Bulletin trimestriel
FÉDÉRATION DU PATRIMOINE FUNÉRAIRE ET DE LA COMMÉMORATION DU QUÉBEC

Rédactrice en chef : F. Rémillard
Révision : R. Larocque
Conception et montage : F. Rémillard
Correction d’épreuve : S. Beaumont

En raison de ma formation en conservation-restauration, j’ai toujours un pincement au cœur quand je vois les mauvais traitements qu’on fait subir à nos œuvres d’art public. Aouch ! C’est ce que j’ai ressenti quand j’ai vu la statue de sir John Alexander Macdonald tomber des hauteurs vertigineuses de son piédestal. Le réflexe d’examiner, même en virtuel, l’état de l’accidenté pour constater les dégâts résultant de cette chute, vient également de cette formation. Oui, dans cet accident, le sir a perdu la tête, mais ne l’avait- il pas déjà perdu de son vivant ? Comme cette tête a été montée sur pivot, elle est très facile à remettre en place, une restauration pas trop compliquée est donc envisageable. J’ai aussi eu une pensée pour mes collègues du Centre de conservation du Québec qui auraient la tâche de soigner le traumatisé.

L’évènement m’a rappelé que ce même monument m’avait permis, au printemps de 2010, de profiter des quelques gradins qu’offrait son socle imposant. Je participais ce jour-là à une grande manifestation des personnels de la fonction publique du Québec, rassemblés sur la place du Canada (voir photo 1).

1. En ce début de printemps 2010, la Place du Canada rassemblait la fonction publique québécoise. Cette foule prêtait bien peu d’attention à ce sir John A. Macdonald, pompeusement protégé de la pluie sous son dais de pierre (photo : F. Rémillard).

Honneur mérité?

Je me suis ensuite mise à l’analyse de la situation sociopolitique et culturelle qui a mené à ce geste. Qui est ce personnage et qu’a-t-il accompli pour se voir gratifier d’un monument d’une telle ampleur, un cénotaphe magistral qui culmine à 18 mètres de hauteur et que tout concourt à magnifier ? En effet, déjà en 1895, au moment de sa livraison, le choix de l’emplacement n’était pas anodin. Au cœur de la place du Canada, son lieu d’implantation vise une visibilité maximale (photo 2). Érigé sur la place du Canada, anciennement square Dominion, qui est le lieu de sépulture des victimes catholiques de l’épidémie de choléra de 1832 (le cimetière Saint- Antoine), le monument dispose de tout l’espace nécessaire à une telle glorification. Il fait même ombrage au monument des anciens combattants (photo 3) avec qui il partage le parc. En comparaison, le monument des anciens combattants  affiche une humilité disproportionnée. En effet, ce cénotaphe en granit gris avait été élaboré pour commémorer la mémoire des Montréalais décédés au combat pendant la Première Guerre mondiale. Il fut, quelques décennies plus tard, « replaqué » pour  partager les honneurs avec nos autres montréalais morts au combat pendant la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée. Il est bien modeste à côté de l’immense socle architecturé surmonté d’un dôme à caissons, lui-même couronné de quatre lions impériaux britanniques et de sept jeunes figures enfantines représentant les provinces, elles-mêmes surmontées d’une immense figure féminine allégorique avec corne d’abondance.

2. Square Dominion, plus tard renommé place du Canada, en 1895. Espace conçu et aménagé pour donner au monument tout le dégagement requis pour un maximum de visibilité (source : Wikipedia Commons).

C’est cette installation qui sert d’autel à la représentation en bronze du controversé politicien. Conçue par George Edward Wade, la sculpture a des dimensions plus qu’impériales : l’individu représenté étant deux fois plus grand que nature. Le sir pavoise  en habits officiels, de pied en cap. Un ex-premier ministre, célébré comme un des « Pères de la Confédération ». Mais encore ? Les monuments historiques ne racontent pas l’histoire. Ils sont là comme « indicateurs » des valeurs d’une époque. Pourtant, le personnage, loin d’être héroïque, a plusieurs taches à sa réputation. L’anthropologue, écrivain et animateur de radio Serge Bouchard, en dresse un portrait peu reluisant. Pendant qu’il préparait le coup de la Confédération – qui n’en est pas une -, ce «raciste méprisable», comme le qualifie l’anthropologue, était ministre des Affaires indiennes. À ce titre, il a déporté pas moins de 11 000 personnes vers des réserves, dont elles n’avaient pas le droit de sortir, les affamant et les privant de soins, alors que la tuberculose sévissait. Il a orchestré la mise en place des odieux pensionnats autochtones, volant systématiquement les enfants à leurs parents, dans la perspective de priver ces jeunes autochtones de leurs racines culturelles et linguistiques pour tenter de les assimiler.

Son racisme lui a valu son déboulonnage à la fin d’août (photo 4). Raciste, il l’était à l’égard des peuples des Premières Nations certes, mais tout autant envers les Métis, les Acadiens et les Francophones. À son œil, seuls les blancs anglophones méritaient le  respect. Vous vous demandez comment ce vilain a pu atteindre le sommet. Il a acheté son élection : le «scandale du Pacific» l’a démontré. Pour le Québec, cette Confédération n’a jamais été celle promise et attendue, celle qui aurait donné à notre peuple les outils pour gérer sa destinée. Elle tient plutôt de la fédération et ses visées centralisatrices ont maintes fois été décriées.

3. Sur la même Place du Canada s’élève le cénotaphe en granit gris d’abord élaboré pour commémorer la mémoire des Montréalais décédés au combat pendant la Première Guerre mondiale. Il a ensuite servit à la commémoration de ceux de la Seconde Guerre et également de ceux tombés lors de la guerre de Corée. Sa sobriété contraste avec la grandiloquence du monument de Macdonald (photo : © Jean Gagnon, source, Wikipédia).

Les statues ne racontent pas l’histoire, parfois même elles la défient, comme c’est le cas avec celle de sir J. A. Macdonald qui, malgré un parcours politique lourdement entaché, a réussi à « se mériter » un tel monument. Sans ce déboulonnage, je ne serais pas retournée dans les sources historiques. Le sir méritait-il une telle commémoration ? À mon avis, certainement pas. D’ailleurs, « notre » statue de Macdonald à Montréal n’est pas la seule à susciter la controverse. Celles de Victoria et de Régina ont aussi été retirées, et à Charlottetown, sa survie est conditionnelle. Celle de Montréal n’en était pas à son premier assaut ni à sa première décapitation. Certaines politiques institutionnelles exigent que les graffiti à caractère haineux soient retirés dans les 24 heures qui suivent leur apparition. À certains égards, cette statue commémore la haine et elle nargue la population depuis plus de cent ans.

De la légitimité du geste

Bien que légitime, ce geste, qui relève du vandalisme, est déplorable. Il est déplorable parce qu’en démocratie le débat devrait libérer la parole et donner un exutoire aux frustrations. On enseigne si peu et si mal l’histoire : les livres sur notre passé sont scrutés en haut lieu et aseptisés. Puisque les monuments sont les indicateurs des valeurs d’une société et qu’au fil du temps, ces valeurs changent, il est normal qu’on questionne, pour se les approprier, les mérites qu’on attribue à ceux qui ont fait notre histoire. N’a-t-on pas renommé la rue Amherst à Montréal ? Ainsi, on peut s’attendre qu’avec le temps, la toponymie à caractère religieux si typique de nos rues, villes et villages, soit éventuellement revue. Il est déplorable qu’il ait fallu s’attaquer à l’indicateur pour susciter le débat. Il est maintenant ouvert. Que doit-on faire de ce mémorial ? Certainement pas le restaurer avec de l’argent public. Peut-être le conserver en l’état dans une réserve, avec graffiti, décapité et sans son piédestal, pour un jour l’exposer avec une notice replaçant le personnage dans l’histoire et énumérant ses états de service, les glorieux comme les plus sombres ? C’est ça l’histoire.

4. La tête du sir, une deuxième fois décapité (photo : © Graham Hughes/The Canadian Press, source: Radio-Canada International)

C’est ainsi que le jésuite Jean de Brébeuf intitula le chapitre de sa Relation de l’année 1636 consacré à la Fête des morts chez les Hurons. Principalement grâce à lui, nous connaissons « la cérémonie la plus célèbre qui soit parmi les Hurons ».

Note: Toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1, Éditons du Jour, 1972.

NDLR: cet article est la suite promise de l'article du même auteur produit dans le précédent numéro, Variole, rougeole, influenza et COVID-19, pp 25 à 32.

Au moment des premiers contacts directs avec les Français, au début du XVIIe siècle, les terres des Hurons étaient situées au nord du lac Ontario. Après avoir été décimés par les épidémies et les guerres, les quelques centaines de survivants — sur une population estimée à plus de 20 000 habitants — se sont réfugiés dans la région de Québec à la fin des années 1640. Comme toutes les autres nations iroquoïennes, les Hurons étaient sédentaires et subsistaient surtout de l’agriculture, mais aussi de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Ils vivaient dans des habitations permanentes — les maisons-longues — regroupées en villages de plusieurs centaines, voire de quelques milliers de personnes. Comme l’exploitation des ressources à proximité des villages menait à leur épuisement, ceux-ci devaient être déménagés périodiquement. Chaque déménagement, qui avait lieu à tous les 12 à 15 ans environ, était une occasion de rendre hommage aux morts et à leurs âmes. Les défunts étaient alors tirés de leur sépulture individuelle pour être inhumés à nouveau dans une fosse commune de plusieurs dizaines et même de centaine d’individus.

Les rituels funéraires hurons

Si cette Fête des morts chez les Hurons est semblable à celle des autres groupes iroquoïens de l’Ontario, du Québec et de l’État de New York, elle s’en distingue toutefois par ces imposants ossuaires dans lesquels les morts sont ré-inhumés pêle-mêle. Mais pourquoi donc le cycle funéraire culmine-t-il ainsi chez les Hurons ? La réponse réside probablement dans les relations qu’ils entretiennent avec les âmes de leurs défunts.

La carte Bellin (1755), montrant l’emplacement de l’Ancien Pays des Hurons.

Le cycle funéraire huron a, entre autres fonctions, celle d’aider les âmes à franchir une étape d’ambivalence et d’incertitude quant à leur existence après la mort de « leur corps ». Au décès, les âmes quittent le corps et entreprennent une nouvelle existence, mais elles demeurent auprès du défunt et l’accompagnent au cimetière. Au cours des jours suivants, proches et amis festoient en son honneur  et lui offrent des cadeaux, ainsi qu’à la famille endeuillée. Les âmes assistent au festin, tandis que les vivants leur témoignent à la fois crainte et respect.

Pendant l’année qui suit, les proches visitent la tombe du défunt et festoient encore à sa mémoire, tout en respectant certaines interdictions, comme celle d’assister à des festins autres que ceux honorant le défunt. Suit une période de plusieurs années au cours desquelles les familles rendent toujours visite à leurs défunts et honorent leurs âmes, même si le deuil est officiellement levé. Ainsi, les âmes accumulent les honneurs et se préparent au grand voyage vers le village des morts, voyage qui débute lors de la grande « Feste des morts ».

Cette ultime étape du cycle funéraire peut avoir lieu jusqu’à 15 ans après le décès. Une fois connus la date et le village où se tiendra ce grandiose rituel collectif, chaque famille exhume ses défunts, enveloppe les os dans des peaux de castor et les transporte, ainsi que de nombreux présents, audit village, où a été creusée « vne grande fosse d’enuiron dix pieds de profondeur et cinq brasses de diametre, [il y avait] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches dressées […] pour y pendre et attacher tous ces pacquets d’âmes […] quarante-huit robbes [peaux de castor] seruirent à pauer et border la fosse ».

Dix jours durant, les familles et les clans réunis feront force festins, discours, danses, jeux et échanges de cadeaux. Au terme de ces dix jours, les corps étaient mis dans la fosse, en commençant par ceux des personnes décédées depuis peu.

Un village iroquoïen, avec ses maisons- longues entourées d’une palissade, tel que le voyait Champlain. (source : Œuvres de Champlain, 1973, Éditions du Jour)

« Vous eussiez veu décharger de tous costez des corps à demy pourris[…] dix ou douze [hommes] estoient en la fosse, et les arrangeoient tout autour les vns auprès des autres. Ils mirent tout au beau milieu trois grandes chaudieres [chaudrons de cuivre] […] Tout le monde passa la nuit sur la place, ils allumerent force feux […] [Puis, le lendemain, on] vida sans ordre chaque paquet [d’ossements] dans la fosse […] Ils estoient cinq ou six dans la fosse auec des perches, à arranger ces os. La fosse fut pleine à deux pieds prés; ils renuerserent par dessus les robes qui la debordoient tout autour, et couvrirent tout le reste de nattes, et d’écorces ».

Alors, les âmes « s’en vont de compagnie, couvertes qu’elles sont des robes et des colliers qu’on leur a mis dans la fosse, à un grand Village, qui est vers le Soleil couchant ».

En accomplissant leur devoir auprès de leurs défunts, les vivants ont permis aux âmes de poursuivre, au-delà de la mort du corps, une existence à la fois matérielle et immatérielle, où sont présentes des considérations d’ordre social, économique et politique semblables à celles du monde des vivants. La Fête des morts soulage les vivants de leurs obligations envers les défunts, ils savent qu’ils peuvent envisager un jour rejoindre les âmes de leurs ancêtres. Les Hurons ont d’ailleurs manifesté leur réticence envers les modes de sépulture chrétiens : s’ils se faisaient baptisés, ils craignaient de se retrouver dans un village des âmes où leurs parents seraient absents.

Retour sur les épidémies

Les archéologues font remonter l’origine des fosses communes à environ 800-900 ans de notre ère. À cette époque, des inhumations multiples de quelques individus commencent à côtoyer des sépultures individuelles. Ce sont toutefois les fosses contenant les restes désarticulés de plus d’une douzaine de défunts qui préfigurent véritablement les grands ossuaires de la période historique. Elles marquent une transition dans les modes d’inhumation : d’individuelle qu’était la sépulture, elle est devenue collective. C’est après 1300 A.D. qu’apparaissent les grands ossuaires de plusieurs centaines d’individus. À la période historique, les Hurons ré-inhumaient toujours leurs morts dans des fosses communes, mais à la veille de leur dispersion, en 1649-1650, la plupart avaient adopté les modes d’inhumation chrétiens.

L’apparition des ossuaires n’est pas étrangère à une transition fondamentale dans les modes de subsistance : d’abord basés sur les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette, ils devinrent de plus en plus dépendants de la culture du maïs, de la courge et du haricot. Cette période est aussi marquée par le passage graduel du nomadisme à la sédentarité. Comme quoi tout est interdépendant.

Dès la fin du XIXe siècle, des ossuaires ont été découverts par les archéologues dans le Sud-Est ontarien. Depuis, des dizaines d’autres ont été mis au jour, dont un bon nombre contenant les restes de centaines de défunts. Une telle abondance de restes osseux « comble » le bioarchéologue. En effet, plus le nombre de défunts est élevé, plus solides seront les conclusions qu’il pourra tirer de leur examen. Tout comme un sondage d’opinion, qui est d’autant plus fiable que le nombre de personnes interviewées est grand.

Il y a toutefois un revers à l’examen de restes humains provenant d’un ossuaire. L’unité d’attention de base en bioarchéologie est l’individu. Or, il est impossible de « remonter » les squelettes des individus présents dans un ossuaire, tellement ils ont été retrouvés pêle-mêle par les archéologues. Le bioarchéologue est donc contraint d’analyser des ensembles de mâchoires, de vertèbres, de tibias, etc., plutôt qu’un ensemble de squelettes entiers. Il y a quand même moyen de tirer quelque chose de ces os, même s’ils doivent être analysés indépendamment les uns des autres.

« vne grande fosse […] tout autour vn échaffaut […] [et] quantité de perches pour y pendre et attacher tous ces paquets d’âmes » (source : Lafitau, 1724, Mœurs des sauvages amériquains)

Mon intérêt pour les épidémies et la préhistoire du Nord-Est américain m’a naturellement amené à me demander si les maladies infectieuses importées par les Européens et qui ont décimé les Hurons dès le XVIIe siècle pouvaient être décelées à l’examen de leurs ossements. À cette fin, j’ai comparé ceux provenant de deux ossuaires : l’un remontant à ca 1400 A.D., donc assurément antérieur aux premières épidémies connues, l’autre datant de 1636. Ce dernier est presque certainement celui du village d’Ossossané, où s’est tenue la Fête des morts à laquelle Brébeuf a assisté.

Au départ, je me doutais que les maladies responsables des épidémies – variole, rougeole, influenza en particulier – n’avaient pas laissé de traces distinctives sur les os. Il fallait donc s’y prendre autrement. C’est ainsi que j’ai choisi d’examiner deux ensembles d’os : les mandibules et les tibias. Les premières m’ont été utiles pour déterminer l’âge au décès et le sexe de leurs « propriétaires » et ainsi tracer le profil démographique des deux groupes de défunts. Quant aux tibias, ils m’ont permis d’identifier les altérations d’origine pathologique.

En analysant ces deux ensembles de données, j’ai constaté deux choses. D’abord, que les profils démographiques des défunts présentaient une différence notable : celui d’Ossossané rappelait étroitement celui observé dans des communautés isolées et récentes (XXe siècle) qui furent touchées par une contagion contre laquelle personne n’était immunisé (on parle alors de virgin soil epidemics). C’est exactement ce qui arriva aux Hurons du XVIIe siècle (voir mon article dans le vol. 8 no 2 du bulletin). Dans une telle situation, les individus les plus vulnérables – pour des raisons physiologiques – sont ceux de la fin de l’adolescence et les jeunes adultes. Or, ces deux groupes d’âge sont surreprésentés à Ossossané, ce qui n’est pas le cas dans l’ossuaire préhistorique.

D’autre part, les tibias ont révélé que certaines lésions pathologiques étaient plus fréquentes et plus souvent cicatrisées dans la communauté préhistorique. Ces résultats sont conformes avec le fait que, dans cette dernière, les gens vivaient « jusqu’au bout de leur vie », tandis que ceux d’Ossossané sont décédés « prématurément ». Autrement dit, les habitants préhistoriques ont accumulé pendant plus longtemps des traces de maladie et de cicatrisation sur leurs os.

La Fête des morts était une cérémonie très élaborée et fort complexe. Malgré une documentation historique et des données archéologiques abondantes, on arrive difficilement à saisir sa véritable signification. Elle était le terme de rituels funéraires étalés sur des années. En la considérant comme partie d’un tout, et non isolément, nous la mettons en perspective pour mieux la comprendre.

Note : toutes les citations sont tirées des Relations des jésuites, 1611-1636, tome 1,

Éditons du Jour, 1972.

Dans notre précédent numéro de La Veille, printemps-été,  vol.8, no 2, nous avions présenté Les Cimetières du Québec, une base de données faisant l’inventaire en photo des lieux de sépulture du Québec. Illustrée et accessible gratuitement en ligne, elle a été initiée en 2011 par deux passionnées: Diane et Nicole Labrèche. Nous avions promis de donner suite à cet article. Nous revenons donc en vous présentant une mise à jour de la base de même que le profil et le travail des initiatrices.

Dans un deuxième temps, nous vous présentons le profil d’une des collaboratrices à cette base de données. Nous avons choisi Sylvie Lauzon, qui a documenté les cimetières de Saint-Michel-de-Bellechasse et de La Durantaye, dans Chaudière-Appalaches. L’idée était d’examiner une collaboration et peut-être, qui sait, d’en susciter d’autres.

État de situation

La base de données ne cesse de s’enrichir. C’est 668 cimetières qui y sont maintenant documentés visuellement et par le texte. Plusieurs autres ont intégré des mises à jour. On se doute bien que l’été représentant un moment privilégié pour procéder à la documentation visuelle des lieux de sépulture, il est fort probable qu’à l’automne les sœurs Labrèche seront encore inondées de nouveaux cimetières à mettre en ligne et de nouvelles entrées à ajouter à ceux qui le sont déjà. Dernièrement, les cimetières de Saint-Adelme et de Papineauville (protestant) ont été rendus accessibles. Saint-Adelme est une petite municipalité de paroisse constituée en 1933. Elle appartient à la municipalité régionale de comté de Matane (Bas-Saint-Laurent). Papineauville est le chef-lieu du comté de Papineau, dans la région administrative de l’Outaouais. Son cimetière protestant très ancien a été constitué sur un terrain concédé par Louis-Joseph Papineau lui-même (photo 1: stèle de William Baldwin, la plus vieille du cimetière). Certainement un des cimetières que Diane Labrèche aimera découvrir, puisqu’il est doté d’un très beau couvert forestier.

1: stèle de William Baldwin décédé en 1800, la plus vielle du cimetière protestant de Papineauvielle (photo Gérard Charette, Les Cimetiéres du Québec)

D’autre part leur site qui connaissait déjà une fréquentation assidue affiche maintenant une croissance notable avec une moyenne de 19 800 consultations pour les trois derniers mois. Selon, Diane Labrèche c’est plus de 1000 consultations par jour qu’elle observe actuellement.

L’avenir

Selon le Répertoire des cimetières du Québec, un site qui prétend avoir dressé l’inventaire des lieux de sépultures du Québec, ceux existants et ceux disparus, il y en aurait 3553. Les cimetières du Québec en auraient donc documenté 20 %. Il y a de la place pour d’autres volontaires. Voilà donc une opportunité pour qui aime le patrimoine funéraire: il y a encore beaucoup à faire pour pein de collaborateurs qu’il s’agisse de  travail de terrain ou du travail de bureau.

2: Stèle d’Arthur Labrèche, époux d’Alexina (Bouchard), grands-parents paternels et Oliva Labrèche, époux de Anna Hazel parents de Diane et Nicole Labrèche, au cimetière de Sainte- Marthe-sur-le-lac, dans les Laurentides.

 

3: Juste à côté, stèle de George Hazel et Exilda Lavallée, grands-parents maternels de Diane et Nicole. Le grand-père fut deux fois baptisé et sous des noms différents: Joseph George Narcisse Hazel, à l’église St- Vincent-de-Paul, à Montréal, et William Henry Haezle, à St Luke Anglican Church

Nouvelles collaborations

Selon Diane, depuis le début de la pandémie, un autre bénévole s’est manifesté en renfort au projet Les cimetières du Québec. Pour l’instant il prend des photos, mais lorsqu’il aura terminé sa généalogie il essaiera de compléter la base de données. Des limitations physiques l’obligent à se déplacer avec une canne ; c’est tellement difficile de se promener dans les cimetières sans perdre l’équilibre, mais courageusement il couvre quand même les cimetières au complet. Il se déplace maintenant en chaise motorisée, ce qui lui facilite l’accès. Il vient tout juste de nous faire parvenir une documentation su support de stockageamovible (clef USB).

Préférences des initiatrices

Nous étions curieuses de connaître les coups de cœur de ces passionnées de patrimoine funéraire. Les voici, au bénéfice de nos lecteurs.

Alors que Diane, la photographe,  avoue des coups de cœur plus poétiques et de nature paysagère avec un nette penchant pour les cimetières ruraux encore fréquentés, pour ceux en bordure du fleuve et ceux avec un couvert forestier imposant, les préférences de Nicole, préoccupée de filiation (photo 2, 3 et 4), aime le cimetière de Saint-Hilarion, celui de Saint-Augustin dans les Laurentides à Mirabel, celui du Mont-Royal, et enfin le Hawthorn-Dale. Si elle avoue une préférence marquée pour ces lieux, c’est qu’ils lui ont permis de découvrir des ancêtres et de compléter l’histoire de sa famille. Autrement, elle se dit « franchement attirée par les anciennes parties dans les cimetières, les vieilles pierres tombales qui malheureusement s’effacent avec le temps et qui risquent de disparaître. Les monuments de fortune en bois ou en métal qui ont été créés avec ce que les gens avaient sous la main pour que le défunt ne soit jamais oublié ont un charme indéniable ».

4: « La pierre qui me parle beaucoup et qui m’émeut toujours c’est celle de mes arrière-arrière-grands-parents maternels Benjamin Heazle et Ann Evans Foskett, qui sont arrivés au Québec en 1865. Quelle joie quand Diane et moi l’avons trouvée au cimetière Mont-Royal! Elle est tombée de son socle et est maintenant enfoncée dans le sol. Lors de notre visite à l’automne vers 2003, il y avait un petit arbuste planté tout près de la pierre. Le printemps suivant, il avait disparu. » (photo D. ou N. Labrèche, Cimetières du Québec)

L’exemple d’une collaboratrice

Née en Ontario où elle a grandi, Sylvie Lauzon  (photo 5)est une professionnelle dans la fonction publique fédérale qui a mené carrière à Ottawa. À cause d’une mère originaire de Saint- Michel, du 3e rang plus précisément, elle a depuis sa tendre enfance, effectué des pèlerinages bisannuels au pays maternel: une courte visite pour Noël et un séjour plus long à chaque été. «Du 3e rang, le cimetière paroissial en bordure du fleuve n’était pas visible, mais il l’était quand on allait à la messe.» nous dit cette mordue du Saint-Laurent. Devenue veuve, et approchant la retraite, on lui signale qu’une maison ancienne susceptible de l’intéresser est maintenant sur le marché. Il faut dire que d’entrée de jeu, Sylvie Lauzon se dit férue de géographie, d’histoire et de patrimoines. Elle avoue son amour du Québec et son affection profonde pour le coin de pays de sa mère. Elle achète donc d’un ingénieur anglais de Liverpool venu travailler au chantier naval de la Davie Ship Building à Lévis, le très beau cottage anglo-normand du Capitaine Leblanc, implanté au cœur du village de Saint-Michel de Bellechasse, directement sur la place de l’église. Il faut savoir que ce très beau village blanc a conservé son noyau institutionnel constitué d’une église, avec son cimetière, son presbytère et sa grange à dîme (lieu d’entreposage des gracieuses contributions en nature des paroissiens visant à soutenir l’église, son représentant et les démunis de la paroisse).

Une maison à restaurer: voilà donc un premier projet de retraite. Le deuxième projet, déjà démarré quelques années auparavant, concernera les recherches généalogiques de la famille.

5: Sylvie Lauzon, retraitée de la fonction publique fédérale, nouvelle résidente de Saint- Michel de Bellechasse. Sans avoir jamais rencontré les initiatrices Labrèche elle est celle de leurs précieuses collaboratrices qui a documenté à l’écrit et à la photo deux cimetières en Chaudière-Appalaches (photo: L. Paris).

La généalogie mène au cimetière

Les recherches de filiations amènent souvent les intéressés à tenter de trouver des traces tangibles de l’existence de leurs prédécesseurs. C’est sur les traces de la sépulture de son arrière-arrière-grand-père, Louis Thomas Roi, que Sylvie Lauzon arrive à la paroisse de Saint-Michel-de-Bellechasse. La fabrique dispose d’un plan d’implantation de son cimetière in proxima. La présence de l’ancêtre figurant au registre demeure toutefois introuvable. L’explication réside dans l’élargissement de la Principale. En effet, autour des années 1900, le cimetière a dû déménager pour accommoder cette modification urbaine. Si certaines familles ont pu relocaliser les restes humains de leurs proches dans le nouveau cimetière, d’autres ont dû se contenter de la fosse commune et c’est le cas de l’ancêtre. Le lot des grands-parents, arrière-grands-parents, oncles et tantes s’y trouve toujours (photo 6) . Fière de ses trouvailles, notre chercheuse infatigable entreprend la documentation photo des stèles référencées au plan d’implantation de la fabrique du cimetière Saint-Michel-de-Bellechasse. Elle le fait également pour le cimetière voisin, celui de  La Durantaye. Pour obtenir des images de qualité, elle a l’habitude de débuter sa saisie photographique très tôt le matin. Elle l’interrompt quand la lumière devient trop intense pour la reprendre en fin de journée, certains monuments étant alors mieux éclairés. Pour arriver à lire certaines inscriptions, elle doit parfois arroser la pierre qui révèle alors ses secrets. Sinon elle procède par frottis au crayon de cire sur papier (technique du décalque): un travail minutieux, organisé et professionnel sur toute la ligne. Au bout de deux étés passés à photographier des monuments et à décrypter des épitaphes, elle a déjà monté trois albums complets de documentation.

6: Vue de la stèle où se trouvent les grands-parents maternels (David Roy et Rachel Nadeau) et les arrière-grands- parents paternels (Onésime Roy et Mathilde Goulet) de la collaboratrice. (photo: S. Lauzon, Cimetières du Québec)

À l’hiver de 2013-2014, elle entre en communication avec les sœurs Labrèche après avoir découvert leur site et leur projet. Celles-ci lui fournissent le fichier Excel servant à alimenter leur base de données. Madame Lauzon se met alors en frais d’archiver son matériel de documentation écrite et visuelle dans le fichier. Une fois complété, il est immédiatement transmis aux deux gestionnaires de la base. En tout, juste pour Saint- Michel, c’est 390 stèles et/ou plaques au sol qui ont été documentées et 2 075 noms de défunts décryptés dans les trois secteurs du cimetière. Le columbarium, en 2014, comptait 39 noms inscrits. Selon son auteure, le cimetière compte plus de dépouilles qu’il n’y a de citoyens à Saint-Michel en 2020, soit 1 800 résidents.

Coups de cœur

Ce qui émeut le plus cette collaboratrice demeure l’ensemble de cette nécropole établie à l’abri de son clocher et soumise au vent du large, très inspirant dans ce pays de marins (photo 7). Elle est fascinée par le nombre de patronymes québécois réunis à cet endroit et prend

7: Vue du cimetière patrimonial, avec en arrière-plan, l’église, la grange à dîme et le presbytère (Photo: F. Rémillard).

grand plaisir à observer les visiteurs de ce jardin des morts: des touristes curieux, des pairs passionnés de filiation ou des proches venus honorer la mémoire d’un défunt. Elle est aussi fière de faire découvrir qu’il s’agit du lieu d’origine et de dernier repos du député et maire Jean Garon, du célèbre chef d’orchestre Edwin Bélanger (photo 8) et du juge Ernest Roy. Deux poétesses québécoises y sont également ensevelies: Marie-Anne Guy et Alice Lemieux (photo 9), sœur du peintre Jean-Paul Lemieux dont on dit qu’il disposait chez sa sœur d’un atelier qu’il utilisait pendant l’été et que fréquentait un autre peintre connu: Alfred Pellan.

8: Stèle d’Edwin Bélanger, (1910-2005) violoniste et chef d’orchestre, cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse (photo: S. Lauzon, Cimetières du Québec).

 

9:Stèle de la famille Lemieux au pied de laquelle est enterrée la poétesse Alice Lemieux, soeur du peintre Jean-Paul Lemieux, Cimetière Sint-Michel-de-Bellechasse (photo: Sylvie Lauzon dour Les Cimetières du Québec)

 

 

Question de survie

L’intérêt du cimetière de Saint-Michel-de-Bellechasse est intimement lié à son environnement; son implantation au cœur d’un noyau institutionnel bien conservé composé d’une très belle église du XVIIIe, d’un presbytère qui pourrait être le plus ancien en Amérique du Nord et d’un rare exemplaire de grange à dîme encore debout. C’est à la préservation de l’ensemble de ces éléments patrimoniaux que cette femme vaillante et persévérante entend désormais consacrer temps et énergie parce que le cimetière est magnifié par la cohérence de son environnement.

À suivre.

C’est un secret de Polichinelle, tout le monde le sait, chaque village, chaque paroisse du Québec compte un vaisseau spatial, toujours prêt à décoller vers l’Univers infini et ses mystères. Ses moteurs tournent rondement lorsque le témoin rouge de l’aéronef dans sa gaine d’argent est allumé et visible aux yeux de tous. Vous avez compris que je veux parler du temple paroissial, érigé au beau milieu de la place et de la lampe du sanctuaire accrochée au plafond entre le chœur et la nef volante. Ce vaisseau loge également le trésor matériel et artistique vénéré de chaque communauté.

Des équipements à la fine pointe de la contemplation extraterrestre

C’est à coup de dix cents que les citoyens se sont dotés d’un tel équipement sophistiqué qui permet de se promener parmi les étoiles dans le firmament. Nos anciens ont fait appel aux meilleurs architectes, aux peintres et sculpteurs les mieux cotés, aux ornemanistes les plus habiles, aux maîtres-orfèvres du design en vogue et aux artisans-verriers pour animer et historier la lumière des fenêtres. Ils ont commandé aux mains les plus habiles la coupe des uniformes colorés à la hauteur de cette agence de voyages, de lourds vêtements faits de riches tissus et brodés de fils d’or et d’argent. Nos anciens n’ont pas hésité à intégrer dans leur vaisseau la musique d’orgues ultra-performants et d’un design recherché. Enfin, tout ce qui appartenait au sens de la beauté, de la révérence a été appliqué à cet édifice de gloire et d’exploration de nos questionnements existentiels. Élevé au cœur du village, on l’accompagnera d’une résidence pour les pilotes, le presbytère, qui servira également de salle d’attente des voyageurs, d’écoles pour la formation des équipages et des voyageurs. Un cimetière, jamais très loin, sera réservé en prévision de l’inhumation de ceux et celles qui ne reviendront pas à leur base après les différentes sorties.

Cet espace infini ouvert au voyage sera toujours bien affirmé dans l’antenne du vaisseau, dans la pointe de son clocher où triomphent le coq, grand symbole de la France et de la Bonne Nouvelle et la croix de fer forgé couronnée d’épines rappelant l’élan généreux de l’inventeur modèle d’une telle activité.

Un vaisseau de civilisation

Aucun moment important de la vie personnelle et collective ne pourra se clore sans une petite sortie collective dans l’espace infini. La naissance, l’union des couples, les funérailles seront l’objet d’une ballade de sens, même chose pour les anniversaires de toutes sortes qui animent toute société. Mêmes bonnes intentions pour les célébrations des nombreux jours de fête qui divisent et rythment nos sociétés depuis des millénaires. Mais retenons ici les rencontres qui marquent nos rites personnels de passage d’un état d’être à un autre état d’être.

Ce vaisseau spatial allume joyeusement ses fusées lors de l’arrivée d’un nouveau-né. Poupons ou adolescent, les heureux parents aiment bien présenter à tous leurs héritiers ou leurs héritières, fruits de leur amour et affirmation harmonieuse de leur continuité. Dans l’univers de 14 milliards d’années, depuis le big bang, selon les sciences de la terre qui évaluent le cheminement de la planète bleue à 4,5 milliards d’années, tout est en expansion. Même les galaxies et conséquemment tout le vivant. Une naissance oblige à un voyage cosmique sous le sceau de la fête. La mère responsable du gynécée a préparé un trousseau, couverture de laine ou de lin fin fantaisiste et robe brodée, ornée de dentelle. La rencontre se mène sous les ablutions magiques de purification, sous le feu, les encens, le repas de circonstances, parrains et marraines protecteurs en liesse, tout le monde chausse ses souliers vernis et enfile son complet des grands jours. On annonce au monde qu’un enfant nous est né et qu’on en espère la réussite en se conciliant l’harmonie des astres et des constellations.

Éclairant l’intérieur du Notre-Dame de Lévis, ce vitrail est l’œuvre de Vincent Poggi. Une vierge en costume stylisé se préparant au décollage. (source : brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004 )

Éclairant l’intérieur du Notre-Dame de Lévis, ce vitrail est l’œuvre de Vincent Poggi. Une vierge en costume stylisé se préparant au décollage. (source : brochure sur le monument signé par l’auteur et publié en 2004)

Cette sortie de civilités universelles se répète au moment de l’union d’un couple qui annonce sa liaison à la face du monde. Encore ici, une célébration au temple confirme que deux familles se soudent dans la solidité. Le moment est magique, on passe au studio du photographe pour immortaliser le moment ou mieux encore, depuis l’entre-deux- guerres, on commande une photographie de groupe devant le portail du navire céleste. Parents des élus, bouquetières au corsage ou à la boutonnière, aînés et enfants, invités des deux lignées judicieusement placées en rangées, souriants, tous et toutes dans leurs plus beaux atours, expriment leur joie et leur contentement dans une physionomie engageante pour l’avenir. Et on ne vous parle pas du repas de noces, de toutes ces santés, ces discours sur la contemplation espérante du futur, du bon vin et du gâteau à plusieurs étages dans l’espoir du septième ciel.

Les funérailles offrent une troisième occasion de rappeler nos élans de civilisation par un voyage cosmique organisé dans le vaisseau stellaire toujours disponible et toujours ouvert aux départs énergiques.

Pour célébrer l’arrivée dans la finitude

Étiez-vous là au printemps de 2016 quand on a célébré les funérailles religieuses du peintre Marius Dubois dans la petite église de Sainte-Pétronille de l’île d’Orléans ? J’en ai eu le souffle coupé. Un service chrétien catholique comme on en célèbre partout des milliers depuis des lunes. Même émotion à l’enterrement de ma mère Marie-Alexandrine Poulin, en 2012, dans le superbe vaisseau de Notre-Dame de la Victoire de Lévis, un navire amiral réputé pour ses caractéristiques artistiques et son audace technologique et de design. Elle venait tout juste d’avoir cent ans, notre Maria.

Funérailles du peintre Marius Dubois, au printemps 2016 à l’église de Sainte- Pétronille, Île d’Orléans (photo © M. Boulianne)

Et je ne vous parle pas des cérémonies funèbres de première classe dans le temple paroissial de Saint-Joseph-de-Beauce en présence des catafalques d’adultes ou d’enfants, ces autels de lumière architecturés, érigés pompeusement entre le chœur et la nef de l’aéronef. Aujourd’hui, on meurt lentement dans un centre palliatif et on a tout le temps qu’il faut pour faire son deuil. Mais jadis, le coup de mort était soudain et tout ce rituel décoratif et sociologique sophistiqué marquant le grand voyage vers l’Infini aidait à accepter dans la tristesse, le départ soudain d’un proche. Le noir était de mise, le violet et le mauve permettaient de calmer bien des émotions comme le veulent leurs symboliques. Tableaux, statues, représentations de personnages célestes, tout était enveloppé dans le sombre de circonstance. Rien ne se compare à un départ pour sa finitude. scénarisé dans un temple paroissial ronronnant au beau milieu de la place. Il ne s’agit pas ici de rejeter les mausolées – columbarium, les parcs de la souvenance et leur commode rituel inscrit dans la vie moderne qui poussent partout sur notre territoire national. Mais pour saluer dignement une sortie de scène de nos théâtres de vie, rien ne se mesure au temple spatial comme on le vérifie régulièrement avec les plus grands de notre monde, politiciens, artistes, sportifs, les renommés et les puissants, les hommes et femmes d’affaires, plusieurs athées et agnostiques et même, pour certains passagers, inscrits dans l’anticléricalisme le plus virulent.

Catafalque pour adulte de Saint-Joseph-de-Beauce illuminé de 180 chandelles, 1920. Textiles restaurés par Louise Lalonger, mobilier restauré par Michel Gilbert et son équipe (photo : Michel Gilbert et Liette Gilbert).

Je, Michel Lessard, souhaite ardemment annoncer la fin de mes jours et l’ouverture aux lumières stellaires par des funérailles dans mon surprenant vaisseau de Notre-Dame de Lévis, sorti des usines de notre génie culturel et historique en 1851. Une enceinte d’essoufflement devant le vide sidéral de nos pauvres parcours toujours en questionnement sur leurs fondements existentiels. Il y a ceux et celles qui s’inscrivent religieusement sur cette liste de passagers pour des raisons de croyance et de culte comme Maurice Richard en 2000; il y a les autres qui choisissent ce mode de traversée du Styx pour des raisons d’art, de culture, d’enracinement et d’histoire. Les laïques, comme on les appelle, Pierre Bourgault en 2000 et Jean-Paul Riopelle en 2002 auront eu droit à de tels saluts publics avant le grand décollage.

Des cérémonies de grand équipage

Lévis comme Saint-Joachin de Montmorency ou Sainte-Anne-de-la-Pérade, tous disposent de vaisseaux d’infini qui nous touchent et nous marquent par leur action sur nos cinq sens. La vue d’abord, en nous offrant un spectacle d’ingénierie architecturale bien nourri qui ouvre la nef à la lumière historiée par ses vitraux et à ce que nous avons produit de plus émouvant. L’odorat flatté constamment par les fumées de l’encens dans des brûle-parfums richement décorés, inscrits dans tous les styles de notre cheminement culturel. Une quête originale du grand Infini. Ce vaisseau comporte ses frémissements sonores, le clocher qui tonne les départs dans l’au-delà en faisant vibrer la structure sur ses fondations, l’orgue aux mille tuyaux et les harmoniums qui puisent dans un répertoire musical universel et millénaire. Chant choral, solos de tous les styles, musiciens d’orchestre de chambre, bribes d’opéra et partitions les plus audacieuses peuvent se mélanger dans la carlingue pour bercer les cœurs et rassasier l’âme. Le voyage sidéral du deuil joyeux s’effectue toujours dans des agapes organisées pour les plus fins palais, normalement après une rencontre où tout le monde se touche, se serre, rit et se projette dans l’avenir. Voilà les raisons qui expliquent la popularité de ce mode de voyage somptueux auprès d’une clientèle sensible et éduquée. Des funérailles sous le sceau de la fête, en intégrant le passé, en explosant de joie et en contemplation de l’avenir.

Répétons-le, nos temples sidéraux appartiennent à tous et à toutes. Des voyages inoubliables ont jadis marqué tous nos rites de passage. Ces sorties minutieusement organisées nous ont tenus dans la civilisation planétaire enracinée. Et ce sont tous nos aïeux, nos pères et mères qui se sont cotisés pour acquérir le dernier modèle de véhicule. Aujourd’hui, il faut ouvrir toutes les portes pour accueillir l’autre, votre voisin, votre voisine, les arrivants comme les descendants de lignées qui puisent dans des siècles de voyagement. Il faut demander à nos metteurs en scène — nous entretenons les meilleurs au monde — de nous offrir une scénographie confortable de rituels laïques conçus pour une mise en scène dans ces espaces, pour toutes les étapes de nos cycles de vie, présentation au temple, épousailles et notamment, les funérailles, sans tomber dans le livre de recettes et marquant nos espoirs de voyager ensemble dans le plus grand confort enraciné.

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NDR: Cet article s’inscrit dans la suite logique des deux articles précédents du même auteur: Capsule temporelle pour Marie-Alexandrine et Trousse pour traver le Styx

Il fut un temps où le cimetière de la Côte-des-Neiges, outre ses pensionnaires silencieux qu’il avait vocation à accueillir, abritait aussi des vivants qui y tenaient feu et lieu. On y a déjà compté jusqu’à huit logements, occupés soit par des familles, des couples et des célibataires.

La première maison du site , aujourd’hui disparue,  était celle du Dr Beaubien, de qui la Fabrique avait acquis les terres pour y établir le nouveau cimetière en 1854 et elle devait dater du début du 19e siècle (photo 1). Y habitaient, dans les premières années de la nécropole, des soeurs de la Providence, qui s’occupaient de « tenir » le cimetière. Elles n’y restèrent que quelques années, le bâtiment étant inconfortable, mal chauffé et vétuste, puisqu’il avait d’abord eu une vocation de résidence de campagne.

Photo 1 : C’est sur ces concessions que se trouvait autrefois la maison de campagne du Dr Beaubien qu’ont occupé les soeurs de la Providence chargées de l’entertien du lieu.(photo : J. Des Ormeaux).

La résidence la plus prestigieuse du site était la maison Lacombe (photo 2). Elle était située à l’extérieur du jardin des morts. Menacée de démolition par un élargissement de rue, un mécène fit campagne pour qu’on la déménage. C’est ainsi qu’elle se retrouva à son emplacement actuel après avoir été démontée pierre par pierre en 1957. Elle servit alors de résidence de fonction à l’usage du directeur-gérant du cimetière jusqu’en 1994. Le nouveau directeur de l’époque ne jugea pas pertinent de continuer la pratique. Le loyer mensuel pour cette maison historique était de 240 $, et il incluait une piscine, un garage et une immense cour arrière.

2. maison Lacombe la plus vieille, c1825-1848. Démontée en 1957 pour élargir une route, elle a été réintégrée au cimetière pour servir de résidence au directeur-gérant (photo: J. Des Ormeaux).

Les deux magnifiques maisons avec tourelles attenantes qui étreignent l’entrée principale du cimetière (photos 3 et 4) ont été habitées jusqu’au début des années 2000 par des cadres du cimetière. Un grandiose jardin agrémentait l’arrière de l’une, et une piscine  occupait l’arrière de l’autre. À l’origine, ces logis étaient joints par le lien aérien qu’offrait la porte monumentale de 1888. Cette porte fut démolie quelque vingt ans plus tard, pour cause de délitement de la maçonnerie et d’apparition des véhicules automobiles.

3. maison sud de l’entrée principale, 1888. Elle servit de résidence à des cadres du cimetière tels que le surintendant des lieux (photo: J. Des Ormeaux)

 

4. maison nord de l’entrée principale servait les mêmes fonctions que sa jumelle. (photo : J. Des Ormeaux)

Non loin de là, aux abords du ruisseau (aujourd’hui canalisé) dans la plaine, existait une exploitation agricole avec sa ferme. Elle était réservée à l’usage du surintendant (qui occupait l’une des deux maisons de l’entrée). Celui-ci d’ailleurs quitta brusquement ses fonctions lorsque la direction décida de couper court à ce privilège!

Lors de la construction de la chapelle Notre-Dame-de-la-Résurrection en 1855 (photo 5), à l’orée de ce qui constituait les limites  du cimetière, deux logements avaient été aménagés dans ses combles. Ils étaient destinés aux gardiens. Les derniers occupants délaissèrent les lieux vers 1996. Ces logements furent convertis en espace de réunion et en salle à l’usage des employées du bureau.

5. chapelle Notre-Dame-de-la- Résurrection (1855). L’escalier extérieur mène à l’un des deux anciens logis sis dans les combles de la chapelle. Ceux-ci logeaient les gardiens. Il y avait même une pièce aveugle dans le pignon, accessible par un autre escalier dans le logis même (photo: J. Des Ormeaux).

Le pavillon administratif (photo 6) hébergea à l’origine, la famille du surintendant à l’étage pendant que le rez-de-chaussée servait d’espace à bureaux. On remarquera sur la photo de petites lucarnes dans les mansardes; un étage supplémentaire s’y cache, aujourd’hui condamné, servant probablement à l’époque de chambres à coucher.

6. actuel bâtiment administratif. À sa construction en 1877, seul le rez-de- chaussée abritait des bureaux. L’étage servait de logis au surintendant. On remarquera ici les petites lucarnes, qui éclairent un grenier aujourd’hui inaccessible : il logeait vraisemblablement une ou plusieurs chambres puisqu’on y a trouvé un vieux lit de fer (photo J. Des Ormeaux).

Non loin du centre opérationnel actuel s’élevait la maison du palefrenier (photo 7), qui jouxtait les écuries (aujourd’hui disparues) habitée jusqu’à la fin des années 90 par un employé et sa femme. Elle était autrefois recouverte de papier-brique. Des bureaux y sont maintenant installés.

7. Maison du palefrenier. Comme le cimetière possédait des chevaux, il fallait bien que l’on en prenne soin; le palefrenier se voyait donc assigné à cette résidence. Cette dernière constitue un des rares témoins de l’architecture rurale de Côte-des-Neiges qui subsiste. Elle fut habitée jusqu’à la fin des années 90. Les écuries se dressaient  juste à côté (photo : J. Des Ormeaux).

À la frontière du cimetière protestant  (c’est aujourd’hui une section dédiée à la communauté orthodoxe) se trouvaient d’anciennes écuries (photo 8) qui avaient été converties en maison pour le directeur du personnel. Démolie il y a une quarantaine d’années, on n’en a gardé aucune photographie. On pouvait encore, il y a une quinzaine d’années, voir les poteaux électriques qui partaient du chemin Camillien-Houde pour l’alimenter en électricité.

Il y avait aussi une vieille maison, dont plus personne ne se souvient, non loin de l’entrée Camillien-Houde et qui fut probablement démolie après la guerre; c’est un vieux fossoyeur des années quarante qui m’en révélât existence.

Des ‘cabanes de fossoyeur’, disséminées sur le site n’ont pas survécu à la mécanisation des opérations. Les premières conventions des années 70 prévoyaient  pour les fossoyeurs ‘l’accès à des abris chauffés’ qui étaient attitrés aux secteurs périphériques du cimetière. Les dernières ont été démolies en 1995.

Il faut ajouter à ces habitations d’autres bâtiments aujourd’hui disparus; entre autres les serres, qui dataient du début des années trente et démolies en 2004, et d’autres serres à côté du pavillon administratif (il existait même un tunnel secret qui partait des caves du bureau  pour les rejoindre à couvert!), une cabane à dynamite, et enfin les anciennes écuries et la forge, sur le site actuel des garages.

Il y a même déjà eu dans le boisé central une cabane à sucre, mais encore là, dont on ne connaît aucune illustration…

C’est donc dire que le jardin des morts était à une époque un lieu qui grouillait de vie, avec des enfants qui profitaient d’un immense terrain de jeu, et qui pouvaient même se baigner dans le lac (aujourd’hui comblé) du cimetière !

8. Ici bien avant les stèles et les morts, se trouvaient jadis une écurie et une maison aujourd’hui disparue (photo: J. Des ormeaux).

Les pages de cette chronique vouée à la commémoration québécoise sont consacrées à la présentation d’un grand parmi les humbles, un héros québécois vénéré et même étudié outremer, mais inconnu ici.

L’humanité recèle très peu d’individus de cette valeur, peu de gens marqués au sceau de la bravoure, de la grandeur d’âme et de l’humilité. Celui que nous vous présentons ici a fait sa marque au cours de deux guerres : la Seconde Guerre mondiale et la guerre de Corée.

À la lecture de ses multiples exploits, on se demande bien pourquoi cet homme, pourtant adulé en Hollande, est si peu connu et reconnu chez nous. Peut-être parce que nous, qui sommes en temps de paix, oublions facilement que cette paix, nous la devons à ceux qui ont combattu pour elle. La révélation de ce personnage, nous la devons à quelques chercheurs, dont Luc Lépine, docteur en histoire qui, 75 ans après les faits, a vérifié et documenté chacun des actes qui sont attribués à ce héros.

Léo Major, un parcours hors du commun

Né en 1921, Léo Major est le deuxième d’une fratrie de 14. Élevé dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, turbulent et rebelle, il est peu apprécié de son père et guère plus de sa mère. Il quitte donc le nid familial à 14 ans. Déjà, à cet âge, il accomplit le premier d’une série d’actes de bravoure qui jalonneront tout son parcours de vie : il sauve de la noyade trois jeunes femmes que le fort courant du fleuve emportait vers une mort certaine.

En 1940, à l’âge de 19 ans, il se retrouve au chômage, alors que la guerre déchire l’Europe. Il s’inscrit comme volontaire au service militaire. Deux ans plus tard, il obtient sa certification de signaleur et sera responsable des communications sur le terrain auprès des troupes. Il sera régulièrement envoyé seul en éclaireur, une fonction qui semble lui convenir parfaitement. C’est en 1944 qu’il aura son baptême de la guerre, alors qu’il participe au débarquement de Normandie. Après l’assaut sur la plage de Juno avec le régiment de la Chaudière, il collabore à la libération de cette partie du territoire français. Au fil de son engagement, il se démarque par ses actes de perspicacité, de bravoure et d’humanité. De plus, les défis ne lui font pas peur. Alors qu’il est grièvement atteint au visage, Il a déjà plusieurs exploits militaires à son actif. Il aurait pu sagement accepter une démobilisation, mais avec un œil en moins, il poursuit son engagement. Quelque temps après, il a les chevilles et trois vertèbres fracturées par un obus. Encore cette fois, il aurait pu être démobilisé. Il maintient son engagement au sein de son régiment, multipliant les actes de bravoure jusqu’à la victoire.

Une libération héroïque

L’exploit qui lui vaut une admiration sans bornes éternelle en Europe est celui de la libération, à lui tout seul et en une seule nuit, de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. Son intervention sauve 50 000 civils pris en otage par les nazis et prive l’ennemi d’un centre stratégique. La nuit du 13 avril 1945, son fidèle ami Welly Arsenault, l’accompagnait dans cette mission de reconnaissance. Mais avant d’atteindre l’objectif, il est tombé sous les balles ennemies. Après l’avoir transporté sur son dos pour le mettre en lieu sûr, il poursuit seul la mission. Il étudie la carte de la ville. Il entreprend alors de traverser les murs de la cité fortifiée, de neutraliser les vigies en service, de leurrer l’ennemi par le lancement de multiples grenades aux quatre coins de l’agglomération et de dynamiter le quartier général de la Gestapo, pour finalement inciter le SS aux commandes à rendre les armes en lui faisant croire à une invasion imminente.

Carte de Zwolle datant de 1649 avec ses fortifications doublées par le cours de la Zwarte Water (photo : archives Nederlands Scheepvaartmuseum Amsterdam). À l’époque de la guerre, la ville s’est quelque peu modifiée et est devenue une plaque tournante pour le transport ferroviaire ce qui en fait un point stratégique sur le plan militaire.

 

Photo prise peu après la libération de la ville, le 14 avril 1945. Léo Major est reconnaissable au bandeau qu’il porte sur l’œil gauche atteint l’année précédente par l’explosion d’une grenade. Il est présenté ici avec des habitants de Zwolle et quelques résistants (photo : Archives Famille Major).

À la fin de la guerre, il rentre au pays. Personne ne l’attend, même pas sa famille. Il a alors 24 ans. Le retour à la vie civile est périlleux. Il apprend le métier de tuyauteur, mais cinq ans plus tard, il retourne à la vie militaire.

Une autre guerre l’attend

En 1950, il est recruté pour la guerre de Corée par le commandant Jacques Dextraze et joint le Royal 22e régiment. Il s’illustre de nouveau au sein de la section de tireurs d’élite qu’il a formée et qu’il dirige. Avec une poignée d’hommes, il réussit à reprendre le contrôle d’un point géographique stratégique, pourtant abandonné de guerre lasse par tout un bataillon américain. Puis, de nouveau, il rentre au pays sans tambour ni trompette.

 

L’une des rares photos de Léo avec son ami, Welly Arseneault. Le cliché a vraisemblablement été pris aux Pays- Bas, comme le laisse supposer la tulipe que tiennent les deux hommes et peut-être quelques jours seulement avant la mort de Welly (photo : Archives de la famille Major).

 

Léo Major, devant la stèle de son ami et compagnon, Welly Arsenault, celui qui par solidarité avait accepté de l’accompagner dans la mission de reconnaissance du 13 avril 1945, celui qu’il a porté après qu’il fut tombé sous les balles ennemies pour le reprendre au matin et le ramener à son quartier général. Ce parcours, le désormais vieux soldat Major, l’a refait en 2005, avec beaucoup d’émotion. On le voit ici agenouillé devant la stèle du soldat ami. (photo : Archives de la famille Major)

 

Une avenue importante de la ville de Zwolle a été nommée en mémoire de Léo Major. L’inauguration a eu lieu en 2005, lors d’une cérémonie célébrant le soixantième anniversaire de la libération de la ville (photographie : Archives de la famille Major).

 

Image saisissante : celle de cette immense bannière rendant hommage à Léo Major lors d’un match de foot disputé à Zwolle, déployée en avril 2018 par les ultras du Pec, le club local. Loin de s’éteindre, le souvenir du « seul sauveur de Zwolle », comme le dit textuellement la bannière, est toujours aussi vibrant au cœur des Néerlandais (photographie : Ruben Reinout).

Retour sans aide à la vie civile

Il se marie en 1952 et entreprend, bien que difficilement, à cause de tout son bagage traumatique, une nouvelle vie. Même décoré de plusieurs médailles, il est peu outillé pour cette transition à une existence familiale rangée. Après quelques années de service militaire en temps de paix, il quitte l’armée pour se consacrer entièrement à la vie civile. Il amorce alors une véritable descente aux enfers. Il faut dire que ce polytraumatisé du cœur est un taiseux : il refuse de parler de lui, et encore plus de la guerre. Il mettra une dizaine d’années avant de redevenir lui-même.

Le lion au cœur sensible

Les nombreux faits d’armes attribués à Léo Major lui ont valu plusieurs (une douzaine) médailles, dont deux prestigieuses DCM (Distinguished Conduct Medal). Il est le seul canadien à en détenir deux. Mais ce qui nous émeut vraiment, au-delà de ces honneurs, c’est l’homme derrière le héros. Un héros qui ne s’est jamais perçu comme tel. Interrogé à ce sujet, Léo Major disait qu’il n’avait fait rien d’autre qu’accomplir son devoir. Ainsi, s’étant rendu compte que le nombre d’ennemis abattus par un soldat était valorisé par ses supérieurs, il prend le parti d’éviter de les tuer, préférant les neutraliser d’une balle dans l’épaule ou les faire prisonniers. Il va même à quelques reprises jusqu’à plaider pour épargner la vie des prisonniers.

Ce qui nous émeut aussi, ce sont les liens d’amitié sincères qu’il a tissés dont celui avec Welly Arsenault, qui a tenu à l’accompagner dans la mission hautement périlleuse et mortelle pour ce dernier, vers Swolle. Ce sont également les nombreux témoignages de ses pairs, qui témoignent du respect et de l’admiration qu’ils portent à ce frère d’armes. C’est la difficile réintégration à la vie civile de ce polytraumatisé, tenu au silence par le manque d’intérêt de sa communauté. C’est son courage pour se sortir d’une profonde dépression et pour devenir un bon père de famille estimé par ses proches. Finalement, ce qui nous émeut, c’est de savoir que ce Québécois, pourtant vénéré outremer, est si peu connu et reconnu ici.

Commémoration

Depuis 2008, il repose dans le cimetière du Champ d’honneur national du Fonds du Souvenir, à Pointe-Claire. Pour marquer sa mémoire, pas de mausolée, mais une simple pierre au sol portant ses nom et prénom, de même que ses dates de naissance et de décès. Pourquoi donc ? Léo Major est un rebelle, certes, comme en témoigne son dossier militaire, mais il fut un tacticien hors pair, un motivateur reconnu, un être magnanime, un résistant résilient, un brave parmi les plus braves, un multimédaillé, le seul soldat à avoir libéré une ville à lui seul. Pourquoi est-il ignoré de ses concitoyens ? Ne mérite-t-il pas honneur et reconnaissance ? L’investissement de l’État ne devrait-il pas aller au-delà de cette simple pierre au sol ? Ne mériterait-il pas d’être enseigné dans nos écoles ? Personne ne contesterait qu’on érige une statue à la mémoire de Léo Major sur une place publique à Montréal. Il appartient à cette catégorie d’hommes qu’il faut saluer officiellement et éternellement.

La prochaine fois que nous irons à Montréal, nous irons fleurir son souvenir au Champ d’honneur national de Pointe-Claire.

Au champ d’honneur national du Fonds du Souvenir, à Pointe-Claire, une plaque au sol marque le lieu de sépulture de Léo Major, adulé ailleurs inconnu ici (photo : Dirac, © Miguel Tremblay, source : Wikipédia).