Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuves: S. Beaumont

Le cimetière Saint-Matthew, connu à l’origine sous le nom de Cimetière protestant, est le plus ancien cimetière non catholique de Québec et l’un des plus anciens cimetières de la province. Il a servi de lieu de sépulture de 1772 à 1860, une période où l’immigration en provenance des îles britanniques a considérablement augmenté, le nombre de résidents anglophones atteignant jusqu’à 40 % de la population de Québec au milieu du 19e siècle. Les noms de 580 personnes sont commémorés sur les 314 pierres qui se trouvent toujours dans ce cimetière historique, mais ces individus ne sont que quelques-uns des 6000 à 10000 hommes, femmes et enfants qui y sont enterrés. La majorité était trop pauvre pour pouvoir s’offrir une pierre tombale ou autre monument. Leurs restes sont empilés en plusieurs couches sous la surface, sans rien pour évoquer leur mémoire.

Le cimetière, avec ses arbres majestueux et ses stèles anciennes, est un havre de paix et de verdure au cœur du quartier Saint-Jean-Baptiste densément peuplé. Le site est dominé par son église, un bel édifice néo-gothique en pierre, construit par étapes entre 1870 et 1900, par des architectes et artisans britanniques. C’est comme si un coin pittoresque de la Grande-Bretagne – une église paroissiale médiévale typique et un cimetière – avait été transporté à travers l’océan vers cette ville francophone d’Amérique du Nord.

Une réaffectation judicieuse

L’église est maintenant une bibliothèque publique et le cimetière un parc municipal. Ces transformations sont devenues possibles à la fin des années 1970, après que la congrégation en déclin ait décidé de quitter son lieu de culte pour unir ses forces à celles de la congrégation anglicane de Saint-Michael, dans la banlieue de Sillery. En 1978, l’église et le cimetière Saint-Matthew ont été désignés site historique par le gouvernement du Québec. Puis, en 1979, le site fut vendu à la Ville de Québec par le diocèse anglican, pour la somme symbolique d’un dollar, afin que l’église et le cimetière puissent être transformés en bibliothèque publique et parc.

Vue générale de l’église et du cimetière Saint-Matthew. C’est comme si un coin pittoresque de la Grande-Bretagne — une église paroissiale médiévale typique et un cimetière — avait été transporté à travers l’océan vers cette ville francophone d’Amérique du Nord. (photo: David Mendel)

La Bibliothèque du quartier Saint-Jean-Baptiste

Une bibliothèque, comme une église, est un lieu de contemplation tranquille. Le nouvel usage choisi était si compatible avec l’édifice existant que seuls des changements mineurs ont dû être apportés à l’intérieur de l’ancienne église. Les bancs ont été enlevés pour faire place aux étagères, aux tables et aux sièges, mais la chaire, les fonts baptismaux, les plaques commémoratives et les vitraux restent tous à leur emplacement d’origine. Il est important de noter que le bâtiment et le cimetière n’ont pas été désacralisés. L’entente entre le diocèse anglican et la Ville de Québec stipule que les services religieux peuvent encore être célébrés à l’occasion dans le sanctuaire de l’ancienne église et que, de temps à autre, les cloches de la tour sont encore sonnées. Bien que le cimetière serve désormais de parc municipal, il reste le dernier lieu de repos de milliers de personnes et demeure un terrain sacré.

Protéger le cimetière

Bien que la conversion du bâtiment de l’église en bibliothèque ait été un grand succès, le sort du cimetière s’est avéré plus problématique. Le terrain n’était pas toujours correctement entretenu par la municipalité et certaines pierres tombales avaient été endommagées ou vandalisées. En 1985-1986, la Ville de Québec, réagissant à la pression des citoyens,  entrepris un grand projet de protection et de restauration du cimetière.

Les éléments clés de ce projet comprenaient :

  • l’installation d’une clôture en fer ornemental, au sommet du mur de pierre entourant le cimetière, avec une porte qui pourrait être verrouillée pendant les heures de fermeture ;
  • un éclairage, pour décourager les vandales la nuit ;
  • des panneaux d’information décrivant la vie des personnes enterrées dans le cimetière.

Une clôture métallique ornementale surmonte le mur d’enceinte du cimetière. À l’entrée principale, un panneau d’information offre aux visiteurs une introduction à l’histoire et à l’importance culturelle du lieu. (photo : David Mendel)

Une deuxième intervention majeure

Malgré ces grandes améliorations, au fil des ans, d’autres problèmes d’entretien et de vandalisme sont apparus. Après des plaintes de citoyens inquiets et une publicité défavorable dans les médias, la Ville a répondu une fois de plus par une autre intervention majeure, entreprise entre 2009 et 2010.

Les éléments clés de ce projet comprenaient :

  • la restauration des pierres tombales et des monuments funéraires ;
  • la construction d’un nouveau mur de soutènement, avec une clôture en fer ornemental et une porte d’entrée ;
  • la mise en place d’escaliers et de sentiers pédestres, composés de dalles de granit ;
  • l’élaboration d’un nouveau mur de pierre avec clôture pour bloquer l’accès aux intrus de la partie sud-ouest ;
  • la restauration et l’amélioration des luminaires existants ;
  • l’installation de bancs, pour offrir aux visiteurs un endroit pour se reposer, évitant que les pierres tombales ne servent à cet usage ;
  • un aménagement paysager comprenant l’ajout de plantes ornementales pour rehausser la beauté du site.

Au total, 850 000$ ont été investis dans ce projet, grâce à des fonds provenant de l’Entente de développement culturel entre la Ville de Québec et le ministère des Affaires culturelles et de la Condition féminine.

Dans le cimetière Saint-Matthew se trouvent des stèles en tableau avec sommet chantourné, quelques monuments composites et aussi des dalles épigraphiées recouvrant des tombeaux , souvent en briques élaborés sour la surface du sol (photo: David Mendel).

 

Fondé en 1771, le cimetière Saint-Matthew a servi de lieu de sépulture de 1772 à 1860. La pierre tombale au premier plan est celle de Thomas Scott, le frère de Sir Walter Scott, le célèbre auteur du XIXe siècle. Thomas servait dans l’armée britannique à sa mort à Québec en 1823 (photo : David Mendel).

Contribution de l’auteur

Depuis de nombreuses années, je fais partie de ceux qui  œuvrent pour protéger ce site et valoriser son importance historique. Dans les années 1980, j’ai joint le comité de citoyens inquiets qui réclamait à la Ville la protection de ce lieu, menant à sa restauration en 1985-1986. En 1987, j’ai publié, pour la revue Cap-Aux-Diamants un article sur l’architecture de l’église Saint-Matthew et l’histoire du cimetière. Plus tard, en 2009-2010, j’ai agi à titre de représentant officiel du diocèse anglican du Québec, pour aider à superviser la deuxième intervention majeure dans le cimetière. À cette époque, la Ville de Québec a fait preuve d’une grande sensibilité, travaillant en étroite collaboration avec le diocèse anglican et le Conseil de quartier Saint-Jean-Baptiste à toutes les étapes du processus. En 2009, la Ville a mandaté une équipe interdisciplinaire pour créer une visite iPod du cimetière. On m’a demandé d’aider à développer le scénario, d’écrire le texte et d’enregistrer la visite, en français et en anglais. La tournée est intitulée : « Qu’ils reposent en paix/May They Rest in Peace. »

Une visite iPod

La visite commence par le son des cloches d’église et les mots de bienvenue de la part de l’Église anglicane, prononcés par le révérend Bruce Myers, maintenant évêque du diocèse de Québec. Elle dure environ 40 minutes et comprend 12 arrêts. Elle ouvre une fenêtre sur ce qu’était la vie à Québec aux 18e et 19e siècles, avec des histoires et des anecdotes sur des gens de toutes les classes sociales : aristocrates, officiers militaires, capitaines de navires, constructeurs navals, marins et artisans — comme les tonneliers et les cordeliers qui fournissaient le gréement des voiliers du port. En créant cette tournée, nous voulions offrir une expérience émouvante en exploitant le côté humain de ce champ des morts. La narration comporte des récits dramatiques de batailles, de noyades, d’épidémies et même d’un meurtre. Elle comporte aussi plusieurs histoires tristes. Les pierres tombales portent les noms des femmes décédées en couche et ceux de bambins ou d’enfants ayant rendu l’âme peu après leur naissance. Certaines familles ont perdu jusqu’à cinq ou six enfants à la suite de décès prématurés. Sur les pierres, sont inscrits des textes et des poèmes qui peuvent être très émouvants à lire — certains sont inspirants, d’autres, déchirants.

La tournée iPod lancée en 2010 comprenait à l’origine une carte interactive du site, ainsi que des images historiques et des photographies de Luc-Antoine Couturier. Il y a quelques années, cependant, il a été modifié pour devenir un podcast audio moins élaboré. Les images et photographies historiques ont maintenant disparu, mais la tournée conserve toujours des effets sonores évocateurs et de la musique accompagne la narration. Il est accessible en français et en anglais. Pour télécharger le podcast sur l’App Store d’Apple. On peut également faire le tour en empruntant un iPod à la bibliothèque de l’ancienne église.

Des sentiers pédestres, composés de dalles de granit ont été aménagés lors de l’intervention majeure entreprise entre 2009 et 2010 (photo : David Mendel)

 

Une bibliothèque, comme une église, est un lieu de contemplation tranquille. Le nouvel usage choisi était si compatible avec l’édifice existant que seuls des changements mineurs ont dû être apportés à l’intérieur de l’ancienne église. (photo : David Mendel)

Archéologie et recherche scientifique

Des fouilles archéologiques ont été entreprises dans le cimetière entre 1980 et 2009. La restauration du mur sud de l’église, en 1999, 2000 et 2009, a nécessité le retrait des restes de 204 personnes. Avec l’approbation et la coopération du diocèse anglican du Québec, ces vestiges ont fait l’objet de nombreuses études scientifiques, sur une période de dix ans. Les restes ont ensuite été inhumés au cimetière Mount Hermon et, le 5 novembre 2015, l’évêque anglican Denis Drainville a présidé une liturgie funéraire à laquelle ont assisté des membres de la communauté anglophone, ainsi que des archéologues et des universitaires qui avaient travaillé sur des projets de recherche concernant ce cimetière. Plus tard dans l’année, lors d’une journée d’étude organisée par l’Université Laval, les résultats de certains des projets de recherche ont été présentés aux membres de la communauté anglicane et aux membres intéressés du public.

La recherche a été effectuée avec la participation de nombreuses organisations et institutions, notamment le diocèse anglican de Québec, la Ville de Québec, le ministère de la Culture et des Communications, l’Université de Toulouse, l’Université McMaster, l’Université du Québec à Montréal, l’Université Laval et l’Institut national de la recherche scientifique. Les recherches de maîtrise et de doctorat ont porté sur une grande variété de sujets, dont les interventions archéologiques dans le cimetière, la mise en valeur du patrimoine culturel, les rites funéraires d’autrefois, les maladies et la nutrition dans le passé, les origines sociales et ethniques des personnes enterrées dans le cimetière.

Une histoire continue

En 2016, la bibliothèque a été rebaptisée Bibliothèque Claire-Martin, après une importante rénovation de l’intérieur, à hauteur de 500 000 $. L’église et le cimetière de Saint-Matthew ont été adaptés à leurs nouvelles utilisations à des coûts et au prix d’efforts considérables, de même que grâce à la participation de nombreuses personnes, institutions et organisations gouvernementales. Espérons que cette réalisation servira d’exemple inspirant pour d’autres projets de ce type à l’avenir.

En cette période de huis clos persistant, il est bon de constater que nous ne sommes pas les seuls à vivre repliés en isolement sur notre île intime. De même pour nous, membres d’un organisme voué à la défense du patrimoine funéraire, il est rassurant de découvrir que d’autres personnes partagent notre passion. Ainsi, nous ne sommes pas les seuls à avoir compris l’importance des cimetières. Nous ne sommes pas les seuls à aimer les fréquenter. Nous ne sommes pas les seuls à vouloir les valoriser. C’est le premier constat qui m’est venu à l’esprit en consultant le site Les cimetières du Québec, une imposante base de données sur nos cimetières.

La base

Depuis dix ans se construit cette base de données, une base en perpétuelle évolution. Y sont répertoriés quelque 630 cimetières, organisés suivant les régions touristiques (21) du Québec. Pour chacun, un inventaire photo des monuments, avec translittération des épitaphes, est fourni. En introduction, l’emplacement géographique et topographique y est décrit, et des informations d’intérêt historique et toponymique sont présentées. Il est possible d’y admirer des vues générales des lieux et certains détails du mobilier funéraire, calvaires, chapelles, portails et enclos et quelques monuments sont choisis soit pour leur valeur de commémoration de personnages ayant marqué leur communauté, soit pour leur originalité conceptuelle, soit pour leur simplicité émouvante. Outre ces 630 cimetières déjà en ligne, il y a 315 dossiers en préparation. Certains sont complets, tandis que d’autres concernent des ajouts à intégrer à des cimetières déjà en ligne.

Si vous passez un jour à Petite- Rivière-Saint-François, ne manquez pas son cimetière. Vous y verrez entre autres ce drôle de monument à la mémoire des époux Tremblay– Bouchard, deux nés-natifs que les voiles avaient menés vers d’autres rives (Lévis pour l’un et Beaupré pour l’autre), mais qui sont revenus reposer éternellement en paix dans leur coin de pays (photo: Cimetières du Québec).

Le nom de chaque défunt est inscrit par ordre alphabétique et renvoie à une ou plusieurs vues de son monument. Vous cherchez la mémoire de votre ancêtre et vous savez dans quelle ville ou quel village il est décédé. Vous sélectionnez la région touristique et repérez le nom du cimetière. S’il a déjà été couvert par un inventaire, vous entrez le nom de l’aïeul et pop-là!, pincement au cœur, apparaît une ou plusieurs vues du monument recherché. L’effet est immédiat: la mémoire de l’ancêtre se matérialise, les souvenirs refont surface, l’histoire orale ou écrite de ce proche prend forme tout à coup. C’est la magie des retrouvailles, grâce à un témoin tangible.

Au cimetière de Sainte-Rose à Laval, sous la stèle un peu ostentatoire de son père, l’honorable juge Thomas Fortin, repose le fils. Celui-ci a voulu suivre sa voie. Il a préféré une vie de contemplation vécue dans la pauvreté pour dépeindre le Québec en de magiques paysages et en arbres majestueux, à nul autre pareil. Ses œuvres lui ont conféré une célébrité qui outrepasse de loin celle son père. C’est en parcourant les listes de défunts enregistrés sur les faces latérales du socle que vous découvrirez son nom, modestement inscrit: Marc-Aurèle Fortin (1888-1970) (Photo: Alain Laurin, Cimetière du Québec).

Les idéatrices

À l’origine de cette base, deux passionnées, deux sœurs complices partageant des intérêts convergents: Diane et Nicole Labrèche. C’est à elles que nous devons la création de ce site. Toutes deux sont originaires de Montréal, où elles ont grandi. Ces deux retraitées du monde du travail sont animées par une grande curiosité. En prenant connaissance de leur parcours respectif, on comprend que toutes deux avaient la générosité bien chevillée au corps: l’une, Nicole, fut tour à tour enseignante, travailleuse sociale et « bénévole de profession », l’autre, Diane, fut toute sa vie (34 ans) enseignante et interprète pour malentendants. Nicole nourrissait une passion contagieuse pour la généalogie et Diane – celle qui nous a accordé une entrevue – un amour envoûtant pour les cimetières. « Ce sont des lieux de quiétude et d’une beauté inqualifiable », dit-elle. Elle avoue préférer les petits jardins de mémoire, ceux des villages, parce qu’ils demeurent très fréquentés, constamment fleuris et imprégnés de la visite régulière de leurs habitués.

Cette adepte des champs des morts plus « vivants » voue également une prédilection à ceux qui sont très arborés: les imposants spécimens matures offrent des îlots propices à la méditation, selon Diane. Chaque été, pendant dix ans, elle passait un mois à Maria, en Gaspésie. C’est au cours de ses fréquentes ballades dans les environs qu’est née sa passion pour ces paysages de pierres si paisibles. Diane Labrèche avait l’habitude de les mémoriser en images, des visuels qu’elle partageait ensuite sur la grande toile du réseau internet. Rémi Saint-Onge, un ami informaticien des Productions Tornade, firme spécialisée dans la création et l’entretien de site web, lui suggéra d’en tirer une base de données. L’idée fit son chemin. Rémi, aidé de Vincent Drouin, de Netigo, élaborèrent la base soutenus dans cette entreprise par Jocelyne Robertson. Le 17 janvier 2011 la base était en ligne.

Diane et Nicole Labrèche, les deux passionnées à l’origine de la base de données Les cimetières du Québec (photo: collection Labrèche)

Les collaboratrices et collaborateurs:

Depuis sa création le site est fréquenté. De cette fréquentation ont surgi plusieurs images documentées de stèles familiales qui ont alimenté l’un ou l’autre des inventaires. Plusieurs offres de collaboration sont survenues. Ainsi, une contribution est venue d’Abitibi: une résidente a envoyé un bloc de 5 000 entrées documentées à l’écrit et à l’image.

Cimetière Saint-Edmond-de-Vassan, Val d’Or, en Abitibi. Lieu non organisé: c’est ainsi que le l’on désigne Vassan qui n’est donc pas une municipalité à proprement parler, mais qui malgré tout possède son cimetière. Celui-ci témoigne que des personnes y ont vécu, y sont décédées, y vivent encore et y meurent toujours (photo Hélène Coulombe, Cimetières du Québec).

Puis 15 000 photos de diverses régions sont arrivées provenant d’une même personne. Une autre a couvert tous les cimetières de Gatineau. D’autres fans de notre site ont documenté ceux de Sherbrooke et d’autres encore ceux des Hautes-Laurentides. Une participation étonnante fut celle de cette Gaspésienne, préoccupée par les cimetières abandonnés de son coin de pays. Si c’est chose simple de se promener dans un cimetière paroissial gazonné et tondu de frais, c’est une autre de se frayer un chemin à travers la broussaille, la forêt et les moustiques pour retrouver de petites nécropoles oubliées (photo du cimetière Saint-Jean Brébeuf).

Dans les années 70, plusieurs ports de pêche ont été fermés suite à une décision gouvernementale occasionnant la mort de nombreux villages. Ces fermetures expliquent le nombre élevé de cimetières oubliés dans cette région. Voici ce qu’il reste de celui de Saint-Jean-de-Brébeuf, à Nouvelle, en Gaspésie. Ouvert en 1930, il a fermé en 1971. (photo: Suzanne Blanchette, Cimetières du Québec)

Autre collaboration digne de mention: celle couvrant tous les cimetières des Îles-de-la- Madeleine, accompagnée d’une mise à jour aux deux ans. Une personne qui s’est jointe récemment au projet a voulu prêter main-forte pour transcrire les épitaphes dans l’application Excel, une application qui, au départ, lui était totalement étrangère. Diane Labrèche s’est donc remise à l’enseignement et, depuis, l’application n’a plus de secret pour cette bénévole qui œuvre désormais régulièrement et efficacement à la base de données.

Cimetière de Saint-Pierre, à La Vernière, Îles-de-la-Madeleine. Ce lieu étant toujours en activité, l’inventaire est mis à jour sur base biennale par des bénévoles de la place (Photo: Sébastien Cyr, Cimetières du Québec).

Pour encadrer les intervenants sur le terrain, les sœurs Labrèche ont conçu un protocole qu’elles font parvenir aux personnes qui se proposent pour documenter un lieu. Plusieurs offrent leurs services, mais rares sont ceux qui complètent leur dossier. Les sœurs Labrèche doivent faire appel à de généreuses personnes qui acceptent de terminer ces dossiers. Le projet compte maintenant plusieurs dizaines de collaboratrices et de collaborateurs. Une chose ne cesse d’étonner les conceptrices: elles ne les ont jamais rencontrés en personne, si bien qu’elles croiseraient dans la rue ces précieux bénévoles sans les reconnaître.

Les initiatrices du projet tenant mordicus à maintenir la gratuité d’accès à leur site, toutes les collaborations sont bénévoles. Les débours sont uniquement réservés aux services techniques en informatique. Ces dépenses sont couvertes par quelques publicités. Ces nombreuses participations volontaires ne sont pas sans conséquence sur l’occupation du temps de nos deux idéatrices. En effet, les sœurs Labrèche sont un peu victimes de leur succès, accaparées qu’elles sont par la tâche de préparation à la mise en ligne des informations qui leur arrivent régulièrement. En effet, une fois un dossier reçu, il reste plusieurs étapes à franchir avant de pouvoir publier sur le réseau l’inventaire partiel ou complet qu’il contient. Il faut trier les images, les recadrer, les redimensionner, les numéroter, faire la translittération des épitaphes, alimenter les données historiques par des recherches, etc. Tout ça, sans oublier de donner les sources et les crédits à tous et chacun. Une tâche colossale !

Monument pour une mère inconnue tombée en terre étrangère d’un fils biologique reconnaissant. (Photo: Pierre Wolgensinger né Nicolas Mandres, fils de Viorika Mandres)

Anecdote

Diane nous raconte l’histoire de cet homme originaire de quelque part en Europe, à la recherche de la stèle de sa mère biologique. Celle- ci, d’origine serbe, est décédée à Montréal et inhumée, au cimetière du Mont-Royal. Exceptionnellement, parce que ce travail déborde du cadre normal de leur mission, les deux sœurs se rendent sur place. Elles constatent alors que le lot en question est dépourvu de marqueur. Elles en envoient la preuve photographique au demandeur. Quelque mois plus tard, elles reçoivent la photo d’une dalle épigraphiée, un monument tout neuf. Le fils adoptif avait, pour honorer le souvenir de cette mère inconnue, fait poser une pierre de mémoire.

En conclusion

La page Facebook et la boîte courriel de Les cimetières du Québec débordent d’éloges et de remerciements. Peut-on y voir un autre signe que les Québécois, tout férus qu’ils sont de généalogie, tiennent à leurs racines et demeurent très attachés à leurs lieux de mémoire. Il fallait donc absolument saluer le travail des sœurs Labrèche: elles constituent à elles seules une succursale opérationnelle de notre ministère de la Culture, tout ça bénévolement ! Un site indispensable pour toutes celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire, au patrimoine, à la généalogie, un site à parcourir absolument pour le plaisir des yeux et pour constater l’ampleur du projet, qui n’a pas fini de nous éblouir.

La suite dans un prochain numéro…

Tout a commencé un jeudi quand, par hasard, alors que je lui rendais une de mes visites de courtoisie, cette fois avant d’aller souper avec des amies. Ce jeudi était un jeudi saint. Il marquera désormais pour moi, un grand tournant dans ma vie. Cela fait un an maintenant, mais ce moment est toujours bien présent dans ma mémoire: il marque le début du passage de vie à esprit. Pas de vie à trépas, mais de vie à absence de vie, de vie à mémoire. . . la mémoire de ma maman.

Je l’ai trouvée en grandes douleurs, des douleurs diffuses, mais si intenses qu’elle vait de la difficulté à s’exprimer. Dans la panique du moment, il fallait demander vite un soulagement, mais quelque chose me disait déjà qu’une limite avait été franchie, que cette fois, les drogues ne suffiraient pas. Les derniers mois avaient émis des signaux alarmants: 13 hospitalisations aux urgences en moins d’un an, et de plus en plus rapprochées,  toutes présageant le grand virage. Pourtant, après chaque retour de l’hôpital, maman semblait revivre. Toutefois, ses renaissances étaient de plus en plus brumeuses, de moins en moins vigoureuses,  et moins enthousiastes sans compter que  les rechutes étaient de plus en plus sérieuses. La fin approchait, mais elle, pas plus que moi, n’abordions cette fin pourtant de plus en plus manifeste. Nous préférions croire qu’une fois encore, nous l’avions contournée, évitée de justesse, et ce, elle autant que moi. Elle avait gravi lentement la pente et se promenait maintenant bravement au bord du précipice. Pourtant, ce jeudi-là, ce ne fut pas une rupture brutale, comme une chute de la lisière d’un escarpement, mais une longue désescalade qui dura deux jours. Les premières étapes ont été pour elle les plus douloureuses et les plus angoissantes. Analgésique par-dessus analgésique, le nuage de la conscience s’est rapidement épaissi. Les réapparitions vers la surface étant accompagnées de douleur et d’angoisse, il était préférable de la voir sombrer qu’émerger.

L’autrice, alors âgée d’un an, un soir d’insomnie, dans les bras d’une mère endormie en tentant de l’endormir. (Photo: Jean Rémillard)

Puis est venue cette dernière remontée vers la conscience, quand elle a dit: je pense que c’est fini ma vie. C’était un constat exprimé sous forme d’interrogation. J’ai répondu: je pense que oui, mais tout va bien se passer et je serai là avec toi. En d’autres mots, elle l’avait compris, inutile de lutter: de ce côté, de celui de la vie, il n’y avait que douleur, alors que du côté de la morphine, il lui sufirait de lâcher prise, de rendre les armes et la vie s’éteindrait, elle céderait la place à celle qui, depuis toujours, attend tout près, celle qui sait l’issue de la bataille, une bataille qu’elle gagne à tous coups.

Tout le reste de mes jours je continuerai de me demander si c’était la meilleure réponse, celle qu’elle souhaitait entendre, si je n’aurais pu m’exprimer autrement, dire autre chose, trouver des mots qui mentent, mais qui rassurent, ceux qui remercient et ceux qui prennent dans les bras. Ces mots-là sont restés coincés au fond de ma gorge qui se serrait. Ils sont restés à la limite de ma conscience et n’ont pu émerger.

Puis vint le bas de la pente, le bord de la mer, le grand infini, le dernier souffle, si léger que je ne l’ai pas perçu, le samedi juste avant Pâques, le samedi saint. Il y a un an de cela.

Pas de pandémie à ce moment. Je me console en me disant qu’heureusement elle n’aura pas connu cette période de confinement et que j’aurai pu l’accompagner, même si je fus une piètre accompagnatrice.

Ses restes reposent désormais dans le lot familial du cimetière Notre-Dame-des-Neiges.

NDR : Cet article fait suite à un article déjà publié dans ce bulletin à l'hiver 2018 (vol. 6 no. 1). Depuis cette publication son auteur a cheminé, terminé et soutenu sa thèse de doctorat sur le sujet. Il nous présente ici un résumé de ses découvertes.

En septembre 2019, j’ai soutenu, à l’Université du Québec à Montréal, ma thèse de doctorat en histoire intitulée La fabrique du corps médical. Dissections humaines et formation médicale dans le Québec du XIXe siècle. Cette thèse retrace les conditions d’avènement au XIXe siècle de la pratique des dissections humaines dans les écoles de médecine du Québec. Étudier le corps anatomique était alors un enjeu de légitimité et de distinction professionnelle pour les médecins. Cette activité de connaissance supposait la dissection de milliers de défunts, exhumés par des étudiants en médecine dans des lieux de sépulture ou provenant d’institutions de soin et d’assistance où leurs dépouilles n’ont pas été réclamées par des proches. Les lois canadiennes d’anatomie de 1843 et de 1883 sont venues imposer cette seconde catégorie de défunts – les morts non réclamés –, au terme de près d’un siècle de polémiques, de négociations et d’arrangements entre divers milieux.

Au moyen d’archives hospitalières et d’écoles de médecine, de journaux, de débats judiciaires et parlementaires et de témoignages écrits de médecins, cette étude contribue à l’histoire de la profession médicale et de la disposition des morts au XIXe siècle. Au milieu du XVIIIe siècle, la province de Québec fait partie de l’Empire britannique, rendant possible l’installation sur le territoire de médecins et chirurgiens formés aux dissections humaines à Londres ou à Édimbourg. En vertu du Murder Act, loi britannique autorisant la dissection de certains condamnés à mort pour meurtre, les premières dissections humaines sont alors pratiquées au Québec. Instituée à partir des années 1820 dans des cursus de formation médicale, cette pratique devient, dans la seconde moitié du siècle, obligatoire pour tous les apprentis médecins canadiens.

L’apprentissage de l’anatomie humaine devait absolument passer par l’accès à l’intérieur de corps humains. Les besoins de connaissance étant intarissables, il a fallu de nombreux corps et le cimetière avait la capacité d’en fournir. Leçon d’anatomie, du Dr Willem Van der Meer par Michiel van Mierevelt (source : Wikimedia Commons)

En 1843, une première loi canadienne d’anatomie, qui prend pour modèle celle adoptée à Londres une décennie plus tôt, met un terme à la dissection punitive des condamnés à mort en limitant, en principe, les dissections humaines aux défunts non réclamés provenant d’établissements de soin et d’assistance. La répugnance de certains de ces établissements à se conformer à cette loi conduit à son échec. Au cours des quatre décennies suivantes, les écoles médicales négocient donc, en marge de la loi, l’obtention des cadavres nécessaires à leurs cours d’anatomie humaine. En parallèle, les enlèvements de défunts à même les lieux de sépulture entrent dans l’ordinaire des étudiants en médecine canadiens. Ce statu quo atteint un point de rupture dans les années 1870. Les controverses liées aux enlèvements de cadavres entrent en contradiction avec les velléités des médecins d’être reconnus comme les seuls habilités à intervenir professionnellement quant à la santé des individus et des populations. Ce contexte mène, en 1883, à l’adoption d’une nouvelle loi canadienne d’anatomie. Cette loi marque un tournant à partir duquel le transfert, vers les écoles de médecine, de corps non réclamés provenant d’institutions publiques s’installe durablement au Québec.

La publication de ma thèse est en cours de préparation. Surveillez la section Vient de paraître de ce bulletin pour en être tenus au courant. D’ici là, je vous invite à consulter le mémoire de maîtrise que j’ai rédigé sur les débuts de la crémation funéraire au Québec, disponible en consultant ce lien: https://archipel.uqam.ca/7193/. Un article tiré de ce mémoire et qui s’intitule La République des incinérés : histoire croisée des mouvements crématistes de Paris, du nord de l’Italie et de Montréal au XIXe siècle, est par ailleurs disponible ici.

En temps normal, je n’aurais sans doute pas eu l’idée d’écrire ce texte, le sujet me paraissant trop loin de la raison d’être de la Fédération. De fait, les maladies virales, qu’elles dégénèrent en pandémie ou pas, n’ont rien en commun avec le patrimoine funéraire. Sauf que l’actuelle pandémie n’est pas ordinaire: elle est planétaire et elle tue plus que bien d’autres infections virales. Le spectre de la mort a rarement été aussi présent que maintenant, du moins pour nous, Occidentaux privilégiés que nous sommes. Tellement présent qu’il évoque le cimetière. Si nous devions identifier un point vers lequel convergent la présente pandémie et le patrimoine funéraire, c’est dans le cimetière qu’il se trouve.

Pourquoi donc la COVID-19 est-elle si menaçante ? Fondamentalement, pour des raisons biologiques, puisque tout part de là. Tout a commencé quand le premier être humain a contracté le virus d’un animal: c’est le patient 0 à l’échelle planétaire. Comme le virus se transmet facilement entre humains, il a donné lieu à une épidémie, au départ localisée, mais avec le potentiel de se répandre. La suite allait dépendre pas juste des propriétés du virus, mais aussi de nos comportements: lorsqu’une maladie contagieuse se déclare dans une communauté, ce sont en bonne partie des facteurs d’ordre culturel, politique et économique qui déterminent son cours: sera-t-elle étouffée dans l’œuf ou prendra-t-elle de l’expansion, et si oui jusqu’à quel point ?

Même si des maladies à coronavirus affectaient déjà les humains, celui de la COVID-19 est à ce point nouveau pour nous qu’il n’avait infecté personne jusqu’au jour où le patient 0 l’a attrapé d’un animal. Sans doute depuis longtemps présent dans la nature, c’est grâce à des mutations que ce virus est parvenu à pouvoir infecter les humains. Personne ne peut donc jouir d’une immunité préalable contre ce nouveau virus — en présumant qu’il en confère une. C’est toute la population mondiale qui y est vulnérable.

Cette situation est bien différente des épidémies auxquelles nous sommes habitués. Prenons la rougeole, une autre maladie virale, très contagieuse, qui se répand en tuant ou en immunisant ses victimes. Mais, chaque personne tuée ou immunisée est une victime de moins. Mauvaise stratégie de survie pour des virus, qui ont absolument besoin de victimes pour se reproduire: s’ils tuent ou immunisent tous les habitants d’une communauté, ils disparaîtront de celle-ci. Mais s’ils parviennent à s’y maintenir, c’est parce qu’ils sont « approvisionnés » régulièrement en victimes potentielles. Or, puisque tous les enfants nés après la dernière épidémie n’ont jamais été exposés au virus, ils ne peuvent pas être immunisés ; ils seront ainsi les premiers visés par les virus. Ce sont donc surtout les enfants qui permettront à une épidémie de se poursuivre. D’où le nom de maladie de l’enfance donné à la rougeole.

Mais pour que l’approvisionnement en victimes soit constant, le nombre des naissances doit être très élevé. Or, seules les communautés d’au moins quelques centaines de milliers de personnes peuvent produire suffisamment d’enfants pour qu’une épidémie s’y maintienne. C’est pourquoi on donne parfois aussi le nom de maladie des foules à la rougeole. Si l’épidémie vient à manquer d’enfants réceptifs, elle s’évanouira, mais elle pourra ressurgir lorsque le bassin d’enfants sans défense se sera rempli à nouveau. C’est pourquoi, traditionnellement, la rougeole réapparaissait de façon cyclique.

Clairement, la rougeole ne pouvait pas exister durablement avant les premières grandes agglomérations, donc pas avant les grandes civilisations (vers 2000 – 3000 ans av. J.-C). Elle existe dans l’Ancien Monde depuis des siècles et elle sévit toujours partout sur la planète. De nos jours, un foyer de rougeole s’allume ici et là à l’occasion. Son omniprésence chez les humains depuis fort longtemps fait que, à tout moment, un large pan de la population est immunisé, naturellement ou par la vaccination. Dans ces conditions, une éclosion de rougeole ne peut pas durer.

Dès le début de l’actuelle pandémie, j’ai été frappé par le fait qu’elle s’apparente aux épidémies qui ont décimé les populations autochtones d’Amérique à partir de la fin du XVe siècle. Nous reviendrons plus loin sur ce point. D’ici là, voyons d’où vient cette très grande vulnérabilité qu’avaient les Amérindiens aux maladies importées par les Européens. Reculons donc encore plus loin dans le temps.

Bon nombre des virus qui affligent les humains proviennent d’animaux, dont ceux de la variole et de la rougeole (issus du bétail) et de l’influenza (issus des oiseaux de basse-cour). C’est à la faveur de la domestication d’espèces sauvages que des virus se sont introduits dans les agglomérations humaines, où ils ont continué d’évoluer dans des troupeaux de plus en plus grands. Or, la même règle s’applique, tant chez les animaux que chez les humains: ces virus ont eu besoin de grandes populations d’animaux d’élevage pour pouvoir s’y implanter et se perpétuer. Ce n’est donc pas avant la domestication animale intensive qu’ils ont pu y parvenir, soit au Néolithique, qui a débuté vers 8500 ans av. J.-C., au Proche-Orient. Or, il n’y a jamais eu de domestication à grande échelle en Amérique précolombienne. C’est pourquoi ces virus n’ont tout simplement jamais existé en Amérique avant que les Européens ne les y introduisent. La rougeole, la variole, l’influenza étaient donc des maladies totalement inconnues des autochtones. Ainsi, tous risquaient de les contracter. Or, c’est exactement ce qui se passe présentement avec la COVID-19, mais à l’échelle planétaire: toute la population mondiale se retrouve dans la même situation que les autochtones d’Amérique au tournant du XVIe siècle à l’égard des virus apportés par les Européens. Mais là s’arrête la comparaison.

À la Renaissance, les conditions et les modes de vie en Europe n’avaient évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Les connaissances médicales, encore très rudimentaires, la promiscuité et l’insalubrité dans les grandes agglomérations, ont fait en sorte que les maladies infectieuses comme la rougeole avaient toutes les chances de se propager. Même en admettant que la médecine de l’époque ait soupçonné l’existence d’un lien entre la promiscuité, l’insalubrité et la propagation d’une maladie, l’idée même qu’une maladie puisse se transmettre d’une personne à l’autre n’était probablement pas ancrée dans la conscience collective. Ne connaissant pas l’existence de ces êtres invisibles que sont les virus et les bactéries, comment pouvait-on savoir de quelle manière se transmettait une maladie et comment éviter de la transmettre ? Même si les médecins de l’époque avaient soupçonné l’existence de « quelque chose du genre », on était encore loin de comprendre leurs modes de transmission: par contact direct entre humains, par contact avec des objets, par voie aérienne, par contact avec des animaux. C’est dans ce contexte que s’est faite la découverte de l’Amérique.

Trois-Rivières, juillet 1634. Les Hurons, venus y faire la traite, retournent en leur pays, au nord du lac Ontario. Une épidémie sévit alors parmi les Montagnais présents à Trois- Rivières:

[…] la pluspart des Montagnais qui estoient aux Trois Riuieres […] estoient malades, et que plusieurs en mouroient ; comme aussi, qu’il n’est quasi point reuenu de canot de la traitte, qui n’aye esté affligé de ceste contagion. Elle a esté si vniuerselle parmy les Sauuages de nostre cognoissance, que ie ne sçay si aucun en a euité les atteintes. Jean de Brébeuf, Relation de 1635

Il a suffi qu’un autochtone contracte un virus d’un colon fraîchement arrivé de France pour qu’il déclenche chez ses compatriotes une réaction en chaîne — ce qu’on appelle aujourd’hui de la transmission communautaire. De là, la maladie s’est rapidement transmise d’une nation à l’autre.

Outre les produits de la traite, les Hurons ramènent de Trois-Rivières de discrets passagers: des virus. C’est ainsi que l’épidémie se propage jusqu’en Huronie. L’année 1634 marque le début d’une succession de contagions qui déciment les groupes autochtones alliés des Français. Par exemple, forte de plus de 20 000 habitants, la nation huronne n’en compte plus que quelques centaines en 1649, dont certains s’établissent à Québec. En raison de la virulence et de la contagiosité élevée des virus en cause, et de l’absence totale d’immunité des Amérindiens, les virus ont fait beaucoup de décès ; mais il faut préciser qu’ils ont eu des complices redoutables.

Les Abénakis du Maine frappés par l’épidémie de variole de 1740. (source: dessin d’un missionnaire français)

À l’époque, la transmission d’une maladie entre personnes était, au mieux, suspectée par la communauté médicale. Ne se doutant pas qu’ils pouvaient être vecteurs de maladies, les Européens se sont enfoncés de plus en plus dans le territoire. Les coureurs des bois, les explorateurs et les missionnaires ont semé des virus partout où ils passaient. Obsédés par la volonté d’aller sauver des âmes, les missionnaires arrivaient souvent trop tard, la maladie et la mort les ayant précédés. Cette obsession les a aveuglés au point où les Autochtones semblent avoir compris avant eux: Les bourgs plus proches de nostre nouuelle maison [ont] esté les premiers attaquez, et des plus affligez […] Ils [les Hurons] remarquoient auec quelque sorte de fondement, que depuis nostre arriuée dedans ces terres, ceux qui auoient esté les plus proches de nous, s’estoient trouués les plus ruynez des maladies, et que les bourgs entiers de ceux qui nous auoient receus se voyoient maintenant du tout exterminez.

Jerome Lalemant, Relation de 1640

Dans l’ignorance des modes de transmission de la maladie, rien n’a donc été fait pour isoler les malades ou les communautés atteintes, ni pour restreindre les déplacements: pas de confinement, pas de quarantaine, pas de « deux mètres » entre les personnes, pas de masque, pas de lavage de mains. Les virus en ont profité.

On imagine facilement le désarroi des Amérindiens devant une maladie en train de les décimer, alors que les Européens, grâce à l’immunité dont ils jouissent presque tous, ne sont pratiquement pas touchés: Dieu […] nous a fait la grace a tous [les jésuites] de passer l’hyuer en tres-bonne santé, quoy que nous ayons esté la pluspart du temps parmy les malades et les morts, et que nous en aions veu tomber et mourir plusieurs par la seule communication qu’ils auoient les vns auec les autres. Les Sauuages s’en sont estonnez […] et disent parlant de nous: Pour ceux là, ce ne sont pas des hommes, ce sont des Demons.

François Le Mercier, Relation de 1635

Les autochtones avaient toutes les raisons de perdre leurs repères: des maladies inconnues, qui frappent fort et sans discrimination, une médecine traditionnelle impuissante à les soulager, des guérisseurs qui perdent leurs pouvoirs, les Européens qui les ont trompés. Si une contagion frappe une société dite vierge à l’égard de cette maladie, les jeunes hommes et femmes ne sont pas épargnés, même qu’ils sont parmi les plus affectés, eux qui sont largement responsables des activités de subsistance. C’est ainsi que la pêche, la chasse et les récoltes ne sont plus assurées. La famine s’instaure, donnant davantage prise à la maladie. Comme presque tous sont malades en même temps, il ne reste à peu près personne pour s’occuper des malades, ni pour faire le feu, ni pour aller chercher un peu d’eau, ni pour enterrer les morts ; […] quand il ne restait plus de bois pour faire du feu, ils brûlaient leurs bols, leurs arcs et leurs flèches ; quelques-uns se traînaient à l’extérieur pour aller chercher un peu d’eau, […] certains n’en revenaient pas.

Chroniqueur anonyme, années 1630, cité par Heagerty, 1928, Four Centuries of Medical History in Canada.

Comme si ce n’était pas assez, les guerres s’en sont mêlées. De fait, nombre de nations autochtones, dans le Nord-Est américain, étaient alors en conflit. Les rivalités qui existaient déjà entre les nations, en particulier entre Hurons et Iroquois, ont sans doute été exacerbées par la présence européenne. Le commerce des fourrures, notamment, est venu bouleverser les échanges commerciaux traditionnels, en favorisant certaines nations au détriment d’autres nations. Les jeunes hommes hurons étant particulièrement affectés par les maladies, nombre d’entre eux n’étaient plus en état d’aller à la guerre. Le cocktail épidémie + guerre a bien failli exterminer la nation huronne.

La Fête des Morts chez les Hurons, qui a eu lieu à Ossossané en 1636, soit 2 ans après le déclenchement des épidémies en Huronie. (source: Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Les bouleversements que les épidémies ont engendrés dans tous les aspects de la vie des autochtones ont certainement participé à la très forte mortalité: la rupture de l’ordre social a poursuivi et achevé ce que les virus avaient commencé: ces derniers ont agi comme un détonateur, le chaos social a fait le reste. L’ampleur de la décimation des nations amérindiennes n’est pas juste attribuable à leur absence d’immunité.

Imaginons que les mesures de protection contre l’actuelle épidémie de COVID-19 aient été appliquées à l’époque: la mortalité aurait certainement été bien moindre. À l’inverse, que serait-il arrivé si aucune des mesures mises de l’avant pour contrer la COVID-19 n’avait été prise, comme si nous étions ignorants de la façon dont la maladie se transmet ? Les épidémies chez les autochtones de la période du contact avec les Européens le laissent entrevoir.

Certes, les deux situations sont incomparables, même si, dans les deux cas, tous les acteurs sont réceptifs aux virus respectifs. Mais si nous n’avions rien fait contre la COVID- 19, il est clair que le nombre de cas aurait été beaucoup plus élevé. Et qu’en serait-il de la mortalité ? Plus élevée bien sûr, mais encore!

Les épidémies n’ont pas épargné les Aztèques. (source: Codex florentin, de Bernardino de Sahagun, XVIe siècle)

« Notre » virus est différent de ceux des maladies qui ont décimé les autochtones. Notre patrimoine génétique est différent du leur. Nos conditions et nos modes de vie actuels n’ont rien à voir avec leurs coutumes de l’époque. Même si nous aussi pouvons tous attraper « notre » virus, certaines différences ressortent donc entre « leurs épidémies » et « notre épidémie ». Toute comparaison de la mortalité est donc hasardeuse. Par exemple, la COVID-19 recrute le gros de ses victimes chez les plus de 70 ans, tandis que les enfants et les jeunes adultes sont largement épargnés. Chez les Amérindiens, tous semblent avoir été affectés, en particulier les enfants. Il faut toutefois préciser que l’obsession des missionnaires à baptiser en priorité les enfants les a amenés à s’en approcher davantage et à en parler davantage dans les relations qu’ils nous ont laissées. Sans cette proximité, la mortalité infantile aurait peut-être été moins élevée. À propos de la surmortalité de nos personnes âgées, il faut à nouveau apporter une précision: elles sont beaucoup plus nombreuses qu’elles ne l’étaient chez les Amérindiens. Ainsi, la surmortalité des enfants autochtones rapportée par les chroniqueurs et la surmortalité de nos aînés serait en partie due à un mirage.

Ces deux exemples sur la mortalité selon l’âge montrent que, au-delà du parallèle évoqué plus tôt entre l’épidémie de COVID-19 et celles qui ont affligé les autochtones d’Amérique, il y a des différences notables. Vouloir pousser le rapprochement plus loin nous exposerait à des dérapages.

C’est au tournant des années 1630 que les conditions semblent avoir été réunies en Nouvelle-France pour que des fléaux durables et étendus se développent: les contacts de plus en plus étroits et prolongés entre Autochtones et Européens, le bouleversement des modes de vie autochtones, les guerres, etc., ont créé un terreau fertile pour les épidémies et leur propagation. Un triste épisode de l’histoire de l’humanité.

« Entretenir autant que nécessaire, mais aussi peu que possible ». Tel était le thème d’un colloque sur la gestion différenciée des espaces verts, tenu en 1994 à Strasbourg, en France. Cette pratique d’entretien des espaces verts, qui consiste à adapter les niveaux d’intervention à l’usage ou l’esthétique souhaitée, vise à maximiser la diversité biologique, à rationaliser les ressources d’entretien et à améliorer l’expérience des utilisateurs. Sensibilisées aux questions environnementales depuis les années 1980, plusieurs villes d’Europe appliquent cette approche à des niveaux variables. À titre d’exemple, ayant noté une concentration élevée d’atrazine __herbicide appliqué sur les surfaces en gravier dans les parcs et aussi utilisé dans la culture du maïs _dans les eaux de la Vilaine qui coule dans l’agglomération, la Ville de Rennes a été une des premières autorités de France à adopter la gestion différenciée de ses espaces verts. Strasbourg, Lausanne en Suisse et de nombreuses villes allemandes et hollandaises ont suivi.

Suite à un colloque de l’Association des responsables d’espaces verts du Québec, j’avais pris contact avec des gestionnaires et visité certaines de ces villes en vue de proposer l’application de la méthode dans les parcs de Montréal, dont l’entretien m’avait été confié en tant que surintendant des parcs et de l’horticulture. Un grand exercice de classification du niveau d’entretien de nos espaces avait été effectué par les responsables de chaque secteur et mis en application au cours de l’été 1996. Une campagne de communication informait également élus et citoyens de la nouvelle approche et de ses bienfaits.

Nous étions au milieu des années 1990. Ce concept allait toutefois se heurter à l’image qu’on avait alors d’une ville bien tenue. Malgré la publication de rapports alarmants sur la qualité de l’environnement et l’état de la biodiversité, le gazon bien tondu et la végétation parfaitement contrôlée étaient toujours de mise. En d’autres mots, l’acceptabilité sociale pour une nouvelle stratégie d’entretien n’était pas au rendez-vous et le Service des parcs a dû faire marche arrière et revenir dans la plupart des sites à un entretien traditionnel de pelouse bien tondue. Quelques endroits, comme les buttes de la rue Papineau au nord de l’autoroute 40, ou encore le sous-bois jouxtant le monument Georges-Étienne Cartier, près de l’avenue du Parc, ont fait l’objet d’un entretien réduit en permanence et présentent aujourd’hui une végétation mature et diversifiée.

Cahier des actes du colloque de 1994 tenu à Strasbourg. Les réflexions qu’il contient sont à l’origine d’une redéfinition écologique de la gestion des espaces verts. (coll. de l’auteur)

L’idée a depuis ce temps fait son chemin et plusieurs municipalités et arrondissements l’adoptent. Le corridor de la biodiversité, dans l’arrondissement de Saint-Laurent, ou encore le nouveau très grand parc Frédéric-Back, à Ahuntsic, ont été développés en intégrant un concept d’entretien minimum des sites pour un maximum de biodiversité. En outre, le jardin botanique a réduit les passages des tondeuses dans son arboretum et prépare un plan directeur qui accentuera probablement l’approche visant la différenciation et la naturalisation. Au sud du territoire montréalais, au milieu du fleuve, le parc Jean-Drapeau (268 hectares) dévoilera bientôt son nouveau plan décennal, où la présence de la nature tiendra lieu de ligne directrice. Il intègrera la gestion différenciée des espaces verts, l’ajout de surfaces de plantation dites à trois strates (herbacée, arbustive et arborescente) et de friches fleuries et arbustives.

Notre époque est marquée par les changements climatiques et l’apparition de virus menaçants, qui perturbent nos vies, et ce, de façon plus marquée en milieu urbanisé. On parle des effets négatifs des îlots de chaleur sur notre santé. On relie l’apparition de nouveaux virus à la réduction des milieux naturels, transformés en surfaces minérales, d’où la nature a été évacuée. La concentration de CO2 dans l’air dépasse maintenant la norme sanitaire acceptable de 400 ppm (parties par million). Tous ces faits, bien que encore niés par certains climatosceptiques, nous amènent à faire des choix drastiques à l’égard de notre environnement, de la conservation des milieux naturels et de leur intégration dans le tissu urbain. Sans être alarmiste, nous n’avons sans doute plus de choix autre que de cesser la production de gaz à effet de serre, dont celle de nos tondeuses, au moteur très peu efficace énergétiquement et très grand générateur de GES. Laissons flore et faune prendre toute leur place pour qu’elles puissent assainir notre air et rafraîchir nos espaces habitables.

Bien sûr, vous me voyez venir. Pourquoi ne pas y aller de cette approche dans l’entretien de ces magnifiques espaces verts que sont nos cimetières. La tonte régulière des pelouses, de dix à quinze fois par saison, est-elle vraiment nécessaire ? Dans certains cimetières, les grandes surfaces gazonnées réservées à de futurs développements (photo) ne pourraient-elles pas devenir des réservoirs de biodiversité en cessant simplement la tonte ? Le simple fait de cesser cette pratique permet de voir apparaître spontanément quelques dizaines d’espèces végétales, d’insectes pollinisateurs et d’oiseaux et réduit les températures estivales de 3 degrés Celsius.

En somme, la gestion différenciée des espaces verts, avec réduction des aires de tonte et implantation d’une plus grande variété végétale, amène plusieurs impacts positifs. Elle permet de réduire les coûts, de diminuer la production de gaz à effets de serre, d’accroître la biodiversité et d’améliorer l’expérience du visiteur en offrant des espaces colorés et diversifiés et en abaissant les températures ressenties.

Bel exemple de gestion différenciée des espaces verts, le parc Frédéric-Back dans le quartier Ahunstic, à Montréal. Cet oasis de nature en milieu urbain constitue un bel hommage à la mémoire de l’illustrateur de L’homme qui plantait des arbres, une animation hymne à la nature d’après un roman de Jean Giono. (source: Journal de Montréal, juillet 2017)

Puisque dans la plupart des cimetières les pierres tombales sont disposées en rangée, on peut très bien imaginer une tonte au centre des rangées pour l’accès aux piétons ou une tonte ponctuelle au moment des inhumations. Plusieurs sites proposent de plus en plus une section écologique pour l’inhumation ou la dispersion des cendres, où la tonte du gazon n’est pas vraiment nécessaire. Il y a place pour plus de « nature » et plus de diversité dans l’entretien des différentes sections d’un cimetière. Certains grands cimetières offrent d’ailleurs une structure végétale arborescente et arbustive déjà bien établie, propice au développement d’un milieu foisonnant d’espèces végétales et animales. Il suffirait de cesser ou limiter la tonte pour accroître considérablement la biodiversité des lieux.

Deux aspects de ce type d’entretien doivent cependant être considérés pour assurer sa réussite. La gestion différenciée, comme son nom l’indique, est un exercice de gestion. Cela ne consiste pas juste à ranger les tondeuses et à abandonner le terrain à son sort ou à celui de la nature. Il faut d’abord faire un travail de planification, caractériser chaque site, y attribuer un niveau d’entretien selon son usage, puis surveiller l’évolution des espaces et corriger les actions au besoin.

Informer, communiquer, éduquer le public est aussi un gage appréciable de succès. Faire l’inventaire des nouvelles espèces apparues et rendre l’information disponible est un premier geste prometteur. Faire connaître nos motivations et les impacts positifs de notre approche, par des panneaux ou de la documentation disponible sur place, est également une action essentielle. Bien que l’acceptabilité sociale des pratiques que nous prônons ait évolué ces dernières années, il faut continuer d’expliquer et de justifier ce choix. C’est ainsi que nous pourrons changer la perception, plutôt biaisée, que les aménagements paysagers doivent être bien tondus et astiqués partout et en tout temps.

Voici deux zones de cimetière qui auraient tout avantage à être soustraites de la voracité des tondeuses pour être mises en gestion différentiée (photos : Jean-Jacque Lincourt)

  

En terminant, j’invite nos lecteurs, à visionner l’excellent reportage « Éternel jardin, le cimetière du Père Lachaise », qui raconte la transformation écologique du site après que les jardiniers aient cessé d’utiliser des pesticides et réduit la tonte. Le site présente aujourd’hui une faune et une flore foisonnantes, jusqu’à en faire une réserve naturelle au milieu même du très dense tissu urbain parisien, l’histoire et l’art en plus! Reste à imaginer ce que cela donnerait dans nos cimetières.

Pour en savoir plus :

À la recherche d’un gazon plus vert, La semaine verte, émission du 9 mai 2020;

l’Éternel jardin du Père Lachaise, est de retour sur internet ,à voir absolument

Nous, les travailleurs de la mort, ordinairement tapis dans l’ombre, presque invisibles aux yeux de la communauté des vivants, nous, les cols bleus de Dieu, avons été décrétés « travailleurs essentiels » (à ne pas confondre avec la loi sur les services essentiels) par l’État. Nous voilà ennoblis, consacrés et reconnus par le bon docteur Arruda !

Stèle du cimetière Notre-Dame-des-Neiges portant l’inscription suivante: Dr Edmond Robillard, 1825 – 1911, médecin-chirurgien à la Grosse-Île pendant l’épidémie de typhus de 1847, La mention d’actes héroïques sur un monument est davantage l’exception que la norme. Il est étonnant de constater qu’un événement aussi traumatisant qu’une pandémie laisse peu d’épitaphes funéraires dans les pierres des cimetières. (photo: Julien Des Ormeaux)

Comme en 1919, les troupes sont mobilisées et prêtes à fournir la prestation de travail nécessaire à la bonne gestion des dépouilles. L’ampleur de cette pandémie, dite de grippe espagnole, était telle que l’on avait dû ouvrir de grandes fosses communes dans les cimetières du Mont-Royal et de l’est de la ville, à une époque où la crémation était canoniquement interdite. Il y a eu des familles qui avaient elles-mêmes creusé des fosses dans leurs concessions, tant le personnel des cimetières était occupé.

Aujourd’hui, l’omniprésence de la crémation dans les mœurs funéraires rend les choses plus faciles et plus expéditives. Ça facilite beaucoup le défi logistique.

La Direction de la Santé publique fait appliquer des protocoles stricts que nous devons suivre, et comme je l’écrivais à ma petite sœur infirmière, qui vit dangereusement ces temps-ci, je me trouve paradoxalement et contre toute attente beaucoup plus en sécurité au travail qu’à la maison. Oeuvrant dans un bâtiment isolé et demi souterrain, dans un repli rocheux du Mont-Royal, d’une nécropole de 343 acres fermée au public, je suis à l’abri de toute turpitude.

Nous n’avons pas à craindre plus qu’il faille notre promiscuité avec la mort. Des collaborateurs thanatopracteurs m’ont confié qu’ils doivent appliquer un piqué saturé d’aseptisant sur la partie supérieure de la dépouille avant de la glisser dans un sac mortuaire qui sera scellé et mis en bière. Celle-ci doit être de bois et étiquetée « Covid 19 ». Le seul défaut du système est qu’un cercueil qui n’est pas ainsi estampillé ne peut pas être considéré comme sécuritaire, car il doit forcément y avoir des victimes qui étaient porteuses asymptomatiques du damné virus et qui sont décédées d’une autre cause.

L’embaumement des victimes du virus est interdit, ce qui limite les risques de contamination (quoiqu’il paraît que le virus ne survit pas longtemps lorsque son hôte décède). Il ne peut non plus y avoir d’exposition à cercueil ouvert, et la tenue des funérailles doit se faire avec moins de dix participants et pas plus de deux personnes ne peuvent signer les registres. Les familles ont le choix entre l’inhumation traditionnelle du corps et la crémation avec inhumation, mise en niche ou dispersion des cendres. La mise en crypte dans un mausolée est interdite, tout comme l’entreposage en congélateur à moyen et long terme des dépouilles.

Les travailleurs de notre milieu qui prennent les plus grands risques sont les gens de la morgue et du transport mortuaire, qui doivent entrer et sortir d’établissements de santé, dont certains CHSLD pour le moins désorganisés. Le plus grand danger en milieu de travail reste les contacts avec les collègues ou la manipulation d’outils ou de cercueils touchés par un collègue ne se sachant pas infecté.

Revoir l’organisation du travail dans les maisons funéraires, les morgues et les cimetières, en incluant les règles de distanciation physique, est un exercice qui requiert beaucoup d’imagination. On y travaille en équipe. Il est difficile de transporter seul un cercueils ou une dépouille.

Quelles seront les conséquences à long terme pour les endeuillés de n’avoir  pu accompagner des parents isolés ou hospitalisés dans leurs derniers moments, et de n’avoir pu par la suite célébrer de rituels funéraires normaux ? Parions que ça laissera d’innombrables cicatrices. C’est déjà chose éprouvante que de perdre des parents et amis, c’est tout autant ignominieux de les voir partir dans ces conditions inhumaines.

Ce virus aux allures monarchiques arrive même à nous voler la mort.