Bulletin trimestriel
FÉDÉRATION DU PATRIMOINE FUNÉRAIRE ET DE LA COMMÉMORATION DU QUÉBEC

Il y a un moment que vous avez eu des nouvelles du conseil d’administration de notre organisme. Tous les projets que nous avions en tête pour l’année 2020, tout comme les projets de chacun sur cette planète, ont été emportés par une vague que l’on n’ose plus nommer.

Rassurez-vous, ce n’est que partie remise. Un premier CA virtuel était à l’agenda en janvier afin de préparer, pour le premier trimestre de 2021, une assemblée générale qui sera, elle aussi, virtuelle. Nous vous tiendrons informés de l’avancée de notre apprentissage des incontournables nouvelles technologies.

Malheureusement, cette année 2020 nous a plongés dans le deuil dès janvier : notre collègue, membre du CA et collaborateur assidu au bulletin La veille, Guy Gagnon, nous a quittés. Ce décès, bien que annoncé, n’a en rien soulagé la peine et la perte d’un homme attachant. Mais voilà qu’à l’aube de 2021, c’est la branche jeunesse de Pierres mémorables qui nous offre une merveilleuse nouvelle : la vice-présidente du CA, Ève L’Heureux a donné naissance à une deuxième fille, une enfant magnifique dont l’arrivée augure sans aucun doute d’un renouveau et d’un retour, souhaitons-le, à une vie dont nous sommes tous nostalgiques.

Guy Gagnon, membre du C. A. de Pierres mémorables et collaborateur à La veille (photo: Suzanne Beaumont)

 

Ève l’Heureux, membre du C. A. de Pierres mémorables en compagnie d’Annabelle et de la toute neuve Lorelai.

L’année 2020 a été particulièrement difficile pour le développement d’activités touristiques funéraires. Malgré cela, j’ai eu l’occasion de développer trois projets pour l’organisme Tourisme Victoriaville et sa région, afin d’attirer de petits groupes de gens intéressés au patrimoine et à l’art funéraire. L’un de ces projets exploite une nouvelle formule de visite commentée, associant la rue Laurier et les deux cimetières voisins, soit celui des Frères du Sacré-Cœur et celui de St-Christophe d’Arthabaska. Une autre activité consiste en une visite de soirée, intitulée Cimetière sous les étoiles, qui se déroulera au cimetière Ste- Victoire de Victoriaville, pour y observer l’art funéraire sous un autre angle. Le dernier projet propose une activité de frottis de motifs d’art funéraire destinée aux familles ou à des groupes intergénérationnels. Pour plus d’informations, vous pouvez consulter le nouveau site de Tourisme Victoriaville et sa région au www.tourismeregionvictoriaville.com. En y effectuant une recherche avec le mot cimetière, vous pourrez accéder aux activités plus rapidement.

Cimetière sous les étoiles et activité de frottis (photo : Les Maximes 2020)

J’ai également complété un premier catalogue d’activités en art funéraire centricois, probablement le premier au Québec. Il comprend des frottis de motifs funéraires, des conférences, des visites commentées, des expositions itinérantes, etc. Bien que ces activités ne concernent que ma région, elles sont facilement exportables un peu partout en province. Pour en recevoir une copie numérique, vous pouvez me contacter par courriel au corpsaccord@sympatico.ca.
Une médiation culturelle a été reportée en 2021 en raison de la pandémie de covid-19. Il s’agit d’une activité tripartite, réalisée avec des groupes de pastorales de Victoriaville, grâce à une entente de financement avec la Ville de Victoriaville. Un article présentant la médiation culturelle réalisée en 2019 a été publié dans le journal de communication interne du diocèse de Nicolet. (voir www.diocesenicolet.qc.ca/wp-content/uploads/2020/11/EC202011-En-communion-novembre.pdf )
J’ai aussi exposé cet automne au Lagon, un espace réservé aux membres d’Atoll Art Actuel…Cette exposition a été suspendue suite aux fermetures des milieux artistiques.

Nancy Shaink devant ses œuvres à la galerie du Lagon, cet automne (photo: Guy Samson)

 

Œuvre tirée de l’exposition d’art funéraire: cimetière féérique (photo Guy Samson)

C’est cette année que je débuterai la rédaction de ma thèse de doctorat portant sur l’expérience vécue des visiteurs lors de certaines de mes visites commentées de cimetières réalisées dans le Centre-du-Québec. Je serai la deuxième doctorante à réaliser un dossier ordonné (ou un portfolio numérique) associé à un site web de diffusion. Je devrais travailler sur WordPress. Je vous tiendrai au courant des avancées de ce projet.
Par ailleurs, 2021 marque le début d’une exposition d’art funéraire à la Brûlerie Reno. Elle est aussi présentée en format numérique sur ma page Instagram (#instanshaink). Ainsi, les gens ne pouvant se déplacer pourront quand même voir cette nouvelle série de petits formats. Enfin, une conférence portant sur l’art funéraire sera présentée par la bibliothèque de Nicolet en mars prochain. À cause de la pandémie, cette conférence sera diffusée par Zoom.
La médiation culturelle et les visites commentées sont à nouveau au programme des activités estivales, ainsi que les projets de Tourisme Victoriaville et sa région. En espérant que l’évolution de la pandémie n’empêche pas la tenue de ces activités.

Plusieurs personnes se sont butées à des portes fermées en se présentant au cimetière Notre-Dame-des-Neiges. Cadenassées depuis le 23 décembre dernier, elles devaient rouvrir le 8 janvier 2021. Or, en date du 8 février, l’accès est toujours interdit et il est impossible de savoir si une autre prolongation sera de nouveau décrétée. Cette décision fut apparemment fondée sur des » incidents regrettables survenus le 23 décembre « , qui auraient mis en danger la sécurité du personnel dans le contexte actuel de pandémie. Voilà qui a de quoi laisser sceptiques. Sceptiques puisque, selon nos sources, la fermeture avait été décidée le 18 décembre, soit avant lesdits incidents. Mais aussi parce que la plupart des cimetières de Montréal sont restés ouverts malgré la pandémie. Nous nous étonnons de constater l’étrange légèreté avec laquelle les décisions sont prises à la direction du cimetière. Le contexte infectieux auquel on attribue cette décision serait-il un prétexte qui cacherait des motifs plus graves et plus lourds de conséquences et qui concernerait l’avenir du plus grand cimetière du Québec ? Y aurait-il anguille sous roche?

De sérieuses rumeurs circulent de plus en plus, voulant que le cimetière ferait face à d’importantes difficultés financières, soit un déficit accumulé depuis plus d’une décennie de l’ordre de 100 millions de dollars en raison des dépenses qui excèdent de 40 % les revenus, des salaires qui accaparent 85 % de ces revenus et des inhumations qui généreraient une perte de 1 000 $ chacune. À l’Écomusée de l’Au-Delà, ces rumeurs n’étonnent personne. Les difficultés financières du cimetière étaient prévisibles. Rappelons que, depuis plus de 30 ans, notre organisme anticipe cette situation, amplement prophétisée ici même (voir l’article sous la rubrique Opinion de La Veille, vol,7 no 2) et dans les médias. En poursuivant une stratégie commerciale axée sur des segments de marché minoritaire, telle la vente d’enfeus dans les mausolées, en refusant de reconnaître à la population montréalaise le droit d’être partie prenante du lieu, en ne révisant pas les coûts de revient de ses services et en négligeant d’ajuster ses dépenses à ses revenus, le déficit ne pouvait que grossir.

Pourquoi une telle situation alors que le cimetière du Repos Saint-François d’Assise, en partie propriété de l’archevêché de Montréal et de la paroisse du même nom, accumule-t-il des surplus financiers année après année ? Serait-il plus accueillant ? Mieux adapté aux nouvelles réalités funéraires ? Au moins, il reste ouvert pour les visiteurs, malgré la pandémie comme tous les autres cimetières du Québec.

Réduire au minimum les services à la clientèle et à la population et plus probablement essayer de réduire les coûts d’opération, est-ce bien la bonne stratégie pour améliorer l’image du cimetière auprès d’une population de plus en plus indifférente ? La désaffectation des Montréalais pour ce lieu pourrait-elle s’expliquer par le peu d’écoute reçu à ses demandes répétées de transformation en fonction des valeurs et des besoins du temps, des valeurs et des besoins qui ont grandement évolué depuis le dernier concile Vatican II en 1963-1964 lequel avait enfin autorisé le recours à la crémation pour les catholiques ?

Vous l’aurez compris, cette fermeture nous inquiète: la justification invoquée peu transparente cache-t-elle des motifs plus graves?

Monument récemment croqué au cimetière de Sainte-Cécile-de-Milton

Monument récemment croqué au cimetière de Sainte-Cécile-de-Milton en Montérégie (photo : Alain Tremblay).

 

Brûler le corps des défunts demeure une pratique vieille comme le monde. Plusieurs grandes civilisations de l’histoire ancienne ont choisi cette manière hygiénique et écologique de disposer des morts. « Homme souviens-toi que tu es poussière et tu retourneras poussière. » (Genèse 3, 19) prend tout son sens dans la liturgie chrétienne quand le prêtre trace une croix au front des fidèles le mercredi des Cendres. Pourtant, du deuxième siècle de notre ère jusqu’au milieu du 20e, soit pendant près de 18 siècles, l’Église catholique va préférer l’inhumation à la crémation par le feu. En 1886, les décrets du pape Léon XIII interdisent encore une fois aux fidèles de brûler les corps pour respecter la croyance en la résurrection de la chair à la fin des temps. En 1983, lors du tournage du film d’une heure sur La journée d’un curé de campagne, où j’agissais comme concepteur scénariste et coréalisateur, le sacristain Vachon de Saint- Sévérin de Beauce également fossoyeur, affirmait que, depuis des décennies, il enterrait les défunts de son village de telle manière qu’au moment du Jugement dernier, les corps des fidèles de son village sortent de terre en voyant immédiatement leur église paroissiale. L’homme possédait la géographie souterraine du jardin des morts. Pour que la disposition des restes ne soit plus contraire à la croyance catholique, il faudra attendre la reconnaissance officielle de la crémation par le Saint-Office en 1963. Le Québec est un pays catholique.

Croyances et rituels: le corps entier avant tout

Ainsi donc, pendant toute son histoire, le Québec a donné dans l’exposition et la mise en terre des dépouilles. Longtemps, les défunts étaient présentés dans leur lit ou sur un plateau déposé sur des tréteaux au salon, ou ce qu’on appelait la grand-chambre. Ce plateau était couvert d’un drap blanc où le mort prenait son dernier repos à la vue des visiteurs, un crucifix accroché au mur. On disait que le mort était sur les planches. La nuit, on le veillait à la chandelle ou à la lampe à l’huile, priant pour son âme, un chapelet complet récité toutes les trente minutes. Pour affirmer la sainteté du trépassé, un rosaire ou des scapulaires lui étaient accrochés au cou ou entortillés dans les mains jointes (voir dans La Veille, vol. 8, no 1, l’article Pratiques funéraires en mutation et leur impact). Un crêpe noir artistiquement plissé, frisé et ondulé pendait à la porte pour annoncer qu’ici gît le disparu. Le glas annonçait à la paroisse la perte d’un de ses membres. Et, à la maison, la table était toujours mise, pour satisfaire la faim des «veilleux», une veille de nuit toujours bien arrosée, au grand dam des curés jansénistes.

Brûler le corps des défunts demeure une pratique vieille comme le monde. Plusieurs grandes civilisations de l’histoire ancienne ont choisi cette manière hygiénique et écologique de disposer des morts. Urne cinéraire étrusque du IIe siècle av. J.-C. en terre cuire avec des restes de polychromie. (source: Worchester Museum)

Puis, les croque-morts sont apparus un peu partout, offrant, dans la première moitié du 20e siècle, une installation mobile composée d’un rideau, d’un support extensible pour la tombe, d’une croix de procession, de chandeliers sur pied à multiples bougies et d’un prie- Dieu pour s’agenouiller et contempler une dernière fois un voyageur parti dans l’au-delà. Dans l’entre-deux-guerres est né le salon funéraire, où la présentation du corps se faisait dorénavant à l’extérieur de la maison, un phénomène qui s’est accéléré au milieu du 20e siècle. Ce système du salon funéraire est devenu aujourd’hui un espace de la parole devant la tombe ou l’urne cinéraire exposée dans une construction servant le pluralisme, une œuvre architecturale aménagée dans les cimetières, voisine d’un mausolée- columbarium alignant urnes et enfeus. Ou encore un vaste complexe de la souvenance, véritable carrefour urbain du monde en élan d’outre-tombe contenant plusieurs salons fonctionnels. On est dans la mort comme on fut dans la vie : à l’ère des condominiums, des grands groupes et de la commercialisation de toutes les activités.

La simple boîte en planches fabriquée par un menuisier au cours des siècles est devenue de l’ébénisterie. En 1845, Germain Lépine, meublier dans la Capitale nationale, annonce sa fabrique de tombes à la forme et au fini soignés. Vers 1880, des fonderies locales, comme celle de Saint-Anselme, produisent des sarcophages en fonte à l’égyptienne, garantissant la non-putréfaction des corps. Dans le sous-sol de l’église de Saint-Anselme, on peut toujours voir une de ces œuvres gisant presque à la surface du sol, que nous avons présentée dans un documentaire sur les cimetières. En glissant le couvercle de la tête, délicatement orné de motifs floraux, on peut apercevoir à travers un hublot le visage bien conservé et momifié du constructeur de l’église, François Audet, dit Lapointe (voir dans La veille, vol.5, no 1, l’article Cercueil de vaine gloire). Dans la seconde moitié du 19e siècle, beau temps, mauvais temps, été ou hiver, les funérailles donneront lieu à des défilés dirigés par des corbillards hippomobiles vitrés, richement parés et attelés, comme on en garde encore d’éloquents spécimens à Québec (maison Lépine), à l’Îles-aux-Grues et à Sainte-Hénédine de la Nouvelle-Beauce.

Le paroxysme de la levée du corps à l’église paroissiale se fera en trois catégories rituelles, selon ses moyens financiers personnels. En première classe, des chutes de banderoles seront suspendues dans le voutement de la nef, statues et tableaux seront habillés, cachés à la vue par des voiles noirs ou mauves, on jouera de l’orgue ou de l’harmonium, le chant et les cloches seront généreuses, et le corps du défunt, dans une cérémonie somptuaire, sera déposé sous un catafalque, une sorte d’estrade stylisée entre la nef et le chœur, avec une mise en scène de chandeliers allumés pour la magie du spectacle. La paroisse de Saint-Joseph-de-Beauce a conservé et restauré ces installations : celles des d’enfants et celles pour les adultes, bien inscrits dans les valeurs classiques et éclectiques de l’ornementation (voir l’article Un vaisseau spatial dans chaque village paru dans La Veille, vol. 8, no 3.

On peut donc constater que l’inhumation des défunts a longtemps eu cours chez nous et que l’acception toute récente de la crémation a donné lieu à une véritable révolution sociale et rituelle des mentalités.

La crémation au Québec
La crémation a déjà fait l’objet d’un article (voir dans La Veille vol.5 no 1 : Choisir la crémation). Mais, l’historien Martin Robert demeure le grand spécialiste de l’élan crématiste au Québec. Affilié à l’Université du Québec à Montréal, il a mené sur le sujet des études universitaires de deuxième cycle avec mémoire et un doctorat fort bien documenté sur la question. On lui doit également de nombreux articles incontournables, fouillés et méthodiques, certains accessibles sur la toile. Selon le professeur Robert, la crémation d’ici provient de deux courants, un européen, l’autre principalement britannique et étatsunien. Le premier courant, issu de la Révolution française, transporté ensuite en Italie et en Allemagne au 19e siècle, ici, il va d’abord toucher les Rouges, ce parti politique progressiste qui a suivi les traces du parti Patriote de Louis-Joseph Papineau. Regroupés autour de l’Institut canadien, ces libéraux radicaux prônent de nouvelles valeurs, notamment la séparation de l’Église avec l’État. Il s’ensuit un rejet du monopole des clercs et la rupture avec certains rituels au profit de nouveaux, comme la crémation déjà portés par des esprits libéraux européens entre 1830 et 1840.

Le second courant est anglais. Une visite à Vienne, à l’exposition universelle de 1883, du chirurgien personnel de la reine Victoria, Sir Henry Thompson, complètement séduit par la présentation d’un anatomiste italien d’un four crématoire, enclenche une vogue sans pareil pour ce mode de disposition des corps. Un article de sa main paru à Londres fera le tour du monde et stimulera partout l’apparition de groupes crématistes, notamment près de chez nous, aux États-Unis. Il n’en faut pas plus pour voir différentes publications et journaux montréalais, francophones et anglophones, parler d’une cause qui touche alors la planète. Ici, des membres de la grande bourgeoisie d’affaire de la métropole, les Molson, actifs dans le domaine de la brasserie, et les Macdonald, dans celui de la cigarette, sont des proches ou des membres du C. A. du cimetière Mont-Royal (protestant).

Ils vont y investir des sous et activer leurs contacts politiques pour obtenir, en 1901, la permission du gouvernement du Québec de construire un crématorium. L’opposition de monseigneur Bruchési n’empêchera pas la réalisation de ce projet dont l’accès sera ouvert à tous ceux qui en font la demande, incluant plusieurs francophones sympathiques à l’idée. En 1903, une charte fédérale fera de cet équipement spécialisé une entité autonome.

En 2021, les trois quarts des Québécois choisissent la crémation. Les proches ont la liberté de disposer des cendres à leur guise. En 1963, la décision du Saint Office du Vatican enclenchera une véritable révolution. L’urne, remplie de poussières de l’incinération et d’os résiduels broyés, pourra finir ses jours dans un columbarium, moyennant paiement de certains frais annuels fixés par contrat. Plusieurs l’enseveliront dans le lot de famille. Un grand nombre disperseront des cendres au moment, à l’endroit et selon le type de cérémonie voulus par le défunt. On ne recommande pas de garder ces âmes
disparues près de soi, pour des raisons de santé psychologique et de charges émotives entretenues. Un tel choix demande un consensus de la maisonnée. Les conserver trop près nuirait à l’accomplissement du deuil et empêcherait de marquer la séparation du monde de morts de celui des vivants. Plusieurs enterrent les cendres au jardin, sous un arbre ou dans un endroit sauvage émouvant. Quant aux urnes elles-mêmes, une fois vidées de leurs substances, elles pourront servir à différentes fins, notamment comme élément décoratif à l’intérieur.

Le monde des urnes cinéraires
Au Québec, on trouve des urnes cinéraires de toutes les formes, tirées de tous les matériaux imaginables et créées selon des techniques et modes de production variés. Ce contenant peut être de facture domestique, artisanale ou industrielle, provenir de pays étrangers ou fabriqué ici même. La gamme de ces œuvres est donc infinie, allant de la simple boîte de carton à l’œuvre d’art en porcelaine, en verre ou en émail cloisonné chinois, en passant par la laque japonaise ou la céramique et le cuivre martelé indien. Vous pouvez vous-même concevoir votre vaisseau final dans des bois du pays, tels l’érable, le chêne et le bouleau, les creuser dans de la pierre à savon ou du grès, les commander à un potier local de nos métiers d’art, tout est laissé à votre choix.

Urne cinéraire en verre soufflé avec lien de fermeture en passementerie, création de l’artiste américain William Morris, 2002 (source : site internet de l’artiste)

On peut classer ces contenants mémoriels en trois catégories: les urnes, ces vases inspirés du passé par leur forme, les reliquaires utilisés quand les cendres sont réparties dans différents contenants de petite taille et enfin les « cineria » terme que j’utilise pour désigner ces milles figures et dépôts, petites amulettes ou bijoux imprégnés des cendres du défunt.

François Turbide, maître souffleur de verre depuis 1984 à Havre-aux-Maisons, aux Îles-de- la-Madeleine, assisté maintenant de sa fille Catherine, offre dans son atelier La Méduse, des urnes, des reliquaires — ces petits formats cinéraires — et des bijoux enchâssés de cendres, tous fort originaux: Bille d’univers, Collier hublot, Près du cœur, Cœur à cœur. Il faut visiter leur site sur la toile pour apprécier leur talent en esthétique fonctionnelle et commémorative.

Produits par l’atelier La Méduse, le reliquaire ci-dessous  ne pourra contenir qu’une partie des cendres. L’ urne cinéraire en verre ci-dessous  appelée Racine, présente un bouchon coiffé des pailles de verre sinueuses. (photo : atelier La Méduse)

 

Produits par l’atelier La Méduse, cette urne cinéraire en verre à droite appelée Racine présente un bouchon coiffé des pailles de verre sinueuses et ce reliquaire ci-dessous qui ne pourra contenir qu’une partie des cendres (photo : atelier La Méduse)

Toujours aux Îles-de-la-Madeleine, l’Atelier côtier offre des urnes en sable d’une belle solidité et d’une esthétique classique de grande fidélité. Le matériau, travaillé en agrégat de sable et de sel du milieu, est moulé dans des formes élégantes et orné de motifs évocateurs de notre passage éphémère sur terre : des pas dans le sable balayés par la mer. Dans la chaîne de l’évolution, ne sommes-nous pas sortis de la mer au cours de millions d’années d’évolution ? Et chaque vie ne tient-elle pas qu’à un mouvement de marée ?

Biodégradable, cette urne a été conçue par l’Atelier Côtier, aux Îles de la Madeleine. À base de sable, elle est de conception écoresponsable, le matériau provenant non pas des plages, mais des mines de sel locales. Fabriquée à la main, elle est disponible dans les maisons funéraires. (source : site internet de l’Atelier Côtier)

On trouve sur la toile des supermarchés québécois de l’urne, du bijou et du reliquaire comme Urnes dépôt Inc. offrant toute une gamme de produits à différents prix et de fabrication nationale ou d’importation. La maison Alfred Dallaire Mémoria offre également une étonnante gamme d’urnes, de reliquaires et de bijoux funéraires comme toutes les grandes maisons et coopératives de pompes funèbres dont les parcs de la Souvenance, apparus depuis 20 ans sur le territoire national. Il faut fréquenter des sites tels que Holyart international pour s’émouvoir devant l’inventivité des créateurs d’urnes en métal, en céramique, en pierre venus de partout dans le monde. Même richesse émouvante chez  Amazon, Wayfair et tous les grands marchands en ligne. On trouve des urnes cinéraires écologiques creusées dans un tronc d’arbre, d’autres moulées dans un agrégat végétal de diverses fibres naturelles mélangées à toutes sortes de graines, incluant des grains de café.

La mienne, déjà prête, a été réalisée par un ébéniste de Kiamika, près de Mont-Laurier. En bois exotiques et du pays, agrémentée de fine marqueterie et d’une fleur de lys en fer forgé, l’œuvre repose sur un treillis de bois imitant le lit de la tumultueuse rivière Kiamika. Cinq gros galets, également en bois et ornés de filets marquetés, complètent la composition. Ceux-ci, déposés au pied de l’urne, reposent sur le treillis évoquant les eaux agitées. Chacun s’ouvre en deux pour exposer son contenu : de la terre, le feu, les vents — comme l’outre de l’Odyssée d’Ulysse —, l’eau et la lumière. Une mini-installation qui a donné lieu à un article dans un numéro précédent de La Veille , vol. 8 no 1,  Trousse pour traverser le Styx).

Conçu par l’artiste Ève-Maude, l’entreprise Memorable, ce bijou appelé Immortel, intègre les cendres d’un défunt à la résine de sa perle. Une bélière en argent ou en acier inoxydable complète ce bijou cinéraire (source : Memorable)

Les Québécois ont longtemps favorisé la mise en terre ou si on préfère, l’inhumation des corps entiers sur la base de la croyance en la résurrection et de l’adhésion aux préceptes de la religion catholique. Mais au vingtième siècle, ils ont été sensibilisés aux courants crématistes, un premier venu d’Europe dans le sillage de la Révolution française, le second issu spécifiquement d’Angleterre, passant en Amérique d’abord par les États-Unis et atteignant la communauté anglophone de Montréal dont des membres plus ou moins liés au cimetière Mont-Royal. Depuis 1963, l’Église catholique ne met plus de restriction auprès de ses fidèles sur le choix de la disposition des restes, inhumation ou crémation. Dorénavant, avec la crémation, ceux-ci ont le pouvoir de choisir le lieu et le mode de disposition d’un passage sur terre. Et le marché funéraire offre désormais une infinité d’urnes, de reliquaires, de cinéria pour entretenir le souvenir et la trace d’une âme, des œuvres d’artistes et d’artisans d’ici ou importées de partout dans le monde, souvent inspirées de riches traditions.

NDLR Ce texte est présenté dans la chronique Conservation puisqu'à notre avis l'expérience qui y est décrite est une manière de préservation attentionnée et de protection d'un bien. Ainsi, elle répond à la définition de la conservation : « A careful preservation and protection of something », d'après le dictionnaire Merriam-Webster.

Dans mon enfance passée dans la banlieue sherbrookoise, mes frères et moi lancions des explorations territoriales sur ce qui nous semblait un vaste périmètre autour de la maison familiale. Nos expéditions en forêt, qui duraient souvent toute une journée, nous avaient un jour menés à une grande clairière parsemée de pierres bien taillées, tondue de près et fleurie de surcroît. Le contraste entre le côté touffu et aléatoire du boisé et celui clair et ordonné de ce terrain gazonné avec ses allées gravillonnées nous avait surpris et émerveillés. C’est en rapportant à la maison quelques ornements floraux prélevés çà et là dans ce vaste jardin organisé que nous avions appris que notre belle clairière était en fait un cimetière. Je sais aujourd’hui qu’il s’agissait du Elmwod Cemetery, fondé en 1890. À cet âge – nous avions entre 5 et 7 ans –, mes frères et moi ignorions tout de la mort et des rituels qui l’entouraient. Cela se passait en 1956. Les années allaient se charger de nous éduquer.

De l’appréhension à la compréhension

Les experts s’entendent pour dire que c’est vers l’âge de neuf ans que la plupart des enfants réalisent ce qu’est la mort, son caractère définitif, inévitable et universel. Ils constatent que tout être vivant mourra, y compris les êtres chers et soi-même. Cette prise de conscience s’accompagne souvent d’un éveil de l’intérêt pour l’au-delà et pour le caractère énigmatique de la mort et de ce qui l’entoure.

Les enfants de l’école Lambert, à Saint-Joseph-de-Beauce, avaient 10 et 11 ans quand, en 1984, ils ont mené, sur deux semaines, un projet de création littéraire sur le thème des Secrets du cimetière. Ils l’ont fait sous la direction éclairée de l’enseignante Liliane Lessard. Cela avait commencé par la célébration de l’Halloween et les mystères qui entourent la fête des Morts : feux-follets, sorcellerie, loups-garous, fantômes et autres personnages à faire peur. Dans ce contexte, le professeur et essayiste Jean-Claude Dupont (1934- 2016), dont certains disent qu’il fut le plus important ethnologue des croyances et des légendes au Québec, avait été invité. Son discours a très certainement nourri l’imaginaire fertile de ces gamins et gamines, tant et si bien que le cimetière fut sélectionné comme lieu propice à leurs travaux de recherche et d’acquisition de connaissances. Vingt- deux enfants ont pris alors part à l’exercice.

Approche pédagogique

Après avoir identifié des pistes à explorer, les élèves ont choisi ce qui les intéressait, puis ils se sont organisés en équipes de deux ou trois, mêlant les 4e et 5e années. La poursuite de l’expérience s’est fondée sur la visite d’un cimetière, préparée sur la base des informations recherchées, des directions à explorer et des outils requis pour la cueillette des informations, tels que papier, crayon, pédomètre, boussole, règle, herbier, etc.

Page couverture de cette création collective des enfants de 4e et 5e année de l’école Lambert à Saint-Joseph-de-Beauce.

De cette première visite, d’autres sujets ont émergé, suscitant de nouvelles adhésions chez les enfants. Les données de terrain et celles des livres et revues se sont accumulées et ont alimenté leur désir de savoir et leurs projets de création.

Les enfants ont exploré la mort et l’au-delà sous tous ses aspects. Ils en ont décortiqué le vocabulaire. Ils ont examiné la conception qu’en avaient les Égyptiens anciens. Ils ont interviewé ses acteurs, dont le curé et le thanatologue, sans oublier le fleuriste. Ils ont évalué en détail le coût des funérailles, incluant celui des lots au cimetière. Ils ont scruté les statistiques de décès inscrits sur les pierres. Ils ont fouillé l’histoire des personnages qui y reposent, dont celle du célèbre juge Robert Cliche (1921-1978). Ils ont arpenté le lieu, l’ont mesuré et cartographié. Ils se sont intéressés à sa topographie, et sa flore. Ils ont comparé les stèles sur le plan des matériaux, de la forme et de l’iconographie. Ils ont même dressé un répertoire de proverbes et de superstitions reliés à la mort. Ils ont beaucoup joué avec le concept du testament. Ils ont monté des jeux-questionnaires et ont aussi conçu ce qu’ils ont appelé un rallymetière. Ce faisant, ils ont presque tout couvert.

Tirée de Les secrets du cimetière, bande dessinée sur le thème du vandalisme au cimetière, de l’élève Frédérik Grondin

Cela se passait dans les années 80. Selon mon évaluation, ces enfants d’alors sont maintenant des adultes de 47 et 48 ans. Si leur curiosité et leur créativité m’ont étonnée, charmée et émue, je me demande ce qu’eux-mêmes ont conservé de cet exercice. Sont- ils passé de l’appréhension à la compréhension? Ont-ils moins peur de la mort?

Pédagogique dans sa forme et ludique dans son expression, ce travail leur a certainement ouvert de nouveaux horizons, dont ceux de la finitude de la vie et de leur immuable condition de mortel, une condition à laquelle nul n’échappe, mais que nous tentons d’évacuer de notre esprit. J’ose croire que, pour ces jeunes adultes, le cimetière a acquis un sens, une fonction sociale et mémorielle. Dans la mémoire héritée des enfants, ces lieux sont des sources de grands frissons et de peurs. À l’âge mûr, ce sont des endroits de calme et de repos, de mémoire et de contemplation. Cet exercice aura à tout le moins précocement changé leur perception du champ des morts et leur a permis de comprendre la précarité de la vie, d’atténuer leur angoisse de mourir et de modifier leur perception folklorique des lieux de sépulture. En témoigne ce poème d’une jeune participante de 10 ans :

 

« Le cimetière tout en bois et en pierres

N’a pas que des poussières sous terre :

Mais des mystères entre ciel et terre

Et nous les avons découverts. »

 

Ces individus seront-ils de meilleurs défenseurs de ce patrimoine? J’aime le croire, il me faut le croire, car il y a là une partie de l’âme enracinée du Québec.

Notre époque est marquée par l’apparition de nouvelles maladies dont plusieurs sont causées par des virus : la Covid-19 bien sûr, mais aussi le Sida, Ebola, Zika, etc. C’est ainsi qu’il est tentant de penser que les maladies actuelles sont, pour la plupart, différentes de celles d’autrefois. Si cela est vrai pour des maladies infectieuses – bien que certaines sont « vieilles comme le monde », la tuberculose et la syphilis par exemple –, gardons-nous de croire que le répertoire des maladies de notre temps est bien différent de celui d’autrefois.

Nombre de maladies actuelles ne sont pas nées d’hier, même les maladies cardiovasculaires et les cancers, causes de la majorité des décès aujourd’hui. De fait, ces affections existaient avant le XXe siècle. Qu’on n’en fasse pas mention dans les textes anciens et même dans les archives médicales n’est pas étonnant : elles étaient beaucoup plus rares que maintenant et les médecins ne disposaient ni des connaissances ni des outils nécessaires pour les diagnostiquer précisément. Par contre, ces maladies qui ont traversé le temps jusqu’à nos jours se manifestaient différemment autrefois. Par exemple, leur degré de sévérité et leur prévalence selon l’âge, le sexe, la classe sociale ou le milieu de vie, ont varié au fil du temps, en réaction aux changements dans les modes et les conditions de vie.

L’arthrose

Mais il y a de ces affections qui sont courantes aujourd’hui et qui, jadis, l’étaient tout autant. Mentionnons, entre autres, celles touchant la denture (voir l’article Les empreintes digitales d’un squelette vol.8, no 1, dans La Veille). L’arthrose, à laquelle les présentes pages sont consacrées, est un autre exemple.

Distinguons d’entrée de jeu l’arthrite de l’arthrose. Le mot arthrite est un terme général qui désigne une inflammation à une articulation. Elle comprend plusieurs types d’affections de causes variées et affectant les différents tissus composant une articulation, tandis que l’arthrose désigne une atteinte des os proprement dits. Cette atteinte commence toutefois par la destruction du cartilage qui recouvre les surfaces par lesquelles les os s’articulent entre eux. Cette destruction peut mener à l’exposition de la matière osseuse sous-jacente, qui réagira en s’érodant, en formant des excroissances osseuses ou en devenant poreuse.

Ses causes

Les causes de l’arthrose sont principalement mécaniques. Logiquement, plus une articulation est sollicitée, plus l’arthrose risque de s’y installer, et plus une personne est âgée, plus elle risque de faire de l’arthrose. Puisque nos ancêtres étaient physiquement beaucoup plus actifs que nous, les traces d’arthrose sont nombreuses sur leurs restes osseux. En revanche, ils vivaient bien moins longtemps que nous. C’est ainsi que l’arthrose peut être tout aussi fréquente à une époque qu’à une autre. Mais si on s’en donne la peine, on décèlera sans doute des différences à travers les siècles. Par exemple, en raison de notre sédentarité, l’arthrose apparaît à un âge plus avancé chez nous, alors qu’autrefois même les jeunes adultes étaient souvent affectés. Aussi, la division sexuelle des tâches ayant été plus marquée aux siècles derniers, on doit s’attendre à ce que les différences dans l’arthrose entre hommes et femmes aient, elles aussi, été plus marquées. D’autre part, les durs travaux des siècles derniers, surtout en milieu rural, ont eu pour effet de causer des lésions plus sévères : nos ancêtres ne se ménageaient certainement pas, la prévention n’était pas de mise et la CNESST n’existait pas.

Les lésions aux vertèbres

La colonne vertébrale est particulièrement vulnérable aux stress mécaniques qui s’exercent sur notre squelette. De fait, aux tensions qu’elle subit quand nous nous penchons, quand nous transportons une charge, s’ajoute le poids du corps dès que nous nous levons – il semble que notre colonne ne soit toujours pas parfaitement adaptée à la bipédie. Dans les collections archéologiques, les lésions aux vertèbres sont habituellement les plus nombreuses et sont parfois avancées. Elles concernent à la fois le corps de la vertèbre et ses petites surfaces articulaires.

Photo 1. Deux vertèbres cervicales en vue inférieure, montrant de la porosité (A) et un bourrelet osseux (B). (photo auteur)

Ses causes

Les vertèbres ayant à supporter le plus de poids – les dernières thoraciques et les lombaires – présentent les taux d’atteinte les plus élevés. Cependant, les vertèbres cervicales ne sont pas pour autant exemptées. La photo 1 montre deux telles vertèbres, qui exhibent de la porosité au corps et à une facette articulaire (A). Cette dernière est aussi bordée d’un bourrelet osseux (B), qui a pour effet de l’agrandir. Bien qu’il ne s’agisse pas d’arthrose proprement dite, les hernies discales trahissent elles aussi des tensions mécaniques qui se sont exercées sur la colonne. On les identifie à des dépressions à la surface du corps des vertèbres (photo 2). L’ossification de ligaments qui relient nos vertèbres représente aussi des stress mécaniques; elle peut mener à la soudure entre vertèbres (photo 3).

Photo 2. La dépression sur le corps de cette vertèbre résulte d’une hernie discale. (photo auteur)

 

Photo 3. Blocs de vertèbres soudées les unes aux autres par ossification de ligaments. (photo auteur)

Les os des membres

Ces lésions vertébrales peuvent être encouragées par toutes sortes d’activité physique. Il est donc difficile de les associer à un type précis d’activité. En revanche, il est plus probable de pouvoir relier à des gestes précis les traces d’arthrose qui sont relevées sur les os des membres, comme chez cet homme qui a été exhumé du cimetière Saint-Antoine (1799- 1854), à Montréal. C’est grâce à des plages d’usure, semblables à celles de la photo 4, observées sur les os de son coude et de son poignet droits, que j’ai pu reproduire le geste

Photo 4. Polissage par usure de l’extrémité inférieure du radius et de deux os du carpe, tous du côté gauche. (photo auteur)

qu’il a posé à répétition et qui a causé ces lésions, soit la flexion et la rotation de l’avant- bras. Il n’a cependant pas été possible de dire si ces deux mouvements ont été effectués lors de la même action. Cet homme – clairement un droitier – était-il un forgeron, un charpentier ?

Bien que ce geste ne soit pas spécifique à un métier donné, il peut arriver que des lésions articulaires soient révélatrices d’activités précises. C’est ainsi que des lésions aux os des mains, sans autres lésions sur ceux des membres supérieurs, suggèrent qu’elles résultent d’une activité réalisée principalement avec les mains (photo 5). Il est tentant de supposer qu’on a alors affaire à une couturière, surtout si les marques d’arthrose sont nombreuses et si le reste du squelette présente des traits féminins (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille, vol. 7 no 2). Par ailleurs, de nombreuses traces d’arthrose aux os des genoux (rotule, fémur, tibia) ont déjà été notées sur les restes osseux présentant des traits féminins et provenant du cimetière d’une communauté religieuse. Ayant passé beaucoup de temps à prier en position agenouillée, on ne se surprend pas que les sœurs aient fait de l’arthrose aux genoux.

Photo 5. Plage de porosité et d’usure sur l’extrémité d’une phalange de doigt. (photo auteur)

La collectivité d’abord

Il y a près de 40 ans paraissait une étude pionnière. Le bioarchéologue Charles Merbs (Patterns of Activity-induced Pathology in a Canadian Inuit Population. Collection Mercure no 119, Musées nationaux du Canada) a cherché à relier les traces d’arthrose relevées sur les restes d’Inuits à leurs activités quotidiennes, comme l’indique bien le titre de sa thèse. Le choix de restes d’Inuits a grandement facilité la mise en évidence de tels liens, et ce pour trois raisons : la division sexuelle des tâches était très marquée chez cette population, et ces tâches étaient très spécialisées et peu diversifiées. C’est ainsi que l’auteur a pu, entre autres, attribuer l’arthrose à l’articulation entre la mandibule et le crâne à une activité féminine : la mastication des peaux pour les assouplir. Ajoutons que l’usure des dents était beaucoup plus avancée chez les femmes. Quant aux traces d’arthrose notées sur les os des membres supérieurs des hommes, elles sont tout à fait compatibles avec le lancer du harpon et le maniement de la pagaie d’un kayak.

De semblables liens sont plus difficiles à établir sur les restes de nos propres ancêtres. De fait, aux siècles derniers, les activités, tant en milieu rural que urbain, étaient plus diversifiées que dans les communautés inuites. De plus, la division sexuelle des tâches, bien que plus marquée qu’aujourd’hui, n’était pas aussi tranchée que chez les Inuits. Néanmoins, les quelques exemples que nous avons donnés plus haut – forgeron, couturière, sœurs – démontrent que la reconnaissance d’un lien entre lésions articulaires et types d’activités n’est pas impossible, du moins sur certains individus. Mais l’étude de Merbs doit motiver le bioarchéologue à aller plus loin encore, en cherchant à identifier des activités pratiquées par un ensemble d’individus, plutôt que des activités propres à chacun. C’est seulement ainsi qu’on peut mettre en évidence des comportements collectifs plutôt qu’individuels. On l’a déjà écrit, les unités d’attention du bioarchéologue sont des groupes d’individus et non des individus considérés séparément (voir l’article Paroles d’ancêtres, dans La Veille vol. 7 no 2). L’arthrose se prête bien à l’identification de comportements de groupes, car elle a laissé d’abondantes traces sur les restes de nos ancêtres.

Dans la dernière chronique du jardinier (voir l’article Gestion différenciée et cimetières dans La veille, vol. 8 no 2) j’ai traité de la transition écologique des cimetières en laissant la nature investir les espaces déjà aménagés. Ici, j’irai plus loin; pourquoi ne pas créer de nouvelles sections naturalisées destinées à mettre en terre ou à disperser les cendres de nos défunts ? Plusieurs cimetières possèdent des espaces en réserve pour de futurs aménagements, qui pourraient être transformés en jardin naturel de la biodiversité. Devant le recours grandissant à l’incinération, voilà peut-être une avenue intéressante à offrir à une clientèle sensible aux questions environnementales et qui désire entretenir la mémoire de leurs chers disparus de façon différente. Ce concept n’est d’ailleurs pas nouveau et rencontre semble-t-il un certain succès.

En plus de combler ces besoins, la création d’un espace naturel, ou biodiversifié, contribuerait à coup sûr à la santé environnementale du territoire environnant. J’ai déjà parlé des bienfaits des espaces arborés que pourrait abriter chaque cimetière et de leurs impacts sur le rafraîchissement des températures, l’assainissement de l’air et la captation des eaux de surface. Mais pourquoi aller plus loin que la plantation d’arbres et créer ces espaces naturels ? Le Québec n’est-t-il pas une grande terre sauvage à la faune et à la flore riches et diversifiées ? Eh bien non ! Si on peut trouver de ces endroits remplis de nombreuses espèces sauvages dans des régions éloignées, ce n’est plus vrai pour une grande partie des territoires s’étendant autour des villes. Il faut aller de plus en plus loin pour trouver un territoire dans son état naturel. Voici une petite anecdote que plusieurs d’entre vous ont peut-être vécue. Je fréquente depuis maintenant près de quarante ans une région plutôt éloignée, à 240 km de Montréal, en Mauricie. J’y avais acquis un terrain et construit un chalet durant les vacances et les weekends. Comme je parcourais ces kilomètres en voiture, à chaque retour mon véhicule était bon pour un grand lavage, le pare-brise et l’avant étant tapissés d’insectes de toutes sortes sur presque chaque centimètre carré. Aujourd’hui, presque plus rien ne s’y colle et l’action des essuie-glaces et du lave-glace suffit. Ce simple constat reflète en fait une réalité qui s’impose de plus en plus : la nature s’appauvrit, les insectes se font rares, l’abondance des oiseaux diminue (réduction de 29 % des observations dans un récent recensement à la grandeur de l’Amérique) et on parle de plus en plus d’espèces disparues ou menacées.

De l’avis d’experts, qui s’appuient sur une multitude de données scientifiques, l’ensemble du territoire urbanisé offre de moins en moins d’habitats pour une foule d’espèces végétales et animales habituellement présentes sous nos latitudes. Plusieurs espèces sont ainsi menacées, en voie de disparition ou sont carrément disparues. De plus, ces milieux qui leur sont hostiles deviennent parfois l’aire de prédilection d’espèces plus agressives, dont les plantes exotiques envahissantes, destructrices de biodiversité. Ce phénomène a d’autant plus d’impact qu’en périphérie des villes le développement intensif de l’agriculture réduit l’étendue et la santé des milieux naturels en adoptant des pratiques culturales très peu respectueuses de l’environnement, dont l’usage régulier de pesticides. On connait bien le cas des insecticides systémiques de la famille des néonicotinoïdes, dont on enduit les semences de maïs et de soya. Ils migrent à l’intérieur des plantes (d’où l’appellation systémique) et sont ingérés par les insectes, dont les abeilles, qui meurent maintenant à la tonne chaque saison.

Ces produits servent à protéger les cultures d’éventuels prédateurs. Des agronomes, dont le maintenant célèbre Louis Robert, lanceur d’alerte au ministère de l’Agriculture, qui a dénoncé cet usage systématique de pesticides avec la complicité des fournisseurs, ont démontré que la très grande majorité de ces ajouts étaient inutiles. Ainsi, la réduction dramatique des populations d’abeilles et des insectes en général, et en conséquence celles des oiseaux, est maintenant reconnue et plusieurs chercheurs continuent de la documenter. On connait aussi le fameux « Round-up », systématiquement utilisé comme désherbant dans les cultures de maïs et de soya, des cultures omniprésentes le long de l’autoroute 20 entre Montréal et Québec. Il faut bien alimenter l’industrie porcine, qui exporte la très grande majorité de ses produits.

Au Québec, c’est à l’engraissement de ces petits cochons que servent les immenses champs de soya. Et c’est majoritairement pour l’exportation qu’ils sont élevés.

L’élevage porcin accentue ainsi la dégradation de la biodiversité en ayant besoin de grandes surfaces pour l’épandage du purin. De plus, on cherche à maximiser l’espace utile du territoire agricole par le comblement des fossés, ces petits îlots de nature au milieu des champs, remplacés par le drainage souterrain. Et c’est sans compter qu’on défriche le peu de boisés qui subsistent.

Parmi tous les impacts de cette dégradation du milieu naturel, celui du papillon monarque est bien connu. Vous connaissez sans doute ce joli lépidoptère qui prend son envol au Mexique chaque saison estivale pour aboutir chez nous, après quelques cycles de reproduction. Pour compléter ces cycles (œuf-larve-chrysalide-papillon), l’asclépiade, une plante indigène dispersée sur son parcours migratoire, est indispensable. C’est sur les feuilles de l’asclépiade que le monarque pond ses œufs, que ses larves se nourrissent, deviennent adultes et peuvent ainsi poursuivre leur parcours jusqu’ici. Or, l’asclépiade se raréfie à cause de l’aménagement agricole intensif qui menace la survie de l’espèce. Comble de malheur, depuis quelques années, une plante exotique, le dompte-venin de Russie, envahit agressivement les milieux naturels. Cette plante fait partie de la même famille que l’asclépiade (les apocynacées); elle confond le papillon, qui y pond ses œufs, mais les larves ne peuvent pas s’en nourrir. Voilà un bon exemple de plante exotique nuisible à la biodiversité.

Le papillon Monarque ce grand migrateur est menacé de disparition par la raréfaction de l’asclépiade, cette plante sauvage dont il dépend pour sa survie.(Photo: Ici Radio-Canada)

 

Dompte –venin de Russie que le papillon Monarque confond à tort avec l’asclépiade  photo: Laurent Mignault) .

 

Asclépiade commune qui protège le papillon Monarque contre ses prédateurs et dont se nourissent ses larves ( source: un espace pour la vie , Biodome de Montréal).

Aux yeux des Québécois, nos forêts sont un havre de paix et de grandes richesses naturelles. Pourtant, la situation du domaine forestier n’est guère mieux. De grandes surfaces des forêts exploitées sont remplacées par des monocultures d’épinettes ou de pins. De toute évidence, la forêt, loin d’être vue comme une réserve biologique diversifiée, est davantage perçue comme une ressource à exploiter. Récemment, les médias ont relevé que l’industrie forestière siège au comité ministériel de protection des aires naturelles et y exerce apparemment une très forte influence. On devine dans quel sens.

Loin de moi l’idée de faire une charge en règle contre l’agriculture intensive et l’exploitation forestière. Cependant, je sais que de nouvelles pratiques commencent à poindre et que des agriculteurs consciencieux tentent de les appliquer au meilleur de leur connaissance. Il m’a semblé utile ici de parler de la santé des milieux naturels en général afin de faire valoir que la naturalisation d’espaces verts urbains n’est pas qu’une lubie naturaliste. Le tissu urbain se transforme, et y intégrer la nature ne peut que nous apporter des bénéfices, sanitaires entre autres. Inspirés par la pandémie actuelle, plusieurs biologistes, dont Boucar Diouf, pensent de même. L’ensemble des constats relatifs à l’état de santé des milieux naturels permet à plusieurs experts d’affirmer que la transformation des jardins privés et des espaces publics urbains en refuge naturel constitue un élément de lutte contre les menaces à la biodiversité. Les cimetières semblent tout désignés pour y contribuer.

M’étant quelque peu égaré, je reporte à une prochaine chronique mon souhait de vous parler de jardin biodiversifié et du choix des bonnes espèces à y introduire.

Exemple d’espace naturalisé : les Promenades Bellerive. Ce parc urbain d’une longueur de 22 km se déploie en bordure du fleuve, à Montréal entre Notre-Dame Est et Saint-Laurent (photo de l’auteur).

 

Détail du même parc : le massif d’hélianthes, une plante indigène d’Amérique du Nord (photo de l’auteur).

Les affres de la pandémie s’abattant sur nous et nos familles, limitant ces interactions sociales qui font le lit de la créativité, votre fossoyeur devient blasé et l’inspiration vient à lui manquer. Imaginez ! Une absence de la chronique du fossoyeur dans La Veille? Ça non!

C’est ainsi que, ne sachant plus à quel saint me vouer, j’eus cette révélation : Saint- Roch, prostré sur son éternel bâton de pèlerin, en haillons, bubon sur la jambe et son fidèle chien lui tendant un pain de sa gueule, le protecteur haut placé des paysans, animaux et tutélaire des intérêts des fossoyeurs. Très épars dans les protections qu’il accorde, il est aussi le saint patron des chirurgiens, dermatologues, apothicaires, paveurs, fourreurs, pelletiers, fripiers et cardeurs.

Ce n’est pas là un mince honneur ; c’est un saint qui fut très populaire et vu comme incarnant une grande intégrité. Après avoir donné sa fortune aux pauvres, il intégra le Tiers-Ordre franciscain et battit chemin vers Rome pendant la peste. Atteint lui-même par la maladie, cela ne l’empêchât pas d’opérer çà et là quelques rémissions miraculeuses. Contaminé, il se retira dans une cabane, un chien venant quotidiennement lui remettre un pain. Après son confinement volontaire, il finit par guérir. Il reprit la route, pour être accusé d’espionnage et emprisonné, sans que jamais il ne révèle sa véritable et honorable identité, ce qui lui aurait certes rendu sa liberté. Au bout de cinq ans de réclusion, il mourut seul et ignoré, non sans avoir reçu les sacrements. Heureusement, sa grand-mère reconnut son corps lorsqu’elle vit cette tache de vin en forme de croix sur sa poitrine qu’elle lui connaissait pour l’avoir langer.

Un patron de circonstance

Incidemment, Saint-Roch est le saint qu’il faut invoquer lors d’épidémies. Depuis le Moyen-âge, ses statues étaient placées en des endroits stratégiques dans beaucoup de villages de la vieille Europe, afin de contenir la peste. On lui consacra nombre de prières lors de la grippe espagnole de 1918-1919. Comment se fait-il alors que le Dr Horacio Arruda, actuel directeur national de la santé publique, n’ait jamais imploré sa protection ?

Représentation de saint Roch, sculpture sur bois provenant de la Normandie. Elle est propriété du Met Cloisters à New-York ( source: Met Museum)

Le patron des fossoyeurs

Je vous en avais parlé un peu lors d’un précédent article (voir l’article L’être et le fossoyeur dans le vol. 5 no 2 de ce bulletin) mais depuis, d’autres lectures m’ont appris que Saint-Roch n’est pas le seul à se prétendre le saint patron des gens des fosses. Il suffit de parcourir quelques hagiographies pour le constater.

Saint Antoine le Grand, exceptionnellement décédé à 105 ans, fut l’inventeur du monachisme chrétien. Tourmenté par des bêtes féroces et même sensuelles, toutes inspirées par le démon, il aurait de ses propres mains inhumé, dans le désert de Nitrie, le fameux saint Paul l’Ermite. La chose lui aurait permis de ravir le patronat des fossoyeurs (en plus de celui des charcutiers, des trufficulteurs et de la Légion étrangère). Un patronat plus tard contesté par des exégètes qui arguaient que Nicodème, pharisien secrètement disciple de Jésus et proche ami de Joseph d’Arimathie , qu’il aida à placer le corps du supplicié dans le célèbre tombeau fermé par une pierre circulaire, avait fourni les baumes nécessaires aux rituels de préparation de la dépouille du Christ. Ce geste le qualifierait mieux pour représenter les creuseurs de tombe. Saint-Maur est aussi connu comme patron des fossoyeurs, bien qu’on ne sache pas trop pourquoi. Serait-ce pour l’assonance du nom du saint, ou encore pour cette autre assonance liée à l’endroit où il fit des miracles sous le vocable de « Saint-Maur-des-fossés » ? Disciple de saint Benoit de Nursie (fondateur de l’ordre des Bénédictins et des fameuses règles qui encadraient la vie monastique), il est aussi le divin protecteur des charbonniers et des chaudronniers.

Saint Roch, saint Antoine, Nicodème, saint Maur, la pratique d’attribuer un saint patron à un corps de métier ou de compagnonnage nous vient de vieilles traditions locales et régionales, et elle n’est pas nécessairement cohérente d’un pays à l’autre. Il existe même un patron pour les receveurs de cadeaux (Saint-Guillaume). C’est vous dire combien les champs de compétences sont variés. Il serait donc bien difficile de déceler un ou des imposteurs parmi les quatre personnages précités. De toute façon, quatre ne valent-ils pas mieux qu’un seul, surtout en ces temps si mornes ?

Statue de saint Antoine et son cochon, collégiale d’Uzeste en Gironde (photo : © Xabi Rome- Hérault, sur Wikipédia)

 

Statue en bois de saint Nicodème (provenant probablement  de Bourgogne), présentée dans le cadre de l’exposition «Fragments d’Histoire» à l’abbaye de Hambye (Normandie) (photo : © Ji-Elle sur Wiki)

 

Statue de saint Maur dans l’église paroissiale du Bel Hellouin (Eure) (photo: © Théoliane sur Wikipédia)

Il ne faut donc pas trop angoisser sur la chose, et comme on trouve toujours des accommodements avec le ciel, remettons-nous-en à saint-Jude, le patron… des causes désespérées !