majesté du Dieu suprême. Et ces institutions ont passé des commandes aux peintres, sculpteurs, ornemanistes, orfèvres pour composer un véritable trésor. Ces administrateurs ont également fait appel aux petites mains de communautés religieuses pour confectionner  différents travaux d’aiguille et des vêtements théâtraux brodés et souvent garnis de dentelles. D’habiles ferblantiers ont été invités à signer ces fabuleux clochers coiffés d’un coq qui chantent symboliquement les louanges de l’Église et de la France. Les services des plus inventifs forgerons serruriers ont été retenus pour travailler le fer. En somme, une pléiade d’artistes et d’artisans qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour servir la soumission à Dieu. Toute cérémonie pratiquée dans une église paroissiale tenait du spectacle théâtral présenté sur la scène du chœur illuminé par de spectaculaires lustres et agrémenté du chant des chorales et de la musique d’orgue, un instrument à vent, souvent de facture québécoise. Aux cérémonies, le temple se métamorphosait en vaisseau spatial où tous les  dimanches et jours de fête, les fidèles étaient convoqués à passer du monde profane au monde sacré, bien installés dans la nef à leur banc de famille. Au moment de la consécration du pain et du vin au corps et au sang du Christ, hommes, femmes et enfants étaient invités à se recueillir et à se prosterner pour franchir l’arc de triomphe du retable afin de se connecter aux mystères de l’Infini. Un grand décollage que permettait le clocher, cette antenne pointée vers le centre de l’univers, un émetteur couronné par la croix et le coq, répétons-le, deux de nos plus grands symboles de civilisation. Tel était le sens du temple au cœur de la paroisse et de la cité.

Et la vie de chaque individu était donc rythmée par une cérémonie religieuse colorée tenue à l’église. C’est dans cette enceinte d’élévation de l’âme de  contemplation qu’on présentait joyeusement au public tout nouveau-né. L’espace sacré servait aussi à dire à tous son amour et consacrer l’union des couples. Et le deuil d’un proche ne pouvait être apaisé que dans une rencontre funéraire de différents degrés, de la grande pompe avec tout un décor dont les étonnants catafalques et une atmosphère opulente de circonstance à la célébration ordinaire, selon ses moyens. L’église paroissiale servait à marquer publiquement les rites de passage de chacun et à les sacraliser. Je parle à l’imparfait, mais plusieurs de nos concitoyens, portés par la foi en Dieu, maintiennent ces rituels pour les grands moments de leur vie. Mais focalisons-nous maintenant sur la question des funérailles et sur le rituel du grand départ.

Vue intérieure montrant le jubé et les orgues Mitchell lors de la messe du 24 juin 2019 (photo: © maison natale Louis-Fréchette)

Pour traverser le Styx

Toutes les cultures et les civilisations ont créé des cérémonies pour passer de vie à trépas. Les civilisations les plus anciennes, chinoises, égyptiennes, incas et les plus primitives aussi, installées sur les cinq continents, toutes ont élaboré des scénarios concrétisant des croyances, marquant un panthéon et des règles de vie déterminées sur des fondements de la foi. Les Chrétiens ont hérité de plusieurs élans culturels du passé. Grecs et Romains notamment, vont marquer de façon originale leur pensée et leurs agissements face à la mort et au traitement de la dépouille. Les Grecs de l’Antiquité, par exemple, croyaient que le monde des vivants et celui des morts, les Enfers (Hades), étaient séparés par un grand fleuve, le Styx (Achéron) et qu’il fallait utiliser une embarcation pour traverser les âmes et rejoindre les ténèbres. Un certain Charon offrait ce service de transport maritime. Mais en échange, il s’attendait à recevoir une petite somme, l’obole pour ses efforts risqués. Ainsi, les défunts inhumés chez les Hellènes portaient une petite pièce dans la bouche pour payer le nocher. La mort a toujours exigé des préparatifs rituels, psychologiques et physiques. Quand arrive le décès d’un proche, les besoins se bousculent, l’émotion en aveugle plusieurs à tel point que le marché de la mort a pu profiter de ces circonstances difficiles. Je vous confie ma réflexion et quelques données sur les composantes de ma trousse personnelle pour traverser le Styx. J’ai toujours été prévoyant…

Les préparatifs

Dès le départ, j’ai choisi l’incinération de mon corps inerte, libéré de son âme, de son animus. Brûler le vaisseau de mon voyage sur terre, traiter L a dépouille, mettre en cendre le support de la conscience, de la pensée et de la vie demeure une pratique millénaire portée par de nombreuses civilisations et cultures. Et chez nous, au Québec, depuis trente ans, le bûcher est devenu le choix de la majorité, en ville et à la campagne. Les columbariums, ces édifices où on aligne des urnes funéraires s’élèvent un peu partout dans les agglomérations. Mais la trousse pour traverser le Styx contient plus qu’un choix de traitement final des restes. Il faut penser au contenant des cendres, à la mise en scène de la commémoration pour permettre aux survivants de  bien vivre leur deuil, il faut prévoir la cérémonie funèbre pour servir à surmonter une disparition bouleversante et dire en même temps sa vision de l’au-delà et de la croyance. Finalement, on doit déterminer sa résidence finale pour l’éternité.

J’ai d’abord pensé au contenant de l’exposition post-mortem des cendres. Je ne veux pas finir dans le standard commercial industriel. J’aime bien choisir mes costumes. J’ai donc fait appel à mon ami, l’ébéniste Philippe Orrendy de Kiamika, un petit village de 700 habitants près de Mont-Laurier, un lieu célèbre notamment par un de ses citoyens mythiques dans notre histoire, l’homme fort Jos Montferrand (1802-1864). J’ai connu Philippe, cet artisteartisan sénior, il y a plus de 30 ans au Salon des métiers d’art de Montréal. J’avais acquis quelques œuvres, des sculptures, des coffrets et des bijoux en bois de fine marqueterie. Kiamika est fréquenté pour sa grande nature, la clarté de ses lacs, la pureté de ses rivières aux eaux limpides s’agitant sur des tapis de galets polis par les millénaires, un pays vert ouvert à la contemplation et à la saine Nature. Le regard de l’homme imprégné par son milieu paradisiaque avait notamment animé une production de galets en bois sur un lit de rivière tumultueuse également en matière ligneuse qui avait alors séduit plus d’un collectionneur de beaux objets faits main ! Je lui ai simplement soumis mes attentes funéraires, lui laissant toute la liberté d’inventer. Nous sommes un pays de bois et d’un enracinement autour de la fleur de lys.

Quelques mois plus tard, j’ai reçu l’œuvre de ma résidence finale, mon mini-tombeau. Le contenant se présente sous la forme d’une boîte carrée de 15 cm x 15 cm et d’une hauteur de 32 cm incluant le couvercle. Ce coffret, construit en érable piqué aussi appelé bois dur, presque imputrescible offre une surface dans des camaïeux d’orangé en œil d’oiseau (birdeye). Le couvercle bien ajusté est muni d’une poignée stylisée polie et conviviale par sa fluidité tirée du même matériau, pastillée de rondelles de noyer noir, une essence de finition chez nous des chœurs d’église. L’intérieur de ce couvercle est signé-gravé Philippe Orrendy et daté décembre 2018. Le dedans de la boîte est en bouleau jaune, arbre nordique dont la matière ligneuse offre une grande douceur graphique. Cet arbre est devenu emblématique du Québec où il aime croître plus que partout dans l’univers végétal. Les arêtes structurales de cette tombe des poussières sont agrémentées de filets de fine marqueterie de bois exotiques, padouk africain (bois de santal), de lacewood (acajou africain), d’arrariba brésilien, mariant toutes les couleurs chaudes et précieuses des bois exotiques. Une fleur de lys en fer forgé mordu par la rouille, un vestige archéologique affirme la façade du dimanche de ce contenant mémoriel.

Cette châsse de mes restes s’installe sur un lit de rivière tumultueuse en bois qui représente la pureté nordique du Québec, entourée de cinq galets polis, décorés à leur tour de filets de bois exotiques en fine marqueterie. Ces œuvres d’une grande douceur au toucher, s’ouvrent en deux comme des huîtres pour révéler leur contenu allégorique. Le premier contient symboliquement le vent, le second, la pluie, le troisième la terre, vient ensuite le feu ardent et la dernière enchâsse la lumière. Un ensemble évocateur de ce dernier voyage, celui vécu, celui à venir.

Détail de l’urne cinéraire avec quelques galets sur fond de rivière (photo: F. Rémillard)

J’ai accepté que l’exposition post-mortem de ma personne allait se résumer à quatre éléments : mon urne cinéraire, un grand portrait, un drapeau du Québec et un bouquet de fleurs de lys. L’urne et sa mise en scène seront donc déposées sur une table portant également un grand portrait de ma personne, bien encadré, une œuvre me présentant dans la force de l’âge. J’ai donc utilisé un cliché de 1995 — j’avais 53 ans — signé de mon ami, le photographe professionnel Normand Rajotte, un immense artiste des sels d’argent dans la manipulation savante et cordiale de l’ombre et de la lumière. Ce portrait demeure mon préféré dans mes 78 ans de vie, celui qui représente le mieux l’image que je souhaite laisser à ceux qui viennent. Un portrait d’hiver en plein travail qui montre ma détermination et rencontre la devise choisie à la fin de mes études classiques à l’âge de 20 ans, «  Comprendre pour juger et apprécier ».

Pour affirmer mon amour indéfectible de mon pays le Québec jadis nommé Canada et de ma nation, j’ai acquis du marché un drapeau du Québec, le plus élégant pouvant servir à l’intérieur. Base en bronze, hampe en chêne, pointe à fleur de lys en métal doré, le modèle qu’on retrouve dans les bureaux d’un ministre de notre gouvernement. Toute ma vie, j’ai voulu servir, protéger et mettre en valeur notre identité et la richesse de notre passé et de notre enracinement patient et inventif. Ces valeurs m’ont tenu vivant et motivé.

Comme lieu final de rencontre et du partage autour de mon action passée et de ma contemplation du futur, je choisis l’église Notre-Dame-de-la-Victoirede-Lévis signée par Thomas Baillairgé (1791-1849) un des grands maîtres de l’architecture du 19e siècle. Chef d’œuvre de maturité de sa production, ce temple apparaît comme le troisième en importance sur le territoire national lors de sa bénédiction en 1851. Encore aujourd’hui, ce monument historique québécois demeure la plus impressionnante construction sur la Rive-Sud, un lieu unique de lumière, d’art et d’histoire. Rien à voir avec les centres funéraires modernes aménagés partout dans nos cimetières ! Vaste vaisseau, chœur, autel et retable inscrits dans des élans de majesté, ordonnance classique dynamique, sculptures, tableaux, ornementation, vitraux obligeant à l’admiration profonde des artistes et des artisans qui ont signé ce décor, Paquet, Vallières et Poggi, tous maîtres dans leur discipline. Il faut voir ce , 27 temple à des funérailles d’été ou d’hiver, quand le soleil du matin le remplit de lumière en racontant les mystères de la vierge dans les vitraux historiés qui allument l’atmosphère; il faut voir l’enceinte briller de tous ses ors, dont ce tabernacle d’autel, miniature minutieuse de Saint-Pierre de Rome; il faut sentir l’enceinte majestueuse animée par une chorale, par des musiciens à cordes, des solistes qui parlent à l’âme; il faut l’écouter quand les grandes orgues Mitchell de 1870 tonnent parmi les fidèles et que les cloches sonnent dehors à pleines volées agitant les âmes et la structure centenaire. Tous ont le souffle coupé, tous lèvent le regard, tous s’émeuvent dans le grand départ éternel. Un monument inscrit dans l’élan de cœur de son premier curé-fondateur, Joseph-David Déziel (1806-1882), un géant de notre histoire et de notre cité. Non ! Il n’y a pas de plus bel édifice pour se dire adieu, un bâtiment de sens, enraciné. C’est l’église de mon enfance quand je participais à la chorale, avant de vivre la grande chapelle voisine du Collège de Lévis, lors de mes études classiques. Pour la beauté et la mémoire identitaire, il en est ainsi dans toutes les villes et tous les villages du Québec. L’église paroissiale et ses édifices d’accompagnement.

Intérieur de l’église Notre-Dame de la victoire à Lévis avec sa nef à trois vaisseaux, son transept et son abside en hémicycle ( Photo: Conseil du patrimoine religieux, 2003)

Pour un rituel laïque

Plusieurs de nos concitoyens refusent cette cérémonie à l’église de leurs aïeux parce qu’ils ne croient plus en Dieu et ne veulent pas souscrire aux valeurs du christianisme de leurs pères et mères. Au Québec, il importe d’inventer au plus vite un rituel nouveau pour célébrer laïquement l’apparition de la vie, l’union des amours et le grand départ dans l’infini. Nos gens conditionnés par la société de consommation vivent maintenant comme des animaux. Ils ne présentent plus leur enfant à la société, ils n’affichent plus leur bonheur de convoler en juste pour crier leur amour, ils finissent majoritairement dans une caisse de béton et de placoplâtre qui tient de l’architecture commerciale la plus plate et la plus neutre. Je pense aussi aux sandwiches aux œufs ou au poulet ou à la salade aux nouilles du goûter qui suit la cérémonie de la parole. Une bien grande contradiction avec des millénaires d’histoire et de fierté inscrite dans des rites de passage de dignité. Une rupture ! Une immense perte de civilité ! Nos églises seront protégées de la démolition et du vandalisme quand elles retrouveront des fonctions sociétales humaines dans chaque milieu, quand on leur attribuera une fonction de mémoire élégante et conviviale de célébration. Il faut également les utiliser comme columbariums, tant pour les croyants que pour les laïques, par un travail en sous-œuvre ou sur les pourtours de la partie arrière de la nef, comme le proposait un Fernand Roger de Drummondville il y a 25 ans. Il faut changer nos mœurs de consommateurs conditionnés par le centre commercial et une amnésie des valeurs. Il faut s’ajuster aux sens de la fête pour les grands rites de passage. En fait, pour une majorité, les vies et les moments majeurs n’ont plus de décorum. Il serait facile pour un metteur en scène _nous saluons les plus brillants_ et un poète inspiré par le pays et la vie, de nous donner une procédure de base permettant aux noncroyants de se réinscrire dans l’élan culturel de leur communauté et d’un art de vivre qui nous définirait toujours avec vigueur et originalité. Nos églises peuvent et doivent porter ceux qui donnent dans les valeurs laïques, comme ceux qui sont toujours été marqués par leur foi en des personnages célestes de la croyance.

En conclusion : les testaments publics

Parmi mes préparatifs pour traverser le Styx, on trouve mon choix de musique et deux textes. La musique puise au répertoire québécois d’airs émouvants, de chansons, de poèmes célébrant le pays et la vie. Ces œuvres foisonnent notamment depuis la Révolution tranquille. Nos musiciens performent à travers le monde, faut-il le crier. Le premier texte est une sorte de court testament écrit pour être lu par ma compagne au début des funérailles. Le second contient la chronique nécrologique qui paraîtra dans les journaux, notamment le Devoir. J’y expliquerai les élans de mon parcours et m’adresserai à ceux qui suivent. Tout cela est bien prêt, car elle viendra comme un voleur, cette sournoise, nous rappelle-t-on. J’aimerais voir mes cendres disséminées par grand vent de nordet en bordure du Saint-Laurent.

Le défi d’une crémation plus écologique avait été lancé en 2015 par le directeur du Cimetière Saint-Charles à Québec, monsieur François Chapdelaine. En effet. la commande visait à créer un crématorium comparable aux installations européennes en ce qui a trait à la diminution du gaz naturel utilisé pour chaque crémation et à la réduction de l’émission des gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Ce défi a été relevé avec brio par Construction Mausolée Carrier (CMC) et Industries Pyrox, fabricant de fours crématoires. Ce matin du 3 juin 2019, le vice-président de CMC, Carl Bernard, considérait que les firmes avaient tracé les grandes lignes de l’avenir de la crémation au Québec. Par conséquent, en novembre 2019, nous devrions avoir accès à un édifice de 4,000 pieds carrés comprenant trois fours crématoires des plus performants sur le plan écologique, une nouveauté au Québec. Mais le concept ne s’arrête pas là. Planidesign et son directeur Louis Quimper, de concert avec les ingénieurs et autres partenaires du futur crématorium, ont conçu une salle lumineuse pour accueillir les familles qui désirent être présentes au rituel d’adieu.

Plusieurs autres innovations sont au cœur de cette construction. Une chambre froide sera aménagée pour recevoir, 24 heures sur 24, jusqu’à 27 défunts. Le bâtiment sécurisé comprendra un garage sous-terrain beaucoup plus fonctionnel pour le travail des brancardiers. Une salle de mise en urne, un accès spacieux aux corbillards, une pièce lumineuse empreinte de sérénité pour les familles, un vestibule, des vestiaires et des sanitaires répondront à la demande accrue des personnes qui veulent accompagner leurs morts jusqu’au dernier instant vers l’autre monde. Qui plus est, après en avoir vérifié l’acceptabilité sociale avec la population, on pourrait même récupérer l’énergie dégagée par les fours pour la diffuser aux autres bâtiments du cimetière, dans une perspective de développement durable.

Nous  serions malvenus de ne pas souligner le rapport de ce projet avec le souci manifesté par le Pape François pour l’environnement, ce que l’Abbé Pierre Gingras, président du Conseil d’administration de la compagnie du Cimetière Saint-Charles n’a pas manqué d’évoquer. De son côté, Monseigneur Marc Pelchat, visiteur diocésain des cimetières, a rappelé la position de Vatican II sur le progrès, invitant les croyants à participer à l’organisation des échanges des biens et services rendus à la famille humaine dans un esprit chrétien. Le vœu du Pape actuel de prendre soin de la création rejoignait ainsi de belle façon l’autorisation de la crémation accordée par l’église en 1962. Une première pelletée de terre mémorable a été levée en ce matin du 3 juin 2019 au cimetière Saint-Charles à Québec.

Entrée principale du nouveau crématorium du cimetière Saint-Charles à Québec (Photo: Johanne Gagnon)

Il est bon de rappeler qu’un des rebelles de 1837-1838, Joseph Marceau (né à L’Acadie, en 1806, et décédé en Australie en 1883) était issus d’une famille de Saint-Michel-de-Bellechasse. En effet, son grand-père Joseph-Pierre Marceau, neveu de Marie-Marthe-Marceau épouse de Pierre Cadrin (enterré au 4e rang de Saint-Michel) eut un fils, Jacques (né à St-Michel en 1766), qui s’établit et se maria à Marie Archange Bourgeois à L’Acadie près de Saint- Jean-sur-le-Richelieu.

Le 25 octobre 1830, JOSEPH MARCEAU, LE PATRIOTE se maria à Émilie Piédalue (14 ans et demi) de la paroisse Sainte-Marguerite-de-Blairfindie (L’Acadie, Qc). À partir de 1837, il habita une maison sur une terre à la Grande ligne du rang Double (6e concession, lot 64 ouest) de Saint-Cyprien- de-Napierville) qu’il avait acquise de Pierre Hébert. En plus de la culture terrienne, il exerçait le métier de tisserand. Dans la région, on l’appelait « Petit-Jacques » pour le distinguer d’un autre Joseph Marceau du même lieu.

Pendant l’insurrection de 1837-38, Joseph Marceau est membre des Frères chasseurs, un des organisateurs du camp retranché de Napierreville et un des chefs pour la bataille d’Odelltown (près de Lacolle), le 10 novembre 1838, un lieu stratégique près de la frontière canado-américaine. Devant 300 volontaires pro-statu quo, retranchés dans l’église, bien armés et bien pourvus de munitions, les patriotes durent retraiter en fin de journée. L’espoir d’une victoire des rebelles contre le régime en place s’étiolait et commençait la période de répression et des châtiments.

Esquisse de la bataille d’Odelltown, le 10 novembre 1838 photogrphiée par Edgard Gariépy en 1930 (Répertoire culturel du Québec).

Marceau fut appréhendé par les autorités coloniales britanniques avec plusieurs autres compagnons de lutte, le 14 novembre 1838, et emprisonné à la cour de justice du village de Napierville.

Cet édifice, construit en 1834 dans le village de Napierville pour servir de Cour de justice, a abrité à titre de prisonniers de nombreux patriotes, dont Joseph Marceau « Petit-Jacques » à la suite du retrait d’Odelltown (Photo : Gaston Cadrin, 2018)

Dès le 21 novembre suivant, il fut transféré dans la célèbre prison « Au Pied- du-Courant » à Montréal. Condamné en janvier 1839 à la pendaison comme plusieurs autres patriotes, sa sentence, ainsi que celle des 57 autres accusés, fut commuée en déportation dans un camp britannique en Australie où ils arrivèrent en février 1840. Prisonnier politique assujetti à des travaux forcés dans la région de Sydney, Marceau et ses compagnons devront notamment construire, à bout de bras et sous surveillance, la route de Paramatta.

Environ neuf mois avant son exil forcé, le 23 mai 1839, Joseph Marceau perdit sa femme Émilie. Comble de malheur, sa terre du rang Double fut saisie par le gouverneur du Bas-Canada (John Colborne), vendue par le Shérif devant la porte de l’église de Napierville et rachetée par ses beaux-parents Piédalue, devenus par la force des choses tuteurs des trois enfants de l’exilé et de leur défunte fille.

À la suite du pardon accordé par le gouvernement canadien d’Union (province du Canada) à tous ces exilés, en juin 1844, Joseph Marceau retrouva sa liberté et son droit de retour au pays. Mis à part, deux patriotes (Louis Dumouchelle et Gabriel Chèvrefils), décédés en terre australienne en 1840 et 1841, 55 patriotes retournèrent au Canada, à l’exception de Joseph Marceau.

Étant veuf depuis cinq ans, ce dernier décida de demeurer en Australie et d’y refaire sa vie. D’ailleurs, quelques mois après le rapatriement de ses confrères, il se remaria à Mary Barrett (19 ans), le 9 octobre 1844, et s’établit sur une terre dans le voisinage de son beau-père dans le township de Dapto, New South Wales. Avec son épouse de la moitié son âge, il aura 11 enfants permettant de répandre en Australie une importante progéniture de Marceau.

Malheureusement, ses trois enfants québécois (Émilie, Zéphirin et Odilon) ne l’ont jamais revu; ils furent élevés par sa belle famille. Émilie eut des descendants en Montérégie de son mariage avec François Valade et ses frères, Odilon et Zéphirin Marceau, s’installèrent dans le comté de Missoula au Montana et sont les ancêtres des Marceau de cet État. Si vous rencontrez des Marceau en Australie, ils sont tous les descendants du patriote exilé. Un monument commémorant cette horrible déportation a été érigé à Sydney en 1988.

Stèle funéraire du couple Marceau-Barrett dans le cimetière de Dapt, en Australie (photo 2017, auteur inconnu).

Le réalisateur Deke Richards, qui possède un lien de parenté avec Joseph Marceau de par sa mère, une Marcoux (Joseph-Pierre Marceau de Saint-Michel, grand-père du patriote, a marié Marie-Angélique Marcoux en 1759), finalise présentement un documentaire intitulé « La baie des exilés » en vue de rendre hommage, plus particulièrement à Joseph Marceau.

Un évènement commémoratif se tiendra les 18 et 20 mai 2020 dans les villes australiennes de Canada Bay et de Wollongong où se rassembleront des descendants des familles Marceau australiennes et québécoises, ainsi que les sociétés historiques les plus concernées. Personnellement, je suis très intéressé d’aller à la rencontre des familles Marceau de là-bas et de découvrir cette région d’Australie. Tous les mordus d’histoire sont invités à participer à ces célébrations.